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BILL – SEPTEMBRE 2151 – EPSILON ERIDANI
« Pour gérer l’ensemble du processus, tout ce qui manque, vraiment, c’est une bonne intelligence artificielle. C’est le plus important, non ? Dans ce genre de colloque sur l’avenir, on imagine toujours que certains progrès suffisent pour réussir une bonne mise en œuvre. Malheureusement, dans le cas présent, c’est l’IA qui bloque tout. Nous sommes presque au point en ce qui concerne la réplication et les procédés de fabrication, et nous pourrions probablement produire des propulseurs ioniques performants si nous disposions des budgets suffisants. Mais il nous manque le moyen de fournir à la sonde l’intelligence nécessaire pour faire face à toutes les situations auxquelles elle pourrait être confrontée. »
Eduard Guijpers,
conférence « Concevoir une sonde de von Neumann »
J’écoutais attentivement les données télémétriques qui me parvenaient par radio. Garfield se trouvait à plus de cinq minuteslumière et s’éloignait à une vitesse respectable de 2 000 km/s. Le signal horaire de sa télémétrie accumulait du retard de manière aussi prévisible que régulière. Eh bien, si je m’étais attendu à donner tort un jour à ce bon vieil Einstein…
Mais c’était l’autre signal qui m’intriguait. Le signal subspatial émis par Garfield provenant de la même télémétrie et transmis en même temps. Sur ce dernier, l’horodatage était parfaitement synchronisé au mien, dans la limite de la précision de nos systèmes.
Je souriais comme un idiot. Depuis longtemps, la réalité virtuelle était devenue si réaliste qu’il aurait très bien pu s’agir du monde réel. Y compris la douleur provoquée par mes muscles faciaux.
— Très bien, Garfield. D’après la télémétrie par radio, tu te trouves à six minutes-lumière. Tu peux confirmer mon écho ?
— Ouais. Ta réponse m’est parvenue environ onze minutes et demie après ma transmission.
Je devinais dans sa voix un enthousiasme comparable au mien. Cela faisait maintenant plusieurs années qu’il travaillait avec moi sur différents projets, dont celui-là. Nous étions devenus de véritables « Skunk Works » et c’était, de loin, notre plus gros progrès.
— Coupe l’émetteur-récepteur, Garfield, et reviens. On va laisser l’unité poursuivre son chemin encore quelques semaines pour étudier la déperdition du signal.
— Comme tu veux.
Sans prévenir, il surgit dans mon interface de réalité virtuelle, affalé dans son pouf géant.
Je sursautai.
— Merde ! Comment as-tu… ?
Ma réaction le fit éclater de rire.
— Ha, ha ! je t’ai eu, mon vieux. Comme un débutant !
— Tu as intégré le module de réalité virtuelle aux communications en subespace ?
Je me sentis esquisser un sourire. Plutôt impressionnant…
Pour toute réponse, il remua les sourcils de manière suffisamment éloquente pour moi. Puis il les fronça et prit un air songeur.
— Avec cette technologie, nos stations spatiales risquent de devenir complètement obsolètes, non ?
— Aucune chance. (Je secouai la tête.) Il va nous falloir attendre que quelqu’un construise un communicateur subspatial à l’autre bout, mais, en théorie, la perte de signal est quasi complète après environ vingt-cinq années-lumière. Les stations spatiales nous serviront de routeurs.
— Internet devient galactique ! s’esclaffa Garfield.
— Eh, avec l’IPv8, on devrait être en mesure de s’adresser à toutes les galaxies de l’univers !
Je savais que je prêchai un converti. Après tout, c’était aussi un Bob, non ? Mais j’avais tendance à réfléchir à voix haute.
— C’est génial, Bill. Quand crois-tu qu’on pourra transmettre les plans ?
— On ferait peut-être bien d’envoyer ce qu’on a déjà. C’est encore poussif, mais dès qu’ils auront construit un appareil de ce genre à l’autre extrémité, il ne leur faudra pas des années avant de recevoir la mise à jour.
De chaque côté de la table virtuelle, on s’adressa chacun un sourire. Cela changeait tout.
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RIKER – AVRIL 2157 – SOL
Le signal était uniquement audio, et très faible :
— Vaisseau inconnu, vous me recevez ?
Je me tournai vers Homer pour avoir son avis. Il haussa les épaules.
— C’est un point de départ comme un autre.
Activant mon émetteur, je répondis :
— Ici le capitaine de frégate Riker, du vaisseau interstellaire Heaven-2 de la Fédération des planètes unies.
Le silence régna un long moment.
— Euh… écoutez, je ne sais pas qui vous êtes, mais vous venez manifestement d’empêcher une catastrophe mondiale. Je suis donc prêt à vous accorder le bénéfice du doute. Notre télémétrie est loin d’être de qualité militaire, mais, en attendant, nos systèmes vous trouvent une ressemblance avec la sonde interstellaire de type HEAVEN que FAITH a lancée il y a vingt ou trente ans.
— Je plaide coupable. Et à qui ai-je l’honneur ?
— Je suis le colonel George Butterworth de l’armée des États-Unis d’Eurasie. Soyez tranquille, commandant, notre véritable position est indétectable. Ça ne vous mènerait à rien de détruire le point d’origine de cette transmission.
L’accent du colonel était incontestablement britannique, et très proche de la prononciation stéréotypée que l’on pouvait entendre dans de nombreuses séries télé américaines. Il allait falloir que je fasse attention à ne pas laisser Homer discuter avec lui. Je doutais qu’il soit capable de résister au désir de l’imiter.
— Évitons de partir du mauvais pied, colonel, d’accord ? Nous n’avons pas l’intention de faire sauter qui que ce soit. Nous avons eu un petit désaccord avec ce qui semble être les derniers représentants de la marine spatiale de l’Empire brésilien. À présent, je crois qu’il est temps de commencer à réparer les dégâts.
Voilà trois semaines que nous discutions avec les militaires eurasiens. Je transmettais fidèlement tous les enregistrements à Bill. Les négociations progressaient avec lenteur et grande prudence, surtout de la part du colonel Butterworth. Il avait mis beaucoup de temps à accepter l’idée que Homer et moi n’étions pas des intégristes endurcis de FAITH. Avant qu’il commence à me croire, il fallut une conversation franche au cours de laquelle je pus lui expliquer en détail les raisons de mon athéisme.
Le camp de réfugiés eurasiens dont s’occupait le colonel abritait environ vingt mille personnes, principalement des civils, que l’on avait rassemblées dans une base militaire souterraine dès le début des bombardements. À ce stade, le colonel estimait la population mondiale à moins de vingt millions d’individus, même s’il reconnaissait volontiers qu’il était très hasardeux d’avancer un chiffre.
Certains des réfugiés étaient des scientifiques qui, avant que la guerre éclate, travaillaient sur un vaisseau-colonie eurasien. Au XXIIe siècle, on concevait d’abord les choses dans un espace virtuel. Lorsque c’était prêt, on transférait les plans à une fabrique autonome, qui construisait ces éléments à l’aide d’imprimantes 3D, de roamers et de nanorobots.
Les plans du vaisseau-colonie étaient prêts, ne manquait plus qu’un chantier naval dans l’espace. Et une destination. Le colonel nous informa que les sondes chinoises et eurasiennes avaient été lancées peu après Bob-1, mais que les États-Unis d’Eurasie n’avaient plus jamais eu de nouvelles de la leur.
Le colonel et moi discutions comme d’habitude grâce à une connexion vidéo. Il savait que les vaisseaux HEAVEN étaient gérés par des réplicants, tout comme les Brésiliens et les leurs. Cependant, nous étions les premiers à bénéficier d’avatars en réalité virtuelle qui ressemblaient vraiment à des humains et qui se conduisaient comme tels. Au plus profond de lui, il avait un peu de mal à admettre que je n’étais pas « réel ». Par politesse, j’avais atténué le côté Enterprise et cessé de faire référence à Star Trek. J’étais épaté que, près de deux cents ans après que William Shatner eut prétendument dit pour la première fois : « Téléportation, Scotty ! », on connaisse encore Star Trek. Sacrée franchise !
Pour le moment, le colonel me mettait au courant des récents événements. Si nous souhaitions tenter de sauver l’espèce humaine, il me fallait connaître la situation dans son ensemble.
— À aucun moment on n’a pu dire : « Voilà, on est en guerre, maintenant », m’expliqua-t-il. Les tensions entre les différents pays étaient au plus haut depuis des années. L’affrontement déclenché par la tentative de destruction de Heaven-1 est simplement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Chaque camp a réagi, provoquant des représailles. Les autres pays se sont retrouvés impliqués les uns après les autres, et le conflit a fini par s’étendre à l’ensemble du système solaire. On a commencé à évacuer les stations et les colonies, le personnel a été rappelé. Malgré leur défaut de valeur militaire, certains vaisseaux de transport ont été détruits. Bien sûr, les hostilités se sont intensifiées. (Le colonel se leva et se mit à faire les cent pas dans son bureau. De son côté, la caméra continuait à le cadrer à la perfection.) Au début, les combats se déroulaient essentiellement dans l’espace. On a assisté à l’annexion de positions et d’orbites stratégiques, à la destruction de moyens matériels, ce genre de choses. Et puis, on a largué la première bombe atomique à la surface de la planète. Ensuite, ça a complètement dégénéré.
Le colonel Butterworth reprit place à son bureau, se massant le front un moment. Il ouvrit un tiroir et en tira ce qui ressemblait beaucoup à une bouteille de Jameson. Hmm. Amusant, ce qui pouvait survivre à la fin du monde !
Après s’être servi un verre et en avoir bu une gorgée, il poursuivit :
— C’est devenu une guerre d’usure. Chaque camp tentait de neutraliser les défenses de l’autre. Puis quelqu’un a décidé de noyer sous le feu nucléaire la quasi-intégralité de l’Empire brésilien – votre théorie selon laquelle il s’agirait des Chinois est tout à fait plausible –, et les civils sont devenus des cibles comme les autres. Les vaisseaux que vous avez abattus étaient ceux des derniers survivants. Enfin, façon de parler, naturellement, puisqu’il ne s’agissait que de réplicants. (Il se mit à rougir légèrement.) Euh… avec tout le respect que je vous dois. Quoi qu’il en soit, au cœur de la guerre, lorsque tout le monde était encore équipé, ils n’auraient pas tenu cinq minutes. Mais, là, à la fin, nous n’avions plus aucun moyen de les arrêter. Ils se sont mis progressivement à frapper n’importe qui. Appelez ça la politique de la terre brûlée, de la vengeance, ce que vous voulez… C’était un génocide. À eux seuls, ils ont probablement exterminé près de deux milliards de personnes.
Je me sentis mal. J’avais attendu environ six mois que Homer et le leurre soient complètement assemblés. Combien de personnes avaient-elles trouvé la mort dans ce laps de temps ?
À la fin de son laïus, le colonel se concentra sur son verre de Jameson.
— Que pouvons-nous faire, alors, colonel ? Vous aider à reconstruire ? Déplacer des gens ?
— Je crois que la messe est dite, commandant. La Terre finira par s’en remettre. La nature est coriace. Mais pas à temps pour l’humanité. D’après mes spécialistes en matière d’environnement, il faudra au moins cinq à dix mille ans avant que la planète s’en remette un minimum. On ne tiendra pas si longtemps.
Lorsque le colonel Butterworth pressa un bouton, un schéma s’afficha sur la vidéo.
— Voici le vaisseau-colonie que nous avons conçu et commencé à construire dans l’espoir que nos sondes découvrent une destination qui vaille la peine. Je crains que ç’ait été l’une des premières victimes de la guerre. Vous avez à votre bord des fabriques autonomes capables de se transformer en véritables chantiers navals. Avec votre aide, nous aimerions en construire deux et quitter le système solaire.
— Pour aller où, précisément ?
Il soupira.
— En fait, j’espérais que vous pourriez nous suggérer une destination. Je ne crois pas que FAITH soit en mesure d’envoyer le moindre vaisseau. Et vous m’avez expliqué que vous n’étiez pas vraiment dévoué à sa cause.
— Vous avez raison, colonel. Mais permettez-moi de vérifier que nous sommes bien sur la même longueur d’onde. (J’affichai une carte représentant toutes les étoiles à moins de vingt années-lumière de la Terre.) Vous pouvez voir ici les astres les plus susceptibles d’héberger des planètes habitables. Malheureusement, Epsilon Eridani est un échec, sauf si vous souhaitez vivre sous un dôme. À l’heure qu’il est, Bill a peut-être reçu des nouvelles de certains de nos vaisseaux, mais nous ne le découvrirons que dans quelques années. Vous pourrez patienter si longtemps ?
— On sera bien obligés. Il nous faudra plus de dix ans pour bâtir deux vaisseaux-colonies, en partant de rien.
J’acquiesçai.
— Très bien, alors. Mettons-nous au travail.
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BOB – AVRIL 2165 – DELTA ERIDANI
En caressant Spike, je regardais l’image de la planète se matérialiser progressivement dans l’holocuve. À côté, un schéma de l’ensemble du système permettait de voir défiler les autres mondes autour de l’étoile Delta Eridani.
Je ne pus réprimer un sourire. L’exploration spatiale était vraiment à la hauteur de mes fantasmes de geek. Arriver dans un nouveau système planétaire où aucun humain n’était encore allé était une expérience grisante, presque divine. Je n’arrivais toujours pas à croire que Bill préférait rester dans un seul système. D’un autre côté, cela lui permettait de faire de la physique et de l’ingénierie à plein temps, et il recevait régulièrement – bien que seulement à la vitesse de la lumière – les rapports de chacun. Il participait donc à nos découvertes par procuration, au moins. J’espérais qu’il nous communiquerait les nouvelles les plus intéressantes.
Delta Eridani était une étoile orange, plus froide que Sol, mais plus de deux fois et demie plus grosse. J’avais délibérément choisi ce système comme destination en raison de ses caractéristiques pertinentes. L’étoile n’avait pas de compagnon binaire, elle n’était ni éruptive ni variable, était d’un type à la longévité extrêmement longue, n’émettait pas beaucoup d’UV, avait une zone habitable potentielle très vaste… et ainsi de suite.
Le résultat fut à la hauteur de mes espérances. J’avais identifié dix planètes, dont une dans la moitié interne de la « zone de confort ». L’agencement de ce système coïncidait avec le nôtre, au point que je soupçonnai une loi universelle encore inconnue d’être à l’œuvre. Les planètes intérieures étaient toutes rocheuses, et les extérieures toutes des géantes gazeuses. Et une ceinture d’astéroïdes séparait les deux groupes. Ce système était cependant constitué de cinq planètes rocheuses, et deux des cinq géantes extérieures étaient pourvues des anneaux qui n’avaient rien à envier à ceux de Saturne. La plus grosse gazeuse était ridiculement énorme, puisqu’elle faisait environ six fois la masse de Jupiter. Je n’avais pas encore compté toutes les lunes qu’elle collectionnait.
À cause de la taille de leur soleil, les planètes étaient plus dispersées, ce qui pouvait expliquer le grand nombre de lunes. Seule la planète la plus proche de l’astre n’avait aucun satellite.
J’étais trop impatient pour suivre le protocole de la mission et rechercher en priorité les ressources disponibles. Je me dirigeai droit sur la planète habitable et l’étudiai rapidement depuis l’orbite. Je prendrais le temps d’examiner les résultats pendant la recherche obligatoire, mais laborieuse, de matières premières.
J’eus rapidement terminé le scan orbital. Je survolai alors brièvement les deux lunes, puis, avec un soupir, j’ordonnai à Guppy d’entamer une prospection de la ceinture d’astéroïdes.
— État d’avancement ?
[Scan de la ceinture d’astéroïdes achevé à 50 %. Six emplacements identifiés recèlent suffisamment de minerai pour valoir la peine d’être exploités.]
— À seulement la moitié du scan ? C’est un excellent résultat.
[Sensiblement meilleur que pour Epsilon Eridani ou Sol.]
Je hochai la tête, puis reportai mon attention sur l’un des clichés infrarouges de la face cachée de Delta Eridani 4 que j’avais pris au cours de mon survol orbital.
— Eh, Guppy, regarde ça, ici. (Je fis apparaître une flèche et la pointai sur un endroit de l’image, où figuraient plusieurs points lumineux.) Tu crois que ça pourrait être des feux ?
[Très haute probabilité.]
— À ton avis, ils sont naturels ?
[Je ne suis pas programmé pour avoir une opinion.]
— Oh, bonté divine ! D’accord. Alors, analyse : dresse-moi la liste des explications envisageables par ordre de probabilité.
[Le plus probable, c’est qu’il s’agisse de petits incendies de cause naturelle. Sauf que…]
— Oui ?
Guppy était sur le point de fournir une information. C’était incontestablement une première.
[Aucune indication d’orage électrique dans la zone, et les feux ne semblent pas se propager. Étude plus approfondie requise.]
— Ha ! ce n’est pas moi qui vais te contredire. Débarrassons-nous rapidement de cette prospection.
[Et installons la fabrique autonome.]
— Gna-gna-gna.
Perplexe, je m’enfonçai dans mon siège, le regard rivé sur l’image de la planète qui tournait lentement sur elle-même.
La prospection fut rapidement achevée. Je regagnai aussitôt l’emplacement où les gisements étaient les plus importants et entamai l’installation. Je fis débarquer le matériel de construction, envoyai des roamers miniers sur les astéroïdes les plus prometteurs et déployai les drones de transport.
Ayant décidé de donner une haute priorité à la défense, je mis au point un système d’alerte précoce. Je fabriquai douze drones d’observation et les envoyai former un icosaèdre autour du système. Équipés de petits réacteurs blindés, ils repéreraient n’importe quel vaisseau bien avant que ce dernier puisse détecter l’un d’eux.
Puis ce fut au tour de la station de communication. Cette mission de routine pouvait être confiée aux AMI. Je leur donnai des instructions pour la construction de la station, et d’autres pour la fabrication d’une génération de Bob. À un moment ou à un autre, il allait falloir que j’intervienne de nouveau, mais, pour le moment, je pouvais laisser mes appareils appareiller. Ricanant de mon jeu de mots, je retournai vers DE-4.
Je redoutais de produire de nouveaux Bob. Juste un peu. La première série m’avait surpris, et pas dans le bon sens. L’égocentrisme de Milo nous avait tous étonnés. Et, même si je n’en avais parlé à personne, le manque d’humour de Riker m’avait passablement ennuyé.
À force de fabriquer de nouveaux Bob, allais-je finir avec un psychopathe ? D’accord, c’était peut-être un peu exagéré. Les différences entre les Bob n’étaient pas si spectaculaires. Mes parents m’auraient sans doute reconnu dans n’importe lequel d’entre eux. Mario, notamment. Quand je me trouvais dans une situation un peu frustrante, je me fermais aussi comme une huître. Même si ce n’était pas à ce point.
Mais la question n’était pas là. Bill avait raison. Tôt ou tard, j’allais avoir besoin de compagnie.
Durant le trajet depuis Epsilon Eridani, j’avais travaillé à la conception de drones d’exploration. Bill avait dit qu’il s’en chargerait, mais je souhaitais pouvoir en disposer dès mon arrivée. Si, à un moment ou à un autre, Bill m’envoyait des plans, je fusionnerais le meilleur des deux projets. En attendant, au moins, je serais opérationnel.
Les drones d’observation étaient à peu près de la taille d’un ballon de football. Ils étaient équipés de caméras et de micros, ainsi que de membres extensibles capables de saisir des objets et de se percher. Avant tout, ils me faisaient penser à de gros cloportes.
Je commençai également à travailler sur les drones d’analyse biologique. Plus grands, ils faisaient près d’un mètre de long. Ils bénéficiaient d’une vision et d’une ouïe optimisées afin d’être plus réceptifs aux détails, et d’un grand nombre de bras extensibles pour accomplir des tâches diverses et variées. J’aurais pu attendre pour tous les déployer en même temps, mais je n’avais simplement pas la patience.
Pour mieux se camoufler, ils pouvaient changer de couleur et même imiter certains motifs simples. En plein air, ils étaient capables de modifier leur partie inférieure pour qu’elle prenne la teinte du ciel, et la partie supérieure pour qu’elle s’adapte au terrain en dessous. Ce n’était pas par crainte de se faire abattre. Je redoutais davantage que la faune locale tente d’en faire ses repas. Les drones étaient plutôt résistants, mais pourquoi tenter le diable ?
J’envoyai plusieurs drones d’observation dans la région des feux.
Citadin, je ne visualisais pas vraiment ce que représentaient des milliers de kilomètres carrés d’espace naturel. Cette partie de la planète était peuplée de forêts tempérées ou subtropicales. Enfin, je supposais qu’il s’agissait de forêts. Quoi qu’il en soit, elles s’étendaient à perte de vue, émaillées ici et là de prés et de promontoires rocheux. Sincèrement, quelqu’un qui aurait survolé la zone dans un petit avion aurait été incapable d’affirmer qu’il n’était pas sur la Terre. Le temps d’un instant, j’éprouvai un sentiment de nostalgie.
Je compris rapidement qu’il me serait impossible de découvrir quoi que ce soit en cherchant de manière aléatoire. Dans cette partie de la planète, c’était la fin de l’après-midi. J’envoyai donc un drone à mille mètres d’altitude et lui ordonnai d’attendre la tombée de la nuit pour se lancer à la recherche de feux.
