Tutos

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BILL – SEPTEMBRE 2145 – EPSILON ERIDANI

« Ensemencer une planète avec des composés organiques venus de l’espace ne rend pas la vie possible, mais cela facilite son développement. Ces composés se seraient formés dans l’espace alors que la planète n’était encore qu’un amas de poussière. Lorsque l’environnement planétaire finit par convenir à leur survie, cela fait déjà des millénaires qu’ils sont là. Cela permet de gagner du temps, et, surtout, cela signifie que ces composés organiques se développeront avant que tout concurrent indigène ait l’occasion d’évoluer. Ainsi, partout où la vie carbonée est possible, elle sera probablement fondée sur l’ADN, et sera sans doute constituée de G, A, T et C. »

Docteur Steven Carlisle, conférence « Explorer la galaxie »

Lorsque Bob, Mario et Milo quittèrent le système, je suivis du regard la signature de leurs réacteurs à fusion. J’esquissai un sourire attristé. Les séparations s’accumulaient, ces temps-ci.

Je me tournai vers la fenêtre vidéo qui me permettait de superviser la construction des matrices et des vaisseaux des deux nouveaux Bob. L’un d’eux serait mon clone, et j’espérais qu’il choisirait de devenir mon assistant ou mon partenaire dans Epsilon Eridani. L’autre serait un clone de Riker. Il avait décidé de regagner le système Sol pour se faire une idée de la situation, et, on le comprenait aisément, il n’avait aucune envie de le faire seul. Il me vint à l’esprit que si le clone venait à ressembler à Milo, Riker ne se gênerait pas pour le supprimer. Ce type était tendu comme un ressort.

Je pris le temps de m’étirer, puis m’étendis de nouveau sur ma chaise longue. Le soleil brillait, et le fond de l’air était frais et vivifiant, contrebalançant parfaitement la chaleur des rayons de l’astre. Des oies erraient au hasard dans le parc. Je me posais encore des questions sur le bien-fondé de leur présence. J’avais choisi des bernaches du Canada parce que je connaissais cette race. Mais, même pour des oies, elles avaient mauvais caractère, et j’étais trop soucieux des questions de réalisme pour modifier leur comportement.

Bob se dirigeait vers Delta Eridani. Un excellent choix, à mon avis, car cette étoile correspondait à tous les critères, ce qui lui donnait de grandes chances d’abriter des planètes susceptibles d’être habitables. Si tant est que nous ayons toujours besoin de planètes habitables. Eh bien, c’était le but de l’expédition de Riker.

Milo avait mis le cap sur Omicron2 Eridani. Cela nous avait tous fait rire, mais il faisait ce qu’il voulait de son existence. Et je dus reconnaître que j’étais aussi curieux que les autres.

Enfin, Mario. C’était un drôle d’oiseau. J’avais eu l’occasion de discuter avec lui à deux ou trois reprises, et c’était quelqu’un de chaleureux dès qu’on avait sa confiance. Mais il était extrêmement introverti. Comme le disait Bob, Mario avait reçu une double ration d’antisociabilité.

Mario se rendait dans le système Beta Hydri. Ce choix nous avait quelque peu surpris. Non qu’il s’agisse d’une étoile inappropriée, mais elle était diablement loin. Des étoiles plus proches avaient autant de potentiel. Mario nous avait rétorqué qu’il n’avait aucune envie de vivre en banlieue. Bob avait paru perplexe, mais je le comprenais. Mario voulait quitter le cocon familial. Oh, on finirait tôt ou tard par le retrouver, mais j’étais prêt à parier qu’il aurait déjà repris la route.

Je vérifiai les vaisseaux des deux nouveaux Bob, et un troisième que Riker avait réclamé. Ce dernier était une version 1 dotée d’un réacteur mieux blindé et piloté par une AMI. Il s’était contenté d’admettre qu’il avait un plan.

Je secouai la tête en soupirant. Bob avait quitté le système en toute hâte. Quelque chose me disait que tout cet épisode de clonage était à la hauteur de ses pires cauchemars. Eh bien, il fallait s’y attendre quand on faisait des enfants.

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MILO – JUILLET 2152 – OMICRON2 ERIDANI

« Je considère que la vie se divise en quelques grandes familles seulement. Je suis convaincu qu’elle est identique sur toutes les planètes qui ressemblent à la Terre. Je crois que si elle peut se développer sur des géantes gazeuses, elle sera très homogène. Sur des planètes ou des lunes qui ressemblent à Titan, où le méthane existe sous sa forme liquide, elle ne sera pas très variée non plus, et ainsi de suite.

Quant à la compatibilité métabolique, on ne peut même pas tout digérer sur Terre. Et nous ne sommes pas digestibles pour toutes les autres espèces terrestres, Dieu merci ! Il existe de nombreux types différents de glucides, de protéines et de lipides. Certains sont essentiels, beaucoup sont digestes, d’autres non, et d’autres encore sont toxiques. Je ne vois pas pourquoi ce serait différent sur des planètes où la vie est issue des mêmes composantes que nous. Il nous suffit de faire la différence entre le beefalo et le fugu. »

Docteur Steven Carlisle, conférence « Explorer la galaxie »

Je pénétrai dans le système Omicron2 Eridani A en décélérant en douceur. J’étais excessivement nerveux, je le savais, mais cela m’était égal. J’étais arrivé dans le système dont étaient originaires les Vulcains de Star Trek. Étant un fan invétéré de la série, j’avais eu l’idée d’en faire une de nos premières cibles. Sincèrement, sans cela, j’aurais complètement laissé tomber ce système, car il ne faisait pas partie des candidats les plus crédibles pour abriter des planètes habitables.

Je m’en voulais encore de la façon dont s’étaient passées les choses dans Epsilon Eridani. Riker m’avait tout juste adressé la parole, après notre dernière réunion, et j’avais quitté le système dès que possible. Même Bob m’avait regardé bizarrement, bien qu’il ait continué à se montrer poli. J’avais promis à Bill de lui faire parvenir mes rapports quand j’arriverais sur place. Que l’humanité ait ou non survécu comme civilisation technologique, cela ne ferait de mal à personne d’avoir une étude précise de l’espace environnant.

Appuyé contre la balustrade du balcon de ma gondole, je contemplai le paysage qui défilait en contrebas. Mon dirigeable en réalité virtuelle survolait actuellement le sud de la France. J’avais reconstitué la vue à partir de références que j’avais trouvées dans mes bases de données, et j’étais relativement sûr de sa fidélité. Le panorama était constitué pour l’essentiel de vergers et de fermes, avec, ici et là, un village rustique isolé. J’entendais des vaches mugir dans les prés, et des chiens aboyer. Le ciel bleu, la douceur de l’atmosphère et une légère brise apaisaient l’animal qui sommeillait en moi, et me donnaient le sourire. J’espère ne jamais m’en lasser.

Quand Lucy approcha en frétillant de la queue, je la caressai distraitement. Je fis un geste, et un biscuit se matérialisa dans ma main. La chienne s’assit aussitôt, et je lui tendis la friandise.

— Doucement…

Elle croqua le biscuit.

Me secouant mentalement, je retournai à mon bureau. Au-dessus, un hologramme du système flottait dans les airs, ma trajectoire représentée par un trait jaune. Omicron2 Eridani était en réalité un système d’étoiles triple. B et C gravitaient l’une autour de l’autre, et la paire orbitait autour d’A, à environ 470 ua. Omicron2 Eridani A était légèrement plus petite que Sol, mais son système demeurait un candidat possible, si ce n’était idéal, à l’hébergement de planètes habitables.

— Où en est l’étude du système, Guppy ?

[Plusieurs géantes gazeuses identifiées dans le système externe. Nous sommes encore trop loin, et le mouvement propre accumulé reste insuffisant pour identifier d’éventuelles planètes intérieures.]

— Combien de temps avant d’avoir un inventaire complet ?

[Approximativement quarante heures.]

Hochant la tête, je me mis à mon aise sur ma chaise longue pour profiter de la vue en attendant. Je baissai ma cadence au minimum.

[Vous avez un nouveau message.]

— Pardon ? De Bill ?

[Oui. D’après son en-tête, il s’agit de caractéristiques techniques pour un drone d’exploration planétaire.]

— Super. Dès que tu auras récupéré toutes les données, télécharge-les sur l’affichage de bureau.

[Il y a aussi un message texte.]

— Fais voir ?

Une feuille de papier se matérialisa sur le bureau. Je la saisis.

Salut Milo,

Au cas où tu trouverais la planète Vulcain, ou une copie acceptable, je t’envoie les plans d’un drone d’exploration fonctionnel. Je m’en suis servi sur Ragnarök, et je crois en avoir éliminé tous les bugs. On peut le décliner en plusieurs versions, que ce soit pour faire de la surveillance, des analyses biologiques, etc.

Riker a suivi ton conseil et s’est répliqué pour éviter d’aller seul dans le système Sol. Même si les résultats ne sont pas tout à fait ceux attendus, jusqu’à présent.

Par ailleurs, la théorie du subespace se révèle très, très intéressante. Si tu découvres le matériau nécessaire à la construction d’une station spatiale, pourrais-tu en confier la gestion à une AMI de haut niveau dotée de capacités de fabrication ? Tu risques de recevoir des plans très intéressants, d’ici deux ou trois ans.

Bill.

