BOB 51 – FIN TOME 1

[Réception d’un message de Milo.]

Je levai les yeux, momentanément agacé par cette interruption. J’étais en train d’évaluer la croissance des mousses, des lichens et de l’herbe que je cultivais. J’avais construit l’une des fermes de Homer en forme de tore pour faire pousser autant de plantes essentielles que possible avant de les transférer à la surface de Ragnarök.

— Il est parti pour… 82 Eridani, non ?

[Absolument.]

— Alors…

[Son message contient la description d’une destination de colonisation au potentiel très positif. Le message contient également un enregistrement de la destruction du vaisseau HEAVEN.]

— Pardon ?

Je rangeai mon travail, débarrassai mon bureau et écoutai le message. Je perçus l’enthousiasme de Milo lorsqu’il décrivit les résultats de l’étude préliminaire du système. Et son effroi quand il annonça qu’il était la cible de missiles. Une sauvegarde différentielle était jointe au message, mais j’avais un mauvais pressentiment…

— Guppy, on peut tirer quelque chose de cette sauvegarde ?

[Négatif. Elle a été interrompue avant la fin.]

Merde.

Les banques de données regorgeaient d’informations à ce sujet. Si je tentais de bidouiller quelque chose – pour restaurer Milo de force, en gros –, il risquait d’être dément ou simplement non viable. Si attristé que je puisse être d’avoir perdu l’un des nôtres, je n’avais aucune envie de me voir dans ces conditions.

— Très bien, Guppy. Archive la sauvegarde, et marque-la « In memoriam ». Nous avons quatre Bob de troisième génération en production, à présent, c’est bien ça ? (Voyant Guppy acquiescer, je poursuivis.) Dès que ce sera physiquement possible, lance la fabrication de quatre autres Bob. Équipe-les tous de busters. Nous allons lui faire payer la mort de Milo.

[À vos ordres.]

Ce Medeiros commençait à devenir une véritable plaie. D’abord Epsilon Eridani, puis Alpha Centauri, et maintenant, ça. Il était temps de régler le problème.

Je surgis dans l’interface de réalité virtuelle de Homer.

— Salut, Numéro Trois.

Homer m’adressa un sourire.

— Tu sais que ce ne sera jamais aussi drôle que « Numéro Deux », hein ?

— Meuh. (Je haussai les épaules.) Maintenant que tu fais partie de l’establishment, il te faut un surnom. (J’affichai la liste qu’il m’avait envoyée un peu plus tôt.) Tu vas vraiment faire ce ranch en forme de donut, hein ?

— Pourquoi pas ? Nous avons construit une Ferme-1 trop sophistiquée. À rougir de honte, franchement. Nous en savons suffisamment, il me semble, pour donner une pesanteur d’un demi-g à la périphérie sans risquer de nous planter. Et maintenant que nous avons trouvé les réglages atmosphériques…

Il haussa les sourcils d’un air entendu.

En fait, les deux premiers mois, la Ferme-1 avait été un véritable cauchemar. Chacun des aspects de l’environnement n’avait cessé de provoquer des boucles de rétroaction vicieuses. Nous avions fini par mettre quatre AMI à temps plein pour veiller sur la station, jusqu’à ce que nous soyons capables de comprendre comment ralentir les résonances.

— Très bien, général Bullmoose 13. Tâchez de vous souvenir des petites gens, d’accord ?

Homer éclata de rire. Je demandai un café. La situation s’améliorait.

Les « donuts », comme on les appelait, ressemblaient à de grosses roues de bicyclette. Des câbles en fibre de carbone étaient tendus du moyeu à la jante, fournissant la majeure partie du soutien structurel. Trois rayons plus épais étaient équipés d’un ascenseur pour aller de la jante au moyeu. Le donut étant orienté perpendiculairement au soleil, des miroirs entre les rayons permettaient de faire entrer la lumière du jour par le toit transparent de la jante. Tout était conçu aussi simplement que possible afin de réduire au maximum le temps de construction et la quantité des matériaux nécessaires.

Je sirotai mon café en silence un long moment.

— Ce qui me plaît le plus, c’est que VEHEMENT ne peut pas les atteindre. Ils ne sont pas près d’être sabotés.

— À moins qu’ils découvrent un moyen d’aller dans l’espace, répliqua Homer d’un ton désinvolte.

Je lui jetai un coup d’œil, mais il n’avait pas l’air de prendre cette possibilité au sérieux. Sur Terre les réserves de nourriture avaient encore essuyé des attaques, et nous avions dû modifier les plannings d’approvisionnement pour compenser. Avec un peu de chance, la nouvelle ferme permettrait peut-être de réduire un peu la pression.

La Ferme-1 fournissait du kudzu brut à intervalles réguliers, réparti par la population en fonction des besoins. Julia m’avait garanti qu’aucun assemblage ingénieux ne permettrait de faire de ce kudzu, eh bien… autre chose que du kudzu. De plus, il avait des conséquences digestives semblables à celles des haricots. Hmm. Je ne regrettais pas d’être un réplicant. Homer avait inventé un nombre incalculable de variantes de la chanson enfantine Beans, Beans, the Musical Fruit 14, dont certaines commençaient à obtenir un certain succès sur Terre.

La seconde ferme spatiale entrerait en production la semaine suivante, et, d’après mes calculs, elle nous mettrait dans une situation confortable d’excédent alimentaire pour les trois prochaines années. Ensuite, la baisse de la production sur Terre deviendrait de nouveau un problème à prendre en compte.

La troisième station, à moitié achevée seulement, bénéficierait d’un mélange de cultures, aussi bien pour la diversité alimentaire que pour l’aspect nutritionnel. Sur la quatrième, Homer envisageait de faire de l’élevage : des bœufs, des porcs et des poules. Et des moutons si les Néo-Zélandais n’avaient pas tout mangé avant. Les réserves du Svalbard hébergeaient du matériel génétique, mais il nous faudrait des incubateurs artificiels si nous voulions en profiter.

Homer était devenu un capitaine d’industrie. Il était fier, et il y avait de quoi, que son idée ait fonctionné, et de si belle manière. Ce projet lui prenait désormais tout son temps.

Je terminai mon café et me levai.

— Tu retournes à la mine, j’imagine. Essaie de ne pas tout faire sauter, hein ?

Il me salua à l’aide d’un doigt et je quittai son interface.

53

BOB – JUIN 2166 – DELTA ERIDANI

Avant de lever le camp, les Deltaiens subirent une nouvelle attaque, mais pas de la part de gorilloïdes. J’étais tellement obnubilé par la lutte que se livraient ces deux camps que j’en avais oublié que la planète était dotée d’un écosystème complet, aussi varié et riche que celui qu’on trouvait sur Terre.

Et donc de plus d’un prédateur.

En l’occurrence, les assaillants furent cette fois des animaux qui occupaient la même niche que le léopard et d’autres félins. Sauf que cette espèce chassait en petites meutes. Ils s’en prirent à un chasseur qui avait eu le malheur de s’éloigner un peu trop du groupe. Les autres Deltaiens s’élancèrent pour l’aider et se ruèrent sur les prédateurs armés de leurs lances. Ce fut terminé en quelques instants.

Heureusement pour la victime visée, ces pseudo-léopards – je n’allais pas les appeler des « léopardoïdes » – ne tuaient pas leurs proies instantanément. Comme pour beaucoup de félins, leur stratégie consistait à les maintenir d’une poigne de fer et à les faire suffoquer. La mauvaise nouvelle, c’était que le chasseur avait subi des blessures plutôt graves. En le ramenant au camp, l’un des autres chasseurs lui lança que, pour avoir été un excellent appât, il méritait une des carcasses.

— J’aime beaucoup ces gens, laissai-je échapper.

Marvin se tourna vers moi.

— Heureusement. Sinon, tu serais obligé de créer un programme apocalyptique.

— Hmm, ouais. Ce qui soulève une question. Je crois que je vais rester les aider environ le temps d’une génération, mais je ferais bien de m’effacer progressivement, par la suite, et de devenir une simple légende. Je ne peux vraiment pas permettre qu’ils deviennent dépendants de moi.

— Tu as raison. Et j’en profiterai certainement aussi pour partir. (Il afficha une carte des étoiles aux environs de Delta Eridani.) J’ai des endroits à visiter, des espèces à rencontrer…

Dans le silence qui suivit, je compris de nouveau que je n’avais aucune envie de le voir partir. Depuis sa création, nous étions si différents que nous formions deux entités réellement distinctes. Mais nous nous entendions très bien, ce qui était loin d’être évident au début. J’esquissai un sourire en me rappelant une des transmissions de Bill détaillant les premiers jours explosifs entre Riker et Homer. J’aurais bien aimé le vivre. À l’entendre, cela avait dû être un sacré spectacle.

Avec l’arrivée du dernier lot de busters, nous disposions de forces suffisantes pour prendre le risque de reprendre notre progression. Je l’annonçai au cercle des aînés en prenant soin de le formuler comme une information et non comme un ordre. Je préférais éviter de tomber dans le piège qui consistait à me comporter comme si j’avais leur sort entre les mains, et échapper aux répercussions politiques au sein des Bob pour avoir été à l’origine de ce genre de situation.

Les aînés discutèrent de choses et d’autres, puis annoncèrent que nous reprendrions la route le lendemain matin.

Le départ se déroula sans anicroche. Les Deltaiens avaient bénéficié d’environ une semaine de repos. La plupart des blessés étaient à présent suffisamment mobiles pour suivre les valides, et, durant la pause, ils avaient refait le plein de leurs réserves. J’avais doublé la garde de nuit et fait décoller tous les busters disponibles, à l’affût de la moindre mouche en vol. Les gorilloïdes avaient sans doute senti le mauvais karma, car ils restèrent aux abonnés absents.

La progression fut plus lente qu’au cours de la première partie du périple. Le terrain était un peu plus accidenté, et la forêt était à la limite de la jungle. Nous nous trouvions du côté sud de la chaîne de montagnes, et le climat correspondait bien à ces latitudes légèrement plus tropicales. Le point négatif, c’était qu’entre cela et la halte forcée nous allions arriver bien après nos estimations. Le point positif, c’était que, de ce côté des montagnes, il semblait que l’on n’aurait pas grand-chose à redouter de l’hiver qui arrivait à grands pas. Je décidai de demeurer philosophe.

Pendant que les Deltaiens marchaient, je voletais auprès d’Archimède. Il s’était depuis peu attaché à l’une des femelles de son groupe, que j’avais baptisée « Diana ». Manifestement, elle me craignait, mais ne voulait pas passer pour une peureuse auprès d’Archimède. Elle restait aussi proche de lui qu’il était possible tout en demeurant aussi loin de moi qu’elle le pouvait. C’était un peu comique, mais je résistai à mon côté immature.