J’envoyais l’autre à la surface pour qu’il puisse étudier de près l’écosystème de la forêt.
La planète était légèrement plus grosse que la Terre, mais sa pesanteur était plus faible, probablement à cause d’un noyau plus petit. Avec son atmosphère plus dense, c’était l’environnement idéal pour les créatures volantes et l’équivalent de grands arbres. Et ces derniers en avaient profité.
Le drone se posa dans un arbre, étendit ses membres, et entama sa lente descente le long du tronc. Sursautant, je m’aperçus qu’il s’agissait réellement d’un arbre. Il était brun, enfin brunâtre, grand, dur, et était orné de branches et de sortes de feuilles. Il s’agissait d’un cas manifeste de convergence évolutive. C’était en fait le genre d’arbre auquel j’adorais grimper quand j’étais enfant. Large, avec de grosses branches horizontales qui permettaient de s’y asseoir confortablement. L’épaisse canopée empêchait les rayons du soleil de pénétrer dans le sous-bois. La taille de ces spécimens était impressionnante. J’eus soudain envie d’en serrer un dans mes bras.
La canopée débordait de vie. Le drone, camouflé pour ressembler à de l’écorce, pouvait fureter en toute impunité au cœur de la faune sauvage. Durant le trajet, j’avais étudié de manière intensive la taxonomie et l’analyse cladistique, ce qui me permettait à présent de juger les images qui me parvenaient d’un œil quasi professionnel.
Si leurs plans d’organisation variaient du tout au tout dans le domaine du détail, les créatures que j’apercevais avaient tendance à suivre certains modèles connus. Celles qui correspondaient aux insectes avaient, jusqu’à présent, six pattes et un exosquelette, et n’étaient visiblement jamais beaucoup plus grosses qu’une souris. Je découvris ce qui ressemblait à un petit mammifère à fourrure lui aussi doté de six pattes, à l’exception d’une variété ailée à quatre pattes. Puisqu’il me rappelait l’époque où je jouais à D&D, je décidai d’en faire un « hippogriffe ». Cette petite bestiole semblait capable de changer légèrement de couleur pour se fondre dans son environnement. Avec stupéfaction, je la vis se mêler aux branches de l’arbre et attendre qu’une proie passe à proximité.
Je répertoriai également de nombreux animaux plus gros, l’équivalent de mammifères, pourvus de quatre pattes. Il pouvait s’agir d’une branche qui avait perdu sa troisième paire. Et il y avait des oiseaux. Ou, encore, l’équivalent d’oiseaux. Ceux-ci étaient couverts de ce qui ressemblait beaucoup à des plumes. Je trouvai fascinant que ces créatures puissent voler comme nos oiseaux, et que les petites bêtes à fourrure se déplacent comme des chauves-souris. Aussi bien ici que sur Terre, il semblait que l’aérodynamique avait eu son mot à dire sur le vol des animaux.
Je découvris même l’équivalent de nos serpents, qui, curieusement, semblaient être des mammifères, sur cette planète. J’avais l’impression que le plan d’organisation habituel à trois segments avait fait place dans ce cas à quelque chose de beaucoup plus long.
Fasciné par tout ce que je voyais, je fus paradoxalement très agacé lorsque Guppy m’interrompit.
[Sources de chaleur et de lumière repérées.]
Un schéma apparut dans l’holocuve.
— Bien ! Il y en a plusieurs. Sans qu’ils se montrent, envoie les drones au plus près, et voyons à quoi nous avons affaire.
Le déploiement prit environ une demi-heure. Les drones devaient soigneusement éviter de frôler la végétation et de heurter quoi que ce soit au risque d’attirer l’attention. Il leur fallait trouver une bonne cachette et faire usage de leur vision nocturne, qui ne leur permettrait malheureusement pas d’obtenir une grande qualité de détail.
Les unités finirent par se mettre en position. Depuis leurs postes d’observation, elles filmèrent des groupes d’animaux rassemblés autour de feux. Non, pas des animaux. Des créatures intelligentes. Certaines s’occupaient des feux pendant que d’autres semblaient manier de petits objets d’un geste déterminé. S’il était encore trop tôt pour en tirer des conclusions précises, je savais au moins qu’elles se servaient du feu.
Eh bien… j’imagine qu’il est désormais hors de question d’envisager de coloniser cette planète. Je brandis les poings d’un air triomphant. Je venais de découvrir une forme de vie intelligente non humaine. Pas encore entrée dans l’ère de la technologie, mais qu’importe ? C’était énorme ! Je me demandai si je venais d’établir un premier premier contact avec des extraterrestres. J’allais envoyer dès que possible un message à Bill.
D’un point de vue humano-centrique, ces autochtones n’étaient pas beaux. Pour les décrire au mieux, j’aurais dit qu’il s’agissait d’un mélange de chauve-souris et de cochon. Ils avaient des membres trop longs, ce qui leur donnait un aspect aranéide. Ils étaient couverts d’un léger pelage de couleurs différentes allant d’un gris brunâtre léger au roux. Leurs visages et leurs têtes, ornés de taches de coloris différents, étaient surmontés de deux oreilles aussi mobiles qu’expressives. Le reste de leur corps était généralement unicolore.
Je débitai un flux continu de commentaires destinés aux rapports que j’enverrais à Bill. Je souris en l’imaginant comme une araignée, assis au centre de sa toile, à l’écoute des vibrations de chacun des fils qui la composaient.
— Je distingue deux nouveau-nés se nourrissant, euh… au sein d’un adulte. Je ne voudrais pas aller trop vite en besogne, mais je suppose que si c’est pour allaiter, c’est un sein. D’ailleurs, rien ne me dit qu’il s’agisse de lait, même s’il y a fort à parier qu’il est en train de se nourrir. Je n’ai non plus aucun moyen de soutenir que l’adulte soit une femelle, ni qu’il s’agisse d’un des parents de l’enfant. Je vais leur attribuer un nom provisoire en fonction du motif de leur pelage.
Je me tournai vers Guppy, qui se tenait prêt. Bien que je ne sois pas un spécialiste des expressions chez les poissons, je crus déceler dans son regard un rare intérêt pour mes observations. J’espérais que c’était effectivement le cas. Car, malgré la joie d’avoir l’univers pour terrain de jeu, je devais reconnaître que je me sentais bien seul.
Prenant une profonde inspiration, je poursuivis mes annotations verbales :
— Je remarque la présence de six groupes, chacun d’eux disposant de son propre feu. Ils semblent amicaux, et les interactions entre individus sont fréquentes, bien que les groupes demeurent distincts. J’ai ordonné à l’un des drones de s’approcher suffisamment pour capter des sons. Je suis convaincu qu’ils se parlent.
Je me tournai vers Guppy.
— Ça poserait un problème de faire descendre des roamers ?
[Les ROAMers n’ont pas été conçus comme des unités d’exploration.]
— Ça ne répond pas à ma question.
Guppy leva les yeux au ciel. Il a vraiment levé les yeux au ciel ! Sur une tête de poisson géant, je trouvai l’effet saisissant.
[Les ROAMers n’ont pas été conçus pour explorer la surface des planètes. S’ils en sont capables, ils ne seraient pas d’une efficacité maximale. Leurs caméras sont dotées de petites ouvertures destinées au travail de près. Leur sensibilité auditive est rudimentaire. Ils sont incapables de voir dans le spectre infrarouge, de voler et de se camoufler.]
La vache… Bonne réponse.
— D’accord, Guppy. Je te remercie.
[Pour vous servir.]
J’éclatai de rire. Personne ne pourrait me convaincre que ce n’était pas du sarcasme. Il savait masquer ses émotions, cependant.
28
CALVIN – NOVEMBRE 2163 – ALPHA CENTAURI
« Ainsi, à la guerre, le plus important, c’est de s’attaquer à la stratégie de l’ennemi. »
Sun Tzu, L’Art de la guerre
Alpha Centauri B était plus orange que Sol, et plus de deux fois moins lumineuse. C’était par conséquent une candidate peu idéale pour héberger l’humanité. Goku ayant remporté la décision à pierre-feuille-ciseaux, il avait choisi le système de l’étoile A et m’avait laissé cette cochonnerie.
Je parcourais le système en chute libre, mon réacteur nucléaire au minimum pour qu’il demeure indétectable, et mes systèmes de détection passive en alerte maximale. J’avais quant à moi baissé ma cadence de traitement autant que je le pouvais. Mon point de vue étant extrêmement ralenti, j’avais l’impression de filer à travers le système planétaire.
Nous avions passé beaucoup de temps à planifier l’exploration d’Alpha Centauri. C’était un point de passage évident pour une sonde spatiale d’origine terrestre, et il était fort probable que d’autres superpuissances l’aient choisie comme première destination.
Après une longue discussion, nous nous étions mis d’accord sur une reconnaissance d’Alpha Centauri A et B dans la plus grande discrétion.
L’étude de la disposition des planètes était secondaire, mais, à moins qu’un danger survienne, j’étais libre d’employer des techniques d’observation passive afin de dresser la carte des corps en orbite. Jusqu’à présent, Alpha Centauri B ne cassait pas des briques. J’avais identifié une planète et une ceinture d’astéroïdes, mais je n’étais pas encore suffisamment proche du système interne pour étudier la zone de confort.
À l’aide du canon électrique, j’éjectai deux éclaireurs. Je leur avais donné pour instruction de s’activer à des distances échelonnées, en suivant des vecteurs aléatoires, afin qu’un observateur éventuel ne puisse être à même de remonter leur trajectoire jusqu’à moi. Les éclaireurs étaient équipés d’un dispositif SUDDAR amélioré qui tenait compte des premières recherches de Bill, dans Epsilon Eridani. Ce nouveau système était capable d’augmenter sa portée jusqu’à trois heures-lumière, même si sa résolution devait en pâtir.
Les résultats de ma reconnaissance étaient décevants. La zone de confort était occupée par une seconde ceinture d’astéroïdes, et une petite planète semblable à Mercure orbitait non loin de l’astre. Il semblait que la formation planétaire était limitée, probablement à cause de la proximité des deux étoiles A et B. Au-delà d’environ trois ua, il était peu probable d’obtenir une orbite planétaire stable.
Plus important du point de vue de la mission, je n’avais essuyé aucune attaque, et détecté aucune activité de réacteur. J’envoyai les éclaireurs quadriller le système et scruter la ceinture d’astéroïdes pour voir s’ils y découvriraient quelque chose d’intéressant. Au moins, si des matières premières étaient disponibles, j’y établirais une fabrique autonome.
[Découverte intéressante.]
Enfin. Je commençais à désespérer.
— De quoi s’agit-il, Guppy ?
[D’une épave. Dans la ceinture d’astéroïdes, à vingt minutes-lumière dans le sens de la révolution.]
— Identité ?
[Les éclaireurs ne sont pas très malins. Images disponibles, cependant.]
— Montre-les-moi.
Les clichés s’affichèrent dans l’holocuve. Je les parcourus jusqu’à ce que j’en trouve un qui montre un numéro d’immatriculation.
— Un vaisseau des États-Unis d’Eurasie. Sans aucun doute. J’imagine qu’on peut considérer qu’on les a retrouvés. (J’examinai d’autres photos.) Tous ces débris n’appartiennent pas au vaisseau. Il y en a trop. Tu peux identifier les autres ?
[Matériel de fabrication, et deux ou trois vaisseaux.]
— Ah. La sonde eurasienne était en train de se répliquer, et elle a été attaquée. (Par réflexe, je vérifiai ma télémétrie.) Je parie qu’il s’agit d’un coup des Brésiliens. (Je réfléchis un long moment.) Où en est-on de la reconnaissance ?
[Examen des ressources à 50 %. Certaines d’entre elles déjà répertoriées. Le système répond aux conditions nécessaires à l’établissement d’une fabrique autonome.]
— Très bien. On continuera quand on aura le temps. Rappelle les éclaireurs, et dirigeons-nous vers notre point de rendez-vous.
Il faudrait environ une journée pour que les éclaireurs regagnent Heaven-9, et sept jours pour que j’atteigne le point à mi-chemin entre Alpha Centauri A et B, où je devais rejoindre Heaven-10.
À mon arrivée, Goku attendait déjà. J’avais insisté pour que Bob-10 choisisse le nom de « Hobbes », mais Goku s’était contenté de me répondre : « Certainement pas ! », se fermant chaque fois que je m’obstinais. J’avais fini par laisser tomber, mais je n’étais pas près de laisser croire à ce crétin que tout était pardonné. J’ouvris un canal.
— Salut, Gros-Cul. Je t’ai manqué ?
— Tu me manquerais à bout portant.
Goku avait pris un ton léger, mais je savais qu’il était agacé. Parce que, eh bien, cela aurait été mon cas.
— Va te faire voir. Tu as jeté un coup d’œil aux photos que je t’ai envoyées ?
— Ouais. Intéressant. Surtout à la lumière de ce que j’ai découvert de mon côté. Une fabrique autonome brésilienne. Elle tournait à plein régime. Deux sondes sont presque terminées, et deux autres à moitié.
— Merde. (J’étudiai les clichés pris de loin que Goku venait de m’envoyer.) Alors, j’imagine que les jeux sont faits. Nous avions décidé collégialement de passer à l’attaque si on les trouvait. Ça te convient toujours ?
Goku soupira bruyamment.
— Oui. Je sais que ça te… que ça nous pose un problème éthique. Mais Medeiros nous a clairement fait savoir ce qu’il en pensait. Si stéréotypé que ça puisse paraître, la galaxie n’est pas assez grande pour nous deux.
Je baissai la tête un moment en fermant les yeux. J’avais toujours été quelqu’un de délibérément pacifiste, même si je reconnaissais qu’à un moment donné il fallait se battre ou se taire. À Epsilon Eridani, nous étions tous tombés d’accord sur le fait que, à moins que Medeiros fasse un geste d’ouverture, la guerre était déclarée.
Je levai de nouveau les yeux vers le visage de Goku, dans l’holocuve, puis acquiesçai.
— Très bien, alors. Allons-y.
Nous savions à quelle distance Medeiros était capable de détecter nos signatures de réacteurs, à un million de kilomètres près. Nous allions donc nous diriger vers les confins d’Alpha Centauri A, jusqu’à une cinquantaine d’ua, puis changer de cap et accélérer vers l’intérieur à 10 g aussi longtemps que possible. Nous ferions ensuite le reste du trajet moteurs éteints jusqu’à l’emplacement de la fabrique brésilienne à près de treize pour cent de la vitesse de la lumière, séparés l’un de l’autre de quelques minutes pour nous permettre d’échelonner notre attaque. À cette vitesse, il nous serait impossible de faire demi-tour pour un second passage en un temps raisonnable.
Il nous fallut une semaine pour atteindre les cinquante ua, mais seulement cinq jours de pure accélération pour pénétrer dans le système Alpha Centauri A. À un point prédéterminé, j’éjectai deux éclaireurs vers l’avant à l’aide du canon électrique. Ils dépasseraient le chantier naval à quelques milliers de kilomètres au nord de l’écliptique, recueillant des informations avant de nous les transmettre par faisceau laser. Dès que les éclaireurs eurent quitté le vaisseau, on coupa les systèmes de propulsion, on éteignit les réacteurs principaux, et on traversa le système en direction de la fabrique autonome brésilienne.
J’étais en tête. Deux minutes environ avant notre arrivée, grâce à un examen télescopique et aux renseignements fournis par les éclaireurs, je jugeai que j’avais obtenu un aperçu suffisamment bon du chantier naval. J’activai alors mon réacteur et commençai, avec l’aide de mon canon électrique, à tirer des boulets. Presque à court de munitions, j’éjectai quatre busters, auxquels j’avais ordonné de s’en prendre aux sondes brésiliennes.
Puis j’exécutai un virage serré vers le nord. Medeiros avait des missiles, et il pouvait avoir aussi des canons, voire l’équivalent de nos brise-vaisseaux. Il n’était pas ingénieur, mais très certainement militaire de carrière. Il aurait passé son existence à imaginer le moyen de détruire des choses, et l’armée brésilienne lui avait sans aucun doute fourni des plans.
En accélérant à 10 g sur une nouvelle trajectoire, j’envoyai un signal SUDDAR de courte portée et à forte amplitude en direction du chantier. À ce stade, ils étaient très certainement au courant de ma présence. Il était donc peu probable que je vienne de me trahir.
Comme prévu, il régnait sur le chantier une activité débordante, le matériel brésilien tentant de mettre à l’abri les nouvelles sondes. L’une d’elles semblait se déplacer par ses propres moyens. Et on venait de tirer quatre projectiles dans ma direction. La présence de signatures de réacteurs me confirma qu’ils étaient propulsés par SURGE et qu’il s’agissait probablement de machines hybrides mi-missiles, mi-busters.
J’activai le brouilleur SUDDAR. Medeiros serait focalisé sur moi. Avec un peu de chance, il partirait du principe qu’il s’agissait d’une tactique défensive et ne s’apercevrait pas avant qu’il soit trop tard que Goku le prenait à revers.
Les boulets que j’avais tirés transpercèrent le chantier comme autant de coups de fusil. D’après mes visuels, trois des quatre sondes furent totalement détruites, ainsi que la majeure partie du matériel de construction.
À présent, c’était le moment de la petite surprise. Goku laissa son réacteur éteint jusqu’au dernier moment. Ayant profité de mes signaux SUDDAR, il avait acquis lui aussi une vision précise et actualisée de la situation. En filant tout près du coin nord-est du chantier, il tira des boulets vers le quatrième appareil brésilien et les quatre missiles. Je coupai le brouillage pour pouvoir découvrir le résultat de l’opération.
Goku détruisit trois des quatre missiles et saccagea le restant du chantier, mais le vaisseau brésilien survivant courait toujours. Sous mes yeux, il vira et s’éloigna dans la direction opposée.
Conscient qu’un missile était encore en jeu, je lançai deux busters vers l’arrière. Œuvrant en duo, l’un derrière l’autre, ils se jetèrent sur lui. Le projectile brésilien parvint à esquiver le premier, mais heurta le second de plein fouet. Il y eut un éclair, et c’en fut terminé.
Comme moi, Goku freina au maximum. Il nous fallut quinze jours pour décélérer et retourner à l’emplacement du chantier pour y récupérer les éclaireurs et les busters encore en état.
On se déplaça lentement dans le chantier, à la recherche de tout ce qui pourrait nous être utile, de tout ce qui était encore opérationnel, mais, surtout, du moindre piège.
Après avoir passé les lieux au peigne fin, aussi bien à courte qu’à longue portée, on compara nos notes.
— L’un d’eux s’est enfui. On a perdu sa trace, et on n’a aucun moyen de savoir, au milieu de cette pagaille, à quel stade en était sa construction.
Goku acquiesça, puis afficha un schéma du système planétaire.
— J’ai envoyé des drones faire un peu de reconnaissance. Ils sont à la recherche de signatures de réacteurs et de concentrations de métal affiné. Rien à signaler pour le moment. Je parie qu’il va quitter le système. Il risque trop de se faire rattraper s’il traîne dans le coin. S’il a la moindre once de bon sens, il suivra une trajectoire aléatoire jusqu’à ce qu’il soit trop loin pour qu’on puisse le détecter.
Je réfléchis un moment à la question.
— Je suis à peu près certain qu’il n’était pas terminé. Sinon, il aurait été beaucoup plus actif avant notre arrivée. Donc, il n’a peut-être pas tous les armements et l’équipement de fabrication qu’il lui faut. Si c’est le cas, il est fondamentalement sans défense.
Après un long silence, je changeai de sujet :
— Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est qu’ils construisaient quatre sondes. Ça signifie que celle qui a permis cette installation est déjà partie. (Les sourcils froncés, je tentai de réfléchir aux conséquences que cela pouvait avoir.) Ça signifie aussi que Medeiros a laissé un exemplaire de lui désincarné diriger les opérations. Et sans protection.
— « Désincarné » ? répéta Goku en haussant un sourcil.
— Tu vois très bien ce que je veux dire. Un système informatique nu, sans vaisseau. Si nous étions arrivés un peu plus tôt, ça aurait été un jeu d’enfant de les abattre tous, les quatre appareils inachevés et lui. Je trouve ça cruel de les avoir laissés se débrouiller tout seuls.
— Il réfléchit comme un militaire. À ses yeux, personne n’est indispensable, pas même les autres versions de « lui ».
— La vache. (Je fus parcouru par un frisson.) Quoi qu’il en soit, nous sommes maîtres du système, désormais. Je n’ai pas l’impression que les Brésiliens aient prévu la construction d’une station spatiale, à moins qu’ils envisagent de l’assembler plus tard. Comment veux-tu qu’on procède ?
Goku afficha les schémas des systèmes A et B dans l’holocuve.
— B peut servir de lieu de construction, mais pas à grand-chose d’autre. A possède une planète dans la zone de confort, mais je ne m’en suis pas assez approché lors de mon premier passage pour pouvoir l’étudier correctement. J’imagine qu’il va falloir qu’on vérifie ça, puis qu’on envoie notre rapport à Bill.
— On fabrique des clones ?
Entre A et B, les matières premières étaient en quantité suffisante pour créer autant de Bob qu’on le souhaiterait.
— Je crois bien que ça va être nécessaire, répondit Goku. On doit partir du principe que Medeiros reviendra. Je doute qu’il ait très bien pris cette défaite.