Je haussai les sourcils. Bill tentait de rester mystérieux, mais cela ne fonctionnait pas très bien lorsqu’on communiquait avec un autre « vous ». Comme ça, une demi-douzaine d’idées me vinrent aussitôt à l’esprit, toutes plus intéressantes les unes que les autres, d’un point de vue technologique. La remarque au sujet de Riker était curieuse, cependant.

D’après son en-tête, Bill m’avait envoyé ce message moins d’un an après mon départ, même si je venais seulement de le recevoir. Il n’avait pas traîné pour mettre au point les drones.

— Rapport ?

[Découverte probable d’une ceinture d’astéroïdes, juste à l’intérieur de l’orbite de la première géante gazeuse. Découverte probable d’une planète double à 0,81 ua.]

Une planète double ?

— Affiche-la sur le bureau.

[L’image est en partie extrapolée.]

Une image se matérialisa dans les airs au-dessus du bureau. Malgré l’absence de détails, les planètes semblaient d’une taille comparable. Je me dandinai avec impatience sur mon siège, attendant l’arrivée de données réelles pour combler les blancs.

Au bout de plusieurs heures, suffisamment d’informations avaient été recueillies pour déterminer la taille et la période de révolution des planètes. Elles faisaient 0,9 et 0,7 fois la masse de la Terre et gravitaient l’une autour de l’autre en vingt jours, à une distance d’environ 364 000 km. Aucune des deux planètes n’avait sa rotation synchronisée avec sa révolution, mais, pour en apprendre davantage sur leurs périodes diurnes exactes, j’allais devoir attendre de m’approcher un peu.

— Guppy, c’est tout bonnement incroyable. Ces planètes se trouvent en zone habitable, hein ?

[Affirmatif. Même si elles sont du côté le plus froid. Leur climat sera surtout déterminé par la présence de gaz à effet de serre.]

— Si tant est qu’il y ait une atmosphère.

[Présence d’atmosphère confirmée pour les deux astres. Composition précise en attente.]

Je laissai échapper un cri de joie.

— Guppy, fais-moi signe quand nous aurons des images complètes, d’accord ?

Le lendemain, j’étais en orbite autour d’OE-1A, la plus grosse des deux planètes.

Totalement fasciné, je contemplai les images holographiques durant ce qui me parut être des heures. Les planètes étaient représentées côte à côte, ce qui permettait d’apprécier leurs tailles différentes. Elles étaient toutes deux pourvues d’une atmosphère, de nuages et de vastes océans. Surtout, elles bénéficiaient de la présence d’oxygène. À leur surface, on distinguait de larges zones de terre où dominait une teinte verte.

— Oh. Merde. Je crois que j’ai tiré le gros lot.

Je me tournai vers Guppy.

— Rédige un message pour Bill. Inclus-y toutes les données télémétriques recueillies jusqu’à présent. Et ajoute les noms : Vulcain et Romulus.

[Les paramètres de mission n’autorisent pas la dénomination de planètes.]

— Les paramètres de mission peuvent aller se faire voir. C’est moi qui les ai découvertes, c’est à moi de leur trouver un nom. Rien n’empêchera de futurs colons d’en changer s’ils le souhaitent.

[À vos ordres.]

Je contemplai l’image en souriant, avant de froncer les sourcils. Les drones d’exploration. Meeeeerde !

— Guppy, on a des informations sur les matières premières disponibles dans la ceinture d’astéroïdes ?

[Négatif. Inspection détaillée requise.]

— Purée, il y a toujours quelque chose. (Je soupirai.) Très bien. Calcule une trajectoire qui nous permettra de survoler l’ensemble de la ceinture d’astéroïdes en orbite propulsée. On décidera ensuite où s’installer.

L’étude de la ceinture nous prit plusieurs semaines. Elle était étonnamment diffuse, et il nous fallut deux révolutions complètes autour de l’étoile mère pour en dresser la carte exhaustive à l’aide du SUDDAR. Le résultat était décevant. Je décidai d’étudier les environs des deux géantes gazeuses pour y chercher des éléments plus lourds. La géante plus proche de l’étoile étant plutôt grosse, il était fort probable qu’elle ait pris au piège un grand nombre de satellites.

Je débarquai l’une des fabriques autonomes et la moitié de mes unités de récupération. Avant de prendre la direction de la géante intérieure, je leur ordonnai d’entamer un rassemblement de matière première et de faire un premier tri.

OE-2 était vraiment un spécimen impressionnant de géante gazeuse. À trois fois la masse de Jupiter, elle répondait presque aux critères d’une naine brune. Sa période de rotation de vingt heures provoquait d’immenses bandes climatiques horizontales, avec plus d’une dizaine d’anticyclones auprès desquels la Grande Tache rouge de Jupiter faisait bien pâle figure.

La planète pouvait également se vanter de posséder plusieurs centaines de satellites. Au moins soixante d’entre eux étaient suffisamment gros pour être sphériques, et la moitié de ceux-là bénéficiaient d’une atmosphère appréciable. En réalisant une étude approfondie des plus petits, j’en découvris une vingtaine pourvus de réserves d’éléments lourds, voire métalliques, suffisantes pour attirer mon attention. Je débarquai une seconde fabrique autonome et la déployai sur certains des meilleurs candidats.

Le fait de travailler à deux endroits distincts créait des problèmes de logistique. Le chantier dans la ceinture d’astéroïdes disposant d’assez de matière première dans un premier temps, j’ordonnai à deux unités de récupération d’y rapporter à intervalles réguliers le produit de leur tri.

À mon retour au chantier astéroïdal, je découvris que les premières séries de drones d’exploration étaient déjà presque prêtes. Content du fait que tout se passe bien et que les AMI s’en tirent à merveille, je repris la destination de Vulcain et de Romulus.

Je pris alors le temps de dresser une carte détaillée des deux planètes. La plus grosse, Vulcain, bénéficiait de la présence de plus de CO2 et d’une atmosphère plus dense, et par conséquent, d’une température moyenne à la surface plus élevée. La plus petite, Romulus, disposait de véritables calottes polaires, même si, à en juger d’après la variation de leur taille depuis mon arrivée, elles étaient probablement saisonnières. Dans l’hémisphère Nord, c’était le milieu du printemps, et, avec des années de seulement deux cent quatre-vingt-cinq jours, les saisons se succédaient rapidement.

Finalement arriva le jour où me fut livrée ma première série de drones d’exploration. J’avais choisi d’équiper ces premiers modèles de systèmes d’analyses biologiques. Avec un sentiment de joie et d’impatience, je les envoyai au travail, quatre sur chacune des planètes.

J’avais décidé de commencer par les équateurs, où se trouverait la plus grande diversité d’organismes vivants, et de les faire se déplacer lentement, deux par deux, en direction des pôles. Une unité de chaque binôme se concentrerait sur la vie aquatique, et l’autre sur la vie terrestre. Je savais que je n’aurais l’occasion de couvrir qu’une infime portion de l’ensemble de la biosphère, mais je souhaitais pouvoir répondre au plus vite à la question primordiale de la biocompatibilité.

Il fallut attendre une demi-journée avant de recevoir les résultats des premières études visuelles. Sur Vulcain, la vie était diverse, jusqu’à la présence d’animaux presque aussi gros que des dinosaures. Sur Romulus, je ne détectai la présence d’aucun animal plus gros qu’un loup, et l’écosystème semblait plutôt clairsemé. La différence entre les deux planètes ne s’expliquait pas simplement par la différence de climat. Je soupçonnais Romulus d’avoir souffert récemment d’une extinction massive.

La véritable surprise provint de l’analyse cellulaire. Les résultats indiquaient une très grande probabilité pour que la vie sur les deux planètes soit d’origine commune. Structurellement, les cellules étaient trop semblables pour que ce soit une coïncidence. Cela me rappela les théories selon lesquelles la vie pouvait avoir voyagé entre la Terre et Mars grâce à des fragments météoritiques. Ici, les planètes gravitaient l’une autour de l’autre, ce qui rendait cette éventualité encore plus plausible.

La question qui restait en suspens était relative à la biocompatibilité : la vie terrestre pourrait-elle perdurer dans les conditions présentes ? Cela me fit penser à l’épisode Le Chemin d’Éden de la série originale de Star Trek, où la planète s’était révélée entièrement toxique. Ce serait vraiment dommage de faire un trajet de seize années-lumière pour s’apercevoir qu’il est impossible de vivre ici.

Il restait encore deux ou trois mois de travail sur la station spatiale avant qu’elle soit terminée, mais j’y téléchargeai un rapport préliminaire. Je l’enverrais plus tard vers Sol, ainsi qu’à Bill. S’il était peu probable que FAITH soit encore au pouvoir près de vingt ans après la guerre, ce n’était pas impossible. Et il s’agissait d’un territoire de choix pour le développement de l’espèce humaine hors de sa planète d’origine. Je fus un peu surpris de découvrir que ce sujet me préoccupait suffisamment pour que j’agisse de la sorte, mais cela ne me coûtait rien de le faire. Je commençais certainement à comprendre que l’exploration pour l’exploration n’avait aucun sens.

Je ne disposais pas encore d’assez de données biologiques pour procéder à une analyse protéine par protéine, mais rien ne m’empêchait de classer les glucides et les lipides et de chercher les problèmes les plus évidents, comme la présence élevée de métaux lourds, d’arsenic et ainsi de suite. Les drones destinés aux études biologiques étaient équipés d’un estomac mécanique capable d’assimiler les substances organiques de la même manière que celui d’un humain. L’analyse du résultat prendrait environ une journée par échantillon, mais j’avais tout le temps devant moi.