À présent, nous discutions des connaissances et des procédures médicales. Les Deltaiens en étaient au stade des potions et des cataplasmes, et, même si je ne doutais pas que certaines de leurs concoctions puissent avoir quelque valeur médicinale, j’étais à peu près certain qu’aucune racine ne permettrait de soigner une jambe cassée.

— Oui, je comprends, bawbi. Tu nous as apporté beaucoup d’idées qui ont fonctionné. Je suis prêt à te croire sur parole. (Il haussa les épaules.) Mais la guérisseuse a toujours fait ça à sa façon. Je n’ai aucune envie de l’affronter.

— D’accord, tu as raison. Et si tu me la présentais, plutôt ?

Archimède acquiesça, puis se tourna vers Diana, qui paraissait encore plus inquiète que lui.

— Tu n’es pas obligée de venir, lui dit-il.

— J’en ai envie, rétorqua-t-elle. Elle va peut-être le tuer.

Houlà. J’allais peut-être demander à un buster ou deux de veiller sur l’entretien.

On essuya trois nouvelles attaques avant d’arriver à destination. Aucune d’elles ne fut aussi puissante que la première, et on ne perdit que deux personnes, en tout. Quant aux gorilloïdes, leurs pertes étaient considérables, ce qui m’enchanta.

— On va les traquer ?

Marvin sembla scandalisé.

— Oh que oui. On va les supprimer à des kilomètres à la ronde. (Je désignai la carte en relief.) Nous allons réduire leur nombre pour que les Deltaiens puissent les gérer.

— Hmm. Et quand ils se seront repeuplés ? Il faudra tout recommencer de zéro. Tu ferais mieux de tuer ceux qui attaquent et de laisser les autres tranquilles. Comme ça, tu finiras par créer une sorte de gorilloïde qui n’aimera pas attaquer les Deltaiens.

Je réfléchis un moment.

— Tu as raison. Eh bien, on verra comment ça se passera une fois sur place. On aura peut-être besoin de procéder à des éliminations préventives juste pour donner le temps aux Deltaiens de manger un morceau en paix.

— Je comprends bien.

54

RIKER – OCTOBRE 2170 – SOL

« Assemblage final ». Deux mots magiques qui me procurèrent un frisson. Homer, Charles, Ralph et moi dérivions à cinq cents mètres des deux vaisseaux. Nous étions tous convenus qu’il était vain d’être physiquement présents alors qu’une vidéo filmée par un drone aurait largement suffi. Mais nous nous étions mis d’accord tout en nous précipitant pour ne rien manquer de l’événement. Tant pis pour la logique. Même le colonel Butterworth avait envisagé de prendre une navette pour venir observer la scène, mais il avait finalement recouvré ses esprits.

Lorsque les vaisseaux avaient été sur le point d’être achevés, nous avions délibérément ajusté les ressources de construction afin de synchroniser leur production. Les deux vaisseaux étaient à présent terminés, à l’exception de la dernière liaison entre les anneaux de propulsion et la coque.

— Merde, mon vieux. On l’a fait, finalement.

La voix de Homer débordait de ce sentiment d’admiration que nous éprouvions tous. Pour quelqu’un qui avait grandi au XXe et au XXIe siècle, c’était de loin le plus vaste projet d’ingénierie jamais entrepris. Je ne pus m’empêcher de songer aux scènes de construction de vaisseaux interstellaires dans les plaines d’Utopia Planitia dans les films Star Trek. C’était la même atmosphère.

Je jetai un coup d’œil à la fenêtre de synthèse. Tous les délégués des Nations unies étaient connectés et regardaient la vidéo. Faisant preuve d’un rare sens commun, l’assemblée avait décidé de ne prononcer aucun discours. Je soupçonnai le fait qu’ils auraient tous voulu en faire un d’y être pour quelque chose. Il aurait fallu huit heures de discours. Ça m’aurait achevé.

Finalement, l’AMI de construction signala que toutes les liaisons étaient réussies. Les deux vaisseaux-colonies, officiellement Exodus-1 et Exodus-2, étaient terminés. Je fus surpris d’avoir les larmes aux yeux. Bon, d’accord, ça ne m’étonnait pas tant que cela.

— Et maintenant, Will ?

Dans sa fenêtre vidéo, Julia était entourée de plusieurs membres de sa famille. Les conversations avec l’ancêtre célèbre étaient devenues monnaie courante, chez les Hendricks. Constamment, des personnes entraient et sortaient du cadre. Cela m’était égal. Le fait de voir les descendants de ma sœur me donnait l’impression d’exister réellement. Bien plus que cette interface de réalité virtuelle. Savoir qu’une partie de moi avait survécu était satisfaisant à un point tel que je manquais de mots pour le décrire. Cela n’était sans doute pas comparable au fait de devenir père ou grand-père, mais on n’en était pas loin.

J’affichai une liste en médaillon.

— Tests systèmes, tests d’intégration, tests de résistance, et, enfin, un vol d’essai. Des incidents peuvent survenir, bien sûr, mais ça devrait bien se passer.

— Et le troisième vaisseau ?

Naturellement, c’était celui qui intéressait le plus Julia. Sa famille et elle voyageraient à bord d’Exodus-3, avec le groupe de Spitz. J’avais arraché cette promesse à Cranston avant d’accéder à sa demande. Il n’avait aucune raison de revenir sur sa parole. Les trois cents personnes environ qui ne pourraient pas monter à bord seraient les premières sur le quatrième vaisseau, et on leur avait garanti un logement dès leur arrivée sur Omicron² Eridani. Cranston avait demandé des volontaires, et, curieusement, il les avait trouvés. Visiblement, certains étaient ravis d’échapper aux travaux de construction.

Julia m’adressa un sourire en soupirant.

— Avant ton arrivée, tout le monde pensait que nous serions la dernière génération de l’humanité. Certains prétendaient qu’il était égoïste d’avoir des enfants. Je suis ravie que ça ne se termine pas comme ça.

Elle étreignit son fil, Justin, l’un des nouveaux membres du clan Bob, assis sur ses genoux.

Justin n’avait pas conscience de ce qui se passait. Mais les photos étaient jolies, et il adorait son oncle William. Je lui fis une grimace, et il éclata de rire. Justin Hendricks, cadet de l’espace.

55

BOB – JUILLET 2166 – DELTA ERIDANI

Le jour arriva enfin où l’on atteignit la région riche en silex. L’ancien camp se trouvait au sommet d’une côte qui surplombait la forêt. Sur Terre, cela aurait été l’endroit idéal pour ériger un château. D’après mes premières études, je savais qu’il bénéficiait d’une vue sur la forêt sur des kilomètres à la ronde. Jusqu’aux montagnes et aux collines, à l’horizon. Le site était rocailleux et nu, mais un creux au pied d’une falaise formait une zone abritée. Plusieurs bassins de pierre faisaient office de réservoirs naturels qui se remplissaient lors des pluies fréquentes. Un promontoire central s’élevait du plateau, tel le kiosque d’un sous-marin.

C’était en fait un site si naturellement propice que tout le monde voulait savoir pourquoi il avait été abandonné.

« Je ne sais pas » était la seule explication que les aînés acceptaient de fournir.

Moïse déclara qu’il se rappelait simplement que ses parents étaient effrayés. Il pensait – et cela semblait probable – que la région était sous la coupe des gorilloïdes. L’un des autres anciens, remarquai-je, semblait gêné par cette explication. Je me résolus à aller lui parler plus tard.

J’ordonnai aux drones de faire une rapide inspection d’un ou deux kilomètres de rayon, à la recherche de gorilloïdes. Les résultats me donnèrent le frisson. J’avais l’impression d’être au milieu d’une réserve de gorilloïdes. Ces fichues bestioles étaient partout. Mais pourquoi ? Sans Deltaiens à manger, on aurait dit un mauvais scénario de D&D.

La réponse ne fut pas longue à venir. Depuis que j’avais découvert les Deltaiens, je n’avais pas fait beaucoup d’analyses ni d’études biologiques. Compte tenu de cette négligence, je n’avais que ce que je méritais. Les gorilloïdes étaient omnivores. De ce côté des montagnes, on trouvait dans la végétation un arbre aux cosses nourrissantes, l’aliment de base des gorilloïdes. Ces cosses étant dures à obtenir et à ouvrir, cela expliquait la taille et la force des animaux.

Et si la biochimie d’Éden ressemblait à celle de la Terre, les cosses devaient être des sources de protéines incomplètes. Et qu’est-ce qui en contenait beaucoup ? Les Deltaiens, bien sûr.

Cela semblait être l’explication. Les cosses étaient disponibles en quantité suffisante pour subvenir aux besoins d’une vaste population de gorilloïdes, mais ces créatures recherchaient furieusement des sources de protéines. Et voilà que je venais d’apporter cinq cents sacs de protéines au milieu de leur territoire. Génial.

Mais il restait tout de même quelque chose à propos de la population gorilloïde qui ne tenait pas debout…

Sans prévenir, deux grondements puissants résonnèrent dans la forêt.

[Deux gorilloïdes se sont approchés un peu trop et ont été neutralisés.]

— Je te remercie, Guppy. Bien joué.

Préférant éviter toute surprise, je lui avais demandé de « busteriser » n’importe quel gorilloïde approchant à moins de cent mètres des Deltaiens. Ces derniers commençaient à s’habituer aux bangs supersoniques et ne dressaient la tête que pour vérifier que d’autres gorilloïdes ne les attaquaient pas. Mais les capteurs du drone montrèrent des gorilloïdes fuyant la zone en toute hâte.

— Arnold, il faut qu’on se mette dans une position défendable.

Arnold adressa un signe de tête au drone, puis se retourna en aboyant des ordres. Des Deltaiens se dirigèrent avec empressement vers le promontoire. Des éclaireurs de garde brandirent leurs grandes lances d’excellente qualité.

Les Deltaiens s’installèrent sans la moindre difficulté. Il y avait d’anciens foyers, des zones de couchage dégagées, et même des tas de pierres utilisables pour ériger de petits murs. Arnold posta aussitôt des sentinelles et me demanda où étaient répartis les gorilloïdes de la région. Il ne sembla guère apprécier ma réponse. Je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir.

Dès qu’ils eurent posé leurs bagages, Archimède et Moïse se dirigèrent vers un recoin que Moïse désignait. La Société anonyme des haches et pointes de lance était sur le point de voir le jour. Je demandai à un drone et à deux busters de les suivre comme leur ombre.

— Alors ? On va les massacrer ?

Vu sa tête, Marvin ne laissait aucun doute sur ce qu’il pensait de cette idée.

— Non. Tu as raison. Il nous faut une solution à long terme. Il faut que les gorilloïdes apprennent à éviter la zone et enseignent à leurs petits à en faire autant. Je vais laisser les AMI des busters monter la garde, et nous abattrons tous les gorilloïdes qui s’approcheront un peu trop. Ils finiront par faire le lien.

— Et la tribu apprendra à dépendre de la protection du bawbi.