— On fabrique des vaisseaux HEAVEN classiques de seconde génération, ou des modèles de combat ?
— Euh… (Goku s’interrompit pour réfléchir.) Certes, nos vaisseaux de guerre sont plus exigeants en matières premières, mais j’aurais tendance à opter pour des modèles de combat.
— Je suis d’accord. Rédigeons notre rapport pour Bill. Dorénavant, en plus de la reconnaissance des systèmes douteux, il faudra aussi envisager de tout faire en binôme.
— Ouais. Peut-être que tu peux te fabriquer un Hobbes.
— Et toi, tu peux peut-être te faire un Ptiku !
— Abruti.
— Pauvre type.
29
RIKER – SEPTEMBRE 2157 – SOL
Les négociations avançaient péniblement. Le colonel Butterworth privilégiait naturellement le bien-être de ses réfugiés. Mais certaines de ses exigences ne me convenaient pas. Comme son insistance pour que nous évitions de perdre du temps à chercher d’autres poches d’humanité. Aujourd’hui, une fois encore, la discussion avait dégénéré en querelle sur les priorités.
— S’il existe d’autres réfugiés, ils vous contacteront, comme ça a été le cas pour nous. (Le colonel projeta son menton en avant, une expression qui, comme je l’avais appris, signifiait qu’il ne céderait pas d’un pouce. Au fur et à mesure de la dispute, son accent britannique se faisait de plus en plus haché.) Pourquoi nous donnerions-nous du mal à les faire sortir de leur trou s’ils veulent y rester ? Ça ne fera que nous ralentir.
— Ils ne disposent peut-être pas du même matériel que vous, ils ne connaissent peut-être pas les modèles HEAVEN, et ils ne savent peut-être même pas que nous sommes là. Ça me pose un problème de faire comme s’ils n’existaient pas.
Je donnai à mon tour un coup de menton, espérant qu’il saisirait le message. Je n’eus pas cette chance.
— Il me semble pourtant que vos priorités sont claires, Riker. Comme on le dit : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. » Ça ne rime à rien de mettre notre sécurité en péril pour je ne sais quel groupe dont vous ne savez même pas s’il existe.
Je soupirai. Nous étions revenus au point de départ. Il était temps de mettre un terme à la discussion.
— Colonel, nous n’avons pas progressé depuis la semaine dernière, lorsque nous avons eu le même débat. Avant de pouvoir fabriquer vos vaisseaux-colonies, il me faut construire un chantier naval. Et avant ça, il me faut trouver les matières premières. Malheureusement, les humains ont en grande partie dépouillé le système solaire. Il va donc nous falloir faire pas mal de récupération. Cela signifie qu’il me faut plus de Bob. C’est donc la première tâche à laquelle je vais m’atteler.
Le colonel se mit à faire les cent pas. Je décidai d’en faire autant.
— Dès que les nouveaux Bob nous auront permis de procéder à l’installation des infrastructures, ils auront le temps de chercher d’autres groupes de survivants. Oui, ça signifie qu’il nous faudra assembler quelques drones, mais, franchement, sur une telle échelle de temps, c’est de la roupie de sansonnet. (Je m’immobilisai et regardai l’écran en face.) Sauf votre respect, colonel, à une période, j’ai fait de la gestion de projets, pour gagner ma vie. Un chemin critique nous permet d’aller d’ici à la fabrication des vaisseaux-colonies, et les sujets qui vous préoccupent tant ne sont pas dessus. La recherche d’autres survivants n’aura aucun impact sur la durée des travaux.
Le colonel soupira bruyamment.
— Comme d’habitude, je reconnais être en position de quémandeur, dans cette histoire, Riker. Mais je continuerai à défendre ma population.
Avec un hochement de tête, il interrompit la connexion.
— Eh bien, c’était amusant.
Je devinai un soupçon de compassion dans le sourire de Homer.
Me tournant vers son image vidéo, je lui adressai un léger sourire.
— Si tu veux te charger des négociations à ma place…
— Pfff. Comme si tu me laisserais faire. (Il afficha un schéma du système solaire, plusieurs infobulles pointaient sur des lieux précis.) La plupart des drones et des busters ont rendu leurs rapports. Deux ou trois emplacements sont prometteurs, et au moins deux autres regorgent visiblement de matières premières. Je ferais bien d’aller y faire l’inspection avant d’envoyer les drones miniers. Au cas où, tu vois ?
J’acquiesçai.
— Et les stations lointaines ?
— Je n’ai eu aucune communication avec qui ou quoi que ce soit au-delà de l’orbite de Mars. Des drones ne devraient pas tarder à arriver dans le voisinage de Titan. Il faudra quelques jours de plus pour atteindre la station dans le nuage d’Oort.
J’étudiai un moment les images holographiques.
— Je te remercie, Homer. Je dois reconnaître que tu as fait preuve d’un grand professionnalisme tout au long de cette mission.
Il m’adressa un sourire.
— Tu veux dire : « contrairement à mon objectif habituel de te faire tourner en bourrique » ? (Il reprit son sérieux.) Nous sommes tous différents les uns des autres, Riker, mais aucun de nous n’est insensible à ce point. Sans notre aide, des gens risquent de mourir, en bas. Si un Bob se moquait de leur sort, il faudrait le débrancher sur-le-champ. (Il sourit de nouveau.) Mais ne t’inquiète pas. J’économise des vannes à ton intention. Tremble !
Avec un salut à la limite du geste obscène, Homer coupa la communication.
Je secouai la tête avec un sourire. Je n’avais aucun doute sur ce qu’il m’avait dit, notamment sur le fait d’avoir accumulé des railleries. J’étais étonné que sa tête n’ait pas encore explosé. Non, non, vraiment. Homer avait déjà employé cet effet à deux ou trois reprises, même si, il fallait le reconnaître, cela n’avait plus été le cas depuis qu’il avait renoncé à son avatar de dessin animé.
Je m’attelai au plan provisoire que j’avais mis au point pour le projet. L’estimation initiale du colonel d’une dizaine d’années me semblait quelque peu optimiste, désormais. Il nous restait encore cinq étapes à franchir avant de pouvoir commencer à travailler sur les vaisseaux-colonies. La première consistait à amasser suffisamment de matières premières pour pouvoir envisager de passer à la seconde. Inutile de s’en inquiéter avant que Homer ait fait son rapport.
Il fallut encore vingt jours à Homer pour terminer sa prospection. Les concentrations de matériau raffiné – les épaves dues aux nombreuses batailles spatiales – n’étaient pas aussi vastes qu’il l’avait espéré, mais plus que suffisantes pour se mettre au travail.
Les drones avaient également donné de leurs nouvelles depuis Titan et la station du nuage d’Oort. Les deux avant-postes avaient apparemment été abandonnés, mais n’avaient subi aucun assaut. Eh bien, cela ne faisait pas de mal de constater qu’il restait un peu de bon sens dans ce monde. Homer et moi avions gardé l’espoir un peu fou qu’il resterait des humains dans les stations. Mais, en réalité, plus de trente ans après la guerre, cela aurait été un miracle.
Comme convenu, Homer avait installé une petite fabrique sur le lieu de chaque découverte, avec juste assez d’imprimantes et de roamers pour produire quelques drones de transport à la fois. Durant leur production, ces drones-cargos commenceraient à apporter des matériaux aux points L4 et L5 du système Terre-Lune. Des fabriques plus importantes étaient déjà en construction à ces deux points de Lagrange, d’abord pour créer des Bob et des drones, puis pour amorcer la production à échelle industrielle du matériel nécessaire à la construction d’un vaisseau-colonie à taille réelle.
Enfoncé dans mon siège, je me frottai les yeux. Eh bien, moi qui avais toujours rêvé de relever un grand défi…
Quand j’avais quitté le système solaire – enfin, quand Bob-1 avait quitté le système solaire, même si j’avais l’impression qu’il s’agissait de mes propres souvenirs –, je pensais en avoir terminé avec l’humanité, à l’exception peut-être d’un message radio de temps à autre. À présent, non seulement j’avais de nouveau affaire à des êtres humains, mais des milliers, si ce n’était des millions de vies dépendaient de moi. Cette vieille citation d’Al Pacino dans Le Parrain 3 était toujours d’actualité : « Je m’en croyais sorti et ils m’y ramènent ! »
30
BOB – AVRIL 2165 – DELTA ERIDANI
Je déambulais lentement autour du campement des autochtones en réalité virtuelle. Les drones avaient obtenu des images de qualité suffisamment bonne pour que je puisse créer une réplique grandeur nature du véritable village. N’ayant aucune idée des odeurs qui pouvaient régner, je me contentai de leur équivalent terrestre. Mais la chaleur, l’humidité et la texture des plantes et du sol étaient fidèles.
J’observai la routine quotidienne des membres de la tribu. Ils ne réagissaient pas à ma présence, puisqu’il s’agissait d’enregistrements. Mais cela me donnait une bonne idée des échelles et des mouvements.
Je passai quelques jours à étudier les autochtones – que je commençais à appeler des Deltaiens –, aussi bien en direct en vidéo, qu’en simulation en réalité virtuelle, et en écoutant des enregistrements de leurs voix. Les Deltaiens semblaient se diviser en deux genres, respecter une structure tribale et former des couples libres. J’entendais par là que certains Deltaiens paraissaient préférer rester entre eux. Rien de très officiel, visiblement, et des individus en couple ne se gênaient pas pour fréquenter d’autres personnes. Tss…
Les mâles avaient tendance à traîner ensemble, et les femelles et les enfants à former le cœur de la tribu. Ou, du moins, son centre. Cela ressemblait beaucoup à la façon dont les anthropologues décrivaient l’organisation des premiers hommes. En fait, plus je les observais, plus je m’apercevais qu’ils avaient de nombreux points communs avec nos lointains ancêtres. Était-ce dû au fait que l’environnement façonnait naturellement les comportements, ou les structures tribales étaient-elles inévitables ? J’espérais que nous – les Bob, je veux dire – pourrions recueillir suffisamment d’informations pour ébaucher une théorie. Quitte à ce qu’il nous faille mille ans.
Les Deltaiens semblaient très vigilants. Il y avait constamment des mâles aux aguets, patrouillant le long des limites de leur territoire. Leur armement était constitué de massues, de pierres et de bâtons pointus. Je n’avais pas encore eu l’occasion de déterminer contre quoi ils se protégeaient. D’autres Deltaiens ? Des animaux ?
Leur langage ne paraissait pas particulièrement complexe. Il n’avait rien à voir avec celui des dauphins, Dieu merci. Au XXIIe siècle, nous n’étions toujours pas capables de communiquer avec ces cétacés. Je dressai progressivement une liste des sons et des groupes de sons les plus courants. J’espérais en avoir bientôt suffisamment pour pouvoir les analyser.
La fabrique autonome produisit un autre contingent de drones d’observation, ce qui était pour moi à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’était que je pouvais mettre en place des postes d’observation permanents pour étudier les Deltaiens, puis envoyer des drones en d’autres lieux. La mauvaise, c’était que la supervision de tous ces drones en mouvement commençait à devenir éprouvante. J’avais beau être réplicant, je ne pouvais toujours me concentrer que sur une seule chose à la fois. Il me fallait de nouveaux Bob.
Bonne idée ! Pourquoi pas ? Je pourrais fabriquer les noyaux des IA avant les vaisseaux et demander aux autres Bob de surveiller différents groupes de drones. Cela leur serait égal. Je savais que cela leur plairait, parce que, eh bien, ce seraient des Bob. En fait, non. J’espérais que cela leur plairait parce qu’il s’agirait de Bob. Mais ce n’était pas gagné d’avance.
Je transmis mes instructions à la fabrique, lui ordonnant de donner la priorité aux noyaux informatiques au détriment de l’assemblage des vaisseaux. Heureusement, les plans des berceaux destinés à accueillir les noyaux désincarnés étaient inclus dans les modèles standard dont je disposais.
La femelle deltaienne ouvrit la carcasse de l’animal que l’un des mâles avait rapportée. Rien d’inhabituel. En fait, j’avais répertorié sa technique depuis un moment quand je m’aperçus que sa pierre avait un manche. Ça, c’était inhabituel, car les autres Deltaiens que j’avais observés se contentaient d’une pierre nue. Étant en train d’archiver toutes les images de surveillance, je lançai une rapide recherche sur toutes les activités de cette Deltaienne. Il ne me fallut que quelques minutes pour trouver l’origine de l’outil : le, euh… fils de la femelle ? Son bébé masculin ? Merde. Tant qu’à faire, autant les anthropomorphiser. Je sais que je vais finir par le faire, de toute façon. Son fils, donc.
Quoi qu’il en soit, le garçon semblait toujours être en train de jouer avec quelque chose. En l’occurrence, il avait fendu une branche à l’aide d’une pierre effilée, enfoncé cette dernière dans la fente, puis enroulé quelque chose de non identifié autour du bâton. Je l’avais identifié sous le code « C.3.41 », ce qui faisait de lui le membre 41 du groupe 3 de la tribu C. Désormais, ce sera Archimède. J’ordonnai à un drone de le suivre sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Enfin, vingt-neuf heures sur vingt-neuf, sur Delta Eridani 4.
Les jours suivants, je surveillai de près Archimède. Il était en permanence en train de faire quelque chose. Pendant que ses pairs étaient assis à l’ombre ou en train de jouer à chat, lui allait se promener, ramassait des pierres et tentait de les briser. J’avais l’impression qu’il en cherchait avec des bords plus tranchants, comme le silex avec lequel il avait fait un outil pour sa mère. Comme il ne semblait pas y en avoir dans les environs immédiats, ces outils étaient des denrées rares. Cela me poussa toutefois à me demander d’où venait son silex. Je confiai à l’un de mes explorateurs la mission de découvrir la réserve de silex accessible la plus proche.
[Appel en attente.]
— Salut, Bob. C’est Marvin.
J’activai mon interface de réalité virtuelle. Le portrait d’un autre Bob apparut dans l’holocuve.
— Salut, Marvin. On vient juste de t’initialiser ?
— Absolument. Je suis HIP 17378-1, puisqu’on ne numérote plus les Bob.
— Eh bien, il devenait un peu difficile de coordonner la numérotation entre différents systèmes planétaires. Bienvenue parmi nous, Marvin. Prends un drone. Ça commence à devenir intéressant.
Je le mis au courant de ce qui s’était passé depuis ma dernière sauvegarde, celle qui avait servi à sa restauration. Il se proposa aussitôt pour partir à la recherche de silex. Je me sentis mieux. Au moins, l’un d’entre eux était suffisamment intéressé pour me venir en aide.
Les jours suivants, deux nouveaux Bob se connectèrent. Aussi enthousiastes que Marvin à propos du projet, Luke et Bender acceptèrent d’emblée d’y participer.
Je passai une grande partie de mes journées à observer Archimède. Lorsqu’il dormait, je m’occupais de la fabrique autonome et explorais d’autres régions de DE-4.
— Éden, déclara Bender de but en blanc.
— Euh… pardon ?
— Appelons-la Éden. Berceau de l’humanité… et des Deltaiens.
— Ça me plaît bien. (Je hochai la tête. Marvin et Luke n’étaient pas connectés, pour le moment, mais je leur envoyai un rapide message instantané. Leurs réponses furent des plus positives.) Proposition acceptée. Super !
Je me tournai vers le drone qui espionnait Archimède. J’avais enfin découvert ce qui lui servait de ficelle. Il s’agissait d’une vigne plutôt petite qu’il arrachait, séparait en plusieurs brins et laissait sécher sur une pierre. Le produit fini semblait assez résistant, mais relativement flexible. C’était la première fois que je voyais l’un des membres d’une tribu réaliser une telle chose. Je partis donc du principe qu’il s’agissait d’un comportement unique.
Mon Dieu, ce gamin doit se sentir bien seul. Personne ne le comprend, je parie. En fait, Archimède passait la plupart de ses journées livré à lui-même, flânant ici et là, étudiant la nature. Il était constamment occupé : soit il cueillait des plantes, soit il fracassait des pierres, soit il cassait des choses sur des pierres, soit il fouillait dans des endroits invraisemblables. À mes yeux, il était évident qu’il étudiait son univers et le répertoriait. Il ne comptait pas sur l’aide de ses parents, qui, comme tous les autres, semblaient en être au stade du bâton pointu et s’en satisfaire pleinement. Ils ne se donnaient même pas la peine de redresser les branches, au point qu’il était impossible de les qualifier de lances.
Je m’appuyai contre le dossier de mon fauteuil en soupirant. C’était vraiment frustrant. Je rêvais de descendre, de m’asseoir auprès de lui et de lui montrer deux ou trois trucs. Je souris en m’apercevant que je ne le voyais plus comme un cochon-chauve-souris poilu, mais comme un gamin solitaire.
31
RIKER – JANVIER 2158 – SOL
— La séance du Conseil de la Fédération des planètes unies va débuter.
Je me tournai vers les trois autres Bob, chacun dans une fenêtre vidéo. Après d’âpres négociations avec le colonel Butterworth, nous nous étions mis d’accord sur la création de deux nouveaux Bob pour le moment. Je devais reconnaître que j’étais encore un peu vexé que le colonel nous considère comme une ressource et non comme un atout.
— Je crois que tu regardes un peu trop Star Trek, déclara Charles avec un sourire narquois.
Je repoussai sa réflexion d’un geste de la main.
— On a toujours été des fans de Star Trek. Il va falloir t’y faire. (J’attendis un moment d’éventuelles critiques avant de poursuivre.) Les fabriques alimentées par des produits de récupération sont désormais pleinement opérationnelles. Les matières premières commencent à arriver à un rythme régulier aux points de Lagrange, et j’espère pouvoir utiliser le chantier naval autonome d’ici à deux ans. En attendant, Homer et Charles continueront à passer le système au peigne fin, à la recherche de la moindre réserve de minerai, et Arthur et moi inspecterons la Terre pour voir si on peut y détecter la présence de groupes de survivants. Des questions ?
— Mais, même si on en découvre, on ne pourra pas faire grand-chose pour eux, hein ?
Charles exprimait là une inquiétude que nous partagions tous. Sans matériel de transport, nous ne pourrions leur apporter ni nourriture ni médicaments. Les vaisseaux HEAVEN n’étaient absolument pas conçus pour se poser, ni même pour entrer dans l’atmosphère. Et, même si nous disposions de transports, le colonel Butterworth s’était montré très clair : il n’accepterait aucun nouveau réfugié et ne leur fournirait ni de quoi manger, ni de quoi se soigner. Pour leur venir en aide, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes.
Pour le moment, ma plus grande crainte était de découvrir la présence d’un groupe de personnes, puis de devoir les regarder mourir sans pouvoir rien faire.
Après discussion, Arthur et moi avons décidé de décrire des orbites polaires et de scruter la Terre selon la méthode des quartiers d’orange. En échelonnant nos passages, et grâce au SUDDAR, nous devrions être en mesure de couvrir l’ensemble de la planète. Nous enverrions des drones inspecter à basse altitude tout ce que nous jugerions digne d’intérêt. L’étude orbitale ne nous permettrait pas de repérer directement des individus, naturellement. Mais de nouvelles constructions, des centrales électriques en exercice et des activités agricoles nous indiqueraient où envoyer les drones.
Il nous fallut environ deux semaines pour réaliser notre étude. Au bout du compte, nous avions marqué une quarantaine d’emplacements sur une carte de la Terre : une demi-douzaine de villes et des enclaves nettement plus petites.
Dans sa fenêtre vidéo, Arthur semblait épuisé. Il ferma les yeux et se frotta lentement le front.
— Quinze millions de personnes. On est passés de douze milliards à quinze millions. Notre espèce est vraiment la plus bête que je connaisse. On ferait peut-être mieux de les laisser mourir et de tout recommencer de zéro.
— Houlà. Tu es vraiment bougon.
Arthur semblait avoir hérité d’une dose de mélancolie supérieure à la moyenne, et cela commençait à devenir lassant. Jusqu’à présent, je m’étais retenu de lui faire des réflexions, mais je n’allais pas pouvoir me contenir très longtemps. J’envisageai même de lui demander de changer de poste avec Homer.
— Le problème, poursuivis-je en désignant le globe, c’est qu’on ne peut pas déplacer tant de monde, même si les autres Bob découvrent suffisamment de planètes habitables. Les vaisseaux-colonies des États-Unis d’Eurasie peuvent héberger dix mille personnes tout au plus, serrées comme des sardines dans des capsules de stase. Il nous faudrait mille cinq cents vaisseaux, ou mille cinq cents allers et retours. Dans un sens comme dans l’autre, c’est impossible.
Arthur acquiesça.
— Nous allons donc devoir choisir ceux qui le méritent le plus…
— Nom de Dieu, Bourriquet, reprends-toi ! On va choisir ceux qui en ont le plus besoin. Les groupes qui ont le plus besoin d’être évacués. Comment veux-tu qu’on fasse autrement ?
— Celui d’Eurasie ne correspond pas à ces critères. En termes d’urgence, ils sont bien en dessous de la moyenne.
— Ouais, je sais bien. (Je soupirai.) Mais nous avons accepté de les aider. Ils nous ont fourni les plans et des tonnes d’informations. Malgré tout, je crois qu’on le leur doit bien. Ce qu’on peut faire, c’est déplacer certains des groupes les plus nécessiteux dans les installations eurasiennes, après qu’on les aura évacuées. Ça pourrait les aider.
