CRAWLER 4 ( 1- 20 )

Étape 1 sur 4.

Les gnomes.

Temps restant avant l’effondrement du niveau :

15 jours.

Vues : 1,43 trillion

Followers : 7 billiards

Favoris : 2,4 billiards

Position dans le top 10 : 3e

Prime : 800 000 pièces d’or

Bienvenue, crawler, dans le niveau 5 : « Les bulles ».

Les enchères sont ouvertes pour le crawler #4122. Elles prendront fin dans 45 heures.

Nombre de crawlers restants : 178 887.

Vous entrez dans la bulle no 543 sur 1772. Quart air.

Nouveau succès ! Entre les mailles.

Vous avez réussi à descendre un escalier alors que vous figuriez dans le top 10. Vous êtes un battant. Un dur à cuire. Et à l’instar des bois des jeunes cerfs, qui s’allongent à mesure qu’ils approchent de l’âge adulte, vous avez grandi, à la fois en tant que crawler et en tant que prix.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Chevreuil » or ! Ne vous emballez pas trop, c’est juste du fric. De plus, toutes les primes, actuelles et à venir, allouées en échange de votre meurtre seront désormais suivies du coefficient × 2.

Le point positif, c’est que la somme qu’on vous accordera si vous survivez au niveau augmente, elle aussi.

— C’est quoi encore, ces conneries ?

Je fus immédiatement pris d’une quinte de toux qui me fit regretter d’avoir parlé à voix haute. Je recrachai le sable qui s’était introduit dans ma bouche.

Personne ne m’avait prévenu que les primes promises contre nos têtes doubleraient. Mordecai n’avait jamais évoqué ce détail, et je n’avais rien lu de tel dans Le Livre de recettes. S’agissait-il d’une nouveauté ? Les enfoirés…

Je découvris avec désarroi que des dizaines de milliers de crawlers avaient succombé pendant les dernières heures du Nœud de fer. Mon poing se serra de colère. Sans plus tarder, on se mit en marche. On avançait péniblement, luttant contre le vent.

Perchée sur mon épaule, Donut miaula, irritée par les bourrasques brûlantes qui nous soufflaient à la figure. Chaque fois que j’inspirais, ma bouche et mes narines se remplissaient de sable. Il va nous falloir des masques. Impossible de communiquer, sauf sur le tchat.

On avait quitté le hangar pour s’engager dans le cinquième niveau à peine quelques minutes après l’effondrement du quatrième. J’avais senti le traditionnel tremblement de terre, mais il m’avait semblé provenir de bien plus loin que d’habitude.

DONUT : JE DOIS CHOISIR UNE NOUVELLE CLASSE ! J’AIMERAIS VRAIMENT QU’ILS ME LAISSENT PLUS LE TEMPS. LE PANEL EST TRÈS ÉCLECTIQUE.

CARL : Mordecai, aidez Donut. On est dans une zone « air ».

MORDECAI : Enfin ! Par les dieux, Odette vous a obligés à briquer sa maison avant de vous laisser repartir ou quoi ? Je suis déjà là et j’ai commencé à mener ma petite enquête. Dirigez-vous vers le bourg situé contre le versant nord-ouest. Le mur d’enceinte fait barrage aux projections de sable. Selon les autochtones, les tempêtes ne durent qu’une heure ou deux par jour. Apparemment, il n’y a que deux bourgades dans cette zone. Donut, balance la sauce.

Donut lui énuméra rapidement les classes qui figuraient dans son catalogue. Aucune ne lui donnerait la faculté de voler. Un bon nombre d’entre elles me parurent plus intrigantes et exotiques que d’habitude – neuf queues ou assistante de demi-dieu, pour ne citer qu’elles –, mais j’en repérai aussi une ou deux qui avaient forcément été ajoutées pour la troller – vendeuse de cigarettes électroniques, par exemple. Mordecai la mitraillait de questions. Il finit par retenir deux options.

MORDECAI : Ces propositions sont de plus en plus intéressantes. Le plus urgent, c’est de blinder ta Constitution. Elle s’est dégradée de 10 points quand tu as abandonné ta classe de hooligan. L’un de ces profils compensera cette perte et même plus – canon de verre. En général, cette classe ne te laisse pas répartir des points en Constitution quand tu prends du galon, mais elle te fait bénéficier d’un bonus immédiat de + 15 dans cette stat. Note qu’elle décuple également la vitesse d’amélioration de tous tes sorts. Elle n’aura aucun effet sur ta stat d’Intelligence, mais fera baisser leur coût en mana, ce qui revient pratiquement au même. Ton Missile, qui envoie déjà du lourd, deviendra encore plus puissant. De toute façon, la Constitution n’est pas une stat que tu peux entraîner, alors ce serait un choix judicieux, surtout si tu mets les bouchées doubles en magie. Reste que si toutefois tu n’obtenais pas certains de ces bonus, ça ne vaudrait plus du tout le coup…

La compétence Actors Studio de Donut s’améliorait à mesure qu’elle avançait dans le donjon, mais elle n’était pas dénuée d’inconvénients. Le système ne lui attribuait pas systématiquement la totalité des avantages des classes qu’elle sélectionnait. Or il était impossible de changer d’avis une fois le choix validé.

DONUT : FAIT !

MORDECAI : … Et ? Tu as eu quoi ?

DONUT : JE… EH BIEN, TOUT. SAUF LE + 15 EN CONSTITUTION.

— Bordel…

Là encore : regret immédiat d’avoir parlé à voix haute. Je recrachai un deuxième pâté de sable.

MORDECAI : OK. Il est impératif que Donut se tienne à l’écart du danger tant qu’elle n’aura pas de meilleurs équipements de protection. Jusqu’à nouvel ordre, chevaucher Mongo pendant les combats, c’est niet.

On reprit notre route, ralentis par les tourbillons de sable et de poussière qui se déchaînaient tout autour de nous. À chacun de mes pas, mes pieds s’enfonçaient jusqu’aux chevilles avant de se poser sur un sol dur. Impossible de voir à plus de 6 mètres devant moi. Je levai le nez vers le ciel, obscurci par un voile marronnasse opaque. Tournant les talons, je constatai que la porte du hangar avait disparu, remplacée par un mur de roche assez lisse, qui montait en s’incurvant. Il semblait très haut. J’eus l’impression d’avoir atterri au fond d’un bol sculpté à l’arrache.

KATIA : J’aperçois le bourg. On n’est pas très loin, environ 300 mètres en bifurquant légèrement vers la gauche. Ma compétence Éclaireur déconne un peu : la carte ne me donne aucune information sur la zone derrière nous, à part le flanc de la montagne…

DONUT : AU MOINS, PAS DE TUNNELS À L’HORIZON. JE HAIS LES TUNNELS.

Je craignais que son soulagement soit un peu prématuré. Mon tchat était saturé de messages de crawlers décrivant les environnements divers dans lesquels ils avaient émergé. D’après le peu que j’avais pu lire avant de réduire la fenêtre, certains – dont Bautista – évoquaient des souterrains étroits et oppressants. Elle et Imani se trouvaient sur une île flottante circulaire dont elles n’avaient pas tardé à découvrir qu’elle se constituait de bateaux attachés les uns aux autres. Elles s’étaient pris une violente averse de grêle dès leur arrivée et n’avaient eu d’autre choix que de se réfugier dans la cale d’un cargo occupée par des monstres poissons niveau 29.

CARL : Je vois que dalle. Faites gaffe aux mobs.

DONUT : CE VENT EST EN TRAIN D’ABÎMER MA FOURRURE. ET IL EST BRÛLANT. JE N’AIME PAS ÇA, CARL. MONGO EST DÉGOÛTÉ.

CARL : Mongo est dans son box. Tu ne sais pas s’il est dégoûté ou non.

Elle avait raison sur un point : la chaleur était insupportable. J’avais l’impression qu’un sèche-cheveux nous soufflait dessus à plein régime. Je me souvins à quel point je me les pelais quand on était entrés dans le donjon. Mes yeux se posèrent sur le compte à rebours, en haut à gauche de mon interface. Il m’indiquait combien de temps je devais attendre avant de pouvoir consommer une nouvelle potion, à cause de la bonne sousoupe à Mordecai que j’avais avalée quelques heures plus tôt. Au moins, il avait continué à s’écouler pendant notre séjour sur le plateau d’Odette.