Marvin éclata de rire, mais je sentis qu’il était à vif. Je me tournai vers lui en haussant un sourcil.

— Regarde ça, chef, dit-il en affichant les images vidéo d’un des drones.

Dans un recoin du gisement de silex, quelques Deltaiens avaient soigneusement disposé les pièces d’un buster et de petites torches tout autour.

J’écarquillai les yeux.

— C’est…

— Un autel. Ouais. Loué soit le bawbi !

56

BILL – MARS 2167 – EPSILON ERIDANI

Tout était expliqué par le schéma orbital, et le message ne me plaisait pas beaucoup.

Je me tournai vers Guppy. En vain. L’amiral Ackbar me dévisageait, son regard de poisson mort ne laissant rien transparaître du tout.

— On peut encore sauver l’iceberg ?

[Probabilité supérieure à 50 %. Toutefois, nous ne pourrons peut-être pas sauver le matériel qui sert à le propulser.]

Me frottant le front, je me retins de jurer.

— Très bien Guppy. Occupe-toi des modifications de trajectoire. Je vais rédiger un script pour que les drones aillent récupérer le propulseur. On va peut-être pouvoir faire quelques économies.

L’iceberg qui approchait de Ragnarök était l’un des plus gros que nous avions découverts jusqu’à présent dans la ceinture de Kuiper. Ce bloc de glace avait légèrement dévié de son cap, et nous allions devoir pousser son système de propulsion au maximum jusqu’au dernier moment pour lui faire récupérer une trajectoire convenable. Je n’avais aucune envie de louper la manœuvre et de voir l’astéroïde partir vers le soleil. Ou, pire, de le voir s’écraser sur la planète à pleine vitesse.

Lorsque Guppy commença à appliquer les corrections, les changements s’opérèrent sur le schéma en temps réel. Je regardais l’affichage d’un œil distrait tout en considérant les différentes options qui m’étaient offertes. En cas de nécessité, j’étais prêt à laisser tomber le propulseur et à en reconstruire un autre. Pour un plus petit bloc de glace, cela m’aurait été égal, et je l’aurais laissé filer, mais, là, c’était un beau bébé. Si je perdais tous les autres blocs durant six mois, le temps de fabriquer un nouveau propulseur, je serais tout de même gagnant.

Mais si je perdais le propulseur, je n’aurais aucune maîtrise sur les blocs qui suivraient celui-là. Si l’un d’eux venait frapper la planète de plein fouet, je ne pourrais que le regarder s’écraser.

Nous guidions des blocs de glace depuis la ceinture de Kuiper, à environ une semaine de là. Garfield se chargeait de les sélectionner et de me les envoyer à l’aide d’un propulseur, et j’étais censé les rattraper ici avec le mien. Dans dix ans, nous aurions largué suffisamment de glace sur Ragnarök pour relier les petites mers actuelles en de véritables océans. Mon projet à long terme était de rendre la planète habitable pour que l’on puisse la coloniser.

[Approche dans le bon alignement. Deux minutes avant extinction.]

— Je te remercie Guppy. De combien de temps je disposerai pour ôter le propulseur de l’iceberg ?

[Six cent cinquante secondes.]

Houla, c’était juste. Je passai en revue le script que j’avais rédigé pour les drones. Il fallait douze minutes pour le récupérer proprement. J’avais laissé un peu de marge, mais tout de même…

Il fallait libérer douze structures différentes de leurs points d’ancrage et leur faire quitter l’iceberg interplanétaire avant qu’il pénètre dans l’atmosphère. J’avais déjà passé les points d’ancrage par pertes et profits, il serait bien trop long de les extraire. Avec un peu de chance, ils ne feraient pas trop de dégâts en touchant le sol.

Garfield surgit dans mon interface de réalité virtuelle.

— Qu’est-ce que ça dit, Bill ?

Il observait le spectacle, et, heureusement, n’avait pas tenté de jouer la mouche du coche. Toutefois, de sa position au fin fond du système, il ne pouvait rien faire. Même avec deux fois plus de drones, je n’aurais pas pu sauver tout le matériel.

Je lui souris.

— La routine. Circulez, il n’y a rien à voir…

[Extinction de la propulsion. Récupération entamée.]

J’ordonnai aux drones d’entamer le processus de récupération. Désormais, tout dépendait des AMI qui pilotaient les drones. Tout ce que je pouvais faire, c’était rester à l’écart et éviter de les gêner. Soit elles récupéreraient le matériel, soit Ragnarök aurait bientôt de nouveaux cratères.

Six cent cinquante secondes plus tard, l’astéroïde glacé pénétra dans l’atmosphère. Nous ne disposions plus de temps. Si l’iceberg était livré à lui-même, il filerait dans les couches supérieures de l’atmosphère et voguerait vers le soleil couchant. Au sens propre. Mais j’activai un certain nombre d’engins explosifs, et l’iceberg vola en éclats suffisamment petits pour fondre avant d’avoir traversé l’atmosphère. Ralentis par le frottement de l’air, ils prirent des trajectoires différentes. Ils fondraient tous à haute altitude et il pleuvrait quelques jours, voire quelques semaines sur la planète.

Sauf une série de points d’ancrage et deux tronçons du propulseur, qui connaîtraient un tout autre sort. Mince !

Je me tournai vers Garfield en haussant les épaules.

— Eh bien, je t’avais prévenu que ça pouvait arriver… Mais loin de moi l’idée de m’en vanter…

— Oui, bien sûr… (Je grimaçai en voyant la vidéo.) Le prochain bloc de glace va arriver dans une semaine. Il va aller s’écraser, j’en ai bien peur. On ne pourra rien faire pour lui, mais si tu pouvais m’envoyer deux tronçons aussi vite que possible, je serais en mesure de rattraper les suivants.

— Ensuite, je fabriquerai des pièces de rechange ?

— À court terme, oui. À long terme, Garfield, c’est tout ce système d’ancrage qui me chagrine. Ça ralentit et l’installation, et la récupération. Ça devait obligatoirement mal finir. J’ai réfléchi à des moyens d’atteindre le même objectif sans le moindre contact avec la surface.

Garfield prit un air étonné.

— Sérieusement ? Simplement en positionnant les tronçons en orbite autour du bloc de glace ?

— Hmm, hmm. Il faudrait deux canaux de propulsion distincts, mais, en théorie, cette idée est parfaitement réalisable. Ça permettrait d’accélérer le processus. Et il faut que je fasse une pause avec mon projet d’androïde. Chaque fois que j’élimine un bug de ce truc, un autre apparaît.

Garfield éclata de rire.

— D’accord, mon vieux. Je vais produire deux tronçons et te les envoyer.

Malgré ce que j’avais dit à Garfield, dès que j’eus réceptionné les parties restantes du propulseur, j’ouvris le fichier de mon projet Androïde. Une fenêtre vidéo s’ouvrit, affichant mon prototype actuel, situé dans l’un des labos en orbite.

Bullwinkle était actuellement éteint et drapé sur son support. C’était un quadrupède de la taille d’un élan, et en tout point aussi joli. Sur sa tête, le dispositif de communication externe rappelait curieusement une paire de bois. Ce n’était probablement pas une coïncidence. Vous avais-je prévenus que je n’étais pas très mature ?

C’était la version cinq milliards et des poussières. Les concepts fondamentaux n’étaient pas très compliqués. Un squelette artificiel conçu à partir d’une matrice en fibre de carbone, des muscles en plastique à mémoire de forme qui se contractaient lorsqu’on leur transmettait une décharge électrique, et des capteurs capables de reproduire les cinq sens. Emballez le tout, ajoutez-y une télécommande, et un réplicant – comme votre serviteur – devrait pouvoir en prendre les commandes comme s’il s’agissait de son propre corps.

Enfin, c’était la théorie. Le faire fonctionner, c’était une autre paire de manches.

Bullwinkle fonctionnait bien, d’un point de vue mécanique. Le problème venait de ses sens, de ses réflexes et de ses communications. Le câblage pour le toucher, la sensibilité au chaud et au froid nécessitait la microprécision d’un neurochirurgien. Dans ce domaine, les imprimantes n’étaient pas très utiles. Et plus j’intégrais de traitements contextuels à Bullwinkle, plus j’avais besoin d’une grande puissance de calcul locale. Plus je concevais de traitements à distance, plus il me fallait de bande passante. Et la latence due à la vitesse de la lumière fichait tout en l’air. Les communications plus rapides que la lumière devraient atténuer le problème, mais j’étais loin d’avoir suffisamment miniaturisé le SCUT pour pouvoir l’incorporer à l’élan.

Et puis, je voulais que le fait de diriger un androïde devienne une expérience immersive. Je voulais me sentir courir. Ressentir la chaleur, le froid, le contact des objets, le vent sur mon visage. On serait loin du maniement d’un drone ou d’un buster, ce qui ressemblait davantage à un jeu vidéo. J’y étais à quatre-vingt-dix pour cent, mais les dix derniers pour cent étaient vraiment pénibles.

Avec un soupir, je refermai le dossier et rouvris le projet de « pousse-astéroïde ». Au boulot.

57

MARIO – AOÛT 2169 – BETA HYDRI

Beta Hydri se trouvait à 23,4 années-lumière de Sol. Plutôt que de me disputer avec les autres nouveaux Bob et de les concurrencer sur des étoiles proches, j’avais opté pour les confins de la galaxie. « J’adore naviguer sur les mers interdites » et tous ces trucs à la Melville. Quand les autres finiraient par y arriver, j’espérais avoir une station spatiale capable d’afficher : « Mario est passé par là. »

Et, pour être honnête, je n’avais aucune envie de rester avec les autres Bob. J’étais stupéfait qu’ils aient si peu conscience des différences qui existaient entre les clones. Cela me donnait la chair de poule : nos disparités n’étaient pas suffisantes pour faire de nous des êtres distincts, mais elles nous permettaient d’avoir des opinions différentes. J’avais l’impression de me voir avec des lésions cérébrales. Et, ouais, Bob-1 avait décrété que le plus ancien sur place était responsable, mais, à mon avis, cela ne tiendrait pas longtemps. Le Bob original n’avait jamais vraiment été un suiveur.

Enfin, qu’importe. J’étais là, ils étaient là-bas, et c’était très bien comme ça. Il était temps d’explorer mon domaine.

En pénétrant dans le système, je décélérai à un paisible 2 g. J’aurais pu arriver beaucoup plus vite, mais si, à tout hasard, il y avait eu un Medeiros, je n’avais aucune envie qu’il sache ce que j’avais sous le capot. En me voyant freiner à 2 g, une fraction des capacités de mon réacteur lourdement blindé, il prendrait de l’assurance. Je l’espérais. Je souhaitais vraiment avoir l’occasion de le croiser et de lui mettre une nouvelle raclée. J’avais écrit son nom sur deux de mes busters. Oui, vraiment. Il n’y avait pas grand-chose à faire au cours du voyage entre deux systèmes planétaires. J’avais donc demandé aux roamers de peindre son nom au pochoir.