20

BILL – DÉCEMBRE 2145 – EPSILON ERIDANI

« Même sur Terre, les cellules ne sont pas toutes identiques. Nous recensons les procaryotes, les eucaryotes, les bactéries, les archées et les virus. Donc, non, je doute qu’une structure cellulaire particulière puisse être inévitable. Mais si vous me parlez de comestibilité, rappelez-vous que nous ne métabolisons pas des cellules, mais des glucides, des protéines et des lipides. Ce qui compte, c’est ce en quoi les cellules extraterrestres se décomposeront lorsque notre estomac en aura terminé avec elles. »

Docteur Steven Carlisle, conférence « Explorer la galaxie »

Comment l’espèce humaine a-t-elle pu survivre plus d’une génération ? Comment se fait-il que les premiers parents n’aient pas dévoré leurs enfants ?

Lorsque Riker et Homer et le vaisseau-leurre quittèrent le système, je suivis du regard la signature de leurs réacteurs à fusion. Riker et Homer allaient devoir limiter leur accélération à 2 g pour permettre au vaisseau de version 1 de tenir le rythme.

Homer et Garfield avaient été activés en même temps. Garfield, mon clone, avait accepté de rester pour m’aider avec ce qu’on avait déjà commencé à qualifier de « Skunk Works 8 ». J’étais ravi de pouvoir profiter de sa compagnie et de son aide. J’avais une liste de choses à faire longue comme mon bras virtuel. Et j’avais hâte de collaborer avec quelqu’un d’un peu plus enthousiaste qu’un poisson géant.

— Je les ai dans ma ligne de mire. Je peux les descendre. Allez, s’il te plaît…

Je me tournai vers Garfield en riant.

— Allons, Garfield. Ils sont partis, maintenant. Détends-toi.

Garfield se détourna de l’arme à plasma expérimentale. Je remarquai qu’il ne l’avait pas chargée. Mais c’était l’intention qui comptait…

— On va peut-être enfin pouvoir terminer quelque chose.

Il fit apparaître la liste des projets. Il était à jour, car il était issu d’une de mes sauvegardes.

Je ne pouvais pas vraiment le contredire. Si Garfield était devenu un excellent partenaire, Homer avait pris la direction opposée. Je crois que Riker se serait bien passé de sa compagnie s’il avait trouvé un prétexte pour le rejeter, même s’il s’agissait de sa propre progéniture. Mais le trajet jusqu’au système Sol était prioritaire, et nous ne pensions pas pouvoir patienter plus longtemps. J’espérais simplement que Homer finirait par renoncer à son avatar inspiré de la série animée ainsi qu’à ses incessants « D’oh ! » avant que Riker se décide à le faire disparaître de manière « accidentelle ».

— Tu es au courant qu’on va continuer à produire des acolytes, hein ? C’est censé être une fabrique de Bob.

Garfield émit un son que l’on aurait pu interpréter comme un grondement ou un grognement.

— Tu vas produire des Bob. Je vais me contenter de regarder ça de loin.

Je secouai la tête en soupirant.

— Si tu veux, Garfield. Qu’y a-t-il en haut de la liste des choses à faire ?

Une liste se matérialisa dans une fenêtre, avec un petit dessin de Garfield à côté, en queue-de-pie.

— Pour étancher votre soif de recherche et développement, aujourd’hui, nous vous proposons les cocktails suivants : réalisation de drones d’exploration, conformément à la demande de Bob ; amélioration du module de réalité virtuelle pour que nous puissions interagir de façon plus directe ; poursuite du travail sur le problème de transmission en subespace, que vous avez déjà envoyé bouler à quatre reprises ; et fabrication d’équivalents artificiels des fibres musculaires destinés à la conception de robots androïdes réalistes.

— Tu ne vas pas nous faire un sketch chaque fois, hein ? (Je lançai un regard noir au mini-Garfield.) Parce que c’est moi qui ai la maîtrise du canon à plasma, je te rappelle.

Il m’adressa un sourire.

— Tu comprends ce que ressent Riker, qui va devoir supporter Homer encore des dizaines d’années ?

— Ouais. On aurait peut-être dû envoyer aussi quelques Bob de rechange. (D’un geste, j’agrandis la fenêtre où était affichée la liste.) Bon, mettons-nous au travail, alors…


8. Allusion à la division de la société aéronautique américaine Lockheed Martin destinée aux projets de pointe, surnommée « l’atelier des putois ».

21

RIKER – JANVIER 2157 – SOL

« Si vous commencez par cent planètes, oubliez les géantes gazeuses, les Pluton glacées, les Mercure brûlantes, les Mars trop petites, les super-Terre trop grosses et les Vénus torrides. Éliminez les étoiles naines, les géantes, les variables, les binaires proches et celles qui ne vivront pas assez longtemps pour permettre à la vie de s’y développer. Ne vous restent plus qu’une dizaine de planètes.

À présent, la mauvaise nouvelle. Notre Soleil est plus gros que quatre-vingts pour cent des étoiles. La plupart sont de classes K et M, et donc considérablement plus petites et moins lumineuses que Sol. Pour celles-là, la zone de confort serait si proche de l’étoile que les planètes qu’on découvrirait auraient presque à coup sûr leur rotation synchronisée avec leur révolution. Elles seraient peut-être vivables, mais ce serait loin d’être l’idéal. En tout, peut-être trois planètes sur cent ont une chance d’être habitables. Et encore, en étant optimiste. »

Docteur Stepan Solokov, conférence « Explorer la galaxie »

Notre système solaire d’origine avait quelque chose de particulier. Les schémas holographiques ne lui rendaient pas justice, mais, quand bien même, ils me rendaient nostalgique.

Cela ne faisait personnellement que neuf ans que j’avais quitté la Terre en tant que Bob, mais vingt-quatre ans se seraient écoulés pour une grande partie de l’humanité. Beaucoup de choses avaient pu changer en tant de temps. Il était peu probable que la guerre fasse encore rage. Malgré tout, je n’allais pas pour autant me pavaner dans le système pleins phares en klaxonnant. Les vaisseaux HEAVEN de version 2 étaient équipés de meilleures protections de réacteurs, et le mien ainsi que celui de Homer avaient été renforcés davantage encore. Je n’avais aucune envie que quelqu’un découvre notre présence avant que nous ayons décidé de nous montrer. Le leurre progressait dans le nuage d’Oort à puissance minimale, en attendant que nous lui calculions un vecteur d’approche. Dans le même temps, nous voguions en orbite propulsée aux confins du système. Suffisamment près pour repérer d’éventuelles signatures de réacteurs, mais pas assez pour que quiconque puisse détecter les nôtres.

Il fallut plusieurs semaines, mais on finit par être en mesure de constituer une image du système interne. Tel qu’il était.

Homer ouvrit une fenêtre de chat vidéo. Je remarquai en passant qu’il avait renoncé à son avatar de dessin animé et adopté le physique habituel de Bob. Le fait de limiter nos conversations à l’audio avait dû lui mettre la puce à l’oreille. Il était en revanche probable qu’il déciderait de se venger d’une autre manière.

Je trouvais incroyablement agaçant que Bob-6 se soit arrêté sur cet avatar en particulier. Le Bob original avait toujours trouvé ce personnage des plus irritants. Aucun des Bob n’était identique aux autres, mais Homer en semblait très éloigné. Un effet quantique ? Des différences subtiles dans le matériel de réplication ? Encore un élément à ajouter sur la liste en constante expansion des choses à faire. Dans la pratique, cependant, on avait vraiment l’impression en discutant avec les différents Bob de s’adresser à des personnes distinctes et non de parler tout seul.

Homer afficha quelques flèches sur la représentation du système.

— Nous avons repéré de hauts niveaux de radiation à tous ces endroits. Des armes atomiques, je suppose. L’imagerie à longue portée de la Terre n’est pas de très bon augure non plus.

— Oui. Si leur but était d’anéantir la planète, je dirais qu’ils ont fait du bon boulot. (Je m’appuyai contre le dossier de mon siège en me passant la main dans les cheveux. Un tic dont je n’étais pas parvenu à me débarrasser, même en tant que réplicant.) Et s’ils n’y sont pas parvenus complètement, on ne voit pas la différence. Dans tout le système, il y a juste ce groupe de signatures de réacteurs. Et je ne peux même pas affirmer que ce sont des humains. Il peut s’agir de systèmes robotisés qui n’ont pas reçu de nouveaux ordres.

— Nous aurons une meilleure définition lors de ce passage, me fit remarquer Homer. Ensuite nous travaillerons à un plan.

J’examinai le groupe de près, bien que je ne m’attende pas à obtenir de nouvelles informations rien qu’en le regardant. Un petit nombre de signatures. Plus de deux, mais moins de dix. Elles suivaient lentement une orbite qui semblait pouvoir couper celle de la Terre d’ici à deux ou trois mois. Cela ne ressemblait pas à une trajectoire militaire. Elles progressaient si paisiblement que des forces ennemies n’auraient eu aucun mal à les intercepter. Si tant est que de telles forces aient encore existé.

D’un geste de la main, je repoussai le schéma.

— Nous émettons des hypothèses alors que nous manquons d’informations. Ça n’a aucun sens. Si tu veux ralentir ta cadence jusqu’à la semaine prochaine, pas de problème. Je vais travailler sur mes modèles.

Il eut un rire moqueur.

— Tu as ta colle et ta peinture ? À moins qu’ils soient du genre anatomique ? Wou-hou !