CARL : Donut. Champ de mines.

Donut laissa sortir Mongo, qui rugit d’angoisse en se rendant compte qu’on était en pleine tempête. Elle lança ensuite Triplet mécanique et ordonna aux deux automates de partir en éclaireur. Ils nous avertiraient de l’arrivée de mobs, et nous permettraient de savoir quand on approchait d’une dune.

Le village n’était pas loin, mais l’atteindre fut une véritable corvée. On ne croisa aucun monstre en chemin, mais on passa devant l’entrée d’une grotte creusée dans le sol : une pente douce tapissée de sable déposé par le vent, qui conduisait à un tunnel s’enfonçant dans les ténèbres. On aurait pu s’y abriter un moment, mais le système ne nous laissa pas y entrer. Après avoir fait quelques pas devant, je remarquai le miroitement d’une barrière translucide. Pas un portail ; un genre de champ de force, semblable à celui qui apparaissait quand j’activais ma Carapace de protection. Le sable le traversait sans problème. Un Mongo mécanique s’en approcha et y balança un coup de patte ; ses griffes rebondirent comme si elles avaient percuté un mur, sans que la créature explose ou soit projetée en arrière. Invoquant mon gantelet, je tendis prudemment le bras pour tapoter la surface du voile.

Avertissement : vous ne pourrez entrer dans ce quart que lorsque vous aurez conquis le château du quart air.

Je tentai de crier ce que j’avais découvert à Donut et Katia, mais le vent couvrit ma voix. Je rouvris le tchat :

CARL : Cette grotte permet d’accéder à la zone souterraine. Apparemment, on ne pourra quitter la zone air que quand on se sera occupés des gnomes.

KATIA : La carte ne me dessine pas ce qui se trouve à l’intérieur, mais regardez ces parois. Je croyais qu’il s’agissait d’une montagne, mais on dirait presque que ça a été sculpté. J’ai l’impression qu’on se trouve au sommet d’un édifice…

Sortant une sphère foudroyante de mon inventaire, je la fis rouler sur la pente douce. Après avoir rebondi plusieurs fois sur le sol irrégulier, elle franchit le champ de force sans ralentir et finit par disparaître dans le tunnel.

Un instant plus tard, le sol gronda, secoué par une explosion lointaine. Je ne l’entendis pas : je la sentis sous mes pieds.

Vous avez déclenché un piège. Espérons que ça vous apprendra à être plus prudent.

CARL : Merde. Apparemment, il y a des pièges dans les tunnels. Il faudra qu’on fasse gaffe à ça.

KATIA : M’étonnerait pas que ce soit un tombeau enseveli. En mode Indiana Jones.

Elle fit apparaître une torche, l’alluma et la balança à travers le champ de force. Les flammes illuminèrent un long corridor incliné bordé de briques sculptées.

CARL : Je pense que tu as raison.

L’intérieur de la grotte était tapissé de gravures en relief représentant une bête féroce qui ressemblait fort à un ptérodactyle. Sa gueule était ouverte, comme si elle hurlait. Très rassurant…

DONUT : EST-CE QU’IL SERAIT POSSIBLE DE DISCUTER DE TOUT ÇA QUAND ON SERA SORTIS DE CE SABLE ? NON MAIS FRANCHEMENT ! DE TOUTE FAÇON, ON NE PEUT PAS ENTRER LÀ-DEDANS. QUELLE GALÈRE. CERTAINES PERSONNES SUR LE TCHAT DISENT QU’ELLES SONT DANS DES PARADIS TROPICAUX. UNE AUTRE EST DANS UNE ZONE ENNEIGÉE. N’IMPORTE LAQUELLE DE CES OPTIONS ME CONVIENDRAIT MIEUX QUE CET ENFER, ET POURTANT JE N’APPRÉCIE PAS LA NEIGE. C’EST DIRE !

On s’éloigna de la grotte pour reprendre la direction du village. Le fait qu’on n’ait croisé aucun monstre ne me plaisait pas. En général, moins de mobs, ça laissait présager des mobs plus puissants.

On tomba sur une bizarrerie : une carcasse en métal toute cramée et tordue qui émergeait du sable. Elle avait l’air de se trouver là depuis un bon bout de temps. Impossible de deviner ce qu’elle avait été à l’origine – peut-être un véhicule. Le système ne nous renseigna pas. Je la touchai pour voir si je pouvais la placer dans mon inventaire. Le métal me parut solide et léger, mais il était aussi sacrément rouillé. On décida de laisser tomber.

On arriva bientôt devant un mur irrégulier constitué de pans de métal rivés les uns aux autres. Il s’élevait très haut, et, au-delà des 6 premiers mètres, était couvert d’un genre d’auvent en tissu épais strié de bandes bleues et blanches, qui disparaissait dans le torrent brunâtre. Claquant violemment au vent, il semblait sur le point d’être emporté d’une seconde à l’autre. De grandes boîtes noires, espacées de 3 ou 4 mètres, surmontaient le mur. Des tours de guet. Elles étaient calfeutrées pour se protéger de la tempête.

KATIA : La ville est bâtie contre la montagne. Il y a une entrée par là.

Elle pointa le doigt vers la droite, et on la suivit le long du patchwork métallique jusqu’à atteindre une grande porte cintrée à double battant construite dans une alcôve, à peu près à l’abri des rafales. Au-dessus de la porte, un panneau rudimentaire indiquait « Bourg Adeudos. Tapez d’dans pour entrer ». Donut, toujours perchée sur mon épaule, se mit à cracher du sable.

Le heurtoir était un maillet de tambour géant. Il était accroché à une chaîne. Je l’abattis deux fois. Les coups renvoyèrent un long écho caverneux.

— Houlà, j’y suis allé un peu trop fort…

On pouvait enfin se parler, même s’il fallait encore élever la voix.

Donut continuait de me tousser dans l’oreille.

— Hé ! Interdiction de me gerber sur l’épaule.

— Ai-je une autre option, Carl ? rétorqua-t-elle entre deux haut-le-cœur.

Elle me gerba sur l’épaule.

— Bordel, Donut.

— Dans l’Égypte antique, c’était un grand honneur de se faire vomir dessus par un chat. Tu devrais me remercier.

— Le bourg « Adeudos », lut Katia, l’air blasé. Tellement hâte de découvrir le pourquoi du comment…

Plusieurs minutes passèrent. Le compte à rebours des Mongo mécaniques s’épuisa, et les deux clones se volatilisèrent. J’étais sur le point de demander à Mordecai ce qu’il attendait au juste pour venir nous ouvrir quand la porte pivota vers l’intérieur dans un long grincement.

— C’est un PNJ. Gros, nous prévint Donut un instant avant que la créature s’avance dans l’encadrement.

Le nouveau venu nous toisa de toute sa hauteur. On était obligés de tordre le cou pour voir son visage. C’était un chameau. Un chameau de bien 2,5 mètres qui se tenait sur ses pattes arrière, vêtu d’une longue tunique et coiffé d’un foulard qu’il portait comme un chèche. Ses longs bras étaient munis de trois doigts, dont un pouce. Son énorme bosse lui faisait un look bizarre, de face ; on aurait dit qu’il portait un sac à dos trop chargé sous son vêtement, lequel bâillait sur sa silhouette.

Argile – dromadérien. Niveau 30.

Les dromadériens sont une race commune d’anciens nomades que l’on retrouve dans toutes les terres arides de l’univers. Leur capacité à stocker des quantités astronomiques de liquide dans leur corps leur permet de survivre jusqu’à deux mois sans ingurgiter une seule goutte d’eau. Quand on les prive de leur liberté de vagabonder, ces chasseurs et combattants féroces ont tendance à se laisser gagner par la paresse et la léthargie. Mais ne vous y trompez pas : ce sont de redoutables guerriers, jadis réputés pour leur brutalité abjecte.

Piégés au sommet de la nécropole d’Anser, les spécimens que vous rencontrerez ici sont pris dans un statu quo tripartite avec les bactriens et les gnomes dirigeables. Ce conflit larvé pourrait devenir une guerre ouverte à tout moment – une guerre à laquelle ils ne survivraient sans doute pas. En attendant, ils se contentent très bien de passer leurs journées à glandouiller, à fumer de l’herbe et à noyer leurs problèmes dans l’alcool.