Jusqu’à présent, cependant, il ne semblait rien y avoir de brésilien dans les parages. En fait, il ne semblait pas y avoir grand-chose d’autre non plus. C’était un système vaste et bien rempli, mais, pour le moment, je n’y avais pas découvert le moindre minerai métallique. Absolument rien du tout. Les raies spectrales de cette étoile indiquaient une métallicité équivalente à deux tiers de celle de Sol. Généralement, la composition du système était comparable à celle de son étoile principale…

Les mains derrière mon dos, j’arpentais le balcon de ma cabane dans les arbres, profitant de la vue à cent mètres au-dessus du sol. Cette forêt n’avait jamais existé, sauf en littérature, et, là encore, c’était un mélange de plusieurs livres. Il s’agissait pour l’essentiel de celle de Midworld d’Alan Dean Foster 15, mais je l’avais taillée pour profiter d’une bonne visibilité. J’y avais ajouté des oiseaux terrestres et en avais ôté toutes les grandes créatures draconiques affamées.

Je me tournai vers Guppy en haussant un sourcil.

— Tu as un avis ?

[Je ne suis pas payé pour ça.]

Je ricanai. Les vaisseaux HEAVEN de seconde génération bénéficiaient d’un espace pour le noyau et la mémoire plus grand que celui dont Bob-1 avait profité. Guppy avait déjà toute la place qu’il lui fallait dans le vaisseau original, mais je lui en avais donné encore davantage. Il devenait une personne à part entière. Il était acerbe et mordant, à la limite de l’insolence. J’adorais. Et, bien sûr, ce n’était pas un clone de Bob.

— Très bien, petit prétentieux. Tu as une analyse ?

[Ah, ça, oui. Analyse : il n’y a pas de métal.]

— Je te remercie de cette évidence. Tu sais pourquoi ?

[Non, mais je remarque que tous les autres éléments sont présents dans la quantité prévue. Seuls les métaux manquent à l’appel. Il n’y en a vraiment aucun.]

C’était impossible. Cela ne respectait aucune théorie de formation stellaire et planétaire. Guppy cilla, puis se tourna vers moi. Je savais ce qu’il allait me dire :

[Quelqu’un est passé avant nous.]

— Mince ! Medeiros. Mais on devrait voir une fabrique autonome…

Je m’interrompis pour réfléchir quelques secondes. Cette hypothèse avait quelque chose de louche, en plus d’avoir été émise par un poisson.

— Attends. De quelle quantité de minerai parle-t-on ? En fonction de la quantité que ce système devrait contenir, combien de temps faudrait-il à Medeiros pour le transformer en intégralité en jolis petits mini-lui ?

Guppy réfléchit un moment. Ou calcula. Qu’importe.

[Mille sept cent trente-deux ans. Plus ou moins.]

— On peut donc exclure cette hypothèse. Il nous a fallu traverser vingt et quelques années-lumière pour arriver ici. Et il lui aurait fallu à peu près le même temps que nous pour faire le trajet.

Je rabâchais l’évidence, je le savais, mais j’avais toujours trouvé plus facile de réfléchir en m’exprimant à voix haute.

[C’est une des failles de cette théorie.]

— Sans déconner. (Je désignai les planètes intérieures sur le schéma du système.) On va peut-être être obligés de faire de l’extraction minière sur les planètes. Allons jeter un coup d’œil aux plus rocheuses d’entre elles pour voir ce qu’elles nous proposent.

[Vos désirs sont des ordres.]

Il nous fallut plusieurs jours pour gagner la quatrième planète. Je n’avais encore aucune envie de révéler les cartes de mon jeu, au cas où nous serions observés. BH-4 était une petite boule de boue brune dotée d’océans gris et d’une atmosphère aussi épaisse que trouble. On aurait dit le résultat d’une activité volcanique intense, mais je ne distinguai aucune chaîne de volcans susceptible d’en être à l’origine.

Je m’insérai en orbite polaire et entamai des scans en profondeur, à la recherche de… eh bien, de n’importe quoi, vraiment. De gisements métalliques, naturellement, mais aussi d’activité volcanique et de tout ce que je jugerais intéressant.

C’était encore une de ces situations où il y avait une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’était que je découvris beaucoup de choses intéressantes. La mauvaise, aucun métal. Pas la moindre trace. Pas à portée de mon attirail, du moins. La planète étant pourvue d’un champ magnétique, elle possédait évidemment un noyau métallique. Mais rien de rien dans sa croûte. Oh, si, un petit peu ici et un petit peu là, mais rien qui vaille la peine de creuser.

[Anomalie détectée.]

— Parce que tout ça, ça ne te semble pas déjà être une anomalie ?

[Grosse, grosse anomalie détectée. C’est mieux ?]

Cela ne me plaisait pas davantage. L’espace d’un instant, j’envisageai de réinitialiser Guppy. Mais cela ne dura pas.

Même s’il était inutile de s’inquiéter. L’un de nos réaménagements consistait à interdire au GUPPI de lire dans nos pensées. Cela fichait un peu trop les jetons. Il lui fallait désormais recevoir des ordres vocaux, quelle que soit la façon de définir le terme « vocal » dans un système informatique qui s’adressait à lui-même.

— D’accord, Guppy. Que se passe-t-il ?

[Accumulation de métal affiné détectée. Un objet manufacturé.]

— Bordel de merde. (Je réfléchis un moment.) Déploie trois de nos drones d’exploration. Envoie-les à l’emplacement de l’anomalie. Fais-leur transporter deux roamers, aussi. Demande à l’un des drones de s’éloigner du site en spirale, pendant que les deux autres et les roamers inspectent le site en détail.

[À vos ordres.]

Guppy avait retrouvé son sérieux. Le sujet ne prêtait pas à la plaisanterie. Medeiros s’était-il écrasé ? S’agissait-il d’une sonde d’un autre pays ?

Les drones arrivèrent sur place en un temps record – Guppy les avait manifestement guidés avec une certaine agressivité – et s’installèrent autour de l’anomalie. L’un d’eux se mit à décrire des cercles en s’éloignant progressivement du centre, tandis que les deux autres se posaient en libérant des roamers d’une vingtaine de centimètres. Les drones reprirent leur envol et se mirent à prendre des clichés en gros plan.

Ce qui fut aussitôt évident, c’était qu’il ne s’agissait pas d’une des sondes. En fait, cela ne provenait pas du tout de la Terre. Je ne pouvais décrire exactement ce qui me faisait penser que c’était « extraterrestre », mais aucun esprit humain n’aurait pu concevoir une telle chose. La meilleure comparaison qui me vint à l’esprit fut celle d’avec le vaisseau alien de Prometheus. Cela ne rimait à rien.

Il me fallut un moment pour savourer cette idée : je venais de découvrir la première trace de vie intelligente hors de la Terre. Enfin, d’accord, en voyant l’épave, je venais plutôt de découvrir leurs cadavres. Mais tout de même…

De toute évidence, il s’agissait d’une sorte de cargo. Il s’était écrasé et ouvert en deux. Une partie de son contenu s’était répandue. Il semblait s’agir de tas de gros lingots métalliques de toutes sortes. Chacun d’eux était pur et ne contenait qu’un élément. Du fer, du titane, du cuivre, du nickel… des tonnes et des tonnes. Le cargo paraissait toutefois au quart plein, seulement, à moins que quelqu’un s’y soit déjà servi.

Quelque chose me disait que nous avions trouvé nos voleurs de métaux. L’un d’entre eux, du moins. Et « voleur » n’était probablement pas un terme trop fort. Mais tout de même…

[Anomalie.]

— Oh, pour… Quoi, maintenant ?

[Voyez par vous-même.]

Je lançai la vidéo que Guppy me proposait. Et j’en restai bouche bée. Cette planète n’était pas sans vie. Enfin, actuellement, si, mais visiblement cela n’avait pas toujours été le cas.

L’écosystème que je voyais était mort, comme si l’ensemble du bassin amazonien s’était effondré d’un coup. C’était sec, érodé, rouillé. Mais c’étaient des arbres, des buissons et, ici et là, des animaux. Et ainsi de suite.

J’envoyai sur place des drones d’analyse biologique afin d’y réaliser quelques autopsies pour tenter de comprendre ce qui s’était passé. Ils n’étaient pas vraiment créés pour cela, mais je disposais de toutes les connaissances biologiques et médicales des humains, et d’un assistant dérivé d’une technologie très avancée conçue par, euh… moi.

Les drones piquaient, transperçaient et découpaient, et ils obtinrent des spécimens de qualité. Je leur avais confié mes instructions, et les AMI étaient parfaitement compétentes dans la limite des paramètres que je leur avais assignés. Il me suffisait de leur laisser les coudées franches.

Les drones et les roamers continuèrent à étudier l’épave. Sans trop savoir pourquoi, j’envoyai deux busters survoler les lieux de manière menaçante. Tout semblait vraiment mort, mais j’avais juste un mauvais pressentiment.

Un « ding » m’annonça l’arrivée sur mon bureau d’un rapport des drones biologiques. Je m’empressai d’ouvrir le fichier.

Ah, houlà.

À en juger d’après les dégâts cellulaires, tout avait été tué par ce qui ressemblait à une salve de rayons gamma. En gros, par un afflux soudain de radiation suffisant pour tuer instantanément. Si je le savais, c’était non seulement parce que les animaux avaient été tués, mais aussi parce que leur flore intestinale – ou l’équivalent local – avait été tuée en même temps. Je ne distinguai aucun ballonnement, aucun pourrissement à l’intérieur. Je faisais sans doute quelques suppositions fondées sur des analogies avec les animaux terrestres, mais j’étais convaincu de ne pas être très loin de la vérité.

Je remarquai également le petit nombre de carcasses retrouvées. Les spécimens étaient tous de petite taille, dans des endroits curieux et peu commodes, ou en mauvais état, même pour des cadavres. J’étais certain que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la faune avait disparu de manière inexpliquée.

Sans décomposition pour fournir des indices, je fus d’abord incapable de déterminer quand cela s’était produit. Mais l’usure et l’érosion des carcasses et des arbres morts me donnèrent quelques indications, tout comme l’analyse du nombre de traces de feux de forêt sans nouvelle végétation. J’estimai que cela avait eu lieu entre cinquante et cent ans auparavant.

J’envoyai les drones biologiques vérifier d’autres points sur la planète, notamment aux antipodes de cet endroit.

[Urgence ! Activité hostile !]

— Quoi ? Que se passe-t-il ?

[L’un des roamers essuie une attaque.]

— Demande aux drones d’effectuer des sondages SUDDAR concentrés. Je veux autant de détails que possible.

[Fait.]