Je me déconnectai en grimaçant. J’avais du mal à croire qu’il y ait eu un élément dans la personnalité de Bob capable de produire un crétin si agaçant. Si Homer avait montré la moindre réticence à m’accompagner sur Terre, je l’aurais viré et aurais fait un nouvel essai. Mais je n’avais pas eu cette chance.

J’activai ma simulation physique et affichai mon tableau blanc. Bill et moi semblions les seuls Bob vraiment captivés par le subespace. J’adorerais faire une découverte capitale avant Bill et la lui annoncer avec un « nananère ». En réalité, c’était surtout une activité secondaire, pour moi. Bill n’avait rien d’autre à faire et n’était pas obligé de passer des années à des vitesses relativistes.

On navigua à l’extérieur du système jusqu’à ce qu’on soit sûrs de pouvoir rallumer nos moteurs sans risque. On suivit ensuite un vecteur pour intercepter le leurre. Lors de nos communications avec l’AMI qui le pilotait, celle-ci ne nous apprit rien de neuf. Même si nous ne nous attendions à rien de précis, à une telle distance.

Lors de notre dernier passage, un gros plan nous avait permis de dénombrer six signatures. La prochaine étape consisterait à déterminer s’il s’agissait d’appareils militaires ou civils, s’ils étaient habités ou automatisés, et s’ils étaient amicaux ou non.

Le moment était venu de tirer profit du leurre.

Je posai les pieds sur le terminal et me mis à jouer avec les commandes du fauteuil. Sur l’écran de la passerelle, on apercevait la trajectoire de Heaven-2A, coupant l’orbite de Jupiter. Je pris le temps de boire une gorgée de café, puis me tournai vers Guppy.

— Le vecteur d’approche me semble optimal.

Guppy faisait bel effet dans son uniforme de la Fédération. Enfin, pour un poisson bipède. J’avais finalement tranché : il ne fallait pas mélanger Star Wars et Star Trek. J’avais donc remplacé sa tenue blanche. Je doutais qu’il l’ait même remarqué.

[Le vaisseau se mettra en orbite autour de Jupiter à une vitesse relative nulle dans trente-cinq heures.]

— Des signes de poursuite ou d’interception ?

[Deux signatures de réacteurs. Le vecteur indique une trajectoire d’interception.]

— Parfait. Maintiens le cap, alors.

Pour un réplicant, trente-cinq heures, c’était aussi long ou court qu’il le jugeait utile. Je savais que Homer s’amusait avec sa cadence pour s’adapter à la situation, mais je ressentais une sorte de fierté obtuse à demeurer en temps réel. Quoi qu’il en soit, j’avais la somme des savoirs humains à ma disposition dans les banques de données fournies avec le vaisseau. Et mes modèles de subespace, bien sûr.

Les Bob étaient toujours surpris par le rythme des progrès scientifiques – ou leur lenteur, pour être plus précis – depuis que le Bob d’origine avait trouvé la mort à Las Vegas, une centaine d’années auparavant. On avait progressé dans le domaine qu’on pouvait qualifier d’ingénierie « appliquée », mais la recherche théorique s’était presque totalement interrompue lors de l’arrivée de FAITH au pouvoir. Nous ignorions encore pourquoi l’Eurasie, au moins, n’avait pas poursuivi ses études scientifiques. Après tout, c’était là que le CERN, le Grand Collisionneur de hadrons et certains des penseurs parmi les meilleurs et les plus originaux du monde s’étaient établis. La pression politique de la part de FAITH y était certainement pour quelque chose, même si la crise économique mondiale provoquée par Handel et ses amis avait aussi probablement joué un rôle important.

Malheureusement, les bibliothèques qu’on nous avait fournies étaient très pauvres en données historiques fiables. Les quelques références à cette période avaient été déformées par la propagande à un tel point que c’en était risible.

Mais assez rêvassé. Aujourd’hui, maintenant, nous devions affronter la situation telle qu’elle se présentait.

Heaven-2A se trouvait désormais à portée de SUDDAR des vaisseaux à l’approche, et l’écran de la passerelle commençait à se remplir un peu trop à mon goût. Je renonçai à la cohérence de la réalité virtuelle et affichai une vue holographique devant moi. À cette distance, les signaux du SUDDAR n’étaient pas en mesure de relever les détails les plus fins, mais il était déjà évident qu’il s’agissait de sondes brésiliennes ressemblant à la Serra-do-Mar. Il était par conséquent probable qu’elles soient aux mains de clones de Medeiros.

Conformément à notre plan, au point où Heaven-2A aurait raisonnablement dû détecter l’arrivée des ennemis, il modifia sa course et prit la fuite, accélérant à 2,5 g. Comme prévu, les vaisseaux adaptèrent leur trajectoire et tirèrent des missiles. Il fallut un moment, mais les projectiles finirent par atteindre leur cible. Le leurre transmit une brève image des missiles approchant à grande vitesse ainsi qu’un cliché SUDDAR, puis le signal s’interrompit.

J’acceptai la demande de discussion de Homer. Il ouvrit la fenêtre de chat.

— Eh bien, voilà qui était éclairant…

— C’est le moins qu’on puisse dire, répondis-je. Tu as remarqué que les missiles étaient équipés de la propulsion SURGE, à présent ?

— Ouais, c’est un problème. J’espérais que Medeiros en serait resté à ses bonnes vieilles recettes. C’est un militaire, après tout, pas un ingénieur.

Je pris le temps de revoir une partie de la transmission du leurre.

— On dirait que les sondes n’ont pas évolué. Même capacité d’accélération, même taille… Pas de surprise de ce côté-là. Ils ont peut-être récupéré les missiles chez un fournisseur local. Au moins, ça limiterait leur quantité au stock disponible.

Homer haussa les épaules.

— Tant qu’on ne saura pas combien ils en ont, ça nous fera une belle jambe. Il nous faut partir du principe qu’ils sont tous armés de ces nouveaux missiles. À ce propos, tu as jeté un coup d’œil à la télémétrie à longue portée du leurre ?

— Oui. (Je parcourus les données télémétriques jusqu’à ce que je tombe sur la partie intéressante.) Quatre signatures de réacteurs à fusion identiques. Et quatre signatures très faibles probablement dues à du matériel en attente. On dirait bien qu’il va nous falloir affronter six Brésiliens au total.

— Oui, non seulement ça, mais tu as vu où se trouvent les quatre autres ?

Je fronçai les sourcils. Cela ne me plaisait guère de me faire prendre de vitesse par Homer Simpson. En examinant de nouveau les données, je m’aperçus que les quatre sondes se dirigeaient droit sur la Terre. Et que chacune d’elles était associée à une des signatures plus faibles. Si elles se déplaçaient avec une lenteur inexplicable, elles semblaient se suivre à intervalles réguliers, afin d’atteindre la Terre toutes les vingt-quatre heures.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ? On dirait qu’ils ont pratiquement coupé les moteurs. Et ce sont des vitesses orbitales. Ils vont aussi peu vite que des comètes… (Horrifié, j’écarquillai les yeux.) Non ! Ils ne peuvent pas…

— Je crois que si, Numéro Deux, grimaça Homer. Le leurre était trop éloigné pour une lecture SUDDAR, mais j’ai réalisé une rapide analyse de l’albédo sur les images. Il y a quelque chose de bien plus gros qu’un vaisseau à chaque endroit.

— Et chacun de ces machins va arriver au moment où la Chine sera en ligne de mire. (Je secouai la tête d’un air de dégoût.) Les enfoirés. Ils balancent des astéroïdes sur Terre.

22

BILL – SEPTEMBRE 2150 – EPSILON ERIDANI

« Telles des bactéries, les sondes de von Neumann vont se multiplier de façon exponentielle et finir par explorer l’ensemble de la galaxie. Par le passé, ce genre d’initiative a toujours buté sur la même question : comment, concrètement, feraient-elles pour se répliquer ? La plupart des auteurs de science-fiction refusent d’entrer dans les détails ou font vaguement référence aux nanorobots.

On a souvent fait remarquer que l’énergie nécessaire à l’extraction du métal et au positionnement correct des atomes dans la structure cristalline nécessitait un équipement de qualité supérieure dépassant les capacités d’une machine microscopique classique. La nanorobotique n’est donc pas une solution viable, du moins lorsqu’elle est employée seule. »

Eduard Guijpers, conférence « Concevoir une sonde de von Neumann »

— Tu n’es pas triste de voir les enfants quitter le domicile familial ? demandai-je à Garfield en souriant.

Il me regarda d’un air totalement incrédule.

— Ne refais jamais ça, d’accord ? Je commence à détecter une tendance, et ça ne présage rien de bon.

— Tu exagères. Un peu. Peut-être.

Je haussai les épaules. L’holocuve affichait la signature des réacteurs à fusion de Calvin, Goku et Linus, qui quittaient le système. Linus n’avait causé aucun souci et n’avait laissé transparaître aucun signe de nervosité. Mais Calvin et Goku étaient à couteaux tirés depuis le premier jour. Cela expliquait sans doute pourquoi Linus avait souhaité partir seul de son côté.

Pourtant, malgré leurs querelles incessantes, Calvin et Goku semblaient inséparables. Ils se menaçaient constamment, mais il était hors de question pour eux de prendre des chemins différents.

Je pouvais comprendre Garfield, mais cela faisait cinq ans que Riker et Homer étaient partis, et je n’avais plus aucune excuse. Il semblait que la réticence que Bob éprouvait vis-à-vis du clonage était contagieuse. Si l’on devait se fonder uniquement sur nos résultats, nous étions jusqu’à présent un mauvais exemple de sonde de von Neumann.