— Le bourg « à deux dos », répéta Katia, les yeux levés vers la bête. Je comprends mieux.

— Yo ! lança Argile le chameau. Bienvenue au bourg. Restez pas plantés là ; amenez-vous, que je puisse refermer.

Je restai figé, dévisageant la créature avec des yeux ronds. Vu sa tenue et la description, je m’étais attendu à ce qu’elle ait un accent arabe stéréotypé, mais sa voix m’évoquait plutôt celle d’un biker bourru. Comme celle de Joe Camel, l’ancienne mascotte de la marque de clopes.

— Vous ne vénérez pas Grull, vous ? m’enquis-je tandis qu’on franchissait le seuil.

On entendait encore le vent à l’intérieur, et le sable parvenait à s’infiltrer malgré l’auvent, mais rien à voir avec l’extérieur.

— J’ai l’air d’une pute qui se tartine la tronche de maquillage et voue un culte à un taureau ? rétorqua-t-il sèchement.

— Euh… non.

— Vous arrivez juste à temps. La tempête ne va pas tarder à s’arrêter. C’est dangereux de se balader dehors quand ça souffle plus.

Il referma la lourde porte dans un claquement retentissant. Une longue lance flippante était appuyée contre son épaule, ainsi qu’un tube qui ressemblait à un bazooka ou à un lance-roquettes improvisé. Je repérai bientôt cinq explosifs en forme d’ananas suspendus à un fil attaché à son sac. Des Missiles antiaériens guidés, apparemment. Ils n’étaient pas armés, et donc relativement stables. Vu la rusticité du modèle, le mot « guidés » me persuada qu’ils étaient forcément magiques. Le système ne me permit pas de les étudier davantage.

Argile avait surpris mon regard inquisiteur.

— Vous voulez dire que les monstres se cachent pendant la tempête ? demandai-je pour relancer la conversation.

Il répondit par un grand renâclement qui projeta de la morve partout.

— Vous devez pas être du coin. Vous avez du pot d’pas être morts.

— Ils ont un club Desperado, me souffla Katia. Pas de club Vainqueur… Je vois plusieurs boutiques et auberges.

— Minute, papillon ! m’arrêta Argile alors que j’amorçais un autre pas. Personne n’entre dans ce bled les mains vides. Faut payer. Et si votre trip, c’est le club Vainqueur, vous êtes tombés au mauvais endroit. C’est pas pour rien qu’on s’appelle le bourg Adeudos.

— On paie comment ? m’impatientai-je.

— Or, drogue ou débauche.

Après m’avoir reluqué des pieds à la tête, il souffla de nouveau par les narines, expulsant un autre filet de morve.

— Pour toi, ce sera or ou drogue.

C’était la version donjon du vieil autocollant pour bagnoles « Pas de course gratuite. Cash, hash ou baise trash ». Ça me fit marrer.

— Combien ? demandai-je.

— Vous avez combien ?

Donut, qui ne ratait jamais une occasion de négocier, se redressa sur mon épaule, faisant ruisseler tout le sable qui s’était accumulé sur sa fourrure. Je levai une main pour l’arrêter.

— Je peux vous proposer ça, lançai-je en tirant de mon inventaire l’un des bâtons de blitz que m’avait offerts Quint, le pharmacien du club Desperado.

Argile l’attrapa et l’examina, les yeux plissés. Au bout de quelques secondes, il le percha entre ses lèvres et l’alluma.

— Bonne came. Bienvenue au bourg Adeudos. N’allez pas à la mairie. C’est réservé aux dromadériens. À part ça, éclatez-vous. Si vous kiffez les bails chelous, la rue des Bails-Chelous longe l’enceinte nord-est. Sinon, la plupart des filles sont dans la rue Adeudos. Je vous conseille Jazmin Délices, de chez Zoom-Zoom-Zang.

— Attendez, intervint Katia. Alors ça s’appelle le bourg Adeudos parce que vous…

— Ben ouais, tout le village est un bordel. Tu croyais quoi ? Maintenant, barrez-vous. Et je répète : ne foutez pas les pieds à la mairie.

Nouvelle quête. Ne foutez pas les pieds à la mairie.

Découvrez ce qui se cache à la mairie. Il se pourrait que ce soit important.

Récompense : vous recevrez un coffret « Quête » argent.

— Pas très subtil, tout ça… marmonnai-je tandis que le dromadérien s’éloignait à pas nonchalants en fumant son bâton de blitz.

S’approchant de l’un de ses collègues, il lui dit quelque chose et nous pointa du doigt. Ils se marrèrent.

— Vous pensez que les prostituées seront des dromadaires, elles aussi ? s’enquit Donut. Je ne vous cache pas que je trouverais ça extrêmement bizarre.

— Pas autant qu’un monde constitué de deux villages dont l’un fait entièrement reposer son économie sur l’industrie du sexe. C’est comme le Nœud de fer. Ça n’a aucun sens.

Argile présenta fièrement son bâton de blitz à un autre dromadérien, qui s’écroula lui aussi de rire. Je commençais à comprendre ce qui venait de se passer. On s’était fait enfler. Je grognai. Enfoiré, va. Bien joué.

— Allons trouver Mordecai.

Les rues de la ville formaient un ensemble de demi-cercles imbriqués – un genre d’arc-en-ciel. Les résidences étaient installées le long de l’anneau extérieur, qui suivait la courbe de l’enceinte. J’y aperçus des sortes de casernes. Dans le deuxième anneau, on découvrit des boutiques et quelques foyers d’entraînement. La mairie se trouvait à mi-chemin entre les deux extrémités. C’était de loin le bâtiment le plus imposant de la ville ; il atteignait le sommet de l’auvent, lequel, tel un parapluie géant, se déployait du sommet des constructions jusqu’aux remparts et au mur du tombeau. L’enveloppe se composait de multiples toiles triangulaires, comme des focs ou des voiles de bateau, mais en beaucoup, beaucoup plus grand.

La superficie du bourg était plus importante que ce à quoi je m’étais attendu. Plus vaste que la colonie de taille moyenne dont j’étais « propriétaire » dans la Ville du haut. Les auberges et le club Desperado étaient tous installés dans le troisième anneau – la bien nommée rue Adeudos.

Le vent s’arrêta d’un coup. Une lumière pâle commença à s’immiscer entre les pans de toile. Des cris s’élevèrent un peu partout, et soudain, la rue fut envahie de dromadériens. Un groupe armé d’échelles entreprit de grimper aux murs pour décrocher la protection. On s’écarta pour laisser passer une équipe de grands chameaux montés sur des échasses aux multiples ressorts, style steampunk. En quelques minutes, ils replièrent les voiles et les calèrent au sommet des murs de la ville. Au scintillement qu’elles émettaient, je compris qu’elles étaient magiques. Un autre groupe s’occupa de celle qui couvrait la mairie, l’entortillant avant de la fixer au sommet de l’édifice. J’eus le temps de voir que les bandes bleues et blanches de l’auvent dessinaient un motif. On aurait dit un mélange entre un minaret, les coupoles qui surmontaient la cathédrale Saint-Basile, et une glace à l’italienne. Mais en tissu. Un tissu qu’on pouvait rapidement installer dès qu’une nouvelle tempête se déclarait.

— Impressionnant ! m’exclamai-je, scotché par la vitesse à laquelle ils avaient remballé tout ça.

— Très ingénieux, acquiesça Katia.

Levant les yeux, je me figeai, stupéfait. Au troisième niveau, on avait eu un ciel artificiel, que je n’avais eu aucun mal à atteindre avec ma fronde.

Cette fois-ci, même si je distinguai toujours le miroitement caractéristique d’un champ de force, il se trouvait beaucoup, beaucoup plus loin. À une altitude qui avoisinait celle des avions en vol. Je tournai sur moi-même. Le bourg était construit contre un mur immense d’au moins 30 mètres de haut. Dans le désert, je m’étais fait la réflexion que ce paysage ressemblait à un gigantesque bol. J’avais vu juste. On était dans un bol géant qui surplombait un tombeau. Quel nom lui avait donné la description, déjà ? La nécropole d’Anser.

— Tout cela ne fait pas très « donjon », fit remarquer Donut en regardant le ciel.

Je ris.

— De quoi tu te plains ? Toi qui disais que tu n’aimais pas les tunnels… Il y a un plafond. C’est juste qu’il est super haut. Tu te souviens comment ils ont appelé cet endroit, quand on est entrés ? La bulle 543.