Je fis disparaître mon interface de réalité virtuelle et passai à la cadence maximale. Le flux vidéo était en temps réel. Dans une fenêtre, j’y voyais du point de vue du roamer attaqué, et, dans une autre, de celui du second roamer. Le premier semblait infesté par des fourmis mécaniques. Il était en train de se faire dévorer sous mes yeux, ses parties métalliques fondant et se dissolvant.

— Guppy ! Fais sauter les deux roamers. Autodestruction, tout de suite !

Guppy s’abstint de protester et de poser la moindre question. Le flux vidéo s’interrompit.

— Et active le pare-feu de nos communicateurs. Je doute que ces choses aient eu le temps de soutirer les clés de chiffrage aux roamers, mais pourquoi prendre des risques ?

Je me tournai vers l’analyse SUDDAR, encore en train de s’assembler sur le bureau. À côté, Guppy avait affiché l’enregistrement vidéo reçu des roamers.

Je rediffusai d’abord l’enregistrement. Le premier roamer avait ouvert un conteneur, un casier, ou je ne savais quoi. Il semblait avoir activé les fourmis. J’ignorais s’il s’agissait d’une réaction défensive ou si les bestioles avaient considéré le roamer comme une ressource à s’approprier. Dans la pratique, je doutais que cela fasse une différence. Quoi qu’il en soit, les fourmis avaient commencé à démonter le roamer. Le scan SUDDAR montrait qu’elles le triaient en fonction des éléments qui le composaient. Elles ne semblaient intéressées ni par les éléments en plastique, ni par ceux en céramique.

Je ne regrettais pas d’avoir fait sauter les roamers. Je n’aurais de toute façon pas pu les ramener en sachant qu’une de ces fourmis aurait pu s’introduire dans le vaisseau. Si fou que cela puisse paraître, j’avais lu à mon époque suffisamment de science-fiction à propos de technologies avancées qui prenaient les commandes du système de communication pour s’introduire dans l’ordinateur. C’était de moi qu’on parlait, après tout.

Je pouvais toujours fabriquer de nouveaux roamers.

D’où ces fourmis tiraient-elles leur énergie ? Ayant de nouveau scanné le vaisseau, je découvris qu’environ la moitié des fourmis qui avaient survécu au suicide des roamers étaient à présent immobiles. Je me demandai si elles étaient mortes ou simplement en veille.

Je décidai de faire des scans à cinq secondes d’intervalle pour voir ce qu’elles mijotaient. Curieusement, chaque fois que je les scannais, des fourmis redevenaient actives. Qu’est-ce que c’est que ce merdier ? J’interrompis mes scans durant une minute complète. Lorsque j’en réalisai un autre, environ un quart des fourmis étaient inactives. Oh, merde… Je cessai d’utiliser le SUDDAR cinq minutes avant de tenter de nouveau l’expérience, avec aussi peu de puissance que possible. Comme je m’y attendais, la plupart des fourmis étaient inactives.

La vache ! Elles sont alimentées par le faisceau SUDDAR ! Ce sont mes scans qui les réactivent !

Eh bien, je m’étais mis dans un beau pétrin… Toute tentative pour découvrir ce qu’elles faisaient les activerait. Mais cela signifiait que les extraterrestres avaient découvert le moyen de projeter de l’énergie à travers le subespace et de s’en servir à l’autre bout. Il fallait que j’étudie ces fourmis.

J’attendis une heure avant d’envoyer un seul roamer d’un centimètre. Il était impossible qu’une fourmi monte sur le dos d’un roamer tout juste plus gros qu’elle sans se faire repérer. Le roamer saisit deux fourmis et les emporta à l’extérieur de la coque. J’avais préparé pour elles deux petits cercueils remplis d’une substance plastique visqueuse. Le roamer les y déposa avant d’ajouter un durcisseur. J’avais désormais des fourmis sous verre, en quelque sorte. Si elles étaient capables de s’en échapper, j’espérais que ce ne serait pas le cas avant que j’aie pu les scanner entièrement.

Je demandai à mes deux drones d’approcher, et ils réalisèrent le scan le plus méticuleux et le plus précis possible. J’obtiendrais ainsi un schéma des fourmis à un niveau presque moléculaire. Fasciné, je vis les fourmis s’activer et produire de petites pointes coupantes au bout de leurs membres antérieurs. Heureusement, elles étaient immobilisées. Elles durent donc se contenter de percer deux petits trous dans le plastique. C’était bon à savoir.

Je fis sauter le roamer – on n’était jamais trop prudent – et me retirai dans ma cabane pour réfléchir.

J’avais achevé mon étude. Il n’y avait aucun signe de civilisation, sur cette planète. L’épave était donc incontestablement alien. Les extraterrestres étaient venus, avaient sans doute éliminé toute trace de vie à l’aide d’armes à radiation, extrait l’ensemble des matières premières du système, récupéré les carcasses, puis étaient partis. Cela faisait beaucoup d’hypothèses, mais elles correspondaient aux indices.

Le scan des fourmis avait révélé une technologie intéressante. J’étais déjà en train de mettre en place des simulations pour en tester une partie.

Les scans du vaisseau géant étaient sans surprises. Il semblait avoir été piloté par une IA, ou une sorte d’AMI. Il était équipé d’un réacteur à fusion et d’un système de propulsion SURGE. Et d’un émetteur-récepteur SUDDAR. Toutefois, l’unité SUDDAR paraissait conçue aussi bien pour transmettre de l’énergie à un récepteur aligné sur la même fréquence que pour servir de radar. J’avais scanné l’appareil avec soin pour l’étudier plus tard.

Peut-être les aliens étaient-ils venus secourir l’équipage et avaient-ils abandonné le mastodonte. J’en doutais. Il ne semblait pas équipé du moindre logement pour des créatures biologiques. Il était probable que le vaisseau était entièrement manœuvré par l’IA. Cette civilisation était-elle un minimum biologique ? Le fait qu’ils aient récupéré les carcasses laissait supposer une réponse, une réponse qui ne me plaisait pas du tout. Je ne voyais qu’une raison pour recueillir toutes ces protéines.

S’agissait-il d’un événement unique ou s’attaquaient-ils à des systèmes planétaires de manière méthodique ? Si c’était le cas, dans quelle direction allaient-ils ? Je n’avais bien sûr aucune envie que ce soit le sort réservé au système solaire, même s’il ne restait plus un seul humain là-bas. Les dauphins et les chimpanzés méritaient encore d’avoir une chance.

Je sentis une pointe de déception en comprenant que je n’allais rencontrer ni Vulcains ni Asgardiens. Cela ressemblait davantage au scénario d’un Alien. Pour un premier contact, ça craignait.

Que cela me plaise ou non, il fallait que je prévienne les autres Bob. Ce qui soulevait un nouveau problème. À cette distance, je ne pouvais pas envoyer de message à Bill. Il me fallait une station spatiale, et des matières premières pour en construire une. Le minerai contenu dans le cargo, et en ajoutant le vaisseau lui-même, ce ne serait pas suffisant.

58

RIKER – AVRIL 2171 – SOL

Le grand jour était arrivé. Les vaisseaux-colonies avaient été vérifiés de bout en bout, inspectés par la délégation des États-Unis d’Eurasie, et avaient fait un aller et retour jusqu’à Jupiter. À présent, ils étaient stationnés en orbite basse autour de la Terre, attendant leurs occupants.

Homer réalisait une sorte de danse guerrière autour de mon fauteuil de capitaine, ce qui me rappela violemment mon manque de rythme. Grâce aux mises à niveau de Bill pour l’interface de réalité virtuelle, nous, les Bob, pouvions interagir physiquement plutôt que de nous contenter de discuter par fenêtres vidéo interposées. Cela avait ses inconvénients.

Je reportai mon attention sur les vidéos qui montraient des gens faisant la queue devant les navettes orbitales. Chacun de ces appareils pouvait accueillir cinq cents personnes, entassées comme dans un train de banlieue aux heures de pointe.

Je me remémorai mes débuts en tant que modeste employé, obligé de prendre la navette portuaire deux fois par jour. Les bancs en plastique dur à peine plus larges que votre fessier, disposés en rangées dos à dos et très serrées, de sorte que vous passiez tout votre trajet les yeux dans les yeux avec un parfait inconnu. Et cet enregistrement agaçant, qui, à chaque voyage, vous répétait comment utiliser les gilets de sauvetage. C’était le bon temps.

Ces navettes spatiales transportaient plus de monde, et le trajet jusqu’au vaisseau prendrait un peu plus d’un quart d’heure, mais ce serait un voyage tout aussi banal et ennuyeux. Une fois à destination, on dirigerait les passagers vers leurs capsules de stase, on leur remettrait un calmant, puis on les brancherait et on les enfermerait chacun dans une boîte de la taille d’un cercueil. Avec un peu de chance, ils se réveilleraient moins de quatre ans plus tard dans un nouveau système.

C’était ce qui était prévu, du moins.

Dix navettes réalisèrent les quarante allers et retours nécessaires pour amener les colons des États-Unis d’Eurasie jusqu’aux vaisseaux. Une partie du contenu des réserves du Svalbard fut chargée à bord de chacun des vaisseaux, et on amarra les navettes dans les soutes.

Puis arriva le moment inévitable de la cérémonie. Tout le monde se sentit obligé de faire un discours. On s’attendait bien sûr à ce que les gros bonnets d’Eurasie en fassent un, mais pourquoi des groupes à l’autre bout de la planète en avaient-ils éprouvé le besoin ? À la moitié des prises de parole, pour éviter de m’assoupir, je dus couper mon émulateur proprioceptif. Je ranimai le Bob de la sandbox logicielle pour qu’il prenne le relais devant la caméra et tente de prendre un air attentif.

Au bout d’un long moment, ce fut enfin terminé. Howard, notre dernier Bob, effectuerait le vol avec eux, en guise d’escorte. Et, juste entre lui et moi, pour vérifier que tout se passerait bien une fois à destination. J’espérais que c’était de la paranoïa excessive de ma part, mais j’avais bourré les soutes de Howard avec quelques-unes des dernières inventions de Bill. Au cas où.

Les vaisseaux-colonies pouvaient bénéficier au maximum d’une accélération soutenue de 1 g. Le voyage allait donc être un peu plus long qu’avec un vaisseau HEAVEN de première génération. En tout et pour tout, leur trajet durerait un peu plus de dix-huit ans. À bord, il s’écoulerait environ six ans, mais, dans leurs capsules de stase, les colons ne ressentiraient pas les effets du temps.

Les vaisseaux seraient manœuvrés par deux clones de Riker et une ribambelle de roamers. Inutile que des humains risquent leur peau durant le trajet. J’avais chargé les matrices des réplicants dans les vaisseaux au dernier moment, pour éviter de donner le temps à quelqu’un de tenter un mauvais coup. N’ayant essuyé aucune tentative de piratage, j’espérais que les activistes avaient renoncé.