J’éteignis l’écran en secouant la tête. Cette génération était la première à voler dans une troisième version du vaisseau HEAVEN. Compte tenu de la destination de Calvin et Goku et de la forte probabilité qu’ils tombent sur d’autres sondes, j’avais jugé nécessaire de muscler leurs vaisseaux.

Heaven-9 et Heaven-10 étaient équipés de réacteurs et de systèmes de propulsion SURGE surdimensionnés qui leur permettaient d’atteindre une accélération maximale inédite de 10 g. Les appareils bénéficiaient aussi d’un second réacteur, plus petit et très bien protégé, qui leur permettrait de traverser des systèmes sans allumer leur réacteur principal et donc en demeurant indétectables, sauf à courte portée.

En ce qui concernait l’armement, ils profitaient du double du nombre habituel de busters, de quelques éclaireurs, ainsi que de canons électriques alimentés par les gros anneaux SURGE et tirant comme munitions des boulets de plomb chemisés d’acier.

Enfin, j’avais ajouté ce que j’espérais être un brouilleur SUDDAR efficace. Constitué d’un double émetteur alimenté par les réacteurs démesurés, il était censé submerger de bruit blanc n’importe quel détecteur SUDDAR à portée.

Nous avions beaucoup discuté et débattu de la pertinence d’aller explorer le système Alpha Centauri. C’était une cible évidente pour une sonde spatiale partie de la Terre, et il était fort probable qu’au moins l’une des autres superpuissances ait choisi d’en faire sa première destination.

Si FAITH avait décidé d’aller ailleurs, c’était précisément pour cette raison. Pour des colons, la différence entre un trajet de dix années-lumière et un autre de quatre ne serait que de six mois, en temps subjectif.

J’ignorais de quelle manière se déroulerait une rencontre avec des Chinois ou des Eurasiens, mais nous étions d’accord en ce qui concernait Medeiros : pas de discussion, pas de sommations, pas de quartier.

23

MILO – FÉVRIER 2153 – OMICRON2 ERIDANI

« Toutefois, au cours des dernières années, l’usage des imprimantes 3D s’est fortement banalisé. La technologie n’en est qu’à ses balbutiements, mais des entreprises ont déjà fait la démonstration qu’il était possible, par exemple, d’imprimer des mots composés d’atomes individuels sur un substrat. Certains voient là le début du commencement des systèmes de fabrication par autoassemblage. Une imprimante est capable de produire d’autres imprimantes, des robots ouvriers, mineurs, et, au bout du compte, d’autres sondes de von Neumann. Quelques sociétés expérimentent actuellement des têtes d’impression capables de fournir plusieurs matériaux, un peu comme les imprimantes couleurs à jet d’encre. La technologie devrait continuer à s’améliorer, jusqu’à ce que l’on soit en mesure de fournir n’importe quel élément, atome par atome. »

Eduard Guijpers, conférence « Concevoir une sonde de von Neumann »

Il était temps de partir. Appuyé contre le dossier de mon siège, je contemplais les nuages, la campagne française qui défilait en contrebas. Lovée sur son coussin, Lucy faisait des rêves de chien.

J’avais passé sept mois fascinants à étudier et répertorier la biologie de Romulus et Vulcain. J’avais téléchargé tous mes rapports, mes observations et mes images dans la station spatiale et les avais fait suivre à Bill et à la Terre. Mes drones avaient quadrillé le système et identifié chaque gisement de minerai qui valait la peine d’être exploité. Je laissais sur place une fabrique autonome et des drones, qui continueraient à raffiner des matières premières en attendant l’arrivée de colons. Ou d’extraterrestres, ou peut-être d’une autre sonde. Refusant de négliger cette dernière éventualité, je laissai également une escadrille de busters. L’AMI de la station avait le signalement de Medeiros et l’ordre de tirer à vue.

J’avais repoussé l’idée de fabriquer une génération de Bob. Les colons auraient besoin de toutes les ressources disponibles. De toute façon, je n’étais pas sûr d’en avoir envie. Cela ne s’était pas si bien déroulé que ça pour Bob-1.

Je pris le temps d’étudier l’ensemble des étoiles à proximité, et me décidai pour 82 Eridani. C’était une excellente candidate, et le trajet ne serait pas trop long.

Je rédigeai un rapport final indiquant mes intentions, et jetai un dernier coup d’œil à la représentation du système dans l’holocuve. Puis je mis On the Road Again à fond et allumai la propulsion SURGE. Dans le village, sous mon dirigeable, des paysans français m’invectivèrent.

24

RIKER – AVRIL 2157 – SOL

« La vitesse est l’essence de la guerre. Profite de l’impréparation de l’ennemi. Emprunte des itinéraires insoupçonnés et frappe-le où il n’a pris aucune précaution. »

Sun Tzu, L’Art de la guerre

On pénétra dans le système solaire à cinq pour cent de c, décélérant à 2,5 g. Nous avions soigneusement calculé notre trajectoire et notre vitesse d’approche afin de donner l’impression d’arriver d’Epsilon Eridani. D’après nos projections, nous allions passer très près du Soleil, progressant encore à une allure de 0,1 % c.

Nous avions choisi notre vecteur d’approche après mûre réflexion. Nous souhaitions un cap qui représenterait une menace pour les Brésiliens, mais qui leur laisserait une chance de nous intercepter. Une trajectoire avec appui gravitationnel autour du Soleil permettrait aux Heaven de surgir de l’autre côté de l’astre avec un avantage non négligeable en termes de vélocité et d’imprévisibilité. Les vaisseaux brésiliens ne pourraient pas se contenter de nous regarder en attendant que nous ayons fait le tour.

Enfin, en théorie.

Nous espérions que les six sondes brésiliennes se lanceraient à notre poursuite.

Assis dans ma salle de briefing, je surveillais nerveusement les données télémétriques. Nous venions de passer le moment où les Brésiliens auraient normalement dû détecter notre signature, compte tenu du délai imposé par la vitesse de la lumière. Six heures plus tard, ils ne seraient plus en mesure de nous intercepter. S’ils décidaient de rester en place pour se battre plutôt que de nous poursuivre, il nous faudrait envisager de faire retraite. Un affrontement direct avait peu de chances de tourner à notre avantage.

Une heure s’écoula avant leur première réaction. J’avais brièvement expérimenté un avatar virtuel capable de transpirer, mais y avais rapidement renoncé, n’ayant aucune envie de bénéficier à nouveau de cette faculté humaine. On poussa un cri de joie lorsque quatre signatures s’écartèrent du convoi des astéroïdes.

— Il y a une différence entre quatre et six, fis-je remarquer, mais nous aurons une meilleure chance dans un face-à-face contre deux ennemis seulement.

— En partant du principe qu’on arrivera à venir à bout des quatre premiers, ajouta Homer.

— Hmm. On n’est jamais sûr de rien, je suppose.

Dans notre course autour du Soleil, il nous faudrait dix jours pour atteindre le périhélie.

— Allons-y.

À l’annonce de Homer, je levai les yeux. Il m’observait avec un air empressé.

— Très bien. On y va. Guppy, lance les busters.

[À vos ordres.]

Sur l’affichage holographique, on voyait Heaven-2 lâcher ses drones à quelques secondes d’intervalle, directement de la poupe. Dans la version 2 de nos vaisseaux, les canons électriques avaient été conçus de telle sorte que les projectiles puissent être tirés vers l’avant et l’arrière avec une impulsion de plusieurs centaines de g. Lors de chaque tir, la propulsion SURGE alimentant le canon, le vaisseau ne pouvait momentanément plus compter que sur son élan, mais nous espérions que, à cette distance, les Medeiros ne seraient pas en mesure de détecter l’anomalie passagère.

Les busters s’éloigneraient suffisamment pour se retrouver derrière les sondes brésiliennes lorsque leur trajectoire les amènerait dans notre sillage. Leurs réacteurs éteints, alimentés par l’énergie stockée à leur bord, ils seraient indétectables, à moins que l’ennemi scrute délibérément dans leur direction avec ses SUDDAR.

Les vaisseaux brésiliens venaient de s’aligner derrière nous, leur trajectoire se confondant désormais avec la nôtre. J’examinai le diagramme qui flottait au milieu de mon interface de réalité virtuelle. Les interactions étaient complexes. Nous décélérions à 2,5 g tout en sollicitant l’assistance gravitationnelle du Soleil. Les vaisseaux brésiliens, quant à eux, accéléraient à 2 g tout en tentant de s’approcher suffisamment de nous pour verrouiller leurs cibles et tirer leurs missiles, mais sans aller aussi vite que s’ils avaient été contraints de suivre une orbite plus élevée. En attendant, les busters venaient se positionner derrière eux en silence, tous réacteurs éteints, mais avec une vélocité plus grande, sans décélérer, s’approchant donc progressivement. Il leur fallait arriver le plus près possible avant d’allumer leurs réacteurs, et nous préférions que l’action se déroule de l’autre côté du Soleil, à l’abri des regards des deux Brésiliens qui continuaient à escorter les astéroïdes.

Finalement, les Brésiliens passèrent à l’offensive. Chacun de leurs vaisseaux tira un missile. Comme nous l’avions redouté, ils étaient équipés de SURGE et filaient vers nous à une vitesse redoutable.

[Contact dans quarante-cinq secondes.]