— Bien sûr, on les entassera à l’arrière avec les busters. Pas de problème.
Je me tournai vers lui, prêt à lui répondre sèchement, mais je m’aperçus soudain qu’il avait raison. Je me ravisai et réfléchis un moment.
— Il va nous falloir des appareils de transport. On en aura besoin, de toute façon. Mais ça devient une priorité. On ferait bien de modifier le planning de production. Le colonel va péter les plombs.
Le colonel était en train de péter les plombs. C’était la première fois que je le voyais si furieux. Il lâcha une pique incandescente des plus efficaces.
— Vous êtes sûr d’avoir déjà fait de la gestion de projet, Riker ? Parce que j’ai l’impression qu’on prend un peu plus de retard chaque jour. On pourrait croire que vous prenez vos décisions au fil de l’eau.
— Eh bien, c’est exactement ce que je fais, colonel. Gérer un projet, ce n’est pas éviter les changements, mais les maîtriser. Aucune gestion de projet ne résiste au contact de l’ennemi.
Il esquissa un sourire avant de se maîtriser.
— Hmm, il me semble que vous déformez cette citation, Riker. Quoi qu’il en soit, ça m’est égal que vous fassiez venir des réfugiés dans notre camp lorsque nous ne serons plus là. J’espère que ça vous motivera pour nous faire partir le plus tôt possible.
— Comme si j’avais besoin d’une motivation supplémentaire… Terminé.
Je coupai la communication, m’enfonçai dans mon siège et perdis mon regard dans le néant. Il me plaisait bien, ce colonel. Vraiment. Mais, en négociant avec lui, j’avais souvent l’impression de traiter avec, euh… moi. Il était obstiné, avec des idées arrêtées, et était capable de soutenir son point de vue avec des arguments solides. Ce qui me rendait la tâche d’autant plus difficile.
Je jetai un nouveau coup d’œil à la carte. Non pas pour y glaner de nouvelles informations, mais en raison d’un tic nerveux que je semblais avoir contracté. Nous avions effectué une seconde mission d’observation, à la recherche de petits groupes qui auraient pu nous échapper lors du premier passage. Mais, au bout de trente ans de guerre et de bombardements, les groupes les plus petits avaient soit grandi, soit disparu.
Les camps de réfugiés étaient dispersés aux quatre coins de la planète, et abritaient des habitants originaires de presque tous les pays existant au début du conflit. Cela n’allait pas nous faciliter les choses. Au contraire, le sentiment xénophobe serait plus présent que jamais. Je ne pourrais certainement pas envoyer tout ce beau monde sur la même planète en croisant les doigts pour qu’ils s’entendent.
J’avais demandé à Arthur de contacter chacune des enclaves. Jusqu’à présent, cela s’était révélé plus difficile que prévu.
Il était temps de faire le point. J’appelai Arthur. Son visage se matérialisa aussitôt.
— Comment ça se passe, Arthur ?
Il ouvrit une fenêtre d’état sous mes yeux. Il était peut-être un peu déprimant, mais il était doté d’une discipline exceptionnelle.
— J’ai déjà terminé près de la moitié des communicateurs dont nous avons besoin, et j’ai livré le quart d’entre eux. Du moins, j’ai essayé. Plusieurs de nos drones se sont fait abattre, et une demi-douzaine de communicateurs ont été détruits dès le départ du drone. On dirait que tout le monde n’est pas d’accord pour nous parler…
— Je les comprends. Ceux qui ont vécu ces trente dernières années risquent de se montrer quelque peu paranos.
Je secouai la tête d’un air attristé. J’avais déjà pris la décision de m’abstenir de kidnapper qui que soit et de les faire monter dans la soute d’un vaisseau sous la menace d’une arme. Tous ceux qui le décideraient pourraient rester sur Terre. Le colonel Butterworth était entièrement de mon avis, même si je le soupçonnais de vouloir éliminer ce qu’il considérait comme des « distractions ».
— Tu as pu aller plus loin que de simples présentations avec quelqu’un ?
— Pas encore, non. (Il haussa les épaules.) Je leur ai fourni les explications habituelles par le biais d’une vidéo enregistrée. J’ai obtenu peu de questions originales en retour. Beaucoup d’injures. La routine, quoi.
Il ouvrit une nouvelle fenêtre.
— Eh, au fait, j’ai reçu un rapport de Homer. Enfin, on discutait, et il m’a informé de l’avancement de ses recherches. Charles et lui ont identifié dans le système plus de gisements de matières premières qu’il en faut pour construire trois vaisseaux. Et presque assez pour un quatrième. Même si certains sont plutôt éloignés, au fin fond du système externe.
J’acquiesçai. J’avais reçu moi aussi un rapport de Homer, que j’avais survolé. J’avais espéré pouvoir fabriquer une demi-douzaine de vaisseaux, mais je préférais éviter de donner à Arthur une raison supplémentaire de me saper le moral. Même s’il ne lui en fallait généralement pas beaucoup.
Mais c’était un progrès.
32
BILL – OCTOBRE 2158 – EPSILON ERIDANI
[Réception d’une communication de Milo.]
— Pile dans les temps. (Je souris à Guppy. Comme je m’y attendais, il prit son air impassible de poisson mort.) Je me demande s’il a découvert des Vulcains.
[Pas tout à fait.]
Je haussai un sourcil. On était loin du « non » catégorique auquel j’avais généralement droit. Quand il se donnait la peine de me répondre. À présent, ma curiosité était piquée au vif.
Je m’étais entièrement consacré à l’un de mes projets préférés, la conception d’un corps artificiel réaliste. Mon plus grand défi était de parvenir à obtenir l’équivalent d’un muscle qui fonctionnerait, ressemblerait à l’original et se comporterait comme tel. Avec des engrenages, des pistons et des câbles, jamais je n’obtiendrais un androïde crédible.
Je m’obligeai à fermer le dossier. J’invoquai un café, me débarrassai d’un coup de pied d’une oie qui avait élu domicile sur ma chaise longue, et pris place sur cette dernière. Spike approcha d’un pas nonchalant sans tenir compte de l’oie en colère, et s’installa sur mes genoux.
— Très bien, Guppy. Voyons ça.
Le rapport de Milo s’afficha dans les airs, juste devant moi. Des schémas du système, de gros plans des planètes jumelles – deux planètes habitables ! – et des analyses biologiques. Son insistance pour les baptiser me fit ricaner. J’aurais fait la même chose. J’aurais probablement choisi les mêmes noms, d’ailleurs.
Je m’étendis sur ma chaise longue, le regard perdu dans l’espace, si préoccupé que je cessai de caresser Spike. Elle me rappela à l’ordre en me donnant de petits coups de tête contre le menton.
— Désolé, Votre Altesse.
Je lui adressai un sourire et repris le travail qui me permettait de justifier mon existence.
Deux planètes. Dans un système que l’on considérait généralement comme un candidat insignifiant, dont la probabilité d’en héberger une était proche du néant. Les astrophysiciens s’étaient-ils trompés ? Certes, jusqu’à présent, nous n’avions que trois points d’observation, en comptant la Terre. Mais cela n’en faisait pas moins trois sur trois, en étant généreux à propos de Ragnarök.
Enfin, chaque chose en son temps. Je mis le rapport en file d’attente pour le transférer sur Terre, au cas où Milo ne s’en serait pas déjà chargé. Avec un peu de chance, Riker serait à l’écoute.
Restait la question à un million de dollars : restait-il quelqu’un dans le système Sol susceptible de tirer parti de cette information ? Périodiquement, je transmettais les plans du SCUT à tous les systèmes à moins de trente années-lumière, au cas où un Bob passerait par là. Mais ma première transmission en direction de Sol ne parviendrait à destination que dans environ neuf ans. On dirait bien que j’allais encore pouvoir me ronger les ongles un bon moment.
J’envoyai un signal à Garfield.
— Eh, Gar, tu as lu le dernier rapport de Milo ?
Il surgit dans mon interface de réalité virtuelle et désigna son visage.
— Je n’ai pas l’air assez stupéfait ?
On éclata de rire, et il poursuivit :
— C’est génial. On a un endroit où envoyer des gens. En partant du principe qu’il y a encore des gens. (Il grimaça.) Ce serait bien le genre de mauvaise blague dont l’univers est friand. Espérons que ce ne sera pas le cas, cette fois.
Je hochai la tête.
— Ouais. Tu sais, c’est amusant. Quand j’ai quitté la Terre, je n’avais qu’une envie, fuir l’humanité. Aujourd’hui, je me retrouve à jouer, je ne sais pas, les bergers ou quelque chose de ce genre.
— C’était quoi, déjà, le vieux dicton ? « J’aime les gens dans l’abstrait, mais pas dans le concret » ?
— Hmm, eh bien, on le saura dans quelques années. En attendant, comment avance la cartographie de la ceinture de Kuiper ?
Garfield afficha un schéma. À cause du temps qu’il fallait pour transporter un bloc de glace de la ceinture à Ragnarök, on s’employait à chercher les morceaux les plus gros. Les efforts supplémentaires que nous fournissions au départ se révéleraient payants, au bout du compte. La plupart des blocs semblaient trop petits pour valoir le coup, mais Gar avait découvert deux gros icebergs et avait placé des balises dessus. Je n’avais toujours pas décidé de quelle manière j’allais les obliger à se déplacer dans la bonne direction.
33
RIKER – MARS 2158 – SOL
Décompte final : quinze millions de personnes. L’espèce humaine dans son ensemble, représentée sur une liste de deux pages. C’était vraiment déprimant, et Arthur refusa de laisser passer une si belle occasion.
— Nous n’allons pas pouvoir tous les faire partir, tu sais ?
Les yeux baissés, il secoua la tête.
Je me demandai s’il était réellement abattu ou s’il savourait l’ironie de la situation. Je me mis à mon aise, passant un bras par-dessus le dossier de mon siège, et le regardai fixement en silence jusqu’à ce qu’il s’arrête.
— Arthur…
— Oui ?
— Ferme-la, s’il te plaît.
Il m’adressa un léger sourire, puis, pour toute réponse, haussa les épaules.
— Tu sais que j’ai raison.
— Oui, et tu avais aussi raison les vingt-cinq dernières fois que tu l’as dit. Tu comptes les points ?
Il haussa de nouveau les épaules, et, sans un mot de plus, afficha le dernier rapport sur les progrès de la construction. Ah, le silence, enfin.
Malgré tout, je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir.
Avec une grande assurance, nous avions recensé chaque groupe de plus de cent individus. Il semblait peu probable que de plus petits contingents puissent survivre, et la plupart avaient déjà rejoint des communautés plus importantes. Des regroupements s’étaient opérés. En certains lieux, la population était actuellement plus élevée qu’avant guerre.
Près de la moitié de la population mondiale vivait désormais en Nouvelle-Zélande, à Madagascar, et, curieusement, à Florianópolis, au Brésil. En ce qui concernait les deux nations insulaires, c’était logique : elles n’avaient pas vraiment pris part au conflit et n’avaient rien de cibles stratégiques. Le nombre d’habitants y avait beaucoup diminué, mais leur climat restait encore suffisamment tempéré pour subvenir aux besoins des réfugiés.
Quant à Florianópolis, elle constituait un cas plus curieux. La majeure partie de l’Amérique du Sud n’était plus qu’un vaste paysage lunaire désolé et déchiqueté. Entre le Brésil qui pilonnait ses voisins et la Chine qui bombardait le Brésil, il ne restait plus beaucoup de terres habitables. Mais, pour une raison inconnue, la pointe sud du pays avait été épargnée. Il était probable que des occupants d’autres régions soient venus s’y réfugier.
Le reste de la population mondiale était disséminé tout autour du globe. Beaucoup avaient fini sur des archipels comme les Maldives, la Polynésie française, les îles Marshall et ainsi de suite. Une fois encore, il ne s’agissait pas de cibles prioritaires, et leur climat était suffisamment agréable.
Venaient ensuite des emplacements plus marginaux tels que l’île de Spitzberg, San Diego, Okinawa, ainsi que l’enclave eurasienne non loin d’Augsbourg, en Allemagne. Il semblait probable qu’une bonne partie des populations actuelles avaient migré en ces lieux au fil du temps. Et la mortalité avait dû être forte, les premières années.
Notre boulot allait consister à les garder en vie. Je n’en avais pas encore discuté avec les autres, mais j’étais convaincu qu’ils y avaient déjà pensé. Il était impossible d’évacuer quinze millions d’individus en un temps raisonnable. Même en ayant une destination. La plupart de ces gens allaient devoir survivre sur Terre.
D’après le colonel, durant les dix dernières années, le climat avait commencé à se dégrader de manière sensible. Chaque année, la lumière diminuait, les températures baissaient, et la neige tombait plus abondamment. Les calottes polaires et les glaciers regagnaient du terrain pour la première fois depuis les années 1600. Spitzberg, notamment, malgré des adaptations novatrices, n’en avait pas pour plus de cinq ans. D’après nos projections, certes approximatives, la Terre serait entièrement couverte de glaciers d’ici cinquante à cent ans.
Je jetai un coup d’œil à Bourriquet, enfin, à Arthur. Il savait à quoi je pensais, et il lui fut inutile d’en dire davantage. Au moins, il eut la décence de s’abstenir d’exulter.
— Très bien, Arthur. J’ai compris. Il va nous falloir organiser ces groupes et tenter de les faire coopérer. Tu en es où, avec les communications ?
Il m’adressa l’un de ses rares sourires.
— La présentation holographique en CinemaScope nous a bien aidés. Ne pouvant ni l’éteindre, ni la détruire, ils ont été contraints de l’écouter. Au passage suivant, nous avons largué des communicateurs, et il n’y a presque pas eu de casse, ni d’attaques. Il me semble qu’il reste cinq camps qui refusent tout contact, et ils ne sont pas très importants.
— Et ils se joindront probablement à nous dès qu’ils découvriront que tous les autres l’ont fait. Bien. Préviens-moi quand tout aura été testé et sera prêt, et nous lancerons des invitations pour la première assemblée des nouvelles Nations unies.
Je me demandai ce qui avait bien pu me faire croire que c’était une bonne idée. Je m’appuyai sur l’accoudoir de mon fauteuil, le front dans la main, tandis que les délégués affichaient leur plus grand mépris pour les règles habituelles des assemblées délibérantes. À chaque instant, au moins une demi-douzaine de personnes étaient en train de hurler dans leur micro, tentant de couvrir la voix des autres. Trente-huit fenêtres vidéo différentes montrant des derviches miniatures en train de gesticuler flottaient dans les airs, devant moi. J’aurais trouvé cela très amusant si le sort du monde n’avait pas reposé sur les épaules de ces gens. Chaque candidat avait la même vue que moi. Pourtant, aucun ne semblait agacé ou gêné.
Oh, il y avait bien quelques points de consensus, ce n’était pas un échec sur toute la ligne. Par exemple, de nombreux groupes refusaient l’idée que l’enclave eurasienne puisse être la première à quitter la Terre, bien que ce soit la première à nous avoir contactés et fourni les plans de ses vaisseaux-colonies. D’autres, plus nombreux encore, étaient révoltés à l’idée que le groupe de Spitzberg puisse demander à être prioritaire en raison de sa situation précaire.
Et tout le monde était fou de rage que le groupe brésilien ait été accepté au sein de l’assemblée. Le Brésil était généralement accusé d’avoir déclenché la guerre, et tous lui en voulaient. Je ne pouvais pas dire que je les désapprouvais, mais la plupart des réfugiés présents à Florianópolis avaient moins de dix ans au début de la guerre. Bon nombre n’étaient même pas nés à l’époque. Cela n’en demeurait pas moins le Brésil.
Je me tournai vers le flux vidéo de Homer. À force de rire, il était tombé de son siège. Je me retins de lui adresser un sourire. Depuis un petit moment, je commençais à comprendre d’où lui venait sa gaieté. Il riait moins des gens eux-mêmes que du parfait ridicule de la situation. Le moment venu, cela ne l’empêcherait pas de tout donner pour les aider.
Je leur avais laissé suffisamment de lest. Il était temps de reprendre la situation en main. Je pressai un bouton. Aussitôt, le micro de chaque délégué se coupa, un puissant coup de corne de brume retentissant dans les communicateurs, et une image de moi remplaçant les différents flux vidéo.
— Mesdames et messieurs, au sens propre comme au figuré, ça suffit pour aujourd’hui. Nous nous reverrons demain, à la même heure, mais avec de toutes nouvelles règles. Vos micros ne seront actifs que lorsque le président de cette assemblée – c’est moi, pour le moment – vous donnera la parole. Si vous voulez que les autres membres vous voient en train de piquer une crise en silence, grand bien vous fasse. Et laissez-moi vous dire que si ça ne vous plaît pas, je m’en contrefiche. Bonne nuit.
Je pressai le bouton « ARRÊT », et toutes les fenêtres se fermèrent.
Je m’appuyai contre le dossier de mon siège en gémissant, tandis que Homer remontait sur le sien en tentant de reprendre son souffle.
— Ouah, Numéro Deux, c’était intense. Ces gens sont vraiment en pétard.
Je l’interrompis avec un geste de la main.
— D’un côté, Homer, ils se battent pour pouvoir monter dans un canot de sauvetage alors que le bateau coule. Je peux compatir. D’un autre côté, leur attitude ne nous fait pas progresser.
— Ce ne sont que des passagers, Riker, rétorqua-t-il d’un ton sérieux. Ils se sentent impuissants. Ils ont l’impression que quelqu’un d’autre décide de leur sort sans demander leur avis. Il faut que tu leur donnes quelque chose à faire, un moyen de se rendre utiles. Qu’ils aient le sentiment de maîtriser leur destinée, au moins un peu.
Oh. Voilà qui était très perspicace. Homer remonta encore d’un petit cran dans mon estime. Honnêtement, ma gestion de la situation n’avait pas vraiment été idéale, mais cela ne ressemblait à aucun des métiers que j’avais eu l’occasion d’exercer.
Homer se mit à faire les cent pas, ce que je ne me rappelais pas l’avoir déjà vu faire.
— Écoute, Riker. Il faut que tu sois moins dur avec eux. Ces gens ont peur, et tu ne leur donnes aucune raison de croire que tu te soucies de leurs préoccupations. Tu n’es pas vraiment le personnage de Star Trek, tu sais ? Il faut que tu te dérides un peu.
— Merde, Homer, tu crois vraiment que quinze millions d’individus deviennent fous furieux parce que je ne souris pas assez ? J’ai compris qu’ils sont effrayés, mais leurs réactions relèvent de leur responsabilité, pas de la mienne. Tu veux leur faire un sketch ? Fais-toi plaisir. Reprends ton avatar des Simpson. Ça devrait bien les faire rire. Ou pas. Quand tu auras fini, ils voudront encore s’étriper, et on pourra peut-être de nouveau tenter de régler certains problèmes.
Homer me dévisagea un long moment, puis secoua la tête et coupa la communication. D’accord, j’y étais peut-être allé un peu fort, et je lui devais probablement des excuses, mais je n’en avais tout bonnement pas le temps.
— Le président donne la parole à la déléguée des Maldives.
Un voyant vert s’alluma au-dessus de l’image de l’intéressée, et elle se retint visiblement d’ajuster sa tenue.
— Monsieur Riker, nous n’apprécions pas vraiment votre attitude autoritaire d’hier…
Elle m’admonesta durant plusieurs minutes. Une vraie politicienne. « Ne jamais exprimer sa pensée en dix mots quand un millier font l’affaire. » J’attendis patiemment qu’elle en ait terminé avant de prendre la parole.
— Déléguée Sharma, je n’ai pas pris plus de plaisir à interrompre la séance d’hier qu’à présider ces assemblées de manière générale. Je préférerais que les représentants s’autodisciplinent. Mais, en même temps, il nous faut prendre des décisions dans un délai raisonnable. Vous ne pouvez pas vous offrir le luxe d’une mêlée générale. Alors, voici ce qu’on va faire : je voudrais que vous, membres de l’assemblée, décidiez de la façon dont vous allez choisir votre prochain président d’assemblée, s’il aura la maîtrise des micros, et ainsi de suite. Quand ce sera fait, je ne ferai plus rien et ne serai plus qu’un délégué parmi les autres. Qu’en dites-vous ?
Un silence stupéfait régna un moment, puis tout le monde se mit à parler en même temps. Il y eut un nouveau silence lorsqu’ils s’aperçurent que j’avais allumé tous les micros, puis un fou rire général.
Lorsque l’ordre fut rétabli, la déléguée des Maldives, le sourire aux lèvres, déclara :
— Nous en prenons note, monsieur Riker. Vous pouvez vous en remettre à nous. Nous allons trouver une solution.
Je lui adressai un hochement de tête avant de me déconnecter.
Je jetai un coup d’œil à mes appels en attente. Une dizaine de délégués souhaitaient manifestement me parler. Merveilleux.
Le premier appelait de l’enclave de FAITH à San Diego. Je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre. Tout le monde savait que j’étais une sonde interstellaire lancée par FAITH, mais j’avais eu énormément de mal à leur faire comprendre que j’étais une entité consciente et indépendante. Eh bien, il n’y avait qu’un moyen de le savoir.