Le troisième vaisseau, destiné aux Spitz et à l’enclave de FAITH, prendrait son envol quatre mois plus tard. Ils s’établiraient sur la planète laissée libre par le contingent eurasien. Les premiers colons auraient pour mission de bâtir des infrastructures suffisantes pour les groupes suivants afin qu’ils puissent mettre directement les pieds sous la table. C’était le prix à payer pour faire partie des premiers à quitter la Terre.

Valter le prenait avec philosophie.

— Même le deuxième prix est un don merveilleux, déclara-t-il dans son discours.

Trois vaisseaux supplémentaires étaient déjà en chantier. Grâce à eux et aux retours vers Sol des trois premiers, nous espérions pouvoir procéder à un exode régulier. Tant qu’il y aurait des volontaires au départ. En attendant, les ressources laissées par les colons et la production de kudzu permettraient de nourrir longtemps une population de moins en moins nombreuse.

J’espérais simplement que nous découvririons de nouvelles planètes avant que les colons recommencent à se tirer dessus.

Le regard rivé sur l’holocuve, où étaient diffusées les images des vaisseaux-colonies qui franchissaient l’orbite de Mars, je sentis les larmes me monter aux yeux. Après plus d’une dizaine d’années de travail, de prises de tête avec, euh… des preneurs de tête, c’était enfin le grand départ. Un moment émouvant. Même Homer en restait coi.

Au bout d’un moment, je me levai et m’étirai en poussant un gémissement.

— Allez, au boulot.

Le sourire aux lèvres, Homer afficha une liste.

— Tout ce qu’il reste à faire aujourd’hui…

59

BILL – MAI 2172 – EPSILON ERIDANI

Je brandis une corne de brume au-dessus de ma tête et pressai le bouton. Une puissante sirène retentit. Les conversations cessèrent brusquement, et tous les regards se tournèrent vers moi.

— Salut tout le monde. Bienvenue à la première Bob-réunion. J’ai fabriqué une matrice, ici, aux Skunk Works, suffisamment vaste pour gérer toutes les réalités virtuelles du Bobivers.

— Le Bobivers ? Vraiment ?

Garfield me lança un regard méprisant.

J’éclatai de rire.

— Ça m’est venu à l’instant. Je trouve ça pas mal du tout, en fait.

— Bobivers. BobNet… Cette galaxie risque de ne pas être assez grande pour notre ego.

Garfield tenta de prendre son air le plus désapprobateur, mais il est difficile de se rouler soi-même dans la farine.

Je me tournai vers mon auditoire. Il n’y avait pas grand monde, encore. Je pouvais compter sur Riker, Homer et les autres clones de Sol ; Bert et ses clones à Alpha Centauri ; et les Bob qui se dirigeaient vers Omicron2 Eridani avec les colons. Ce dernier groupe serait injoignable encore à peu près un mois, leur tau relativiste étant trop élevé pour l’interfaçage en réalité virtuelle. Avec un peu de chance, d’ici là, d’autres Bob auraient récupéré les plans du SCUT et se seraient connectés.

Homer porta ses mains à sa bouche en porte-voix et hurla un « Bouh ».

Je les regardai les uns après les autres.

— Parfait, les gars. J’espère qu’on pourra tenir ce genre de réunion de manière plus régulière. Il est très utile de pouvoir se tenir informé.

— En plus, ça te donnera une excuse pour nous infliger une partie de baseball ! s’écria Bert.

— J’invoque le droit de garder le silence. (Je leur adressai un sourire.) En attendant, nous avons de la bière. Et du café. Et un pub où nous pouvons nous asseoir. Ça vous dit ?

On pénétra tous dans le pub en réalité virtuelle, et on s’installa dans des fauteuils. Il était temps d’arroser ça.

60

KHAN – AVRIL 2185 – 82 ERIDANI

« Évite d’engager le combat avec un ennemi plus fort que toi. Si tu y es contraint, fais en sorte que ce soit à tes conditions, et non à celles de ton ennemi. »

Sun Tzu, L’Art de la guerre

On ralentit à une vitesse non relativiste bien avant 82 Eridani. Nous souhaitions avoir le temps de prendre la mesure de la situation en évitant de signaler notre présence à Medeiros.

Bill avait tenu sa promesse de venger Milo. Huit Bob de troisième version, y compris moi, furent envoyés hors du système, brûlant d’envie de lui expliquer notre façon de penser. Mais Medeiros avait eu trente-cinq ans pour s’installer. Aucun de nous ne jugeait envisageable d’arriver et de lui botter les fesses comme nous l’avions fait à Epsilon Eridani ou à Alpha Centauri.

Et comme nous avions toujours été quelqu’un de précautionneux, la priorité était à la reconnaissance. Nous disposions de deux éclaireurs chacun, étions équipés de réacteurs lourdement blindés, de SUDDAR d’une portée de trois heures-lumière et de communicateurs SCUT. Et de pièges. Nous n’avions aucune envie que Medeiros s’empare de l’une de ces technologies.

Et nous avions une nouvelle arme en réserve, grâce aux Skunk Works de Bill.

On arriva délibérément du nord stellaire, à angle droit avec le plan de l’écliptique. Si nous ne prenions pas Medeiros pour un « penseur en deux dimensions » – après tout, c’était un militaire –, il y avait de grandes chances qu’il ait disposé ses défenses le long de l’écliptique. Nos sondes devraient être en mesure de passer entre les mailles du filet avant qu’il puisse réagir.

On lança les éclaireurs sur un front plutôt large afin d’obtenir le meilleur scan possible du système planétaire. Sans émissions radio et avec un réacteur parfaitement blindé, il y avait de bonnes chances que la plupart d’entre eux échappent à toute détection. Toutefois, il nous serait impossible de nous en tirer sans la moindre perte. Si Medeiros repérait une ou deux sondes, nous espérions juste qu’il conclurait la présence d’un seul Bob.

J’envoyai une invitation au reste de l’escadrille. En quelques millisecondes, sept Bob surgirent dans ma réalité virtuelle.

Je jetai un coup d’œil autour de la table.

— Réunion stratégique, les gars.

Hannibal accepta le café que lui tendait Jeeves, puis afficha un plan du système.

— Nous allons chercher si quelque chose se cache derrière des lunes ou des planètes. On ne se fera pas avoir deux fois. Grâce au rapport préliminaire de Milo, nous avons une bonne idée de la disposition des lieux. Nous…

Subitement, Hannibal disparut de l’interface de réalité virtuelle. Sous le choc, on se consulta du regard, puis, comme un seul homme, on quitta l’interface et on augmenta notre cadence.

— Qui est physiquement le plus proche de Hannibal ? (Je posai la question par réflexe, car j’étais déjà en train de vérifier le diagramme de notre déploiement. Hannibal était à l’extrémité de la ligne de Bob, juste après Tom.) Tom ? Que dit ton SUDDAR ?

L’intéressé répondit au bout d’une milliseconde :

— J’ai un retour très diffus, mais pas de Hannibal. Attends…

On patienta une éternité – quatre millisecondes – avant que Tom poursuive :

— La zone diffuse s’étend en s’amenuisant. J’imagine qu’elle est due à une explosion. Ça vaudrait la peine que tout le monde fasse un balayage complet et mette de côté l’effet de surprise.

Trouvant que c’était une excellente idée, je poussai mon SUDDAR à pleine puissance pour effectuer un balayage sphérique de trois heures-lumière. La réponse était négative, à l’exception d’un flou, comme une ombre aperçue du coin de l’œil, en direction du système. Je refis le point et envoyai un signal étroit dans cette direction.

Jackpot.

— Quelque chose arrive vers nous, les gars. À très grande vitesse. Et c’est camouflé, dissimulé ou je ne sais quoi, au point que je ne peux le voir que lorsque j’envoie mon signal droit sur lui.

Certains accusèrent réception de l’information en poussant un grondement.

— J’en ai un aussi, annonça Barney.

— Pareil ici, déclara Tom.

Il nous fallut plusieurs millisecondes pour comparer nos résultats. On comprit alors que trois objets non identifiés filaient vers nous sans cesser d’accélérer. On lança trois de nos sondes classiques directement sur eux pour tenter d’obtenir un visuel.

— Ils esquivent, fit remarquer Fred. J’ai l’impression qu’ils s’attendaient à ce que les sondes tentent de les percuter.

— Eh bien, ce n’est pas une mauvaise idée, si on y arrive, répondis-je. Mais, d’abord, nous voulons des données télémétriques.

Il fallut un peu plus d’un quart d’heure, aux vitesses conjuguées des sondes et des objets inconnus, pour qu’ils se croisent. Les engins à l’approche continuaient à esquiver les sondes. Celles-ci furent tout juste capables de prendre un ou deux mauvais clichés en passant, mais elles parvinrent à réaliser des scans SUDDAR complets.

Lorsque les résultats s’affichèrent sur nos bureaux, grâce à la communication instantanée par SCUT, certains en eurent le souffle coupé.

— Des foutues bombes atomiques. Il a fabriqué des armes à fission.

— Avec des réacteurs blindés et de très, très gros propulseurs SURGE, ajouta Fred.

— Ça colle avec les résultats que j’obtenais. J’ai l’impression que Hannibal n’est plus qu’un nuage radioactif, à présent, déclara Tom. On est foutus.

— Mon cul, répliquai-je. De combien de temps disposons-nous avant qu’ils soient suffisamment proches pour nous abattre ? Tom, tu as une idée du nombre de mégatonnes ?

Le silence régna un moment avant que Tom affiche les données d’un capteur dans notre interface de réalité virtuelle. Comme nous étions encore en haute cadence, ce n’était même pas du papier, juste une fenêtre brute avec une liste de données.

— Voici les résultats de l’analyse minimax. Nous avons quatre minutes. Une éternité. Aucune chance de les esquiver, compte tenu de leur vitesse et de leur disposition. Nous n’aurons pas le temps de sortir du périmètre de l’explosion.

— Bon, intervint Kyle. Medeiros semble avoir bien préparé son coup. Il pense probablement nous avoir débordés, pour de bon.

La pique sèche de Kyle me fit sourire.

— Hmm, hmm. Très bien. Débarrassons-nous d’elles. Deux Bob par bombe, et j’ajouterai un tir complémentaire, si nécessaire. Faites-moi signe quand vous serez à pleine charge.

Nous étions sur le point de déployer notre arme secrète. Bill s’était inspiré de la technologie du sabre laser, essentiellement du plasma ionisé à haute température dans une bouteille magnétique, pour imaginer quelque chose d’entièrement nouveau. Il avait découvert le moyen de projeter le plasma et le champ magnétique qui l’accompagnait. Comme une torpille. On obtenait ainsi une lance chargée à plus d’un million de degrés qui transperçait tout ce qu’elle croisait sur son chemin et le faisait généralement fondre tout en délivrant une impulsion électromagnétique très localisée. L’arme avait été testée en profondeur à Epsilon Eridani, mais il s’agirait de sa première utilisation dans le monde réel.