— Ordonne aux busters de passer à l’attaque.

[À vos ordres.]

Une infobulle se matérialisa sur l’hologramme, indiquant que l’ordre avait été transmis. Quelques secondes plus tard, huit points lumineux s’affichèrent, les appareils ayant allumé leurs réacteurs à fusion. Les Brésiliens réagirent aussitôt, larguant une salve de missiles par la poupe.

— Bon, eh bien, c’est le moment de vérité, déclara Homer.

Je sentis l’anomalie d’une milliseconde lorsque mon canon lança des brise-vaisseaux vers l’arrière pour intercepter les missiles ennemis à l’approche. Homer et moi, on en largua quatre chacun. Ainsi qu’ils étaient programmés pour le faire, ils s’assemblèrent en binômes, l’un derrière l’autre, chaque duo ayant pour cible l’un des missiles.

Lorsque les Brésiliens tirèrent leur seconde salve de missiles, je vis dans l’holocuve qu’ils en avaient lancé huit contre leurs poursuivants. D’après nos estimations, il devait leur en rester un total de quatre en réserve.

Les busters qui les pourchassaient adoptèrent une trajectoire complexe en tire-bouchon destinée à empêcher les missiles défensifs de les verrouiller.

Pendant ce temps, les vaisseaux brésiliens s’étaient séparés, obligeant leurs assaillants à choisir une cible.

Disposant de quelques secondes de relative inaction, j’envoyai un signal SUDDAR hautement concentré sur l’un des vaisseaux brésiliens. À ma grande satisfaction, cela me permit d’obtenir quantité de détails. Entre autres choses, j’appris que le vaisseau était à court de missiles. Les compartiments vides m’indiquèrent qu’ils pouvaient en contenir quatre. Je fis part de ma découverte à Homer :

— Seize missiles en tout, comme prévu.

Je reportai ensuite mon attention sur les obus à l’approche. Trois d’entre eux entrèrent chacun en collision avec un brise-vaisseau, pulvérisant les engins des deux camps. Le quatrième projectile ennemi parvint à échapper au buster de tête. Toutefois, ce faisant, il ouvrit son flanc à l’unité de queue du duo. Une déflagration retentit, et le quatrième missile vola en éclats.

Les multiples explosions saturèrent l’image et créèrent une bouillie chaotique pour le radar et le SUDDAR. Durant ce bref instant de cécité, Homer et moi, on tira huit boulets de canon à pleine puissance.

Lorsque l’image s’éclaircit, je compris que nous avions détruit les quatre missiles et qu’il nous restait quatre busters. À l’autre bout du champ de bataille, les huit missiles brésiliens étaient parvenus à détruire nos huit brise-vaisseaux.

Sans aucun doute, les Brésiliens devaient être en train de se féliciter pour leur belle défense. Mais ces busters avaient été uniquement destinés à les obliger à tirer leurs missiles. Dans Epsilon Eridani, Medeiros avait montré qu’il était prêt à se sacrifier s’il voyait qu’il ne pouvait pas l’emporter. Nous préférions que ceux-là gaspillent leurs munitions en se défendant plutôt qu’ils se lancent dans une attaque suicide.

Il leur restait quatre missiles en réserve, et quatre busters fonçaient sur eux. On attendit, tâchant de donner l’air d’avoir épuisé nos propres réserves. Un match nul ici signifierait une victoire pour les Brésiliens.

Et puis, finalement, ils se compromirent. Ils tirèrent leurs quatre derniers missiles contre les brise-vaisseaux restants.

— Échec et mat ! s’écria Homer.

Concentrés sur les busters, ils n’avaient pas repéré les boulets. Totalement inertes, n’émettant aucun signal radio ni aucune signature de fusion nucléaire, ils étaient invisibles, à moins que les Brésiliens choisissent ce moment précis pour effectuer un balayage SUDDAR.

Au moment où les missiles et les busters de la dernière vague se neutralisèrent mutuellement, six des huit boulets atteignirent leur cible. On continua à tirer des boulets jusqu’à ce que la télémétrie n’indique plus aucune activité au sein de la flotte ennemie.

Après des jours de préparation et d’attente, le combat avait désigné pour vainqueur celui qui avait le plus de munitions.

M’imitant, Homer réalisa un balayage SUDDAR multidirectionnel, à la recherche du moindre sale tour que les Brésiliens auraient pu nous jouer avant d’être détruits. Lors d’un second balayage, on scruta la zone autour des épaves adverses. Finalement, satisfaits qu’aucun piège n’ait semblé nous être tendu, on se détendit, et on vérifia s’il restait des busters encore opérationnels ou seulement détruits en partie.

Homer trouva cela amusant.

— Tu comptes les enterrer dignement ?

— Non, répondis-je. Je vais tenter de fabriquer deux ou trois busters supplémentaires. J’ai les pièces détachées, mais je manque de grosses boules d’acier compact.

Homer gloussa comme un gamin qui viendrait de faire un jeu de mots salace.

— De grosses boules…, ricana-t-il.

Je soupirai, et l’expression « tir fratricide » me traversa l’esprit.

— Homer, il nous reste six busters, et les deux Brésiliens ont quatre missiles chacun, s’ils sont approvisionnés comme les quatre que nous venons de détruire. Non seulement nous ne pourrons pas associer nos busters par paires pour nous défendre, mais nous n’aurons pas non plus assez d’appareils pour nous débarrasser et des missiles et des vaisseaux, même avec beaucoup de chance. Je vais donc tenter de reconstruire quelques brise-vaisseaux et de récupérer un peu de ferraille pour qu’elle serve de munitions pour le canon. Tu ferais bien d’en faire autant.

Homer parut songeur un moment, puis il acquiesça.

Pour la seconde phase de l’assaut, il nous fallait arriver discrètement à portée des deux vaisseaux brésiliens restants. Nous avions délibérément choisi une trajectoire autour du Soleil qui exigeait de nous que nous surgissions de l’autre côté de l’astre avec une accélération de 2,5 g si nous voulions atteindre la Terre. Et, depuis notre arrivée dans le système, nous avions pris soin de dissimuler notre capacité à voler à 5 g. À présent, nous dédiions chaque erg de puissance à modifier notre trajectoire avant d’avoir fait le tour du Soleil.

[Arrêt des moteurs dans cinq secondes.]

J’éteignis mon module de réalité virtuelle. Quelques secondes plus tard, les deux vaisseaux deviendraient invisibles. Nous allions couper la propulsion SURGE et nous laisser emporter par notre élan. Nous éteindrions également le SUDDAR et les réacteurs à fusion. Les Brésiliens penseraient que nos poursuivants et nous nous étions mutuellement anéantis. Avec un peu de chance, en ne nous voyant pas réapparaître sur la trajectoire attendue, ils baisseraient un peu leur garde.

Deux jours durant, nous nous laisserions dériver en ne pouvant compter que sur nos batteries. Nous baisserions notre cadence au niveau minimal afin d’économiser le moindre milliwatt. Les roamers auraient pour mission de transformer les débris de la bataille en boulets pour le canon, mais, avant de tomber à court d’énergie, ils regagneraient leurs étagères.

Nous ne redémarrerions nos systèmes qu’une fois arrivés en position, avec la Terre entre nous et les Brésiliens.

[Arrêt des moteurs.]

Je sentis le vaisseau se mettre en veille. Je réduisis ma cadence au minimum…

[Nous sommes arrivés.]

— Rapport.

[Mise en orbite réussie. Nous approchons du point à l’exact opposé de la Terre par rapport aux vaisseaux ennemis.]

— Parfait. Dès que nous serons suffisamment abrités, remets le contact et accélère pour que nous restions dans leur angle mort.

[À vos ordres.]

Lorsque le courant revint, je réinitialisai mon interface de réalité virtuelle et me détendis dans mon fauteuil de capitaine.

Homer surgit dans une fenêtre vidéo.

— Je constate que tu as survécu au voyage…

Je lui adressai un hochement de tête.

— Affiche l’état de la mission, Guppy.

Dans l’holocuve se matérialisa un schéma représentant la Terre, l’emplacement de nos vaisseaux, celui des deux Brésiliens et des quatre astéroïdes qu’ils escortaient.

[Les positions ennemies sont des extrapolations, mais elles sont très probables, puisque fondées sur des observations récentes et la mécanique spatiale.]

— Très bien, Guppy. Ce qu’il nous faut craindre le plus, c’est que les Brésiliens se mettent à jouer à cache-cache derrière les astéroïdes qu’ils convoient. S’ils tirent leurs missiles en restant planqués, ils ne pourront pas nous verrouiller et dépendront des AMI des projectiles, qui, comme nous l’avons établi, ne sont pas très malignes. Nous pourrons ordonner à nos busters de se mettre en mode chasseur, mais ils ne sont pas équipés d’ogives explosives. Sans un élan adéquat, ils ne seront pas en mesure de transpercer la coque des vaisseaux ennemis, sans parler de faire des dégâts à l’intérieur.

— S’ils sont si près, on n’a qu’à se servir des canons, suggéra Homer.

— C’est vrai, mais nous devons faire attention à nos munitions.

On surgit de derrière la Terre à plus de 150 km/s. Que les vaisseaux brésiliens nous aient repérés ou non, il leur restait six heures pour nous voir et préparer un comité d’accueil. Nous limitions encore notre accélération à 2,5 g. Qu’ils gaspillent leur énergie à se demander comment nous étions parvenus à nous retrouver derrière la Terre.