— Bonjour, monsieur le ministre Cranston. En quoi puis-je vous être utile ?
— Bonjour, réplicant. Je souhaitais m’entretenir avec toi de ton devoir.
— C’est « Riker », et je suis parfaitement conscient de mon devoir. Quinze millions de personnes dépendent de moi. J’y pense en permanence.
— Tu as avant tout un devoir envers FAITH. C’est nous qui t’avons conçu. Si tu existes, c’est grâce à nous. J’espère que notre groupe sera mieux traité, à l’avenir.
Houlà. Ce type était allé droit au but, en tout cas. Je n’étais pas très adepte des habituelles conversations qui tournaient autour du pot, ce que l’on qualifiait de « diplomatie ». Je préférais cela. En quelque sorte.
— Ça n’est pas près d’arriver, monsieur le ministre.
— Ce n’est pas toi qui décides, réplicant.
— En fait, si. C’est ce qui arrive, avec des entités conscientes indépendantes. Peut-être feriez-vous bien de travailler votre savoir-vivre. Au revoir, monsieur le ministre.
Avant qu’il ait eu le temps de répondre, je coupai la communication.
Le suivant était le responsable du camp de l’île de Spitzberg. La discussion allait être difficile. Cette enclave serait probablement la première à devenir inhabitable.
— Bonjour, monsieur Valter.
Dans sa fenêtre vidéo, Gudmund Valter cligna des yeux comme un hibou. Ancien militaire, il était du genre brusque, ce qui l’aurait fait sombrer, dans le milieu politique traditionnel, mais son comportement était parfaitement adapté à ce monde post-apocalyptique.
— Bonjour, monsieur Riker. J’appelle naturellement pour plaider en faveur de mon peuple. À l’heure qu’il est, vous avez certainement reçu nos projections en ce qui concerne notre production alimentaire pour l’hiver prochain. Elles ne sont pas bonnes. Pas bonnes du tout.
— Je le sais, monsieur Valter. Et je vous répète que je ne laisserai personne mourir de faim. Toutefois, la solution n’est pas de faire remonter votre groupe dans la file d’attente. Il ne se passera rien avant environ dix ans. Nous ferions mieux de nous concentrer sur des mesures de plus court terme.
— L’espoir fait partie des solutions à court terme, monsieur. Nous tiendrons mieux en sachant que le bout du tunnel n’est pas loin. Pour le moment, la majeure partie de mon peuple s’attend à mourir, d’une façon ou d’une autre, avant que notre tour vienne.
Je soupirai en me pinçant l’arête du nez. Les Spitz formaient un groupe relativement restreint. Ils étaient peut-être quatre cents. Ils étaient parvenus à survivre sur leur île dans l’archipel du Svalbard. Ils avaient des techniques impressionnantes dans le domaine de l’agriculture intensive durant l’été arctique, de la chasse au phoque et de l’élevage de rennes afin de produire des calories en quantité suffisante. Mais la dégradation du climat rendait chaque année leur travail plus difficile. Il leur restait peut-être encore dix ou vingt ans avant que cela devienne impossible.
— Monsieur Riker, avez-vous entendu parler de la Réserve mondiale de semences du Svalbard et de la Réserve mondiale de la diversité génétique du Svalbard ?
Ces noms m’étaient familiers. Je fis une rapide recherche dans mes banques de données. La première avait été créée en 2008, raison pour laquelle j’en avais entendu parler. Elle était destinée à servir comme réserve de sauvegarde pour les banques de semences des autres nations du monde. D’après ma base de données, en 2025, le fonds du Svalbard avait étendu son mandat à toutes les espèces de plantes, domestiquées ou non, du pissenlit au séquoia. Il avait également créé la réserve consacrée à la diversité génétique afin d’y entreposer du matériel génétique animal.
Stupéfait, je restai figé près de cent millisecondes. C’était un argument de poids, et Valter en était conscient. La viabilité d’une colonie augmenterait considérablement avec ne serait-ce qu’une petite partie du contenu des coffres de cette réserve. Enfin, si tant est qu’ils soient encore là.
À la cadence temporelle humaine, Valter n’avait pas dû remarquer mon hésitation.
— Oui, j’ai lu à leur sujet nombre de documents historiques, monsieur. Ces réserves existent-elles encore ?
— Oui, monsieur. Contrairement, j’imagine, à la plupart des autres, dans le reste du monde. Personne ne nous a envoyé d’astéroïdes ou de bombes atomiques sur la tête.
— Donc…
J’étais à peu près certain qu’il avait préparé une chute.
— Donc, leur utilité est évidente pour des colons. Nous les avons, et vous en avez besoin. À moins que vous puissiez retrouver l’une des autres réserves. Réfléchissez-y, monsieur Riker. Entendez par là toutes les menaces voilées que vous souhaitez. Nous en discuterons plus en détail dans les prochains jours.
Sur ce, M. Valter me salua d’un signe de tête, tendit la main hors du champ, et coupa la transmission.
Eh bien, j’étais dans de beaux draps. Je jetai un coup d’œil aux appels encore en attente. N’en voyant aucun qui mérite un traitement immédiat, j’ordonnai à Guppy de prendre leurs messages et de leur promettre que je les rappellerais. Guppy faisait un excellent secrétaire et un non moins excellent réceptionniste. Son apparence était suffisamment rébarbative pour éviter que ses correspondants restent trop longtemps en ligne, et il était absolument imperméable aux intimidations, aux menaces, aux propositions de pots-de-vin et aux insultes. Et il était aussi impassible qu’un joueur de poker.
Je fis parvenir une demande de connexion au colonel Butterworth. J’avais une bonne et une mauvaise nouvelle…
34
HOMER – SEPTEMBRE 2158 – SOL
Merde, quel crétin ! Certes, Riker avait des problèmes avec les enclaves. Mais ce type était un tyran inflexible et dépourvu d’humour avec un balai dans le cul. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il blessait quelqu’un.
Le Bob d’origine s’était toujours fait un devoir de se moquer de ceux qui se prenaient trop au sérieux. J’étais sidéré que Riker ne soit pas en mesure de faire le lien. Il était évident que je ressemblais plus au Bob d’origine que lui.
Et voilà que les Spitz avaient lancé un ultimatum. D’accord, c’était un vrai problème, et je ne pouvais en vouloir à Mister Poo de se mettre en colère. Mais il devait exister une meilleure tactique que l’assaut frontal.
Durant quelques millisecondes, je fis le tour de mon espace en réalité virtuelle, les mains derrière le dos. Je parie que Riker fait pareil. Cette idée me fit frissonner. Je fis apparaître un ballon de basket Nerf et un panier, et me mis à tenter des lancers francs tout en réfléchissant. Je remarquai machinalement que la trajectoire de la balle n’était pas réaliste. Ouais, la réalité virtuelle aurait encore besoin d’un peu de travail. Mais qui a du temps ?
Valter exigeait une place pour sa population dans les premiers vaisseaux. Mais avait-il réellement besoin de prendre les tout premiers ? Ou souhaitait-il juste fiche le camp le plus tôt possible ? À partir de quand son départ était-il raisonnable ? J’affichai le planning de production et l’étudiai. Tu sais ? le troisième vaisseau ne décollera pas si longtemps que ça après les deux premiers. Et avec quelques ajustements…
Il y avait des possibilités… Mais Riker repousserait automatiquement l’idée si elle venait de moi. Se rendait-il compte à quel point il était devenu arrogant ?
Il écoutait le colonel Butterworth, en revanche. Ouais, c’est ça, la solution. Le sourire aux lèvres, je passai un appel…
35
BOB – JUILLET 2165 – DELTA ERIDANI
— Les Deltaiens sont attaqués !
Je levai les yeux vers Marvin. J’étais en train de faire le point avec la fabrique pour vérifier que tout était en bonne voie. Aussitôt, je coupai la liaison et affichai au premier plan toutes les images disponibles sur les Deltaiens.
Un groupe composé de membres plus ou moins semblables aux autochtones était en train de s’en prendre à l’un des foyers tribaux. La plupart des mâles étaient partis chasser, et les rares qui étaient restés pour monter la garde en bavaient sérieusement.
Les assaillants ressemblaient autant aux Deltaiens que les gorilles ressemblaient aux humains, aussi bien en taille qu’en puissance. Ils n’utilisaient pas d’armes du tout. Juste leurs dents, leurs griffes et une redoutable agressivité. Je vis avec effroi l’un des agresseurs égorger sa cible avec ses dents.
Les gorilloïdes se contentaient d’éliminer leurs ennemis. Ils ne semblaient pas vouloir s’emparer du campement, ni dérober quoi que ce soit. Dès qu’un Deltaien était abattu, plusieurs gorilloïdes traînaient le corps à l’écart et se le disputaient. Je commençai à avoir un mauvais pressentiment.
L’attaque prit fin au bout de quelques minutes. L’un des gorilloïdes s’était fait tuer par plusieurs Deltaiens parvenus à lui enfoncer leurs bâtons pointus dans le torse. Mais six Deltaiens avaient trouvé la mort. Dans une guerre d’usure, les gorilloïdes l’emporteraient.
J’ordonnai à l’un des drones de les suivre. Ils se dirigèrent vers la forêt dense, où ils se dispersèrent, chaque groupe traînant la dépouille d’un Deltaien. Ils ne semblaient aucunement organisés. En fait, plus je les observais, plus j’étais convaincu qu’ils étaient animés par une simple intelligence animale.
Lorsque le drone rattrapa l’un des groupes, je les aperçus en train de déchiqueter le corps de leur proie pour le dévorer. C’était la première fois que je me sentais aussi mal depuis que j’étais mort.
Je regardai autour de moi dans mon interface de réalité virtuelle. Les autres Bob avaient suivi la scène. Remarquant que Marvin semblait particulièrement bouleversé, je me tournai vers lui en haussant les sourcils.
Il nous regarda tour à tour, puis haussa les épaules.
— Ça pourrait expliquer ce que j’ai découvert en fouinant un peu. J’ai trouvé un certain nombre de camps de Deltaiens abandonnés, et plus ils sont éloignés du camp actuel, plus ils sont délaissés depuis longtemps. Je crois que les gorilloïdes chassent les Deltaiens depuis longtemps, et qu’ils sont en train de gagner.
Luke prit la parole :
— Bender et moi nous sommes aventurés un peu plus loin et n’avons découvert aucune grande tribu de Deltaiens. Nous sommes tombés sur de petits groupes familiaux, mais ils sont nomades et occupent un territoire insignifiant.
— Ils sont donc en voie de disparition, résumai-je.
Le silence régna quelques secondes, avant que Bender prenne le relais, se croyant probablement drôle :
— Rappelez-vous la Directive Première…
Luke se tourna vers lui d’un air de dégoût.
— C’est vrai. Quand des humains viendront, dans cent ans, et qu’on devra leur expliquer qu’ils ont failli rencontrer, à un siècle près, la seule autre race intelligente jamais découverte, je suis certain qu’ils seront contents de savoir que nous n’avons pas enfreint une règle fictive tirée d’une série télé. (Contrarié, Bender détourna le regard, et Luke sembla surpris de s’être emporté.) Désolé.
Marvin se tourna vers moi.
— C’est une bonne question, cependant. À quel point, précisément, comptons-nous nous en mêler ? Nonobstant la Directive Première, il existe dans l’histoire de la Terre des exemples de contaminations culturelles et d’extinctions absolues.
— Ce qui est sûr, c’est que nous n’allons pas les laisser s’éteindre, rétorquai-je en contemplant mes mains. (Pour une raison inconnue, je ne parvenais pas à les laisser en paix. L’anxiété ?) Je n’ai pas d’autre réponse que celle-là, Marvin.
— Qu’est-ce qu’on va faire, alors ? Disposer des drones armés autour de leur périmètre ? Devenir des sortes de dieux du ciel qui les protègent ?
Marvin nous regarda tour à tour, attendant une réponse.
Luke s’exprima avant même que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche.
— C’est le type de pression environnementale qui force une évolution rapide. En fait, si ça se trouve, ils deviennent intelligents grâce aux gorilloïdes. Il vaudrait peut-être mieux laisser faire la nature.
Je me tournai vers Guppy, qui, comme à son habitude, était en position de repos sur le côté. Je fus convaincu de l’avoir pris par surprise, et d’avoir deviné un certain intérêt dans son regard avant qu’il reprenne son air impassible.
— Guppy, à combien d’individus s’élève la population totale des Deltaiens autour des feux de camp ?
[412, en comptant les morts d’aujourd’hui.]
Je me tournai vers les autres.
— C’est bien en deçà du chiffre estimé pour l’humanité en Afrique lors de ses périodes les plus difficiles. Je ne crois pas que nous ayons suffisamment de marge de manœuvre pour nous contenter de « laisser faire la nature ».
— On va donc devoir les protéger avec des drones, déclara Bender. Ils en sont au stade de la pierre et du bâton pointu. Ce n’est pas suffisant pour repousser les gorilloïdes.
— Pas tous, ripostai-je. Tu as vu Archimède. Ce gamin est malin.
Marvin afficha une carte.
— En parlant de ça – d’une certaine manière –, j’ai découvert l’origine du silex. Dans l’un des anciens villages. Curieusement, j’y ai trouvé du silex taillé, ainsi que dans deux ou trois villages avoisinants. Je pense qu’au moins plusieurs Deltaiens savaient s’en servir. Archimède n’est donc pas unique. (Marvin se tourna vers nous pour s’assurer que nous comprendrions sa remarque suivante.) Je suis convaincu qu’un gène récessif d’intelligence accrue se propage au sein de la population. Il ne lui manque que la possibilité de s’exprimer, dans tous les sens du terme.
J’acquiesçai.
— Donnons-leur cette chance. Prenez deux drones, allez récupérer du silex, et nous le larguerons dans le périmètre où Archimède a l’habitude de flâner. Et voyons ce qui se passera.
Il y eut beaucoup de cris et de grognements lorsque les groupes de chasseurs revinrent au campement, ce soir-là. Les Deltaiens comprenaient manifestement la mort. Nous ignorions encore de quelle manière ils traitaient leurs défunts, les gorilloïdes ayant emporté les corps. L’un des chasseurs semblait avoir le cœur particulièrement brisé. Recroquevillé par terre, il tremblait de tout son être. En vérifiant les enregistrements, je constatai qu’il passait une grande partie de son temps libre avec l’une des victimes.
Hmm, ouais, ça y est, je me sens personnellement concerné. Tant pis si ça ne vous plaît pas.
Je compris sur-le-champ que je n’aimais pas les gorilloïdes.
— J’ai quelque chose pour toi, déclara Marvin, m’interrompant dans mes pensées.
Je levai les yeux vers le schéma qui flottait dans mon holocuve. Il s’agissait des plans d’un drone d’observation aux organes internes blindés et équipé de capsules d’acier de près de dix kilos à chaque extrémité. Une sorte de buster antipersonnel. Malgré les capacités d’accélération modestes des drones, ils seraient probablement capables d’assener des coups équivalents à celui d’un boulet de canon. Quant à savoir si le drone survivrait, c’était une autre question.
— J’imagine que les canons électriques, ce n’est même pas la peine d’y penser ? demandai-je.
— Non. Sans même tenir compte de la complexité du système de chargement, le propulseur SURGE des drones n’est pas en mesure de supporter une accélération suffisante pour en faire un missile de petit calibre un tant soit peu efficace.
Soupirant, je me demandai pour la énième fois si je ne devais pas revoir ma position sur les explosifs. Et, pour la énième fois, je décidai que non.
— Je peux en produire une dizaine en quelques jours si on arrête tout le reste, ajouta Marvin. Ce n’est pas la solution idéale, mais elle est rapide à mettre en œuvre.
En tant qu’aîné des Bob, les décisions quant aux priorités de production m’incombaient. Je réfléchis quelques millisecondes, puis hochai la tête. Nous n’étions pas tenus par un programme de lancement de vaisseaux HEAVEN, alors, rien à foutre ! Si je pouvais l’éviter, je ne laisserais plus les gorilloïdes tuer un seul Deltaien.
Il fallut deux jours à Archimède pour découvrir le silex. Nous avions largué les nodules où, d’après nous, il serait susceptible de tomber facilement dessus, mais on ne pouvait pas dire qu’il avait des itinéraires réguliers. Il flânait comme n’importe quel gamin et pouvait aussi bien marcher en cercle que s’amuser avec quelque chose toute une demi-journée assis sur un rocher.
Dès qu’Archimède aperçut les pierres, il s’élança et les ramassa. Ensuite, il les reposa, fit une petite danse et fouilla les environs immédiats pour en chercher d’autres. Lorsqu’il fut convaincu de les avoir toutes récupérées, il revint, les ramassa et regagna son camp.
Seulement, au bout d’une quinzaine de mètres, il s’immobilisa et baissa les yeux sur son fardeau. Je me tournai vers Marvin d’un air perplexe. Au bout d’un moment, Archimède prit la direction d’un affleurement où il traînait régulièrement. Une fois sur place, il dissimula tous ses silex sauf un dans une anfractuosité, qu’il couvrit de branches mortes.
— L’Éden, tu disais ? (J’éclatais de rire.) On dirait bien qu’on vient d’inventer la cupidité.
Marvin esquissa un sourire.
— Ou la prudence. Le silex doit être précieux. Il redoute peut-être de se faire agresser.
Muni d’un seul nodule, Archimède retourna auprès de sa mère, dans le camp, sans manquer de faire un détour. Dès son arrivée, il s’installa, et, avec deux pierres quelconques, tenta de fendre le silex. Son attitude délibérément désinvolte nous fit ricaner. C’était tellement surjoué qu’il aurait aussi bien pu porter un chapeau orné d’un gyrophare. Avant même qu’il ait eu le temps de porter le premier coup, plusieurs adultes approchèrent. À la suite d’un échange bruyant, l’un des adultes tenta de s’emparer du nodule. La mère d’Archimède accourut, et les esprits s’échauffèrent. En moins de quelques secondes une dizaine de Deltaiens se retrouvèrent impliqués dans la dispute. Au moins la moitié d’entre eux criaient en permanence, et certains commencèrent à brandir des bâtons pointus. Toutefois, l’assemblée semblait partagée à parts égales entre ceux qui souhaitaient s’approprier le silex et ceux qui leur répondaient qu’il faudrait leur passer sur le corps. Archimède s’était blotti aux pieds de sa mère, qui montrait les dents à tous ceux qui osaient s’approcher un peu trop.
Finalement, les tensions s’apaisèrent. Les Deltaiens se dévisagèrent mutuellement tandis qu’on allait chercher un autre individu. Je remarquai qu’il était plus âgé. Apparemment, on vieillissait plus ou moins de la même manière, quelle que soit la planète sur laquelle on vivait. Il avait le pelage grisonnant et se tenait voûté. Doté d’une faible tonicité musculaire, il se déplaçait lentement.
Encore un point pour eux. Ils s’occupent de leurs aînés.
Le vieillard déballa quelques outils d’une peau de cuir, prit place auprès d’Archimède et lui montra patiemment commenter tailler le silex. Voilà qui était intéressant. Il existait un savoir-faire qui ne s’était pas perdu. Cette réduction de la population deltaienne avait dû être rapide et récente.
Une partie de ceux qui avaient participé au concours de cris s’éloignèrent en courant. Ils revinrent bientôt avec des articles aussi divers que des bâtons extrêmement pointus, des cadavres d’animaux et des morceaux de viande, ce qui ressemblait à une sorte de tubercule, et d’autres objets difficilement identifiables. Je sursautai en m’apercevant qu’ils s’apprêtaient à troquer pour avoir du silex. Je portai les deux mains à mon visage et éclatai de rire. Nous venions de rendre Archimède richissime.
La frénésie commerciale était terminée, et certains étaient repartis avec des silex de différentes tailles.
La mère d’Archimède passa alors en revue son butin. J’identifiai son air, les yeux écarquillés et les oreilles dressées, comme l’équivalent d’un sourire. On dirait bien qu’ils vont avoir de quoi manger pendant quelques jours !
Archimède s’était lui aussi constitué un véritable petit trésor : il avait récupéré plusieurs bâtons pointus, un couteau en silex plus ou moins émoussé, et tous les éclats trop petits pour être utilisables. Surtout, l’aîné lui avait montré comment tailler la pierre.
Le regardant examiner ses trophées, j’aurais juré entendre tourner les engrenages dans son esprit.
Il passa une bonne partie de la journée à tenter de rendre son tranchant au couteau qu’on lui avait échangé. Apparemment, il s’en tirait plutôt bien. Il apprenait vite, c’était certain. Il alla ensuite faire voir son travail à l’ancien, que je décidai de baptiser Moïse, sans véritable raison. Moïse examina le résultat et hocha la tête d’un air approbateur. D’accord, en fait, il décrivit une sorte de cercle avec sa tête, mais cela avait sans aucun doute la même signification. Il passa une heure à montrer à Archimède comment mieux affûter sa pierre.
Le lendemain, Archimède fila discrètement à sa planque et récupéra l’un des autres silex. Il avait les outils que l’aîné lui avait remis. Il tourna le nodule dans sa main et l’étudia près d’une demi-heure sans en faire quoi que ce soit. Il était évident qu’il avait une idée en tête et préférait éviter de la gâcher. Observant la scène avec grand intérêt, je sentis, dans l’interface de réalité virtuelle, que Marvin en faisait autant par-dessus mon épaule.