Katia, comme nous, tournait sur elle-même.

— On est sous un dôme, confirma-t-elle. Regardez, la lumière se reflète dessus. Il doit y avoir au moins 4 ou 5 kilomètres d’ici jusque là-bas…

Quelque chose fila dans le ciel. Un volatile géant. Il fondit vers le flanc du bol et disparut derrière.

— Si on est dans le quart air, et que le quart souterrain se trouve sous nos pieds, où sont les quarts terre et mer ? m’enquis-je.

— Aucune idée, répondit Katia. Mais si cette zone est un genre de cuvette, peut-être qu’il s’agit d’une d’île, et qu’il y a de l’eau de l’autre côté de ces montagnes.

— Tu chauffes, intervint une voix presque familière.

Je fis volte-face. Un grand aigle aux plumes beiges et marron clair venait d’émerger d’une ruelle. Un ciailé. Il s’approcha de nous.

— Mordecai, le saluai-je en le reluquant. C’est vous, là ? Je veux dire, c’est votre vrai corps ?

— Vous admiriez la vue ? maugréa-t-il. Par les dieux, je dois carrément venir vous chercher… Non, j’appartenais à une variété différente. Ils m’ont mis en bord-de-roc ; moi, j’étais un centurion. Plumage plus foncé. Envergure plus large. Serres plus grosses. Beaucoup plus d’allure.

Mongo fonça vers lui pour le flairer. Le reconnaissant, il se mit à lui faire la fête.

— Pour moi, un aigle est un aigle. Répliquai-je.

On dut se pousser pour laisser passer une nouvelle troupe de dromadériens. Ils étaient sept, tous enveloppés de tuniques sombres. Le système m’indiqua qu’ils étaient membres de la Patrouille bulleuse. Niveau 48. Armés de lances et de bazookas appuyés contre leurs épaules, ils se dirigèrent vers la sortie d’un pas déterminé.

— Enfin, ne vous méprenez pas, continua Mordecai. Je suis très content. Pour la première fois depuis des lustres, je ressemble à peu près à la personne que j’étais avant. Mais ils m’ont pigeonné, expliqua-t-il en écartant les ailes. Je suis un clerc. Mes plumes sont donc coupées. Je peux voler, mais seulement sur de très courtes distances. Imaginez : vous vous réveillez castrés dans une orgie de top models.

Il ferma les yeux et poussa un long soupir.

— Mais c’est tout de même un ciailé. Et comparé au foutu crapaud du niveau dernier, n’importe quel corps est une amélioration.

Les ciailés étaient dépourvus de bras ; ils avaient juste des pattes et des ailes. Ça m’inquiéta un peu.

— Est-ce que vous pourrez encore nous préparer des potions et tout ?

Au regard qu’il me décocha, on aurait pu croire que je venais de lui demander une photo de sa mère à poil.

— Mieux que jamais ! Bref. Katia, tu n’étais pas loin. Nous sommes, en effet, sous un dôme. Un genre de boule à neige, qu’ils ont appelée « bulle ». La nécropole d’Anser est une tour immense, et nous nous trouvons au sommet.

Il nous montra le ciel.

— La bulle est plus volumineuse qu’elle ne le paraît d’ici. La terre et la mer sont en contrebas, très loin. Vous avez manqué la première annonce de quelques minutes, mais ils ne vont pas tarder à en diffuser une deuxième afin d’expliquer les règles du niveau. Allons nous installer dans une salle sécurisée pour manger un morceau et voir ce qu’ils vont nous chanter.

On prit la direction d’une l’auberge que notre manager avait repérée : la Grosse Bosse. J’ouvrais la marche avec lui, pendant que Katia, Mongo et Donut traînaient et s’extasiaient devant l’architecture, comme des touristes. Je décrirais le bourg Adeudos comme un mélange étrange entre un village oriental cliché, comme on en voyait dans les films, et le festival Burning Man. Les constructions, en torchis, étaient souvent renforcées par des exosquelettes métalliques rouillés. Je n’aurais su dire s’il s’agissait d’un genre de blindage, si ça avait une fonction quelconque ou si c’était juste décoratif. Sur le toit d’une maison, je repérai un télescope, là encore style très steampunk, tourné vers le ciel. Sur un autre : une station météo qui scintillait, clairement magique. Un engin alimenté par des piles vrombissait à l’extérieur d’un autre bâtiment. Deux jeunes chameaux à bord d’un véhicule à chenilles – un genre de mini-tracteur qui tirait en cahotant un wagon branlant chargé d’une quantité astronomique de branches – nous dépassèrent en riant. La ville entière sentait la fumée, l’essence et la terre.

Tous les PNJ que j’avais croisés pour le moment étaient des dromadériens, mais ça changea quand on entra dans la rue Adeudos. Deux femmes se tenaient devant un bar. Dès qu’elles nous remarquèrent, elles se métamorphosèrent – l’une en ciailée, l’autre en humaine.

— Ce sont des changelins ou des doppelgängers ? m’enquis-je – l’étiquette, au-dessus de leur tête, annonçait uniquement la créature qu’elles imitaient.

— Des changelins, comme moi, répondit Mordecai sur un ton revêche. Méfiez-vous-en comme de la peste. Si vous avez besoin de… « hum hum »… allez plutôt au club Desperado.

J’avais lu un passage qui disait à peu près la même chose dans Le Livre de recettes de l’anarchiste. Les changelins y étaient en gros traités de petites garces toujours prêtes à vous détrousser ou à vous planter un couteau dans le dos.

Deux crawlers – humains, niveau 22 tous les deux – nous regardèrent passer, les yeux écarquillés. Je les saluai d’un geste. Ils se précipitèrent dans un bar, comme s’ils avaient peur de moi.

— Quinze jours, du coup ? lançai-je pour changer de sujet.

— Je m’attendais à douze, m’avoua Mordecai. Le fait qu’ils nous en laissent trois de plus n’est pas forcément une bonne chose. J’ai déjà compris ce qu’ils veulent de vous, et je vous l’annonce tout net : on est dans la mouise. Cette rallonge n’est pas pour me rassurer. À vrai dire, elle me fait redouter une mauvaise surprise.

— Pourquoi on est dans la mouise ?

— Vous êtes bloqués dans ce quart avec environ une trentaine d’autres crawlers. Ni plus ni moins. Vous allez devoir travailler de concert pour prendre d’assaut le château des gnomes afin de débloquer l’escalier qu’il renferme. Or tous les joueurs que j’ai croisés pour l’instant étaient sous-entraînés au point que c’est un miracle qu’ils aient survécu jusqu’ici.

— Mmm. Il faut qu’on réinitialise nos buffs, qu’on dorme un peu et qu’on ouvre nos coffrets. Ensuite, on commencera par essayer de comprendre où il se cache, ce château.

— Où il se cache ? répéta Mordecai, avant de m’indiquer le ciel.

Je levai les yeux, suivant son aile du regard. Haut, très haut, tout près du dôme et complètement à l’opposé de la zone où on était, j’aperçus un minuscule point.

— Le voilà, ton château.

— … Merde.

La Grosse Bosse était une auberge toute simple gérée par un tenancier dromadérien. L’odeur qui régnait là-dedans rappelait celle d’une ferme pédagogique. Je ne remarquai qu’une seule prostituée, une changelin appelée Brique-de-Jus, qui s’en alla bouder dans un coin après qu’on eut tous rejeté ses avances. En plus des services de cette femme, l’établissement proposait des boissons, de la nourriture et quelques chambres.

L’annonce qu’on attendait était différente du communiqué qu’ils nous diffusaient chaque soir après la quotidienne – la prochaine était prévue dans plus de dix heures. Je repérai les trois écrans traditionnels. Celui du milieu, normalement réservé au top 10, était noir. Un compte à rebours y était affiché en surimpression, indiquant que le classement apparaîtrait à la fin de l’épisode.

On commanda à boire et à manger, puis on alla s’installer à une table. On n’eut pas à patienter longtemps.

Bonjour, les crawlers. Bienvenue au niveau 5 ! On est extrêmement impatients de vous voir vous éclater dans ce nouveau monde très excitant ! Vous êtes à peine plus de 178 000 à toujours faire partie de l’aventure ! Le bien nommé Nœud de fer était un peu nébuleux, et parvenir à comprendre son fonctionnement faisait partie du fun. Celui-ci est assez différent – son agencement n’est pas un secret, et les règles en sont assez simples. On veut vraiment que vous passiez un super moment.