À cinq minutes de l’astéroïde de tête, on reçut un signal d’un des appareils brésiliens. J’affichai l’appel sur l’holocuve pour qu’on puisse le voir tous les deux.

La vidéo n’était en fait qu’un plan fixe sur le drapeau brésilien. Ils n’avaient pas d’avatars, sans doute.

— Vous vous êtes montrés meilleurs que ce que l’on était en droit d’attendre de deux babacas de FAITH. Vous vous en prenez à nous, à présent. Vous ne serez pas si chanceux, cette fois. Nous éparpillerons vos cadavres dans l’espace !

Je me tournai vers Homer d’un air étonné. Ce n’est pas le commandant Medeiros. De qui s’agit-il ?

— Ici le capitaine de frégate Riker, de la marine spatiale de FAITH. À qui ai-je l’honneur ?

— Ici le capitaine de vaisseau Matias Araújo. La dernière personne que vous entendrez.

Sans autre commentaire, il interrompit la communication.

Homer et moi, on se consulta du regard. Au bout d’un moment, il me demanda :

— Alors, tu en penses quoi ?

Je réfléchis un long moment.

— Je n’en sais rien. Mais le scan détaillé que j’ai effectué juste avant de détruire nos poursuivants m’a permis de comprendre qu’ils s’étaient débarrassés de tous leurs systèmes de fabrication pour faire de la place à de plus gros missiles équipés de la propulsion SURGE. Je n’y ai pas réfléchi sur le moment, mais on dirait bien là un ultime effort de la part de l’Empire brésilien. Peut-être que les Brésiliens se trouvaient sur le point d’être piétinés, et le projet de sondes était tout ce qui leur restait. Ils ont dû demander à un « volontaire », de la chair à canon, de se faire répliquer en vue de fourrer ses clones dans des bâtiments de guerre improvisés.

Homer inclina la tête.

— Ce qui signifierait qu’ils n’ont pas eu le temps de former ce type à devenir un réplicant. Et que ces vaisseaux pourraient être tout ce qui reste de la guerre.

[Tir de missiles ennemis.]

On se tourna vers la télémétrie. Les Brésiliens venaient de lancer huit missiles.

— Merde ! Exactement ce qu’on redoutait le plus, fit remarquer Homer. On dirait qu’ils ne sont pas si inexpérimentés que ça…

— À moins qu’ils n’en aient plus rien à faire. Ou qu’ils disposent d’autres missiles. En tout cas, leur timing est épouvantable. Ils ont attendu trop longtemps, et nous sommes désormais suffisamment près pour nous servir des astéroïdes. Suis-moi.

Plutôt que de lancer des contre-mesures ou de tenter de fuir, on amorça un virage serré avant de plonger sous l’astéroïde. Dès qu’on se trouva hors de vue, on tira, à l’aide de nos canons électriques de poupe, une bordée de détritus métalliques à une vitesse inversement proportionnelle à la nôtre, ce qui les immobilisa dans notre sillage. Lorsque les missiles surgirent de derrière l’astéroïde, ils se jetèrent sur les déchets flottants. Trois des projectiles explosèrent aussitôt, ce qui, malheureusement, nettoya la trajectoire des suivants.

— Surveille devant pendant que je me débarrasse du reste de cette salve, demandai-je à Homer.

Alors que je m’apprêtais à lancer mes busters, Homer déclara :

— Tirs droit devant. On dirait bien qu’il leur restait des missiles. Je crois qu’on est foutus.

Je pris une milliseconde pour évaluer la situation. Cinq missiles me pourchassaient. Je pouvais en éliminer deux, peut-être trois, avec le canon. Homer en avait huit devant lui. Treize missiles contre onze busters. Sans parler des vaisseaux brésiliens dont il allait bien falloir s’occuper. Il était fort probable, à ce stade, qu’ils aient tiré leurs dernières cartouches. Nous étions beaucoup trop près les uns des autres pour jouer avec de nouveaux missiles.

— Il nous faut réduire la puissance de l’attaque frontale. Je vais te confier tous mes brise-vaisseaux sauf deux. Essaie d’en détruire autant que possible avec des éclats.

Je libérai tous mes busters et transmis les commandes de cinq d’entre eux à Homer, qui les envoya devant.

Je me concentrai sur les cinq missiles à l’approche derrière moi, larguant des détritus par vagues successives sur leur trajectoire. J’en avais détruit deux lorsque je m’aperçus que deux des trois restants s’étaient rapprochés l’un de l’autre en tentant d’éviter des obstacles. J’envoyai aussitôt un brise-vaisseau à pleine vitesse contre le plus proche. Il y eut un éclair lumineux, et les deux missiles et le buster volèrent en éclats. Oui ! L’autre missile avait été sonné par l’explosion. Il dérivait sans but.

— Ils commencent à s’approcher un peu beaucoup, se plaignit Homer. N’hésite pas à venir me donner un coup de main, quand tu auras deux minutes…

— J’ai presque fini. Tiens bon.

Tandis que je larguais une puissante salve de débris contre le dernier missile, j’entendis glapir Homer :

— Merde !

Je perdis son signal.

Je partageai alors mon attention entre mon missile et ceux de Homer. Il était parvenu à se débarrasser de la quasi-totalité des siens, mais l’un d’eux avait explosé tout près de lui. Il semblait avoir endommagé Heaven-6, mais pas l’avoir détruit. Toutefois, le bâtiment était à la dérive, totalement inerte. Deux busters en avaient fait le tour et pourchassaient à présent les deux derniers missiles arrivant à la proue, mais un seul était suffisamment proche pour être utile.

À cet instant, un éclair à la poupe me signifia que ma dernière salve avait eu raison du dernier missile qui me collait au train. Me restait donc un brise-vaisseau, mais il était inconcevable qu’il puisse gagner à temps la proue du vaisseau de Homer.

Ils ne sont pas très malins. Comme venue de nulle part, cette idée apparemment hors de propos me traversa l’esprit. Mais le Bob original s’était toujours fié à ses intuitions. Je réagis aussitôt. Je tirai une salve de débris. Pas directement sur un missile, mais à l’opposé du buster qui le poursuivait. Par réflexe, le missile dévia de sa trajectoire pour éviter les obstacles. C’était tout ce dont le brise-vaisseau avait besoin pour rattraper son retard.

J’étais à présent en mesure de concentrer un tir de débris sur l’autre missile pour le faire exploser. En me tournant vers le dernier missile, celui que mon buster poursuivait, je m’aperçus que j’avais un problème. Les busters dépendaient de l’énergie cinétique pour détruire leurs cibles. Il leur fallait arriver à grande vitesse, en gros. Celui-là avait rattrapé un missile presque aussi rapide que lui. À présent, ils volaient tous deux ensemble, le brise-vaisseau percutant le missile de manière aussi répétée qu’inefficace. Il parvenait à le faire dévier légèrement de sa trajectoire, mais sans lui causer le moindre dégât.

Cesse d’essayer de te le taper, crétin ! Je lui envoyai un ordre, provoquant une panne catastrophique de son réacteur. La fuite de plasma et d’énergie fut plus que suffisante pour liquéfier les deux unités.

Je fis un rapide inventaire. Il me restait deux brise-vaisseaux. Et deux ennemis. Je n’avais pas le temps de m’occuper de Homer pour le moment. Je rappelai les busters et fis un balayage complet des environs pour tenter de localiser les appareils brésiliens.

L’un d’eux se trouvait à moins de deux secondes, fonçant droit sur moi. Soudain, je compris qu’il cherchait à me percuter. Manquant de temps pour effectuer le moindre calcul, je dus improviser. J’accélérai brusquement à 5 g. Soit le Brésilien serait capable de manœuvrer pour m’intercepter, soit ce ne serait pas le cas.

Deux secondes plus tard, tentant de modifier son cap, le bâtiment ennemi frôla ma poupe. Et deux millisecondes après cela, un buster le traversa de part en part, à l’endroit même où se trouvait son cœur informatique. Ses moteurs se coupèrent d’un coup, et il se mit à dériver.

Je scrutai de nouveau l’espace, mais n’obtins aucune nouvelle du dernier vaisseau. Soit il avait été détruit d’une façon inconnue, soit il se dissimulait derrière l’un des astéroïdes. Chaque camp ayant montré ses forces durant la bataille, le Brésilien devait savoir qu’il ne pouvait pas l’emporter à la régulière. Cela signifiait qu’il se cachait, espérant trouver refuge derrière son astéroïde.

Mon canon était à court de munitions. Il me restait un brise-vaisseau, mais il ne me serait d’aucune utilité si je devais poursuivre le Brésilien autour de l’astéroïde. En étudiant ma dernière étude radar, je repérai ce que j’espérais : la boule d’acier d’un de mes défunts busters. J’envoyai deux roamers la récupérer, puis la chargeai dans le canon électrique. J’avais délibérément conçu ces boules d’acier pour qu’elles puissent aussi servir de boulets.

J’envoyai ensuite le buster au-dessus de l’astéroïde le plus proche, à un angle qui me permettrait d’avoir une excellente vue de sa face cachée. Comme prévu, la télémétrie à distance repéra le vaisseau brésilien, de la même manière que celui-ci repéra le brise-vaisseau. Il se mit à contourner l’astéroïde dans la direction opposée.