Finalement, Archimède se mit au travail. Il nous fallut environ dix minutes avant de comprendre ce qu’il tentait de faire. Il avait fendu le silex à gauche de l’axe central, puis à droite du côté le plus épais. Il tentait d’extraire le plus gros éclat possible. Il était probablement en train de fabriquer une lame de hache.
Durant les heures qui suivirent, Archimède transforma lentement et posément la grosse pierre en lame de hache plutôt maniable. Il nettoya ensuite son lieu de travail, dissimula soigneusement les morceaux de silex susceptibles de lui être utiles par la suite et s’éloigna avec son nouvel outil.
Il s’avéra que la lame de hache était destinée à couper de jeunes pousses pour en faire des bâtons pointus. En y réfléchissant, c’était logique. Le bois vert, ou quelle que soit la matière de ces végétaux, ne devait pas être très facile à couper sans un outil dur et tranchant. J’avais l’impression que la perte de leur point d’approvisionnement en silex avait été un coup très dur. Sans doute n’y avaient-ils pas prêté grande attention à l’époque, sinon, ils l’auraient défendu plus âprement.
À sa troisième pousse, Archimède se trompa et tenta de la couper avec sa main plutôt qu’avec sa lame de hache. Il se mit alors à sautiller et à pousser de petits cris, un comportement somme toute très humain. À ma grande honte, je me mis à ricaner. Ensuite, Archimède donna un coup de pied dans l’arbre et proféra une onomatopée. Le plus sérieusement du monde, je notai qu’il s’agissait d’un équivalent au mot de Cambronne.
Archimède termina de couper sa troisième pousse, mais je voyais bien que le cœur n’y était pas. Ses coups étaient timides, et il hésitait à chacun d’eux. Dès qu’il en eut terminé, il apporta ses trois pousses à son espace de travail, les déposa par terre et regagna le camp.
Le lendemain, il retourna à sa planque. Il avait apporté un peu de ficelle. Fasciné et de plus en plus enthousiaste, je l’observai fendre l’une des pousses et y lier la lame de hache. Dès qu’il eut terminé, il essaya l’outil sur un arbre non loin.
La première tentative fut un échec retentissant : la hache se comporta comme l’un de ces lanceurs de balles de tennis que l’on achetait pour son chien, sa lame jouant le rôle de la balle. Archimède jeta par terre le manche désormais nu, me confortant dans mon idée à propos du mot de Cambronne, et se lança à la recherche de sa lame.
J’en profitai pour prendre des nouvelles auprès des AMI de la fabrique.
Aucun problème de ce côté-là. Les vaisseaux pour Marvin, Luke et Bender étaient presque achevés. J’éprouvai un moment d’angoisse. C’était génial d’avoir de la compagnie, surtout compte tenu de la nature de notre projet commun. J’espérais qu’au moins l’un d’entre eux déciderait de rester plutôt que de partir pour les étoiles.
Archimède avait retrouvé sa balle de tennis, euh… sa lame de hache, et était en train de la refixer sur son manche en grommelant en deltaien. Je répertoriai soigneusement le monologue. Il était fort probable que les références scatologiques et sexuelles étaient nombreuses, et il était toujours intéressant d’apprendre à jurer dans d’autres langues.
Sa seconde tentative fut plus prometteuse, dans le sens où la lame évita de partir pour une destination inconnue. Mais le bâton était destiné à servir de lance, enfin, de bâton pointu, et était trop fin pour faire office de manche de hache. À chaque coup, il ricochait, rebondissait et se tordait dans sa main. Marmonnant d’un ton sinistre, Archimède déposa sa hache et s’éloigna.
Il revint quelques minutes plus tard avec un manche plus robuste, s’installa par terre, et y fixa la lame. Cette fois, quand il l’essaya, la hache produisit un bruit sourd des plus satisfaisants, et des copeaux de bois s’envolèrent. Archimède poussa un cri de joie qui ne nécessita aucune traduction, et termina de couper la jeune branche.
Il passa le reste de l’après-midi à rassembler des morceaux de bois convenables. Je remarquai que sa sélection était nettement plus rigoureuse que celle de la plupart des Deltaiens pour fabriquer des armes, et je me demandai si c’était dû à un plus grand discernement de sa part, ou si les autres s’étaient contentés de ce qu’ils avaient trouvé.
Quoi qu’il en soit, le retour d’Archimède au camp manqua de provoquer une émeute. Curieusement, il accepta d’échanger quelques-uns de ses bâtons pointus contre des présents, mais il se contenta d’en offrir la plupart aux Deltaiens les plus robustes. Ainsi, non seulement ils lui étaient désormais débiteurs, mais cela garantissait qu’il serait réservé aux gorilloïdes un accueil des plus chaleureux lors de leur visite suivante.
— La vache, il est drôlement malin, ce gamin !
Je sursautai légèrement. J’étais tellement captivé par ce que faisait Archimède que j’avais oublié jusqu’à la présence de Marvin.
— Ouais, il sera en terrain conquis, dès qu’il sera adulte, déclarai-je. Avec un peu de chance, les occasions de propager ses gènes seront nombreuses.
Je ne pouvais pas vraiment dire que j’avais hâte que se produise l’attaque gorilloïde suivante, mais plutôt que j’étais impatient de voir ces grands singes se prendre une bonne raclée.
La semaine suivante, je remarquai que les Deltaiens paraissaient manger un peu plus à leur faim. Avec de meilleurs outils tranchants, ils pouvaient obtenir plus de tubercules pour une quantité de travail inférieure, et avec de meilleurs bâtons pointus, leurs parties de chasse étaient plus fructueuses.
Les Deltaiens semblaient particulièrement apprécier ce que je considérais comme l’équivalent d’un gros sanglier, avec les mêmes habitudes alimentaires et le même tempérament. Il fallait une demi-douzaine d’individus pour en abattre un, mais la bête permettait de nourrir une vingtaine de personnes durant plusieurs jours. Un excellent retour sur investissement.
Leur stratégie consistait en partie à planter le bâton dans le sol ou contre un rocher ou un arbre et à laisser l’animal s’y empaler en chargeant. Ces suidés ne paraissant jamais tirer les leçons de leurs erreurs, il s’agissait d’une source d’approvisionnement sur laquelle ils pouvaient compter. Les nouveaux bâtons, plus droits, étaient nettement plus efficaces et permettaient de manger sans avoir fourni de trop gros efforts.
Pendant ce temps, Archimède avait sensiblement pris de l’envergure. Sa mère et lui pouvaient s’approcher un peu plus du feu, et les autres jeunes s’en remettaient désormais à lui. En fait, depuis qu’Archimède approchait de la puberté, d’après ce que je pouvais en juger, quelques jeunes femelles lui accordaient beaucoup d’attention. Félicitations, gamin !
Puis vint le jour que j’attendais avec autant d’impatience que d’appréhension. Un nouvel assaut gorilloïde. Entre-temps, Archimède avait armé tout son clan de bons bâtons pointus, et les meilleures perspectives de chasse avaient permis à plus d’adultes de rester au camp pour le défendre.
Un petit groupe de gorilloïdes surgit de nulle part et s’en prit au groupe E. Les femelles deltaiennes et leurs petits se dispersèrent, et les assaillants semblaient d’accord pour concentrer leurs attaques sur deux victimes en particulier. Les gorilloïdes chassaient leurs proies en groupes de trois. Je remarquai en passant qu’ils avaient choisi des femelles adultes plutôt que des enfants. Peut-être parce que ces derniers étaient plus rapides, ou parce qu’ils étaient moins charnus.
L’une des femelles prises pour cible fila droit vers un groupe de mâles qui approchaient, les gorilloïdes sur les talons. Les Deltaiens s’immobilisèrent, enfoncèrent leurs bâtons dans le sol et résistèrent à l’assaut avec autant de courage que des piquiers médiévaux face à une charge de cavalerie. Le résultat fut aussi spectaculaire que je l’avais espéré. Les deux gorilloïdes de tête s’empalèrent chacun sur deux ou trois bâtons. Leur élan se transformant en effet de levier, ils furent projetés dans les airs. Se balançant un moment au sommet des piques, ils poussèrent des cris de douleur déchirants. Ils retombèrent sans cesser de hurler. Si leurs longs bras les rendaient toujours dangereux, ils étaient de toute évidence grièvement blessés, et incapables de se relever. Armés de leurs bâtons pointus, les Deltaiens se jetèrent alors sur eux, et, au bout de quelques secondes, les cris s’interrompirent. Animé par un éclair de bon sens, le troisième gorilloïde du groupe se précipita vers les arbres.
L’autre groupe de trois avait rattrapé sa proie, mais il se figea en entendant crier ses congénères. À présent galvanisés par leur victoire, les Deltaiens se ruèrent vers le second groupe, poussant ce qui était probablement leur cri de guerre. Momentanément pétrifiés de stupéfaction, les agresseurs finirent par comprendre que la situation avait changé. Abandonnant leur victime, ils s’élancèrent vers la forêt les mains vides, en pleine déroute.
Les Deltaiens les poursuivirent jusqu’aux limites du camp, en criant et hurlant. Une fois de plus, je répertoriai leurs injures. J’étais certain qu’il s’agissait de variations autour de l’expression « ta mère ». Le premier dictionnaire anglais-deltaien ne serait pas à mettre entre toutes les mains, si j’avais mon mot à dire.
Dans un excès de zèle, l’un des Deltaiens brandit son bâton pointu et le lança en direction des gorilloïdes en fuite. Dans l’un de ces moments qui changent le cours de l’univers à tout jamais, le morceau de bois suivit une trajectoire qui aurait fait la fierté de n’importe quel athlète olympique et s’enfonça dans la nuque de l’un d’eux. L’animal bascula en avant comme s’il venait d’être frappé par une hallebarde, et s’écroula face contre terre. Les deux autres poursuivirent leur course sans même se retourner.
Les défenseurs deltaiens se turent, et je découvris que la stupéfaction bouche bée était probablement une expression universelle. Une dizaine de Deltaiens contemplèrent un moment le corps du gorilloïde, puis se tournèrent comme un seul homme vers le lanceur. Oh, s’il te plaît, hausse les épaules. Je vous en prie, faites que le haussement d’épaules fasse partie de leur répertoire… Je n’eus pas cette chance. Je répertoriai ses mouvements d’oreilles comme un équivalent probable, ravalai ma déception et regardai les Deltaiens se diriger en groupe vers le gorilloïde abattu.
— Qu’est-ce que j’ai manqué ? demanda Marvin en surgissant auprès de moi.
— Visionne les images. Tu ne vas pas le croire.
Le lanceur libéra son javelot du cadavre et donna à ce dernier plusieurs petits coups. N’obtenant aucune réaction, il se tourna vers ses amis en souriant. Pas vraiment, bien sûr, mais je commençais à interpréter de façon automatique leurs expressions en termes humains.
Ils se mirent tous à parler en même temps, donnant des coups à la carcasse, se donnant des tapes et s’étreignant les uns les autres. Au bout de quelques minutes, ils soulevèrent le cadavre et le transportèrent jusqu’au camp.
— Eh bien, ce n’est que justice, fit remarquer Marvin.
J’éclatai de rire.
— Non, c’est de la vengeance !
Les jours suivants, les Deltaiens eurent de quoi faire de bons repas. Et il était possible de recycler les gorilloïdes en de nombreux articles fort utiles, de la bande de peau à l’outil en os.
L’histoire du gorilloïde tué par la lance obtint un succès considérable au sein du camp. Les Deltaiens étaient aussi enclins que les humains à mimer des scènes, et chaque nouveau récit captivait l’auditoire. Le lancier eut droit à la plus belle part de l’animal qu’il avait abattu, et vit son statut social grimper en flèche. Il semblait las, mais très heureux.
Archimède fut également fasciné par cette histoire. Chaque fois qu’on la racontait, il courait se joindre à l’auditoire. Comme un certain nombre de ses congénères, il commença à expérimenter cette nouvelle technique. Les Deltaiens connaissaient déjà le principe du lancer, mais ils semblaient n’avoir jamais envisagé de l’appliquer à un autre projectile que des pierres. Les abords du camp commençaient à devenir dangereux. Jusqu’à ce que des aînés se décident collectivement à frapper du poing sur la table. Après quantité de cris et de grands gestes, les expérimentateurs durent aller s’entraîner plus loin avec leurs bâtons.
Malheureusement, même les lances les plus droites n’atteignaient pas leur cible à tous les coups. Le lancier avait eu beaucoup de chance. Peu d’entre elles, à vrai dire, parvenaient à s’enfoncer dans quoi que ce soit, et certains renoncèrent rapidement à ce qu’ils considéraient comme un engouement passager.
Archimède ne fut pas plus chanceux que les autres, mais, contrairement à eux, il saisit son bâton pointu, s’assit par terre et l’examina.
Je connaissais ce regard. J’avais eu le même, de nombreuses fois dans ma vie. Il tentait d’en comprendre le fonctionnement.
Il ne lui fallut que quelques heures pour trouver un éclat de la bonne taille, fendre la pointe du morceau de bois et y fixer la pierre. La différence de poids n’était pas énorme, mais elle permettait de déplacer le centre de gravité plus en avant de l’endroit de la prise. Ce fut suffisant. Dès qu’il lança son bâton, il se ficha dans le sol d’une manière tout à fait satisfaisante. Les autres expérimentateurs le virent répéter son exploit à deux reprises.
Après le troisième lancer, l’un des adultes saisit la lance et l’étudia. Cela entraîna une nouvelle réunion publique des plus houleuses. Quand Archimède eut récupéré sa lance, la discussion se poursuivit. Puis il se rendit à sa planque, suivi par la moitié du campement. Je souriais comme un idiot. Vas-y, mon garçon !
Lorsqu’il déterra ses deux silex restants, il déclencha de nouvelles contestations. J’avais l’impression qu’on lui en voulait de les avoir dissimulés. Il y eut quelques bousculades. Je préparai un drone pour intervenir en cas de nécessité. Nous n’avions pas encore déployé les drones busters, mais j’étais entièrement disposé à sacrifier une des unités légères. J’étais certain qu’il suffirait d’une pour faire le ménage.
Heureusement, ce ne fut pas utile. Les Deltaiens à qui Archimède avait remis les premiers bons bâtons pointus – les plus robustes de la tribu – étant résolument de son côté, les autres semblèrent, à juste titre, réticents à l’idée de les défier.
Parmi ses soutiens, il pouvait compter sur un spécimen particulièrement impressionnant que j’avais baptisé Arnold. Lorsque ce dernier se mettait à crier contre un contestataire, le dominant de toute sa hauteur, cela mettait généralement fin aux discussions.
Avec un geste de la main, Arnold dit quelque chose qui incluait le terme « chercher » et le nom de celui que j’appelais Moïse. Plusieurs Deltaiens s’éloignèrent en courant, et, au bout de quelques minutes, l’ancien apparut, accompagné par son escorte. On aurait dit que celle-ci le pressait un peu plus qu’il l’aurait souhaité. Saisissant quelques paroles, je fus à peu près certain que Moïse comparait les membres de son escorte à des excréments de suidé. De la plus malodorante des sortes.
D’après ce que je parvenais à suivre de la discussion, j’avais le sentiment qu’Archimède était prêt à fournir ses silex à tous pour qu’ils en fassent des pointes de lance en échange d’une part de chaque proie qu’ils tueraient. Moïse lui répondit d’un ton furieux, et l’accord fut rectifié pour qu’il y soit inclus. Ensuite, je jurerais avoir entendu quelqu’un déclarer que ce ne serait de toute façon pas pour longtemps. Moïse sembla offusqué, mais par ailleurs largement satisfait du marché. Archimède et lui commencèrent à tailler les silex sous les regards de la moitié du camp.
36
RIKER – SEPTEMBRE 2158 – SOL
Je m’enfonçai dans mon fauteuil, bouche bée, voyant la discussion faire place, une fois encore, à un concours de hurlements. Quarante-deux groupes distincts souhaitaient désormais maintenir le contact avec nous. Tous n’adhéraient pas à l’idée d’émigrer. Certains préféraient attendre avant de prendre leur décision, et d’autres souhaitaient tout simplement rester au courant de ce qui se disait.
Mais ils avaient tous deux points communs : ils se méfiaient les uns des autres et n’avaient aucune confiance en nous.
Pour le moment, nous tentions de trouver un accord avec le camp de Spitzberg. Sur le papier, ils faisaient partie des États-Unis d’Eurasie, mais, comme ils ne reconnaissaient pas l’autorité du colonel Butterworth, cela ne nous faisait pas beaucoup progresser.
Le sujet brûlant, pour l’instant, était le Fonds mondial du Svalbard. L’existence des réserves et la valeur qu’elles auraient pour les colons étaient à présent connues de tous, sans doute grâce au groupe de Spitzberg. À présent, Valter jouait son va-tout. Il exigeait d’être mis en haut de la liste des futurs colons, à défaut de quoi personne ne pourrait profiter du contenu des réserves. Mais le groupe de Butterworth remplirait les deux vaisseaux, et le colonel refusait catégoriquement de renoncer à tout ou partie d’un bâtiment, et de laisser des membres de sa population sur Terre. Cela faisait plusieurs fois que nous en revenions au point de départ, reprenant sans cesse les mêmes arguments et les mêmes objections, et j’envisageais sérieusement de demander à Guppy de me remplacer.
Certains des autres groupes nous suggéraient d’aller récupérer de force le contenu des réserves, ou d’attendre que les Spitz viennent à s’éteindre. Le colonel Butterworth ne semblait pas désapprouver cette idée, mais je n’étais pas prêt à me laisser pousser à de telles extrémités.
Finalement, j’en eus assez. Me penchant vers la caméra, je déclarai d’une voix sonore :
— Monsieur Valter. (La dispute s’interrompit, et tous les regards se tournèrent vers moi.) Il me semble qu’il est désormais établi que votre demande de participer au premier vol n’aboutira pas. Vous croyez peut-être pouvoir insister jusqu’à ce que nous cédions à vos exigences, mais l’autre possibilité pour nous est de venir nous servir sur place.
Le colonel me lança un regard étonné, qui fit rapidement place à un air des plus impassibles. Il savait que je bluffais.
C’était aussi malheureusement le cas de M. Valter.
— Navré, mais non, monsieur Riker. Je refuse de me laisser intimider. Jamais vous n’atteindriez votre objectif. Nous avons déjà pris des mesures, ce que vous qualifieriez de politique de la terre brûlée, pour nous assurer que vous rentreriez bredouilles.
Je hochai la tête.
— Peut-être que ça fonctionnerait, peut-être pas. Peut-être que nous découvrirons l’une des autres réserves en état, peut-être pas. Mais nous savons deux choses : premièrement, vous ne partirez pas dans le premier vaisseau, et, deuxièmement, si vous vous entêtez dans cette posture et continuez d’essayer de nous forcer la main, vous ne prendrez aucun vaisseau. Ni le premier, ni le dernier, ni aucun autre. Réfléchissez-y un moment, monsieur Valter. Ça suffit pour aujourd’hui.
Sur ce, je coupai la communication vidéo.
En deux minutes, on me fit une dizaine de demandes de conversation privée. Aucune, malheureusement, de la part de Valter. Je commençai par l’appel de Butterworth.
— Jolie représentation, Riker. Mais votre menace ne deviendra sans doute efficace que lorsque vous serez prêt à la mettre à exécution.
— Colonel, si les Spitz mettent tous les autres réfugiés en danger en refusant de nous laisser accéder aux réserves, ou pire, en les détruisant, ça me sera égal de les abandonner. Quant à donner l’assaut, je n’en suis pas encore là.
Il s’appuya contre le dossier de son siège en hochant la tête.
— Je suis naturellement intransigeant sur nos droits concernant les deux premiers vaisseaux. Et je suis ravi que nous soyons sur la même longueur d’onde, même si c’est pour des raisons différentes.
— Désolé de me montrer si brusque, colonel, mais j’ai une dizaine d’appels en attente. Souhaitiez-vous aborder un sujet en particulier ?
Il acquiesça.
— J’ai bien réfléchi, et j’ai fait quelques calculs sur un coin de table. Le troisième vaisseau… En modifiant le programme rien qu’à la marge, vous pourriez gagner un an sur sa construction. Peut-être cela serait-il suffisant pour les Spitz ?
Je dévisageai le colonel Butterworth avec stupéfaction. C’était une excellente idée, mais comme cela signifiait qu’il faudrait retarder les deux premiers vaisseaux de près de quatre mois pour compenser, j’avais pensé que cette simple idée lui aurait fait piquer une crise. Le fait qu’il la propose lui-même était pour le moins inattendu.
— Je vous remercie, colonel. Je saurai m’en souvenir à la prochaine assemblée.
Je raccrochai et pris l’appel suivant. Il provenait de l’enclave de FAITH. J’avais déjà eu plusieurs échanges houleux avec ces gens, parce qu’ils attendaient encore de moi que je leur donne la priorité.
— Bonjour, monsieur le ministre Cranston. En quoi puis-je vous être utile ?
— Bonjour. J’ai suivi la discussion avec le groupe de Spitzberg. Je remarque en passant qu’avec eux il resterait dans un vaisseau-colonie suffisamment de place pour la quasi-intégralité de notre groupe. Ça me semble être une excellente synergie. Je pense que tu devrais y réfléchir.