Plus de 4 000 châteaux, tous uniques en leur genre, tous renfermant un escalier, sont disséminés dans ce niveau.

Imaginez une feuille de papier bulle. Chacune des alvéoles qui la composent est un microcosme fermé scindé en quatre zones, appelées « quarts ».

Il y a au total 1 172 bulles. Vous vous trouvez tous dans l’une d’elles, et avez été répartis au hasard de la manière la plus égale possible, ce qui signifie que vous êtes un peu plus de 150 par bulle. Comme pour les châteaux, chaque bulle se présente différemment.

Les bulles, donc, se divisent en quatre quarts : mer, terre, souterrain et air. Dans chacun de ces quarts se trouve un château. Votre mission est de le trouver, de le prendre d’assaut et de vous introduire dans la salle du trône. Dès que vous en aurez pris possession ou que vous aurez vaincu le boss qui la garde, le château sera considéré comme « conquis ». Et pas besoin de courir dans tous les sens en stressant pour trouver l’escalier : il sera systématiquement dans la salle du trône. Fastoche, non ? Vous prenez le château, vous prenez l’escalier.

— Dit comme ça, ça paraît gérable, commentai-je.

Mais je ne tardai pas à comprendre que c’était loin d’être le cas. Aucun de nous n’était capable de voler ; comment atteindre ce château dans le ciel ? Ce n’était pas comme si on pouvait fabriquer un canon pour se propulser là-haut. On allait devoir construire une montgolfière. Ou un avion. Ou trouver un moyen de faire descendre la cible jusqu’à nous. Réfléchis, réfléchis…

Mais il y a un hic. Pour que votre escalier soit véritablement débloqué et que vous puissiez l’emprunter, il est impératif que les quatre châteaux soient pris. Je répète : vous ne pourrez accéder au niveau 6 que lorsque les châteaux terre, mer, air et souterrain de votre bulle seront conquis.

Mordecai poussa un grognement dépité.

— Bordel… lâchai-je, sonné.

J’échangeai un regard avec Katia, qui semblait à deux doigts de s’évanouir. Même Donut avait l’air choquée.

Heureusement pour vous, une fois que vous aurez pris votre château, vous pourrez quitter votre quart et aller prêter main-forte à vos petits camarades. Quand votre mission sera accomplie, cette dernière « éclatera », et vous aurez dès lors la possibilité de vous aventurer à l’extérieur si le cœur vous en dit ! Il vous sera néanmoins impossible de pénétrer dans d’autres bulles tant qu’elles n’auront pas éclaté.

Bonne chance à tous. Certains châteaux sont bien plus faciles à débloquer que d’autres. Par ailleurs, le deuxième round d’appel d’offres pour les mécènes a commencé. Pour finir, sachez que nous diffuserons comme d’habitude un autre communiqué dans quelques heures, après la quotidienne. Maintenant à vous de jouer, et tuez, tuez, tuez !

Pendant quelques secondes, personne ne dit rien. Je regardai les plumes du cou de Mordecai se gonfler et se dégonfler. Il se tourna vers nous.

— Je vais partir du principe que les 150 crawlers environ qui ont atterri dans cette bulle avec vous sont des cornichons incompétents. Ce qui signifie que vous allez devoir prendre un château tous les trois ou quatre jours. Mangez, ouvrez tous vos coffrets, allez vous pieuter, puis revenez ici. On a du pain sur la planche.

[2]

AVANT QU’ON AILLE dans notre espace personnel, Donut bondit sur la boîte aux lettres du bar pour récupérer son livre de sorts pour le niveau en cours.

— Ça lui donnera peut-être la faculté de voler… marmonna Katia.

— Des poissards comme nous ? Tu rêves, répliquai-je.

On avait en revanche tous les trois de très riches mécènes, et on était sur le point de s’en voir attribuer un de plus chacun. L’idée de dépendre d’eux pour survivre m’était insupportable, mais on n’avait pas trente-six options.

— À quoi bon nous autoriser à quitter les bulles si c’est pour nous empêcher d’entrer dans les autres ? s’interrogea Katia.

— Pour l’instant, il faut qu’on se concentre sur cette histoire de château volant.

IMANI : Carl, qu’est-ce qu’un « pataras » ?

CARL : En termes nautiques ? C’est le gréement qui relie le mat à l’arrière du bateau. Il y en a de différentes sortes.

ELLE : On est une vingtaine et aucun de ces vieux schnocks n’a jamais mis un pied sur un bateau. Tu y crois ? Je leur avais pourtant dit de ne pas me mettre à Alouette-des-Prés. J’aurais été mieux lotie dans l’un de ces établissements chicos fréquentés par des connauds ayant passé leur enfance en mer, mais non… Le système nous propose un tuto ; le problème, c’est qu’il ne nous indique pas où se trouvent tous les trucs mentionnés. Comment on est censés « tirer le hale-bas de bôme » si on ne sait pas ce que c’est ? Cette machine-là est encore plus complexe que les métros et les trains du Nœud.

IMANI : Il faut qu’on se mette à la page et vite. Il pleut des torrents de cailloux. C’est quoi, une « bôme » ? Attends, non, ça, on n’en a pas encore besoin…

CARL : Sans déconner, faites gaffe. On ne s’improvise pas marin. Ça s’apprend. La formation dure des mois.

IMANI : On aurait un PNJ pour nous aider si Elle ne l’avait pas congelé.

ELLE : Il était louche ! On est en train de revenir vers l’île, là. Si on coule, on coule. Des bateaux, il y en a partout. On n’aura qu’à en prendre un autre.

IMANI : On n’a pas tous la capacité de voler, Elle.

CARL : Vous n’étiez pas déjà sur l’île ? Vous savez quoi, peu importe. Faites attention à vous.

Donut poussa un cri étranglé.

— Carl, Carl, c’est un bon cette fois !

Elle lut le livre et s’auréola de lumière.

Je pris une profonde inspiration.

— Donut. La règle, pour les livres de sorts, c’est qu’on en discute avant de les lire. Tu te souviens ?

— Oh, détends-toi le string ! me répondit-elle.

Katia éclata de rire.

— Celle-là, c’est Elle qui te l’a soufflée ! devina-t-elle.

— Je l’adore, confirma Donut. Elle a commencé à m’apprendre des expressions des temps anciens.

— Pas très digne d’une princesse, grommelai-je.

— Franchement… relax, Max !

— Donut a raison, c’est une bonne pioche, nous interrompit Mordecai. C’est un sort utilitaire, comme Trou.

— Ça consiste en quoi ?

— Ça s’appelle Patoune astrale, et ça lui permet de faire bouger des objets à distance. Ce n’est pas aussi complet que Main astrale – la patte qui apparaît n’a pas de pouce pour attraper des choses et les manipuler –, mais c’est un outil puissant, surtout une fois qu’on l’a un peu entraîné. On peut le considérer comme un sort offensif. Plus le sort s’améliore, plus la distance augmente. À 1, ça doit être 10 mètres environ. À 5, elle pourra lui ajouter des griffes ; à 10, elle pourra faire grossir la patte ; à 15, ses compétences et ses facultés seront transmissibles à la patte. Il existe un sort similaire, Poing astral, qu’il faudrait d’ailleurs qu’on essaie de t’obtenir, Carl.

— Hé, Donut, si on était chez nous, tu pourrais enfin faire tomber ce vase de l’étagère, me marrai-je.

— Cette monstruosité était un danger public, Carl. Elle était hantée.

On avait une étagère, dans notre appart, au-dessus de la télé. Elle était couverte de bibelots et Bea y avait aussi exposé un vase de famille hérité de je ne sais où. Donut avait tenté à plusieurs reprises de grimper là-haut, mais elle n’avait jamais réussi à s’en approcher. Elle s’asseyait parfois sur mes genoux pendant que je jouais, les yeux fixés dessus, puis se mettait à miauler.

On entra dans notre espace personnel. Presque deux jours s’étaient écoulés depuis l’épisode de la bombe à sang qui avait jailli de l’inventaire de Katia, et même s’il avait bien avancé, notre robot nettoyeur n’avait toujours pas fini de tout récurer. Il était en train d’aspirer les coussins du canapé quand on débarqua.