Quand tout le monde annonça être à pleine charge, j’ordonnai :

— Feu.

Six lances à plasma jaillirent à une vitesse proche de celle de la lumière. L’un des plus gros avantages de cette arme était qu’elle était indétectable au SUDDAR, car elle ne projetait qu’une masse insignifiante. Et toute autre forme de repérage était limitée par la vitesse de la lumière. Les lances à plasma ne pouvaient pas suivre des cibles qui tentaient de les esquiver, mais celles-ci ne découvraient généralement leur présence que lorsqu’il était trop tard.

Il ne fallut pas longtemps pour que les lances parcourent la distance. Soudain, les trois ombres se dissipèrent. Avec un balayage SUDDAR, réglé au plus étroit, à pleine puissance, je ne détectai que de petites anomalies parcellaires.

Ned s’exprima en notre nom à tous :

— Eh bien, voilà qui était troublant.

Fred ajouta :

— Nous avons été tout juste capables de les détecter, et ce uniquement grâce aux améliorations de Bill. Medeiros aurait-il inventé une sorte de camouflage SUDDAR ?

— J’en doute, répondis-je. Il ne nous a jamais semblé autre chose qu’un militaire de carrière. Je crois plutôt que l’Empire brésilien avait déjà mis au point cette technologie sur Terre. Ils lui ont peut-être transmis toute leur technologie militaire secret-défense avant de l’envoyer dans l’espace. Ça expliquerait aussi les bombes atomiques.

— On n’est donc peut-être pas au bout de nos surprises…

Cette affirmation fut accueillie par un concert de jurons et de grognements.

Le silence régna un moment avant que Ned prenne de nouveau la parole :

— Je suppose qu’il nous faut une nouvelle réunion stratégique.

— Un camouflage ?

Bill prit un air aussi surpris qu’intéressé.

— Ouais. C’est la seule explication que nous avons trouvée.

Je lui diffusai l’intégralité de la séquence dans une fenêtre, y compris les données des capteurs sur les bombes.

— Et merde… ça craint. Essaie de voir si tu peux récupérer un échantillon de quoi que ce soit. En attendant, je vais travailler sur le sujet d’ici. Mais vous avez perdu tout effet de surprise, désormais.

Bill me salua de manière informelle et coupa la communication.

Génial. Huit d’entre nous – non, sept, à présent – contre un nombre inconnu de Medeiros, disposés de manière tout aussi obscure. Cela ne me disait rien qui vaille.

— Réunion ! m’écriai-je.

Les six autres Bob surgirent dans mon interface.

— Bill n’avait pas grand-chose à nous proposer. Il m’a fait remarquer, plutôt à juste titre, que, si nous partions maintenant dans l’intention de revenir, Medeiros serait encore mieux préparé à nous recevoir la prochaine fois. Il suggère que nous mettions à jour nos sauvegardes et que nous foncions bille en tête.

— Facile à dire, pour lui.

C’était Elmer, qui ne s’était jamais montré particulièrement enthousiaste au sujet de cette expédition punitive. Quelque chose me disait que les effets quantiques s’étaient accumulés dans son manque de colonne vertébrale. Il me faisait penser au personnage incarné par Bill Paxton dans Aliens.

Je lui lançai un regard noir, puis poursuivis :

— Nous avons les lances à plasma et les busters avec la nouvelle détonation à fusion contrôlée. Ce n’est pas grand-chose. Le mieux que nous puissions faire, je crois, c’est de mettre le plus de bazar possible avant qu’il nous abatte. Vérifiez que vos systèmes d’autodestruction sont armés, effectuez une sauvegarde différentielle et faites vos adieux. On y va.

Sur ce, les Bob quittèrent ma réalité virtuelle, les sept vaisseaux mirent le cap sur le centre du système, et on accéléra à 10 g.

La première partie de notre plongée dans le système interne fut relativement aisée. Medeiros travaillait encore sur l’hypothèse que nous avions tous le même type de SUDDAR, et qu’il pouvait détecter tout ce qu’on lui enverrait. Lorsqu’on eut détruit une demi-douzaine de ses bombes volantes, il sembla comprendre le message.

Un balayage de la zone nous indiqua que tous les appareils équipés de la propulsion SURGE se dispersaient. Dans le même temps, plus d’une centaine de sources de fusion illuminèrent les environs et commencèrent à se déplacer. Des leurres, sans doute. Voilà qui était également très efficace. Nous n’avions aucun moyen de déterminer quelles étaient nos véritables cibles.

— Réunion !

Dès que les autres Bob furent tous là, je commençai :

— Bon, certaines de ces sources de fusion sont des leurres. Probablement la plupart. Mais d’autres sont des Medeiros, et d’autres encore des armes. Sans compter les bombes camouflées. Des suggestions ?

Elmer fut le plus prompt, ce qui m’étonna.

— Il faut que les bombes soient à moins d’une certaine distance pour nous infliger des dégâts. Si on se déplace comme une unité et que l’on confie à certains Bob l’observation des bombes camouflées, on doit être en mesure de les empêcher d’approcher trop.

— Et, l’interrompit Fred, si on détruit aussi tous les leurres qui franchissent cette limite, ça devrait bien se passer.

— C’est sûrement mieux que si on se séparait, concédai-je. Mais les lances à plasma ne seront utiles que jusqu’à ce que Medeiros comprenne l’astuce et se mette à zigzaguer. De plus, il faut du temps pour recharger les projecteurs. Ce ne sont pas des six-coups de Hollywood.

— Alors, il nous faut faire le plus de dégâts possible avant qu’il comprenne, déclara Tom d’un ton décidé. Tirons dans tout ce qui bouge. Peut-être que le fait qu’on n’ait pas de plan le déstabilisera un peu.

C’était juste assez stupide pour être brillant. On se regarda sans un mot, on hocha la tête, et on se mit au travail.

Cela devint rapidement un jeu du chat et de la souris. Medeiros savait que nous disposions de quoi détruire ses unités sans prévenir. Il songeait peut-être qu’il s’agissait d’un missile camouflé. Il réagit en dispersant ses unités et en employant ses leurres pour détourner notre attention. On détruisit un grand nombre d’unités, mais on ignorait si c’était utile.

Arriva finalement le moment que l’on redoutait. L’un des engins de Medeiros esquiva plusieurs lances à plasma et parvint à entrer à portée de détonation. Tout juste. L’IEM et la sphère de radiation qui en résulta détraquèrent nos systèmes internes un long moment. Heureusement, les vaisseaux HEAVEN de troisième génération bénéficiaient de nombreuses redondances. Cinq d’entre nous furent capables d’aller plus loin. Les deux autres avaient dû perdre un trop grand nombre de fonctionnalités. Ils activèrent leurs systèmes d’autodestruction et furent pulvérisés par la surcharge de leur réacteur. J’espérai que les sauvegardes de Fred et de Jackson étaient récentes et achevées.

Mais Medeiros avait dû piger que notre arme ne poursuivait pas ses cibles. Le temps pour lui d’envoyer ses ordres à la vitesse de la lumière, et toutes les unités qu’il maîtrisait fondirent sur nous, zigzaguant dans tous les sens.

— Plan B, les gars. Séparez-vous et faites autant de dégâts que possible.

On prit des directions aléatoires, zigzaguant nous aussi.

Pendant ce temps, je fis une analyse de l’enregistrement de la télémétrie lorsque Medeiros avait modifié sa tactique. Il avait transmis ses ordres par radio. Les appareils les plus proches de lui avaient dû adopter cette nouvelle tactique les premiers, suivis des plus éloignés, le signal se propageant depuis un point central. Et le centre, bien sûr, c’était Medeiros.

Il me fallut environ quarante millisecondes pour déterminer sa position, à quelques milliers de kilomètres près. La zone était trop vaste pour des tirs aléatoires de plasma, mais pas pour des busters intelligents en mission. Je transmis les coordonnées aux autres Bob, et on lança simultanément tous les busters dont nous disposions. Au même moment, on activa tous nos brouilleurs SUDDAR à puissance maximale. Tout le monde dans le système était désormais aveugle, à l’exception des visuels et des radars traditionnels. L’astuce consistait à le maintenir jusque…

Les signaux SCUT de Hector et de Tom s’interrompirent sans prévenir. Je ressentis une pointe de tristesse. Ils avaient certainement été rattrapés par une bombe atomique. Nous n’étions plus que trois, sans compter les busters. Du mieux que je le pouvais, je continuai à tirer des lances vers les sources de fusion. Les pilotes AMI avaient tendance à être quelque peu prévisibles. Un grand nombre d’entre eux s’étaient mis à suivre un motif d’esquive que je pus prédire après plusieurs répétitions.

Puis Barney abandonna. Ne restaient plus qu’Elmer et moi. Il fallait le reconnaître : maintenant que les ennuis étaient là, il ne se plaignait plus du danger. Mentalement, je le promus en Michael Biehn.

Deux bombes atomiques explosèrent presque en même temps non loin de moi. Ils devaient commencer à perdre patience, ou à voir leurs solutions se dégrader, car la distance était un peu trop grande pour m’anéantir. Mais pas pour causer des dégâts. Je dérivai quelques minutes durant lesquelles Guppy ordonna aux roamers de remplacer les systèmes ou de les dérouter.

— Ça va, Khan ?

C’était Elmer qui prenait de mes nouvelles.

— Quelques dégâts. Les roamers se chargent des réparations. N’essaie pas de me couvrir. Il vaut mieux éviter de former une seule cible.

— Pas de problème, mon vieux. Je m’amuse bien de mon côté…

[Propulsion SURGE activée.]

Voilà ce que je voulais entendre.

J’appuyai à fond sur le champignon et filai à 15 g. Je ne fus pas en mesure de tenir bien longtemps, mais cela me permit de sauver ma peau, une nouvelle bombe explosant derrière moi, juste hors de portée.

Finalement, alors que j’étais sur le point de penser que je m’étais suffisamment amusé pour un siècle, les busters convergèrent vers le point dans l’espace où Medeiros était censé se trouver. Les données télémétriques m’indiquèrent que quarante-quatre engins fonçaient droit sur trois sondes brésiliennes. Les Medeiros durent finalement recevoir un avertissement visuel, car ils firent demi-tour et se dispersèrent. Bien trop tard. Au moins la moitié des busters entrèrent en contact avec un corps solide avant qu’il n’y ait plus rien d’assez gros pour être identifié comme une cible potentielle.

Restait un petit problème : le fait d’avoir détruit Medeiros n’avait pas désactivé ses unités. Nous étions toujours pourchassés par des dizaines de signatures de fusion, dont au moins quelques-unes représentaient de véritables menaces.

— Tu n’aurais pas une idée, Elmer ?

— Où en est ton matériel, Khan ?