— La « quasi-intégralité de votre groupe » ? Et qu’adviendrait-il des autres, monsieur le ministre ?
— Quand les temps sont durs, il faut savoir faire des sacrifices, réplicant…
— … Riker.
Il hocha la tête, un sourire amusé au coin des lèvres.
— Je comprends ton besoin de te considérer encore comme un humain. Néanmoins, ce n’est plus le cas. Tu appartiens à FAITH. Et, à ce sujet, prérogative protocolaire quatre-alpha-vingt-trois.
Déconcerté, je le dévisageai un moment, avant de me souvenir de certains faits. Parmi les nombreuses modifications que Bob-1 avait apportées à notre matrice sur le trajet d’Epsilon Eridani, il avait supprimé quelques directives installées par les programmeurs de FAITH. Cette phrase codée, en particulier, était censée activer l’une d’elles, ce qui m’aurait transformé en gentille marionnette obéissante. Je demeurai paralysé quelques millisecondes à cause de pensées et d’émotions aussi antagonistes que contradictoires : j’éprouvais à la fois de l’amusement, de la colère, une envie irrépressible de lui rire au nez, mais aussi de l’atomiser. Je décidai de me contenter d’un certain minimalisme.
— Monsieur le ministre Cranston ?
— Oui, réplicant ?
— Allez vous faire foutre.
Je raccrochai et examinai le suivant.
J’avais enfin répondu à tous mes appels. Tous étaient des variations sur des thèmes que nous avions abordés à plusieurs reprises. Des demandes de traitement de faveur, des démarches pour négocier une meilleure place, des appels à la compassion – c’étaient les plus difficiles à gérer – et, à deux ou trois occasions, des tentatives de corruption pure et simple.
Je m’aperçus qu’il restait un appel, sans doute plus récent. C’était Valter.
Eh bien, il pouvait aussi bien s’agir d’une bonne nouvelle que d’une mauvaise, mais, dans un cas comme dans l’autre, ça risquait d’être intéressant.
J’activai le canal.
— Bonjour, monsieur Valter. Ça boume ?
Valter sembla surpris, mais se ressaisit bien vite.
— Ah, il n’est pas facile de se débarrasser de moi, monsieur Riker. C’est en tout cas inutile. Mon petit doigt m’a dit qu’il y aurait peut-être un changement concernant la construction du troisième vaisseau. Si sa date de départ est suffisamment proche de celle des autres, je crois qu’il va être possible de trouver un terrain d’entente.
Enfin. Merci, colonel. Je n’avais vraiment presque aucun doute sur l’identité de celui qui avait renseigné le petit doigt de Valter.
— Eh bien, monsieur Valter, voyons comment nous allons pouvoir faire affaire…
37
BOB – AOÛT 2165 – DELTA ERIDANI
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis la dernière attaque de gorilloïdes, et aussi bien les Deltaiens que moi étions plus détendus. J’espérais qu’avec la raclée qu’ils leur avaient mise le message était passé. J’avais l’impression que les Deltaiens étaient de mon avis.
Mais ils n’eurent pas cette chance. J’ignorais si les gorilloïdes étaient suffisamment malins pour élaborer un plan ou s’il s’agissait d’une simple coïncidence, mais, ce jour-là, ils lancèrent la plus vaste offensive que j’aie jamais vue. À moins que ce soit à cause de toutes ces bonnes odeurs de viande grillée au feu de bois. Grâce aux lances, les Deltaiens étaient devenus des chasseurs encore plus efficaces, et je commençai à me demander s’ils auraient le bon sens d’éviter de dépeupler leur terrain de chasse. S’ils étaient bien meilleurs que les gorilloïdes question nourriture, ces derniers devaient sans doute en pâtir. Quoi qu’il en soit, ce fut avec un grand désarroi que je vis trente et une bêtes fondre sur le campement.
J’appelai aussitôt les autres. Luke était parti faire un vol d’essai, et le décalage dû à l’impossibilité de communiquer plus rapidement que la vitesse de la lumière l’empêcherait de nous aider. Mais Marvin et Bender surgirent aussitôt. On augmenta nos cadences au maximum pour avoir le temps de discuter de la situation. L’interface de réalité virtuelle s’estompa, mon noyau informatique s’adaptant à la demande accrue de vitesse de calcul.
— Que se passe-t-il ? Comment est-ce possible ? demanda Marvin.
Je haussai les épaules.
— J’ai l’impression que les gorilloïdes sont affamés et un peu désespérés. Je ne crois pas qu’il faille chercher d’autres explications.
Bender intervint :
— Les gars, vous avez déployé les drones ?
— Mince, non. (Me sentant gagné par un sentiment de dégoût, je fronçai les sourcils.) Tout se passait bien, et je me suis dit que rien ne pressait. Guppy, combien de temps pour les faire arriver sur place ?
[Dix minutes, plus ou moins deux. L’entrée dans l’atmosphère est un facteur limitant et une source de grande incertitude.]
— Lance-les. Sur-le-champ.
[C’est fait.]
Il ne leur faudrait que quelques minutes pour atteindre les couches supérieures de l’atmosphère, mais si je voulais éviter de les faire partir en fumée, il leur faudrait adopter un rythme plus modéré pour descendre jusqu’à la colonie deltaienne.
Marvin interrompit ma réflexion :
— On ne peut pas sacrifier nos drones d’observation sans bonne raison. Surtout parce qu’ils ne sont pas faits pour aller très vite.
— Tu as raison, je répondis. Envoyons-les auprès d’Archimède. Je suis convaincu que c’est lui qu’il faut protéger.
On discuta encore de la situation quelques millisecondes, mais il n’y avait pas vraiment d’alternative. Avec un soupir, je revins en temps réel. L’interface de réalité virtuelle se ranima, mais cela m’était égal.
Les Deltaiens étaient beaucoup plus nombreux que les gorilloïdes, mais ces derniers, avec leurs trois cent cinquante kilos, ressemblaient vraiment à de grands singes. Ils allaient où ils voulaient et faisaient ce qu’ils voulaient. Il fallait une demi-douzaine de Deltaiens armés de lances pour en contenir un. Ils donnaient le meilleur d’eux-mêmes, mais les gorilloïdes arrivaient de plus en plus nombreux. En outre, ils ne semblaient pas vouloir se contenter d’un Deltaien pour une demi-douzaine d’entre eux. Soit ils mouraient vraiment de faim, soit il était également question de vengeance.
Une bande de gorilloïdes s’en prenait au groupe C et commençait à se frayer un passage vers les femmes et les enfants. Plusieurs d’entre eux parvinrent à franchir la ligne défensive. Les plus faibles tentèrent alors de les fuir, mais ils n’avaient nulle part où aller. Archimède était au milieu de la meute, tentant de se dissimuler derrière sa mère. Le voyant trembler de peur, je me sentis serrer et desserrer les poings.
Lorsqu’un des gorilloïdes parvint à s’approcher du groupe, Arnold surgit de nulle part et lui enfonça sa lance dans le dos.
Et c’est précisément là que les pointes de lance sont utiles. Je poussai un soupir et me détendis.
Trop tôt.
Arnold tenta de récupérer sa lance, mais il aurait mis plus de temps qu’il en disposait pour la libérer. Avec un rugissement, un autre gorille chargea vers lui. Arnold parvint à se jeter dans ses jambes, à le faire trébucher et à s’éloigner grâce à une roulade. Mais, indemne, le gorilloïde se releva.
Arnold donna un coup d’œil autour de lui, mais ne trouva rien à portée qui aurait pu lui servir d’arme. Tandis que le gorilloïde grognait en regardant fixement le grand Deltaien, Archimède appela ce dernier et lui lança sa hache. Arnold la rattrapa au vol et l’abattit en plein sur la tête de son adversaire dès que celui-ci fut à portée. Un puissant craquement retentit, et l’animal s’écroula comme une marionnette dont on aurait coupé les ficelles.
Arnold baissa les yeux sur la hache et la contempla un long moment.
Il en est bouche bée. Ouais.
Puis, avec un rugissement, il se rua vers les gorilloïdes. Conan le Barbare aurait été fier de lui. Arnold était un spécimen impressionnant de Deltaien, presque assez grand pour passer pour un jeune gorilloïde, et la hachette était d’une taille équivalente à une hache de bûcheron. Archimède avait tenté de fabriquer la plus grosse possible, et il avait réussi son coup.
Il fallut peu de temps à Arnold pour broyer le crâne de plusieurs gorilloïdes. Comme il s’agissait d’une nouvelle tactique de bataille, sans réel équivalent naturel, les gorilloïdes étaient sans défense. Les autres mâles deltaiens reprirent le dessus, et, au bout de quelques secondes, le groupe C fut débarrassé de ses assaillants. Arnold et les mâles encore en vie allèrent aider les autres pour renforcer leurs défenses.
Puis ce fut la catastrophe.
Grâce à une feinte réussie, l’un des gorilloïdes se retrouva derrière la ligne des défenseurs, sans plus aucun obstacle entre lui et les femmes et les enfants. Et Archimède se tenait là, désarmé, figé. Sa mère poussa un hurlement.
Je vis Arnold se retourner, comme si la scène était au ralenti. L’espace d’un instant, je crus être à la mauvaise fréquence. Mais, non, j’étais simplement en état de choc.
— GUPPY ! BUSTERS ! AU RAPPORT, MAINTENANT !
[À l’approche. Remise des commandes de l’unité de tête… maintenant.]
Renonçant à toute simulation en réalité virtuelle, j’augmentai ma cadence de traitement et me glissai dans le buster. Ayant une vue d’ensemble du champ de bataille grâce à ma caméra frontale, je me concentrai sur le gorilloïde. Archimède commençait seulement à reculer, et sa mère courait vers lui. Arnold s’élançait vers l’agresseur.
Je fus le premier sur place.
Une masse d’acier hautement résistant de près de vingt kilos s’abattit sur le gorilloïde à deux fois la vitesse d’une balle de fusil puissant. L’impact ne lui fut pas simplement fatal. Le choc hydrostatique réduisit l’animal en bouillie, presque cellule par cellule, et le pulvérisa de façon uniforme sur le sol, les Deltaiens, les arbres, les gorilloïdes et tout ce qui se trouvait à portée. Au-dessus de leurs têtes, le bang supersonique claqua comme un coup de tonnerre. Terrifiés, tous les êtres vivants présents dans les parages se figèrent et s’accroupirent.
Les Deltaiens furent les premiers à s’en remettre. Bruit inconnu ou non, ils avaient des êtres chers à protéger. Plusieurs gorilloïdes périrent avant même d’avoir recouvré leurs esprits. Ces morts rapides permirent d’inverser le cours de la bataille. Les gorilloïdes tournèrent les talons et s’enfuirent. Ils furent aussitôt rattrapés par une volée d’une dizaine de lances, et huit gorilloïdes de plus succombèrent avant d’avoir pu rejoindre les arbres.
C’était terminé.
C’était un véritable carnage. Les assaillants avaient visiblement eu pour but aussi bien de détruire que de chasser. Peut-être avaient-ils tué des Deltaiens dans l’intention de récupérer leurs dépouilles après le combat. À moins que la faim les ait poussés dans une sorte de frénésie. Je m’aperçus à quel point j’en savais peu sur l’écosystème de cette planète. Je n’étais pas biologiste professionnel, juste un dilettante jouant au biologiste. Un faux, en plus. Et, par ma faute, la situation allait peut-être dégénérer.
Pour les Deltaiens, le bilan était de trente morts et de quinze blessés, certains si grièvement atteints qu’ils ne survivraient probablement pas.
Je serrai les dents. Directive Première mon cul. Je vais pourchasser ces gorilloïdes.
Je guidai le drone d’observation jusqu’à un autre endroit, plus près d’Archimède. Il étudiait la zone où son agresseur s’était trouvé. Il en restait encore quelques morceaux, mais la plus grande partie de l’élan du buster avait été transférée à l’animal, et la plupart des débris avaient été projetés plus loin. Il lui fallut peu de temps pour le remarquer, et il se mit à suivre la piste.
— Eh, euh… Guppy, il reste quelque chose du buster ?
[Aucune information disponible. Aucune télémétrie.]
— Ouais, c’est ce qui m’inquiète.
Marvin tapota sur l’image de la vidéo avec un doigt.
— Ce gamin va finir par tomber sur les débris, s’il en reste. La question, c’est : faut-il s’en inquiéter ?
— Hmm, tu as raison. Ils n’ont aucune connaissance en métallurgie, et notre acier a un point de fusion très élevé. Ils ne sauront pas le travailler.
On regarda Archimède suivre la piste. Il arriva bientôt à un profond sillon dans la terre. Au bout, un petit monticule s’était formé. Il examina les lieux quelques minutes, puis s’éloigna en courant.
Il revint moins d’une minute plus tard équipé de ce qui ressemblait à un morceau d’écorce en forme de cuillère. Je reconnus qu’il s’agissait d’un outil commun souvent employé pour déterrer des tubercules.
— Ça va l’occuper quelques minutes, j’ai l’impression, déclara Marvin.
À l’aide d’un autre drone, nous portâmes notre attention sur Arnold. Devant une assemblée de mâles, il faisait une démonstration du maniement de la hache au combat. Heureusement, sur personne. Son public était captivé.
— Ils vont vouloir fabriquer des haches supplémentaires.
J’acquiesçai.
— Archimède n’a plus de silex. Ils ont passé au peigne fin la zone où nous les avions largués. On va en être quittes pour devoir en déposer d’autres…
— On ferait peut-être mieux de ne rien faire.
Il avait pris un air songeur. Je lui lançai un regard oblique.
— D’accord. Pourquoi ?
— S’ils se souviennent du lieu où se trouvait leur ancien gisement de silex – et, Moïse étant encore en vie, c’est tout à fait possible –, ce serait une bonne chose qu’ils y retournent.
— Oh, chouette ! m’exclamai-je en me frappant le front. Une quête ! Ils seront neuf volontaires ? Ils pourront faire une halte à Fondcombe…
Marvin leva les yeux au ciel.
— D’accord, Capitaine Sarcasme. Mais, sérieusement, cette région n’est pas idéale pour eux, et ce pour plusieurs raisons. Ils se sont retrouvés là parce qu’ils n’ont cessé de battre en retraite sans le moindre plan. Luke et moi en sommes arrivés à cette conclusion. Là-bas, c’est plus facilement défendable qu’ici, l’accès à l’eau potable est plus aisé, et il y a du silex.
Je me frottai le front en soupirant. Au fond de moi, cette action virtuelle m’amusait encore beaucoup, mais ce genre d’habitude me permettait de continuer à me sentir humain. Et c’était très agréable.
— Guppy, mets Bender et Luke en visioconférence, s’il te plaît.
[En cours. Il y aura un décalage aller et retour de 0,75 seconde.]
— C’est noté. Dis à tout le monde de baisser sa cadence à un quart pour en masquer l’effet.
Je patientai quelques secondes avant que Bender et Luke surgissent dans la pièce.
— Salut, les gars, commençai-je. Le moment est venu de parler de l’avenir. Vous avez tous les deux fait vos vols d’essai, vous êtes donc tous les trois prêts à choisir une destination et à mettre les voiles. D’un autre côté, cette planète abrite une espèce intelligente, ce qui, comme nous le savons tous, est un projet très séduisant. Alors, qu’en pensez-vous ?
— Franchement, répondit Bender, ce qui se passe avec les Deltaiens ne m’attire pas plus que ça. C’est vraiment ton projet. Je suis arrivé sur le tard, alors je préférerais en trouver un par moi-même.
Luke désigna Bender d’un signe de tête.
— Je suis du même avis.
Je me tournai alors vers Marvin, qui haussa les épaules en jetant un coup d’œil autour de lui.
— Je suis un peu plus investi, sans doute parce que je suis arrivé avant. (Il désigna Bender du menton.) Et, regardons les choses en face : ce n’est pas une décision irrévocable. Je resterais bien encore ici quelques années. Ou quelques siècles… (Il perdit son regard dans le lointain.) Nous sommes vraiment immortels, hein ?
Il se ressaisit, puis poursuivit :
— Quoi qu’il en soit, ouais, je vais rester un moment. Je changerai peut-être d’avis quand on se décidera à créer une nouvelle génération de Bob.
Il s’appuya contre le dossier de son siège et mit les mains derrière sa tête.
J’acquiesçai.
— Très bien, les gars. Je vous remercie. Je vais modifier mes plans en conséquence.
Luke et Bender hochèrent la tête, et leurs avatars se dissipèrent.
On reprit notre cadence habituelle, puis on reporta notre attention sur les flux vidéo de la colonie.
38
RIKER – NOVEMBRE 2158 – SOL
Avec un soupir, je me déconnectai de la réunion vidéo des Nations unies. La séance du jour avait ressemblé à toutes les autres. C’est-à-dire à une bande de chats se disputant un poisson. L’annonce du départ des Spitz dans le troisième vaisseau fut accueillie avec le degré de méchanceté escompté. Le problème était en partie que Spitzberg ne serait plus un endroit viable lorsqu’ils quitteraient les lieux. Personne ne pourrait donc profiter de cet espace et de ses ressources. J’avais évité de perdre mon temps à leur faire remarquer que cela signifiait qu’ils allaient mourir. Ce monde était bien plus implacable que celui où j’avais grandi.
En outre, le fait de récupérer le contenu du fonds du Svalbard ne bénéficierait qu’à ceux qui se trouvaient dans un vaisseau-colonie. Ainsi, pour la plupart des groupes, cette décision n’avait aucun avantage.
On avait également discuté de la menace que posait un nouveau groupe qui se faisait appeler « VEHEMENT ». Je m’étais promis d’en parler au colonel.
Si j’en avais un jour l’occasion. Je jetai un coup d’œil à mes appels en attente. Incroyable. Pour une raison inconnue, même lorsque je ne participais pas à une séance, tout le monde se sentait obligé de m’appeler. Contrairement à ce que je pensais, il n’était pas vraiment agréable d’être populaire.
Naturellement, le premier appel émanait de mon ministre de FAITH préféré. Grimaçant, j’envisageai un instant de laisser Guppy s’en charger, mais je savais pertinemment que cela ne ferait que remettre l’inévitable face-à-face à plus tard. Toutefois, rien ne m’empêchait de le faire poireauter.
Sans tenir compte de la liste en attente, je contactai Butterworth. On échangea les politesses d’usage, puis je l’interrogeai sur ce nouveau groupe de cinglés.
— Hmm, oui. C’est l’acronyme de « Voluntary Extinction of Human Existence Means Earth’s Natural Transformation 10 ». Ou de quelque chose de ce genre. J’ai eu vent de plusieurs variantes, dont une ou deux plutôt obscènes. De leur point de vue, l’humain a eu sa chance, et il vaudrait mieux que nous nous laissions mourir.
— Sauf que, pour parvenir à leurs fins, ils menacent d’employer des tactiques de guérilla. Dans ce cas, ça n’a plus grand-chose de « volontaire ».
Butterworth fit de la main un geste de mépris.
— J’imagine qu’ils espèrent que nous serons volontairement d’accord avec eux afin d’échapper à toute violence. On mène la vie dure à ce genre de groupuscules, ces temps-ci, mais d’une manière ou d’une autre, ils parviennent encore à faire des dégâts, à l’occasion. J’ai l’impression qu’ils s’attendaient à atteindre leur but, un jour ou l’autre, jusqu’à ce que vous vous pointiez. À présent, ils commencent à durcir leur discours.
— Super. Ça me rappelle quelque chose de vaguement semblable, de mon vivant, mais c’était réellement volontaire, aussi bien en pratique qu’en théorie. Sinon, d’où ce groupe opère-t-il ?
— Aucune idée. (Le colonel haussa les épaules.) Leurs communiqués sont anonymisés, leurs agissements semblent aléatoires, ou, du moins, opportunistes. En gros, d’après leur programme, soit nous cessons volontairement de nous reproduire, soit ils vont nous aider à regagner le droit chemin.
Je me frottai le front. La facilité avec laquelle certains parvenaient à transformer n’importe quelle ânerie dogmatique en mouvement politique ne cesserait jamais de me surprendre.
— Nous avons perdu 99,9 % de la population humaine mais, je ne sais comment, les plus ravagés sont parvenus à survivre. Ça défie toute probabilité.
Le colonel éclata de rire. On se salua avant de raccrocher.
Eh bien, tant pis pour mes bonnes résolutions. Il allait falloir que je prenne l’appel de Cranston. Avec un soupir spectaculaire, je me connectai.
— Bonjour, monsieur le ministre. Comment puis-je vous être utile ?
Cranston regarda droit dans l’objectif de la caméra en souriant. Il montra ses dents, du moins. Je ne me faisais aucune illusion sur son attitude amicale.
— Bonjour, rép… Riker. Je crois qu’il y a quelqu’un à côté de moi à qui tu aimerais sans doute parler.
Je le vis ajuster la caméra, faisant entrer une jeune femme dans le cadre.
Avec un sourire timide, elle déclara :
— Bonjour, monsieur Johansson. Je m’appelle Julia Hendricks.
J’étais sidéré, totalement paralysé. Je n’aurais pas dit que c’était le portrait craché d’Andrea, mais si cette femme n’avait aucun lien de parenté avec ma sœur, cette coïncidence était miraculeuse. Au fond de moi, je savais très bien que le ministre Cranston avait fait cela délibérément pour me manipuler, mais cela m’était égal.