— Ce machin-là mériterait une augmentation, déclarai-je.

Le robot émit un bip d’approbation.

— Commencez par ouvrir vos coffrets, puis répartissez vos points de stat, nous recommanda Mordecai.

J’allai m’asseoir à la cuisine et je consultai mes succès en attente. J’en avais plusieurs et certains étaient vraiment cools. Je n’avais pas été récompensé pour la mort du mimic, mais je m’y étais attendu. La plupart étaient liés à mon combat contre Grull et au catapultage du Cauchemar Express dans l’Abysse, qui avait provoqué l’explosion des derniers cristaux d’âme du réseau.

Nouveau succès ! Et le chaos fut.

Vous avez réussi à invoquer un dieu dans le donjon. En voilà, un super moyen de se faire des potes. Tout le monde adooore les invités qui apportent des machines à tuer immortelles à la fête.

Récompense : ce n’était peut-être pas l’idée du siècle, mais ça promet du grand spectacle.

Nouveau succès ! Épiphanie divine.

Vous avez vu un dieu. Ne vous emballez pas. Ça ne fait pas de vous un prophète ni quoi que ce soit dans le genre. Ce succès n’a rien d’extraordinaire ; tous les crawlers qui survivent assez longtemps finissent par le recevoir. Vous n’êtes pas plus spécial qu’un autre. Tomber sur un dieu, c’est fastoche. Ce qu’il ne faut pas, c’est que le dieu en question vous tombe dessus.

Récompense : vous pouvez à présent vénérer le dieu Grull.

Note admin : un nouvel onglet est disponible dans votre interface.

J’éclatai de rire. Levant la tête vers le plafond, je lançai :

— Grull peut aller niquer sa mère !

Donut et Katia, qui venaient de recevoir le même succès, gloussèrent, elles aussi.

— Nous, vénérer Grull ? renchérit Donut. À ce stade, ça devrait plutôt être l’inverse.

Nouveau succès ! Indomptable.

Un dieu vous a infligé une attaque physique à laquelle vous n’avez pas succombé. Seuls quelques crawlers, au cours de l’histoire de Dungeon Crawler World, peuvent se vanter d’avoir accompli cet exploit. Chapeau ! Malheureusement pour vous et votre entourage, chaque fois que cela se produit, les autres déités ont tendance à le remarquer.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Déité » légendaire.

— Waouh ! m’exclamai-je. Un coffret légendaire, carrément !

L’IA lut le succès suivant en prenant sa voix perverse à la « je suis en train de me branler en m’en grillant une ».

Nouveau succès ! Petit garçon écrabouillé…

Vous vous êtes fait marcher dessus par une déité. Vous avez survécu. Et si votre corps humide et fragile n’a pas été écrasé par la souplesse charnue et rosée d’un pied humain, il est parfois agréable d’inverser les rôles. Juste histoire de se tester un peu. C’est souvent en expérimentant qu’on trouve des moyens inédits et excitants d’avoir… sa dose.

Verdict : divertissant, mais pas si satisfaisant. Une chance pour toi, sans doute plus que tu ne le crois.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Ouh là, là… » platine.

— Putain de merde… maugréai-je.

Je repensai au moment où le dieu m’avait écrasé. Sans la potion de Mordecai, j’aurais été réduit en bouillie. Je me rappelais vaguement avoir senti le donjon gronder. Sur le moment, j’avais été trop distrait pour le remarquer vraiment.

Après ça, il ne me resta plus que quelques succès intéressants :

Nouveau succès ! Je vous salue, Marie !

Vous avez lancé une attaque qui a fait plus de 100 morts à plus de 100 kilomètres de votre position actuelle. Soit vous êtes le plus grand sniper de l’univers, soit j’ai affaire à une petite pute sauteuse de portails. Cela n’enlève rien à l’excellence de la performance, et vous seriez sans doute voué à une grande carrière politique si… genre… on n’avait pas détruit votre monde avec ses gouvernements et tout et tout.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Sniper » or.

Nouveau succès ! Extinction.

Vous avez, d’un seul coup, tué tous les membres d’une espèce non unique présente dans un niveau du donjon. Ce n’est pas une mince affaire, et il faut être un connard d’une envergure bien particulière pour réussir une enculerie pareille.

Espèce tuée : garde-mur.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Connard » bronze !

Les gardes-murs étaient les reptiles qui vivaient dans l’Abysse. Le train qui avait déboulé du portail et tout éclaté dans la fosse avait dû les tuer par la même occasion.

En plus de tout ça, chacun de nous avait reçu deux coffrets « Boss » bronze pour le meurtre des homtaures, même si, techniquement, ce n’était pas nous qui leur avions porté le coup de grâce : ils étaient morts quand Grull avait pris possession de leur corps. Bon, je n’allais pas me plaindre. Aucun autre membre de l’équipe n’avait reçu le succès Indomptable. Katia avait eu un truc ressemblant pour avoir survécu à l’attaque magique d’un dieu, mais elle n’en tira qu’un coffret or. Apparemment, Elle était la seule à part moi à s’être vu attribuer un coffret légendaire.

J’avais aussi décroché un coffret « Fan » argent pour avoir vécu le plus de « retournements » au cours d’un combat. Je n’avais aucune idée de ce que ça signifiait concrètement ; en tout cas, je découvrirais le lendemain le prix que les gens m’avaient choisi. Comme il s’agissait d’un coffret bas de gamme, je ne m’attendais à rien de fou.

Donut était celle de nous trois à avoir reçu le moins de coffrets – elle avait néanmoins reçu un coffret « Pas très fute-fute, ça… » platine pour avoir attaqué le boss de province. Dans ses deux coffrets « Boss », elle trouva des pièces et des parchemins de type soin. Elle fit aussi l’acquisition d’un autre parchemin, qui me remplit d’effroi.

Parchemin de respiration aquatique.

Confère la faculté de respirer sous l’eau.

Durée : votre Intelligence × 3.

Ne vous empêchera pas de choper une otite du baigneur ou de vous faire dévorer par un barracuda mort-vivant. J’espère pour vous que vous savez nager.

— Carl, je vais poser les choses dès maintenant, déclara Donut après en avoir pris connaissance. Je suis un chat. Le chat ne nage pas. Le chat ne s’aventure pas dans l’eau. C’est contre-nature, il est hors de question que ça se produise.

MORDECAI : Bordel, Donut. Ne dis pas ce genre de choses à voix haute.

DONUT : CE N’EST PAS COMME SI ON POUVAIT ENCORE DISCUTER EN PRIVÉ SUR LE TCHAT, MORDECAI.

MORDECAI : Tant que je suis inclus dans vos conversations, elles ne seront pas diffusées. Si vous avez besoin de râler, adressez-vous toujours à moi.

Donut, irritée, fouetta plusieurs fois l’air de sa queue.

— C’est inacceptable. Je suis très mécontente !

— Ces parchemins ne sont pas tops, soupira Mordecai. Si je parviens à mettre la main sur les bons ingrédients, je vous préparerai plutôt des potions de respiration aquatique. Il existe également plusieurs sorts permettant d’évoluer sous l’eau.

— Et pour voler ? m’enquis-je.

— Les sorts et les items, il y en a des tas, expliqua-t-il. Les potions ? (Il secoua la tête.) S’il vous restait un coupon pour upgrade de table, j’aurais peut-être pu tenter quelque chose, mais là… Il va vraiment me falloir deux upgrades, et vite. Sinon, on devra s’y prendre autrement.

Il s’était exprimé d’une voix forte. C’était à nos mécènes qu’il parlait en réalité.

Le dernier coffret platine de Donut contenait un autre livre magique pour un sort à 15 points appelé Mur de flammes.

— C’est un sort de fuite assez commun, nous apprit Mordecai. Il fait apparaître un mur de flammes de 10 mètres de large sur 2 mètres de haut environ. À 1, il durera 15 secondes. Si elle l’entraîne, il pourra devenir puissant, mais attention : tout ce qui est feu, ça a vite fait de déraper. Quand le sort cesse de faire effet, les objets que vous aurez embrasés, eux, continuent de brûler. J’ai été témoin de ça des centaines de fois.

— Ça ne vaut pas Boule de feu, grommela Donut. Moi, c’est celui-là que je voudrais vraiment.