— Eh bien, je vais avoir besoin de nouveaux sous-vêtements, mais sinon, ça va.

— Pas moi. Mon SURGE fonctionne par intermittence, et je n’ai ni le temps ni les pièces détachées pour le réparer.

Il garda le silence un moment. Je me sentis gagné par un profond sentiment de compassion et de tristesse. Il était foutu, et il le savait aussi bien que moi.

— J’ai mis à jour un différentiel pour Bill, alors, comme le dit Céline Dion dans sa chanson…

— Oh, non, je t’en prie, Elmer…

Il éclata de rire.

— Je t’ai eu ! Alors, coupe ton brouilleur de SUDDAR, et fiche le camp en silence. Je continuerai à aveugler tout le monde jusqu’au dernier moment. Salue Bill de ma part.

— Je n’y manquerai pas, mon pote. Sayonara.

— Hasta la vista, baby.

Je suivis ses conseils. Une fois mon émetteur SUDDAR silencieux, les unités brésiliennes verrouillèrent la seule autre source distincte des environs. Tandis que je quittais les lieux, les données télémétriques d’Elmer indiquèrent qu’une cinquantaine d’unités convergeaient sur lui. Puis il disparut.

Je voguai paisiblement durant deux semaines afin d’être suffisamment loin de 82 Eridani avant de réactiver l’ensemble de mes systèmes. J’avais envoyé un rapport complet à Bill, et passé une bonne partie de mon temps à faire des réparations plus poussées. Je n’avais vraiment pas envie que mon matériel tombe en panne entre deux étoiles.

Sur les huit Bob qui s’étaient rendus à 82 Eridani, j’étais le seul survivant. Il était probable que nous ayons abattu Medeiros, on pouvait donc prétendre que la mission était une réussite, de ce point de vue. Mais j’avais du mal à me convaincre qu’il était le seul à avoir reçu une raclée.

Je surgis dans l’interface de réalité virtuelle de Bill.

— Salut, Bill.

— Salut, Khan. (Il m’adressa un sourire.) J’ai encore du mal à le dire sans vouloir le hurler.

On éclata de rire. Les noms sympas commençaient à se faire rares, et j’étais ravi d’en avoir choisi un avec un peu d’histoire.

— On a toutes les sauvegardes ?

Il secoua la tête d’un air contrarié.

— Trois d’entre elles n’étaient pas complètes. La bande passante SCUT n’est pas suffisamment fiable. On perd beaucoup de paquets qu’on est obligés de renvoyer. Je les ai ajoutées dans la liste « In memoriam ».

— Elmer ?

Bill esquissa un sourire. Un petit sourire triste.

— Sa sauvegarde est arrivée à bon port. Il nous a tous surpris, hein ?

J’acquiesçai, laissant le silence se prolonger quelques millisecondes.

— Il va falloir qu’on y retourne, tu sais ?

Il hocha la tête.

— On n’est pas certains d’avoir abattu tous les Medeiros, même si on a eu tous les actifs. Et ses unités AMI vont continuer à errer en quête d’appareils à faire sauter. (Bill remua la main.) Puis, appelons un chat un chat, il faut que je découvre comment il obtient cet effet de camouflage. C’est un véritable risque, pour nous.

Je me frottai le menton une seconde, puis baissai les yeux sur ma main d’un air amusé. Nous, les Bob, étions tellement habitués à la réalité virtuelle que, la plupart du temps, nous nous sentions intégralement humains. Mais, de temps à autre, l’incongruité d’un geste nous ramenait à la réalité.

— Bill, je veux participer à la prochaine vague. Je le dois à ceux qu’on a perdus. Il va me falloir treize ans pour revenir, alors charge ma sauvegarde dans l’un des nouveaux vaisseaux. Je vais t’en envoyer une complète, préviens-moi quand tu l’auras reçue, d’accord ?

Il acquiesça.

Je le saluai avant de disparaître de son interface de réalité virtuelle.

Medeiros, je reviens te chercher.

61

HOWARD – SEPTEMBRE 2188 – OMICRON2 ERIDANI

Nous étions arrivés.

J’aurais été incapable de décrire mon sentiment de joie et de soulagement en franchissant la ceinture de Kuiper et en pénétrant officiellement dans le système Omicron2 Eridani. Aucun croiseur vulcain n’ayant tenté de nous intercepter, j’en ajoutai quelques-uns dans mon interface de réalité virtuelle. Juste comme ça.

Je fis un scan rapide du système pour confirmer les résultats de l’étude de Milo et vérifier notre orientation par rapport au plan de l’écliptique. Les deux vaisseaux-colonies, Ernest et Bart – ouais, c’est eux qui ont voulu s’appeler comme ça –, entrèrent dans le système à une allure plus modérée de 1 g. Ils atteindraient Vulcain et Romulus une semaine ou deux après moi.

J’avais songé à ce que l’on pouvait ressentir quand on était un vaisseau-colonie. Les gars allaient essentiellement fournir un service de navette pendant près de deux siècles. Direction la Terre, Vulcain, ailleurs… et on recommence. D’un autre côté, ils rendaient un service précieux à l’humanité. N’importe quel Bob le reconnaîtrait.

Grâce à notre arrivée, l’humanité n’avait officiellement plus tous ses œufs dans le même panier. À présent, on pouvait peut-être commencer à envisager de respirer un peu mieux. Mais juste un peu.

Je me positionnai au point L4, entre Vulcain et Romulus, et larguai une balise. Nous nous installerions là pour faire une première reconnaissance et donner au colonel Butterworth et à sa population l’occasion de prendre une décision. Puisque j’avais une dizaine de jours à tuer, j’envoyai quelques drones d’exploration sur chacune des planètes afin d’affiner les résultats de l’étude de Milo. Puis je me mis à l’aise dans mon fauteuil avec une tasse de café pour me détendre.

Milo avait laissé sur place deux AMI pour fabriques autonomes et un groupe de drones qui continuait à extraire du minerai dans le système. Les drones transformaient le métal affiné en lingots, assemblaient ces derniers et déposaient des balises sur l’ensemble. En vingt ans de paix et de tranquillité, les automates avaient accumulé plusieurs centaines de milliers de tonnes de matériau prêt à l’emploi, le tout en orbite à l’intérieur de la ceinture d’astéroïdes. Dix ans auparavant, Riker avait ordonné aux AMI de fabriquer un donut agricole afin de fournir une source alimentaire de rechange. Il suffirait d’y planter les graines issues des réserves que nous avions apportées. J’espérais que nous n’en aurions pas besoin. Bien sûr, les colons l’espéraient encore plus que moi. Le kudzu n’était apparemment pas le mets des dieux, même si on avait tendance à les invoquer par de nombreux jurons lorsqu’on tentait de le décrire.

J’eus une conversation rapide avec Bill et Riker, juste pour leur faire savoir que nous étions arrivés. Un rapport plus complet suivrait. Riker me remit une liste des vaisseaux-colonies déjà lancés et en route.

Hmm, mais pas de pression, hein ?

Exodus-1 et Exodus-2 s’établirent en orbite sans la moindre anicroche. On eut une série d’échanges SCUT rapides, puis Ernest et Bart coupèrent les moteurs et se mirent en vol stationnaire.

— Bienvenue chez Spock, les gars.

Je surgis dans l’interface de réalité virtuelle commune en souriant. Ils me répondirent avec le même sourire, naturellement. Après tout, nous étions Bob. Ernest et Bart avaient opté pour des uniformes inspirés de Battlestar Galactica et des interfaces en forme de passerelles de commandement. Cela m’étonnait un peu, car c’était loin d’être ma série préférée. Même si, incontestablement, les Cylons déchiraient.

— J’envisageai sérieusement de mettre deux ou trois croiseurs vulcains pour nous escorter, déclara Ernest.

Je me sentis rougir, et Bart se mit à rire si fort qu’il manqua de chuter de son siège.

On savoura la plaisanterie une bonne minute. Le fou rire était l’une des plus belles choses octroyées aux humains, et jamais je ne manquais une occasion d’y succomber. On se sécha les yeux, et j’affichai une représentation holographique du système, Vulcain et Romulus dans une fenêtre en médaillon.

— Il faudra qu’on pousse Butterworth à prendre une décision rapidement. J’aimerais que les colons débarquent le plus tôt possible pour que vous puissiez retourner sur Terre au plus vite. (Je désignai l’hologramme.) Butterworth a déjà les résultats des études de Milo, et j’y ai ajouté des données. Il n’y aura pas de négociation. Il choisira A ou B, et ce sera parti.

Ernest acquiesça.

— Guppy me signale que Butterworth vient de sortir de stase, et qu’il sera apte à discuter dans moins d’une heure. Je vais lui remettre toutes les informations. Laissons-lui le temps de les examiner. Rendez-vous dans disons trois heures ?

Bert et moi acquiesçâmes, et on passa au point suivant.

— Ça n’a jamais vraiment fait de doute, déclara le colonel Butterworth en souriant. (La vidéo le montrait installé dans la salle commune d’Exodus-1.) Sauf nouvelles informations qui me parviendraient, Vulcain me paraît plus logique. Il va nous falloir du temps pour lancer notre propre production de nourriture, alors un écosystème robuste nous aidera à surmonter cet obstacle. (Il fit un signe de tête en direction de la caméra.) Merci de m’avoir confirmé la biocompatibilité de l’écosystème local. Ça réduit le nombre d’incertitudes.

Je lui souris. Le colonel Butterworth était nettement plus détendu, maintenant que sa population civile semblait de nouveau avoir un avenir.

Il poursuivit d’un ton distrait :

— Avec un peu de chance, nous serons à même d’aider les Spitz à leur arrivée. En attendant qu’ils aient mis en route leur production alimentaire. (Il me regarda en haussant un sourcil.) Notre Ferme-1 ne produit rien pour le moment, hein ?

— Pas encore, colonel. Mais puisque la plupart des colons resteront en stase jusqu’à ce que nous soyons prêts à les accueillir, les réserves des vaisseaux suffiront, le premier mois.

Le colonel poussa un grognement.

— C’est encore plus juste que je l’avais escompté.

Captivé, il examina le tableau virtuel que Bart lui avait fourni. Y était affiché en temps réel l’état de toutes les activités accomplies, en cours et à venir pour établir les colonies. Des vues différentes alternaient dans des fenêtres vidéo.

Les équipes destinées à l’installation étaient réveillées et avaient déjà commencé à envoyer des imprimantes sur Vulcain. À la surface, des roamers imprimaient des unités résidentielles modulaires et les assemblaient. Des tractopelles et des engins de chantier gérés par des AMI se trouvaient sur le site de construction, préparant le sol pour recevoir les habitations.

Deux jours plus tard, nous commencerions à réveiller la première vague de civils et nous les enverrions dans leurs nouvelles maisons. Et l’univers aurait vraiment des Vulcains.

Roddenberry serait fier de nous.

FIN DU TOME 1

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