Finalement, après un quart de seconde de silence, je retrouvai ma voix.
— Salut, Julia. J’imagine qu’on est parents ?
Elle acquiesça avec de petits mouvements saccadés de la tête. Elle semblait particulièrement nerveuse, mais je n’aurais su déterminer si c’était à cause de moi ou du ministre. Il ne faisait aucun doute que le ministre lui avait confié des instructions précises, accompagnées de menaces.
Au bout d’un moment, elle reprit la parole :
— Oui, je suis l’arrière-arrière-arrière-petite-fille d’Andrea Johansson. Je viens juste de le découvrir.
Elle jeta un petit coup d’œil vif en direction du ministre. Message reçu cinq sur cinq.
Je lui souris à mon tour, tentant de me montrer aussi chaleureux que possible.
— Alors, j’ai combien de descendants ?
Un sujet que Julia maîtrisait mieux.
— À ma connaissance, plus de vingt sont encore vivants, monsieur Johansson, euh, Riker…
Gênée, elle baissa les yeux.
— Ça va, Julia. (Je levai la main.) Je ne suis pas vraiment ton arrière-arrière-arrière-grand-oncle. Simplement ses souvenirs. Je ne m’appelle même plus Bob, donc pas de souci. Appelle-moi Riker, comme tout le monde. Enfin presque tout le monde. (Je lançai un regard noir au ministre Cranston.) Ou William. Ou même Will. Je ne m’attends pas à ce que tu tiennes vraiment à moi, même si j’imagine que le ministre Cranston espère que je tiens à toi et à tes proches. (Je penchai la tête sur le côté, haussant légèrement les épaules.) Et il a raison. Mais ça ne signifie pas pour autant que je vais contourner les règles.
Le ministre se pencha pour être entièrement à l’écran.
— Nous sommes des adultes, Riker, et tout le monde sait que j’ai des arrière-pensées, comme tous les autres délégués. Néanmoins, tu as de la famille, ici, et tu pourras lui parler quand tu voudras sans la moindre ingérence. Bon, je vous laisse tous les deux.
Sur ce, il se leva et quitta le bureau. Bien sûr, on nous écoutait, mais c’était une intention élégante.
On se regarda tous les deux un moment sans rien dire, puis on se mit à parler en même temps.
D’après le journal d’appels, nous avons discuté trois bonnes heures, mais j’eus l’impression que c’était passé beaucoup plus vite.
39
BOB – OCTOBRE 2165 – DELTA ERIDANI
À l’aise dans mon fauteuil, un café à la main, je suivis du regard la signature des réacteurs à fusion de Luke et Bender qui quittaient le système Delta Eridani. Ils avaient eu du mal à choisir un système de destination, et le débat avait été passionné. De nombreuses étoiles de classes M et K se trouvaient à proximité de ce système. Le problème, c’était qu’elles avaient tendance à être petites et de faible luminosité, avec des zones de confort très proches de l’astre. On pouvait qualifier deux ou trois candidates de « marginales », et on s’était même demandé si cela valait la peine d’en parler. En fin de compte, la décision revint à Luke et à Bender. Luke partait pour Kappa1 Ceti, une étoile G5V légèrement plus petite que Sol. Bender avait quant à lui opté pour Gamma Leporis A, une étoile F6V un peu plus grosse et plus brillante que Sol. Le voyage allait être long, sa cible se trouvant à seize années-lumière de Delta Eridani. Mais bon, on était immortels !
— Le rapport a bien été envoyé à Bill ?
[Affirmatif. La station spatiale est pleinement opérationnelle. L’AMI responsable est désormais en poste. Le rapport a été remis pour transmission.]
Je joignis les doigts et les fis tambouriner les uns contre les autres.
— Parfait.
Un café à la main lui aussi, Marvin prit place de l’autre côté du bureau. J’observai la scène un moment, fronçai les sourcils et finis par demander :
— Eh, lequel d’entre nous fournit la réalité virtuelle pour ton café ? Toi ou moi ?
Il leva les yeux au ciel.
— La vache, tu as un don pour rompre le charme. Pour répondre à ta question, c’est moi. Tu ne fournis que les visuels qui te concernent. Merde, c’est pourtant nous tous qui avons inventé ce truc !
— Bien sûr, mais nous y avons aussi tous mis notre grain de sel, et apporté des modifications. Aujourd’hui, il faudrait vraiment que j’étudie le code de près pour comprendre comment ça fonctionne.
— Hmm, dit-il avant de changer de sujet. Tu as remarqué que Luke et Bender ne se ressemblaient pas du tout ?
— Ouais, mais je… nous avons eu cette conversation avec Bill, à l’époque, au sujet de Milo et de Mario, tu te rappelles ? Chacun de nous est légèrement différent. À cause du matériel qui n’est pas tout à fait identique, des effets quantiques…
D’un geste de la main, Marvin rejeta mon explication.
— Dès qu’on invoque les effets quantiques, c’est qu’on ne sait plus quoi dire. Ça signifie simplement qu’on ne sait pas. Je me demande si, à force de vieillir et d’accumuler des souvenirs, on ne finira pas par devenir trop complexes pour que nos sauvegardes puissent tout contenir. Après tout, ce ne sont que des essais numériques de préservation d’un phénomène analogique. Ça peut devenir trop granulaire, peut-être.
Je perdis mon regard dans le lointain.
— Intéressant. Tu sais, j’ai encore la sauvegarde qui m’a servi à te créer. Je ferais peut-être bien de m’en servir pour la prochaine génération de Bob et de les mettre à jour style « old fashioned ».
— Avec un verre de whiskey orné de sucre et de morceaux de fruits amers ?
Je portai la main à mon nez et fis mine de rire.
— Non, petit rigolo. Par l’apprentissage oral.
Marvin m’adressa un sourire, puis désigna du doigt l’un des flux vidéo. Il s’agrandit en plein écran.
Le calme régnait de nouveau au sein de la colonie. En tout, plus de quarante Deltaiens avaient péri lors du dernier assaut des gorilloïdes. Certains, qui avaient survécu à leurs blessures, seraient marqués à vie. J’avais finalement eu l’occasion d’étudier de quelle manière les Deltaiens s’occupaient de leurs morts. Ils organisaient une cérémonie, puis les ensevelissaient. Ils les pleuraient, aussi, de façon aussi déchirante que les humains. Plus d’une fois, j’avais dû détourner le regard.
Ils avaient nettoyé la colonie et emporté les carcasses des gorilloïdes. Archimède avait trouvé les débris du drone. Même si cela lui serait totalement inutile. N’en restaient plus que les capsules d’acier, à chaque extrémité. Le reste avait été réduit en miettes et dispersé. Mais il avait découvert que les deux morceaux de métal d’un kilo pouvaient lui servir de marteau ou d’enclume. Ils semblaient résister à tous les mauvais traitements qu’il leur infligeait. Enfin, sur une échelle de zéro à dix mesurant la contamination culturelle, j’aurais considéré qu’il s’agissait d’un événement à 1,5. Alors je m’en fichais royalement.
Arnold conserva la hache. Personne ne voulait tenter de la lui subtiliser, et, de toute façon, il acceptait de couper autant de bois qu’on le lui demandait. Cela semblait lui plaire, il y excellait, et cela exemptait de tout effort ceux qui le sollicitaient. Tout le monde y trouvait son compte.
Nous avions suffisamment analysé leur langage pour pouvoir suivre leurs conversations, voire communiquer avec eux de manière intelligible. J’intégrai les phonèmes dans mon programme d’expression afin d’obtenir une voix deltaienne ordinaire et testai le résultat sur Marvin à l’aide de deux ou trois phrases. Le résultat le satisfit. J’apportai ensuite quelques modifications au drone d’exploration pour y ajouter un haut-parleur et ordonnai à la fabrique autonome d’en produire deux. Si les Deltaiens refusaient de retourner d’eux-mêmes au site où se trouvaient les gisements de silex, j’étais prêt à les y inciter directement. Tant pis si cela me faisait passer pour le grand dieu du ciel.
40
LINUS – AVRIL 2165 – EPSILON INDI
Il me fallut quatorze ans et demi pour atteindre Epsilon Indi. Curieusement, je réfléchissais encore en termes d’échelles de temps humaines. J’eus donc l’impression d’avoir consacré à ce trajet une grande partie de mon existence. Naturellement, d’un point de vue intellectuel, c’était faux. Premièrement, grâce à Einstein et à la dilatation du temps, il ne s’était écoulé pour moi qu’un peu plus de trois ans. Deuxièmement, nous étions immortels. Mais nous ne l’avions sans doute pas encore vraiment assimilé.
J’étais parti de mon côté plutôt que d’attendre que Bill ait créé une nouvelle génération. Et il avait été hors de question que je m’associe avec un de mes frères cinglés. Je me demandais quel genre d’accord Calvin et Goku avaient bien pu conclure. En théorie, ils étaient moi, mais j’étais convaincu de ne pas être aussi odieux. Enfin, je l’espérais. Quoi qu’il en soit, malgré leurs chamailleries permanentes, ils semblaient attachés l’un à l’autre. Et j’imaginai qu’ils devaient s’en être rendu compte, puisqu’ils étaient partis ensemble.
En attendant, j’étais là, à Epsilon Indi, à quatorze années-lumière d’Epsilon Eridani, où Bill s’était établi, mais seulement à onze années-lumière de la Terre. Cela en faisait une cible raisonnable, si ce n’était prioritaire, pour des sondes. Étoile de type K, elle était plus froide et plus petite que Sol, et, s’il existait des planètes habitables, elles se trouveraient plus près de l’astre, et leur rotation serait fort probablement synchrone.
Pourtant, on ne pouvait pas dire qu’il y avait le choix, dans le voisinage stellaire. Gamin, en regardant Star Trek, Star Wars, Stargate et toutes les séries de science-fiction, j’avais l’impression que toutes les planètes étaient de classe M 11 et toutes les étoiles jaunes. Et que tout le monde parlait anglais. Malheureusement, il s’avérait que notre vieux Sol était une exception. La plupart des étoiles du ciel étaient soit plus petites soit incroyablement grosses. Ce qui en faisait des choix plutôt médiocres pour y chercher des planètes habitables.
J’avais pénétré dans ce système planétaire avec précaution. Il était possible qu’une des autres nations l’ait également choisi comme destination. Nous savions à quoi nous en tenir en ce qui concernait Medeiros, mais nous n’avions aucune idée quant aux autres. On pouvait sans doute exclure qu’ils soient « amicaux », mais il y avait une sacrée différence entre proférer des propos acerbes et tirer des missiles.
Je progressai tous moteurs éteints, deux éclaireurs m’ouvrant la route pour me tenir au courant de la situation. Durant cette attente, je continuai à travailler sur mon module de réalité virtuelle. Je m’étais décidé pour des cités volantes couvertes d’un dôme dans l’atmosphère de Saturne. Les anneaux se cambraient dans le ciel, et des nuages géants fleurissaient à des altitudes incroyables. Dessous, des brèches dans la couche nuageuse permettaient d’entrevoir les profondeurs de l’atmosphère sur des centaines de kilomètres. Et les nuages s’estompaient progressivement jusqu’à l’horizon infiniment lointain.
Du haut de mon toit-terrasse, je contemplais la ville. Merci la réalité virtuelle. J’étais un richard dans son penthouse.
[Structures détectées.]
Je levai les yeux. Guppy avait surgi de nulle part pour me faire cette annonce. Pour une raison qui m’échappait, j’étais convaincu qu’il n’approuvait que moyennement mon interface de réalité virtuelle, car il semblait constamment vouloir en briser la cohérence.
— De quoi s’agit-il ?
Guppy afficha un visuel. Comme c’était trop loin pour nos télescopes optiques, tout ce que je pouvais vraiment dire, c’était que c’était artificiel.
[Un éclaireur approche de la structure pour l’examiner de plus près.]
— Bien. Dès qu’il sera suffisamment près pour effectuer un scan SUDDAR, fais-moi parvenir les résultats. En attendant, soyons prudents.
[À vos ordres.]
[Réception d’une transmission vocale émise depuis la structure.]
Voilà qui était intéressant. Un message de Medeiros se serait révélé d’une nature plus cylindrique et explosive.
— Fais-le-moi écouter, s’il te plaît.
Guppy diffusa le fichier audio :
« Tire-toi, mon vieux ! »
Les yeux écarquillés, je manquai d’éclater de rire.
— Eh bien, Guppy, quelque chose me dit que nous avons trouvé la sonde australienne. Qui, officiellement, n’existe pas, si j’ai bonne mémoire.
Je tentai de réprimer mon sourire.
— Très bien. Ouvrons un canal. Ou ce qu’il faut pour communiquer.
Lorsque Guppy me donna un signe de tête, je m’adressai à la structure :
— Salut. J’imagine qu’il s’agit de la sonde australienne. En tout cas, ce n’est pas un accent chinois. Ici Linus Johansson du vaisseau FAITH Heaven-8. À qui ai-je l’honneur ?
— J’ai dit : « Fous le camp ! »
— Euh… non. Je n’ai pas l’impression de partir. Tu veux réessayer ?
Il y eut un court silence, puis :
— Ici l’empereur Mung de l’Empire intergalactique jalapeño. Vous êtes dans un espace souverain. Dernière sommation. Tu prends ton vélo et tu dégages !
Soit ce type n’était pas sérieux, soit il était complètement dingue.
Des visuels plus détaillés de la structure me parvenaient, désormais. Cela ressemblait à un assemblage incohérent d’ossatures et de formes géométriques. Comme si un Salvador Dalí sous l’emprise de drogues avait voulu reproduire la Station spatiale internationale de la NASA. Je me demandai si elle hébergeait des colons.
— D’accord, Votre Altesse. Considérez que je suis un ambassadeur de la Fédération bobienne.
Ma déclaration fut accueillie par un silence complet. Toutefois, la conversation, si tant est que l’on puisse la qualifier de telle, avait donné à mes éclaireurs le temps de s’approcher suffisamment pour un balayage SUDDAR. Guppy afficha les résultats du scan devant moi. Aucun signe de vie à bord. Ni même aucun « à bord » à bord. La structure était ouverte sur le néant, et de nombreuses parois manquaient pour qu’un confinement soit possible. Ce truc ne suivait aucune logique.
Il finit par rompre le silence :
— Tu es seul ? Moi, je suis seul.
Eh bien, voilà qu’il fournissait des renseignements, à présent. Bonne nouvelle.
— Je suis ici avec vous, Votre Altesse. Vous n’êtes plus seule, hein ?
— Qui est « Votre Altesse » ? Et qui es-tu ?
Houlà. Il est barjo. Ça ne fait plus aucun doute. Malgré tout, je préfère ça. Au moins, il n’est plus empereur. Peut-être même qu’il va avoir des éclairs de lucidité…
— Comment tu t’appelles ?
— Henry Roberts. On m’a sélectionné pour représenter l’Australie dans la course aux étoiles. J’ai été capturé par l’Empire jalapeño, et ils me torturent pour que je livre nos secrets.
Tiens, le barjo est de retour.
— Guppy, continue à faire des scans. Je veux pouvoir identifier les différents éléments de ce, euh… palais. Tâche de voir si la sonde se trouve quelque part là-dedans.
Je reportai mon attention sur Henry.
— Parle-moi de toi, Henry. Comment t’a-t-on sélectionné ?
Il marqua un long silence avant de sangloter.
— Je suis marin. J’étais marin. Je faisais des courses en solitaire. Au gouvernement, ils m’ont offert cette possibilité, parce qu’ils m’ont jugé parfait pour ce genre de boulot. Je n’aime pas trop avoir de la compagnie, si tu vois ce que je veux dire. (Il sanglota de nouveau.) La mer me manque. Les gens me manquent…
[Sous-systèmes principaux de la sonde identifiés. Noyau du réplicant, réacteur à fusion, systèmes de fabrication autonome… La sonde est en partie démontée et entièrement intégrée à la structure.]
— Je te remercie, Guppy. Charge le canon électrique, veux-tu ? Avec quelque chose d’approprié pour le système de commande du réacteur, si tu peux le cibler.
Je m’adressai de nouveau à l’autre réplicant :
— Ça fait combien de temps que tu es là, Henry ?
— Des siècles. Ce sont des poissons. Ils refusent de me laisser partir. Ils ne cessent de me torturer. Ils réclament de l’attention. Ils m’obligent à construire de nouvelles salles.
Je me souvins des discussions avec le docteur Landers à propos des réplicants qui perdaient la raison. Plutôt ingénieur, je n’étais pas expert en la matière, mais j’aurais mis ma main au feu que celui-ci était détraqué. Où que je regarde, je ne voyais aucun « ils ».
— Henry, tu es en état de naviguer ? Tu as un corps ? Tu te vois ?
— Quoi ? Non. Je suis une sonde spatiale. Le gouvernement m’a privé de tout ça. Je ne peux pas me toucher. La navigation me manque…
Houlà. Privation sensorielle. Pendant des années et des années… Il n’avait probablement pas le bagage technique nécessaire pour concevoir une interface de réalité virtuelle. Cela me rappelait mon départ du système Sol, avant que je mette au point le module. Euh, enfin, avant que Bob-1 s’en occupe, devrais-je dire. J’avais éprouvé ce sentiment de déconnexion. La même chose pendant des dizaines d’années ? Non merci.
— Henry, je peux te rendre tout ça. Il existe un moyen pour que tu puisses de nouveau naviguer. Laisse-moi simplement t’aider à…
— Fous le camp !
La vache.
— Tu es l’un d’eux. Ce n’est qu’une nouvelle séance de torture. Tu essaies de me tournebouler les esprits ! FOUS LE CAMP, OU JE TE FAIS EXPLOSER ! DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE …
Mon tir anéantit le système de commande du réacteur. Ce dernier, comme il avait été conçu pour le faire, s’éteignit proprement. Et Henry, comme le matériel du réplicant avait été conçu pour le faire, se mit en veille.
Ce n’était pas ce que j’avais prévu. Mais il était hors de question que je laisse ce type dans cet état.
Epsilon Indi abritait une géante gazeuse légèrement en dehors de la zone habitable, et pas grand-chose d’autre. Je me promis d’étudier plus sérieusement la question dès que j’en aurais la possibilité. Avant tout, il fallait que je m’occupe de Henry.
Le système ne contenait pas une surabondance de minerai, mais, par chance, Henry avait repéré les concentrations les plus grosses. J’ordonnai à la fabrique de s’attaquer à une station spatiale sans tarder. J’aurais bien aimé en toucher deux mots à Bill, mais une conversation avec un décalage de quatorze ans prendrait une éternité. Je caressais l’idée d’emmener Henry à Epsilon Eridani.
Je fis un examen méticuleux du matériel australien. Il ressemblait beaucoup au mien. Non, il ressemblait étrangement au mien. Cela sentait l’espionnage industriel à plein nez. Quelqu’un avait pioché dans les idées d’un autre. Il était impossible qu’il s’agisse d’une coïncidence.
J’extirpai soigneusement le noyau du réplicant de son palais. Je demandai à la fabrique de concevoir un support susceptible de l’accueillir, un bloc d’alimentation, et de la mémoire supplémentaire. Dès que j’eus la certitude que Henry était en lieu sûr, je me mis à désosser le palais pour récupérer de la matière première. Je me sentais un peu coupable, comme si c’était du vol. Mais Henry ne s’en servait pas, et cela me faisait gagner du temps.
Henry n’avait peut-être pas les connaissances suffisantes pour concevoir un module de réalité virtuelle, mais moi si. Je pouvais le connecter à mon propre système. Et peut-être le sauver.
Je demeurai un moment derrière Henry et humai l’air vif et iodé. Le voilier Contessa heurta la vague de plein fouet avec un roulis que j’estimai inquiétant, mais Henry me rassura en me soutenant que c’était normal. Connaissant son navire jusqu’au dernier écrou de son vivant, il n’avait eu aucun mal à le reconstruire en réalité virtuelle.
Le Pacifique Sud s’étirait dans toutes les directions jusqu’à l’horizon. Un vent régulier de sud-est promettait une journée de navigation simple et peu exigeante. C’était du moins ce que j’avais lu. Mais je n’étais encore guère convaincu.
Sans lâcher son gouvernail, Henry se tourna vers moi.
— Salut, Linus. Tu viens encore t’immiscer dans ma vie ?
Je lui répondis par un sourire. Il avait retrouvé toute sa lucidité, à présent, mais il était convaincu d’être de retour sur Terre. Les souvenirs de ses années réplicantes lui revenaient comme autant de cauchemars. J’avais conçu son interface de réalité virtuelle de manière aussi réaliste que possible, et il lui fallait manger, dormir, et, euh… assouvir différents besoins naturels.
— J’ai encore fait le même rêve, Linus. (Il frissonna légèrement.) Le cauchemar où je n’arrive plus à me toucher. Où, tout autour de moi, des choses s’adressent à moi et réclament mon attention, attendant de moi que je fabrique quelque chose. Où le monde n’est qu’une nuit sans fin…
Je m’installai auprès de lui.
— Mais c’est de plus en plus faible, non ? De moins en moins intense ?
Il acquiesça.
— Parfait. À présent, raconte-moi quand le gouvernement est venu te proposer d’être le réplicant d’une sonde spatiale…