Elle lut le sort et se mit à briller.

Katia fut la deuxième à ouvrir ses coffrets. En plus d’or, elle reçut plusieurs parchemins de respiration aquatique et antipoisons. Ces deux items semblaient récurrents, comme les bandages et les torches l’avaient été au début du donjon. Son coffret « Battante » or produisit une potion de compétence qu’elle fut forcée de consommer immédiatement et qui fit grimper son Attrape, qu’elle n’avait cessé d’entraîner, à 11.

On passa à moi. Mes coffrets « Boss » me fournirent quelques parchemins de soin, une chemise magique inutile et une poignée de parchemins de respiration aquatique. Je reçus aussi une nouvelle potion d’invisibilité. Celle que j’avais eue dans le niveau précédent m’avait sauvé lors de mon combat contre Grull.

— Elle est facile à préparer, mais certains ingrédients sont extrêmement onéreux du fait de leur rareté, fit remarquer Mordecai. C’est bien qu’ils t’en donnent une autre.

— J’ai l’impression qu’il devient plus probable de recevoir un objet quand on l’a eu une première fois.

— C’est le cas, acquiesça-t-il. Et parfois, les items qu’ils vous envoient, comme ces parchemins aquatiques, sont des indices pas très subtils des situations que vous serez amenés à rencontrer dans le niveau. Les antipoisons de Katia, par exemple, sous-entendent que vous allez avoir affaire à des monstres venimeux et à des pièges. Heureusement que Donut et toi êtes immunisés contre tout ça.

— Oui, quelle chance pour vous deux, acquiesça placidement Katia.

Je reçus 40 000 pièces d’or pour avoir survécu au niveau en étant dans le top 10. Donut en eut 30 000 et Katia, 10 000. Il fallait encore qu’on achète quelques upgrades d’environnement pour notre espace, mais pour le moment, notre trésor de guerre s’élevait à 650 000 pièces d’or – et je n’avais encore ouvert qu’un seul coffret.

Dans mon coffret « Sniper » or, je découvris un item d’artisanat. C’était un attaché-case qui renfermait vingt-cinq petits items noirs pas plus gros que des bouchons de bouteille d’eau.

Infaillible – item d’artisanat.

Un infaillible ajoute le statut « guidé » à n’importe quelle charge, qu’elle soit à propulsion ou non. Peut être activé en passant par de nombreuses tables d’artisanat. Ajoutez-le à une flèche ou à un carreau, choisissez la cible ; une fois tiré, le projectile la cherchera.

Quand on l’applique sur un piège, d’autres options se débloquent, telles que « cibler tous les guérisseurs à portée de tir » ou « cibler les gens qui estiment qu’il est acceptable de mettre de la mayo sur les hot-dogs ».

Quand on l’applique sur un engin à propulsion, par exemple une roquette, les cibles peuvent être sélectionnées durant le processus de fabrication ou au moment du tir.

N.B. Cette upgrade seule n’augmente pas la portée du projectile.

— Cool, commentai-je, avant de passer à mes deux coffrets platine.

Le coffret « Ouh là, là… » – celui que j’avais reçu parce que l’IA du système était un putain de pervers – contenait une nouvelle bague d’orteil.

Bague d’orteil enchantée du bandit lépreux.

Item unique.

La plupart des enfants connaissent l’histoire exaltante du bandit lépreux, ce voleur humain tristement célèbre dont le peuple crevait de faim, en raison d’un confinement sanitaire mondial. Si tous les autochtones de cette planète étaient porteurs de la maladie ayant motivé cette mesure drastique, ils étaient également asymptomatiques. Seulement, ce fléau, fatal pour les régents de leur monde – les Perconsolés –, avait poussé ces derniers à migrer vers des plates-formes de protection flottantes et à poster des gardes devant tous les potagers et magasins dans l’espoir d’éliminer les malades en les empêchant de se nourrir.

Le bandit, escaladant une montagne, sauta sur une plateforme et pénétra dans un potager flottant. Il fut rapidement tué, bien entendu, mais il eut le temps de contaminer plusieurs Perconsolés, contraignant les tyrans à fuir pour de bon. Grâce à l’intervention de ce héros, cette planète humaine survécut cent ans de plus avant d’être désintégrée dans un autre conflit qui n’avait rien à voir. À ce jour, le bandit lépreux demeure une source d’inspiration pour de nombreuses personnes.

Cette bague d’orteil vous fait bénéficier des avantages suivants :

Avantage des pieds collants.

Avantage du supercontaminateur.

— Deux avantages dans un seul objet ? s’étonna Mordecai. Ça en fait une bague vraiment précieuse. Presque de niveau légendaire.

En effet, quand je la plaçai dans mon inventaire, elle apparut tout en haut de mon classement de valeur, juste au-dessus de l’anneau de souffrance divine et sous la figurine Kimaris. J’examinai les deux avantages.

Pieds collants.

Une fois toutes les 6 heures, pendant (Dextérité × 2) secondes, vous pourrez marcher sur une surface non horizontale telle qu’un mur, ou un plafond. La gravité fera toujours effet, alors laissez votre bière par terre et assurez-vous de rentrer votre chemise dans votre pantalon. Vos pieds nus doivent être en contact direct avec la surface. Pas de chaussettes ni de chaussures.

— Hé, ça me donne les pouvoirs de Spider-Man ! Enfin, à mes pieds, en tout cas… Dommage que je ne puisse m’en servir qu’une fois toutes les six heures.

Je passai au second avantage.

Supercontaminateur.

Vous voilà doté du pouvoir que détiennent tous les rats pesteux et les petits morveux depuis la nuit des temps. Une fois par heure, vous pouvez transmettre n’importe quel débuff dont vous souffrez à une cible de votre choix. Notez bien que vous aussi continuerez à en subir les effets.

— OK, dégueu, commentai-je en enfilant la bague à mon petit orteil.

Je soupirai en considérant mes pieds brillants.

Je compris ce que mon coffret suivant – « Connard » platine – contenait dès que j’aperçus le symbole qui apparut dans les airs lorsqu’il s’ouvrit.

— Oh, fait chier…

Il y eut une seconde de flottement. J’inspectai mes bras. Je me frottai le cou.

— Il est où ? finis-je par demander.

— Sur ton visage, répondit Donut sur un ton plein de dégoût. Tu es fichu. On dirait un rappeur blanc.

Katia éclata de rire et se pencha pour mieux voir.

— Ne t’inquiète pas, il est minuscule. On le remarque à peine. Il s’est placé sous ton œil gauche, comme un tatouage de larme, mais en plus petit. On pourrait presque le prendre pour une tache de rousseur. Qu’est-ce que c’est ? On dirait une empreinte de gecko… C’est mignon.

— C’est un pied de lézard, grommelai-je.

Sceau d’extinction – tatouage.

Race : garde-mur.

Retire l’hostilité automatique pour tous les ennemis naturels des classes lézard.

Avertissement : ce sceau d’extinction permet aux classes lézards ennemies de vous infliger 20 % de dégâts en plus. Les gardes-murs vous infligent 150 % de dégâts en plus.

Vous ne pouvez cacher ce tatouage qu’avec un cover-up.

— Un cover-up sur la tronche, mais bien sûr…

— Hmm, intervint Mordecai en s’approchant à son tour. Je peux me tromper, mais il me semble que c’est la première fois que je vois ça. Les laissez-passer comme vos tatouages gobelins sont très courants ; ce truc-là, non. Tout le monde déteste les lézards, mais je ne connais pas leurs ennemis naturels. Peut-être les oiseaux ? Ils se nourrissent de leurs œufs…

— J’imagine qu’on le découvrira le moment venu, maugréai-je en levant la main pour toucher ma pommette.

J’avais maintenant trois tatouages : mon passe gobelin, mon passe d’accès au club Desperado, et celui-ci. Avec un peu de chance, il était aussi petit et peu visible que Katia me l’assurait.

Il me restait une dernière récompense à ouvrir : le coffret « Déité » légendaire. Une potion s’en éleva, auréolée de fumée. La bouteille n’était pas la même que d’habitude. Plus arrondie, et ornementée comme un parfum de marque.

— La vache ! s’exclama Mordecai. Je peux voir ?

Il la prit dans sa serre, tout tremblant.

— C’est qui, Pawna ? m’enquis-je.