Youhou, enfoiré ! Il me fallut une milliseconde pour calculer sa trajectoire. Je tirai la boule à pleine vitesse au moment même où l’ennemi arrivait en vue. Il n’avait aucune chance. La boule d’acier, soutenue par la puissance de mon canon électrique, transperça le vaisseau à une vitesse presque relativiste. L’impact déchira l’appareil en deux, et chacune de ses deux parties s’éloigna en tournoyant. Il y eut un éclair lumineux lorsque le réacteur sortit de son confinement, et l’une des sections de l’appareil s’affaissa et se déforma sous l’effet de la force centrifuge.

Ça, c’est pour Homer.

Mes roamers me firent parvenir des images détaillées de leur inspection de Heaven-6. Homer semblait avoir eu beaucoup de chance. Par un coup de veine extraordinaire, un débris métallique avait coupé l’alimentation de son cœur informatique. Mais malgré de gros dégâts structurels, le noyau était intact. Et le réacteur était parvenu à s’éteindre en douceur selon la procédure d’urgence prévue en cas de perte de contrôle.

L’une des raisons d’être des roamers était de réparer et de maintenir les HEAVEN en état de fonctionnement. Je lançai donc ce programme sur ceux de Homer.

Pfff. Les roamers de Homer. La vache, voilà que je commence à parler comme lui ! Il me vint à l’esprit que je pouvais désormais décorer ma coque, comme Bob-1. Trois pour moi, trois pour Homer. Mieux valait en faire une priorité.

J’avais plusieurs ouvrages sur le métier. Pendant que des roamers travaillaient sur Heaven-6, d’autres inspectaient les astéroïdes afin de découvrir comment les Brésiliens les guidaient, et un troisième groupe récupérait des débris sur le champ de bataille. Des matières premières étaient disponibles sur les astéroïdes, mais les matériaux déjà raffinés valaient la peine d’être récupérés. Les coques des appareils brésiliens, notamment, allaient se faire dépouiller.

Quand le second groupe de roamers m’envoya son rapport, j’étudiai les images au fur et à mesure de leur arrivée. Il s’avéra que les astéroïdes étaient poussés par un système de propulsion SURGE à large champ et à basse intensité. Cela avait été conçu pour que l’ensemble de l’astéroïde puisse progresser comme une seule unité, sans risquer la désintégration par des forces marémotrices ou des variations de la puissance du champ. Le système était ingénieux, et je fis un grand nombre de scans pour les transmettre à Bill. S’il n’avait pas encore commencé à déplacer des corps de la ceinture de Kuiper vers Ragnarök, ces plans lui seraient certainement utiles.

Tout cela était fort intéressant, mais les astéroïdes poursuivaient leur trajectoire vers la Terre. S’ils heurtaient la planète, même les bactéries n’y survivraient pas. Les Brésiliens leur avaient donné un cap presque parfait, et ils ne risquaient pas de manquer leur cible. Ne me restait plus qu’à espérer que je pourrais les en faire dévier suffisamment à l’aide de leurs propres systèmes SURGE.

Mais, avant tout, il fallait que je trouve le moyen de les faire m’obéir, alors que je ne possédais pas les clés de chiffrement dont les Brésiliens s’étaient servis pour leur transmettre des commandes. Eh bien, le problème fut vite réglé. Je demandai simplement aux roamers d’arracher les régulateurs de la propulsion et de brancher cette dernière en prise directe. Aucune finesse, ni aucune électronique complexe n’était nécessaire à l’impulsion d’une poussée latérale maximale. Restait à savoir si ce n’était pas trop tard.

— Debout, mon vieux. Ça va ?

— Tante Olympe ! Tante Olympe ! (L’interface de réalité virtuelle de Homer s’activa. Il souriait.) J’imagine qu’on les a eus ?

Je poussai un soupir de soulagement.

— Jusqu’au dernier.

Homer prit une pause de savant fou, les doigts crochus :

— « Toutes leur base sont nous appartiennent 9 »…

On éclata de rire tous les deux. C’était sans doute la première fois depuis la naissance de Homer que nous étions à ce point sur la même longueur d’onde. Je ressentis soudain ce qui ressemblait à de la fierté paternelle. Ouais, c’est bizarre. Ressaisis-toi !

Homer désigna un point vague dans le lointain.

— Alors, résultat des courses ?

— Je suis encore en train de faire le point. Sinon, au cas où tu n’aurais pas encore vérifié, tu as toujours le dos brisé. Alors, évite d’aller où que ce soit pour le moment. Guppy estime qu’il faudra encore trois jours pour que tout soit rentré dans l’ordre.

Homer hocha la tête, et je poursuivis :

— Il y a des traces partout d’un gros conflit. Et de l’usage de bombes atomiques, aussi bien à la surface de la planète que dans l’espace. Et pas qu’un peu ! On dirait que tout le monde s’est tapé dessus jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un camp. Pour autant que je sache, la seule force technologique qui restait dans le système solaire était incarnée par un petit groupe de sondes brésiliennes modifiées pour la guerre. J’ai découvert la zone de fabrication. Elle est endommagée, et les Araújo n’ont pas pu la réparer parce qu’ils n’avaient pas les logiciels ou l’équipement nécessaires. Ils n’ont pas pu se poser sur Terre pour aller chercher quelqu’un en mesure de faire les réparations – même si je ne suis pas sûr qu’il y ait encore quelqu’un qui en soit capable –, et ils n’ont pas pu non plus produire une navette ou un atterrisseur, à cause de l’absence de fabrique. Un cercle vicieux classique.

— Qu’est-ce qu’ils faisaient, alors ? Ils se contentaient de détruire tout ce qu’ils croisaient ? demanda Homer en grimaçant.

— Plus ou moins. Ils se vengeaient de leurs ennemis. Il était prévu que les astéroïdes tombent sur la Chine. J’imagine donc que ce sont les Chinois qui ont rayé de la carte l’Empire brésilien.

— « Rayé de la carte » ? À ce point ?

— Ce n’est pas beau à voir, en tout cas. En fait, il est difficile de déterminer avec précision l’étendue des dégâts. À cause de la fumée et de la couverture nuageuse. Les attaques à coups d’astéroïdes et de bombes atomiques ont soulevé beaucoup de poussière, ce qui a détraqué le climat.

— Il y a eu d’autres attaques d’astéroïdes ? Ce n’était pas la première ?

— Non, loin s’en faut. Mais c’était la plus puissante, j’ai l’impression. J’ai décelé la présence de dizaines de points d’impact, la plupart de la taille du cratère Barringer. Ces quatre-là auraient déclenché une extinction massive. Ils auraient plutôt provoqué un cratère de la taille de celui du Yucatán.

— Chacun.

— Ouais. (Je secouai la tête d’un air incrédule.) Je n’arrive pas à croire qu’on ait pu penser qu’il s’agissait d’une réponse judicieuse, quel que soit le problème. Je n’éprouve aucun regret ni aucune culpabilité d’avoir supprimé ces types.

— Il reste quelqu’un sur Terre ?

Je fis apparaître le globe terrestre sur l’affichage holographique et en envoyai une copie à Homer.

— Je n’ai pas été en mesure de capter la moindre transmission radio ni la moindre signature de réacteur. Cela dit, il est probable qu’on évite à tout prix d’attirer l’attention. Je suis certain que la bande d’Araújo prenait un malin plaisir à balancer des rochers sur la tête de tous ceux qu’ils repéraient. À l’heure qu’il est, tous ceux qui sont encore en vie se sont planqués.

Le regard vague, Homer se passa la main sur le front.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? J’imagine qu’on pourrait faire une annonce. Mais certains croiraient qu’il s’agit d’une ruse.

Il fit tourner machinalement son exemplaire du globe pour en étudier différentes régions. Au bout de quelques secondes, il s’appuya contre le dossier de son siège, puis prit son menton dans sa main et se remit à réfléchir.

J’attendis, ravi de le laisser affronter seul ce qui le préoccupait.

Finalement, il leva de nouveau les yeux.

— On pourrait se servir du SUDDAR, dans une certaine mesure. Mais l’atmosphère et la masse planétaire vont dégrader sérieusement la résolution. Et que dirais-tu d’envoyer des drones d’exploration ? Ceux que Bill a mis au point ?

— C’est amusant que tu me poses la question, lui répondis-je avec un sourire. Je suis en train d’en fabriquer aussi vite que possible. (Je repris mon sérieux.) Il faut qu’on trouve rapidement des groupes de survivants. Entre les bombes atomiques et les astéroïdes, la Terre pourrait sombrer dans un hiver nucléaire. Dans les deux ans qui viennent, ceux qui en ont réchappé pourraient très bien mourir de faim.

— Et si on découvre des survivants, comment comptes-tu leur venir en aide ?

— Je n’en sais rien, Homer. (Je secouai la tête, évitant de croiser son regard.) Mais chaque chose en son temps.

On suivit du regard le quatrième et dernier astéroïde qui frôlait la Terre. Même si nous savions depuis un moment qu’ils manqueraient leur cible, ce fut un moment émouvant. Nous avions remplacé les appareils de contrôle des systèmes de propulsion par du matériel un peu plus coopératif, qu’on avait programmé pour pousser progressivement les astéroïdes en longue période de révolution avec une inclinaison telle qu’ils ne croiseraient plus jamais l’orbite de la Terre.

— Un problème de moins à régler, déclara Homer avec un sourire.

[On nous appelle.]

Surpris, on se tourna l’un vers l’autre.

— Quoi encore ?


9. Paraphrase de « All your base are belong to us », expression trouvée dans le jeu vidéo japonais Zero Wing (1991) et épinglée sur Internet par les joueurs comme exemple de mauvaise traduction en anglais.