— La déesse de la Paix. Au panthéon, c’est la sœur et némésis de Grull. Ne bois pas ça maintenant. Garde-le pour plus tard.

Je laissai les autres examiner l’objet, avant de le reprendre pour le ranger dans mon inventaire. Il se plaça au-dessus de ma figurine Kimaris – une première.

La description en était très simple.

Les larmes de Pawna.

Cette potion ajoute + 5 à n’importe quel sort ou compétence de votre choix.

— En quoi elle est si précieuse ? s’étonna Katia. À cause du + 5 ? Ce n’est pas la première fois qu’on reçoit des potions de compétence. Certaines peuvent même les faire monter à leur niveau maxi, comme celle qu’a eue Maggie My. Et les potions Code de triche font la même chose mais avec un + 3.

— Elle est si précieuse, ma chère, car non seulement elle alloue + 5, mais Carl peut choisir la faculté à laquelle le bonus s’appliquera, répondit Mordecai. Les potions légendaires permettant de faire grimper une compétence au max sont tops, mais elles n’ont pas d’effet sur toutes. La potion Code de triche, qui ajoute en effet + 3 à une compétence aléatoire, est cependant soumise à une durée d’utilisation limitée – concrètement, il faut la consommer immédiatement. Cette potion-ci, Carl peut la conserver et l’activer quand il le voudra. Il peut décider d’entraîner l’une de ses compétences jusqu’à 15, prendre la potion, et la faire monter à 20. Je ne vais pas y aller par quatre chemins : c’est le meilleur objet qu’il ait reçu depuis son entrée dans le donjon.

— Le biscuit pour familier excepté, intervint Donut.

— Le biscuit pour familier excepté, admit le ciailé.

— Ma Frappe puissante est déjà à 13, dis-je.

— Uniquement grâce à tes équipements, qui y ajoutent 6 points. Il faudra qu’on utilise cette potion sur une compétence à 15 sans bonus. Les fourre-tout comme Frappe puissante sont durs à améliorer, surtout au-delà de 15, mais les items qui font monter une compétence sont plus répandus. On va devoir réfléchir avant de choisir la compétence à laquelle l’appliquer. Ce n’est pas urgent ; à vrai dire, mieux vaudrait sans doute attendre d’avoir passé la sélection des sous-classes, au début du niveau 6. Les choses risquent de pas mal bouger à ce moment-là.

— Elle McGib a eu le même coffret, non ? Il y avait quoi, dans le sien ? demanda Katia.

Le dieu avait tenté de frapper notre collègue deux ou trois fois. Il n’avait pas réussi à la toucher, mais elle avait tout de même reçu le coffret.

CARL : Elle, tu as eu quoi dans ton coffret « Déité » ?

ELLE : Pas le temps de taper la causette, Imani a planté le bateau. J’ai dû geler l’eau pour sauver tout le monde de la noyade. Mais en gros, c’était un livre de sorts appelé GrêleGrosse tempête de glace. Plus puissant que tous mes autres sorts, mais je flippe un peu de l’essayer. Coûte 50 mana. Temps de recharge long. On se parle bientôt.

Je transmis l’info aux autres. Mordecai secoua la tête.

— C’est un sort de guerre. Dis-lui d’éviter de s’en servir tant qu’on est enfermés dans ces boules à neige. Vous connaissez des gens qui sont dans la même bulle que vous ?

— Bonne question. Je n’ai pas encore demandé.

— J’ai posé la question aux anciennes Descendantes, mais personne ne m’a répondu, lança Katia. Ah, et Eva est encore en vie. Je la vois dans le tchat.

— Tant qu’elle n’est pas avec nous, inutile de s’en inquiéter. Garde toujours un œil sur ton Trouve-crawler.

— C’est ce que je fais. D’après ce que je vois, il y a huit crawlers dans les environs, mais je n’en connais aucun. Ils tournent tous autour de 20.

— Hmm, ça ne m’étonnerait pas qu’ils aient sciemment équilibré les niveaux des joueurs, commenta Mordecai. Ça expliquerait pourquoi on se retrouve avec des brêles. Carl, à 41, il est possible que tu sois le crawler le plus puissant du donjon. On va devoir attendre que le tableau de classement soit publié pour en avoir la confirmation.

J’envoyai un message à tous mes contacts pour savoir si quelqu’un d’autre se trouvait dans la bulle 543. Je ne reçus qu’une réponse affirmative, envoyée par une humaine du nom de Gwendolyn Duet, une Bonne vieille combattante de niveau 27. J’avais déjà croisé des « Combattants », mais pas cette classe-ci. Je n’avais pas souvenir de l’avoir rencontrée en vrai, mais sur le tchat elle était plutôt grande gueule et ne mâchait pas ses mots.

Elle avait atterri dans le quart terre – quelque part bien au-dessous de nous, près de la mer.

GWENDOLYN DUET : Salut, Monsieur Bombes. Alors comme ça, on est voisins. Tous les imbéciles avec lesquels ils m’ont mis sont complètement largués. Moi et les deux autres gars de mon équipe, on est les niveaux les plus élevés ici. On est tombés sur la section terre, et notre château s’appelle le « Château de sable du mage fou des dunes ». On n’arrête pas de se faire attaquer par des serpents, des araignées géantes et des punks mi-humains mi-scorpions aux tétons percés qui se baladent torse poil. On a aussi aperçu des oiseaux munis de tronçonneuses. Jusqu’à maintenant, on ne s’y est pas encore frottés. On ne s’est pas approchés du château, mais il est balèze. Il est bâti sur un côté de cette giga tombe ou montagne ou j’sais pas quoi, et protégé par quatre murs d’enceinte. Ne me demande pas comment on va faire pour entrer là-dedans…

CARL : Il y a un club Desperado dans votre quart ?

Rien que son prénom occupait la moitié de mon écran. J’allai dans l’interface du tchat le raccourcir.

GWEN : On a trois villages, sans compter le château. Apparemment, l’un d’entre eux a un club, mais pas celui où on est maintenant. Et de toute façon, j’suis pas membre. Tu m’as prise pour qui ? Je suis une fucking lady, j’ai un anneau d’accès au club Vainqueur.

CARL : OK. Tiens-moi au courant. Si tu connais quelqu’un dans le quart mer ou tombe, fais-le-moi savoir.

GWEN : Reçu. L’île est entourée par une barrière de corail. On la voit depuis la plage. J’ai repéré des requins et des méduses. J’sais pas où est le château de la mer. En tout cas, pour l’instant, rien vu à la surface. Pour la tombe, aucune putain d’idée, mais on a vu plein d’entrées qu’on ne peut pas prendre. Je crois que c’est un genre de labyrinthe. Après ce dernier niveau, je t’avoue que l’idée de m’engager là-dedans ne me tente pas des masses.

CARL : D’ac.

Quinze jours, ça me sembla soudain bien trop court.

Après notre sieste, on réinitialisa nos buffs. On en avait brièvement parlé avec Mordecai : il fallait qu’on maintienne notre programme d’entraînement. Katia et Donut passèrent dans la salle pour s’exercer. On avait donné à notre manager nos coupons d’environnement et plusieurs centaines de milliers de pièces d’or. Donut et lui allaient se procurer des upgrades boutiques et cuisine. Donut voulait aussi l’une des upgrades réseaux sociaux, qui nous permettrait de consulter les commentaires écrits par nos followers. À part elle, tout le monde avait voté non, et elle tirait la gueule depuis une bonne heure.

Laissant Mordecai gérer ça, je quittai la Grosse Bosse pour explorer les environs. Le « soleil » n’était pas encore couché, mais il menaçait de disparaître à tout moment derrière le versant de la tombe. Il fallait que je me grouille.

Dans la rue, tous les prostitués qui faisaient le pied de grue devant les autres bars se métamorphosèrent en humaines. Certaines s’attribuèrent des proportions ridicules ; des poitrines démesurées comparables à celle d’Odette, par exemple. Et il y en avait pour toutes les couleurs de peau – un véritable arc-en-ciel. Je pris note du fait que la moitié étaient de genre masculin avant de se transformer.

J’étais le seul « client » des environs. Je secouai la tête et me dirigeai vers une rue plus proche du mur d’enceinte.

— J’peux m’changer en tout ce que tu veux, mon minet… me rappela l’une d’elles tandis que je m’éloignais rapidement. J’ai la plus grande panoplie du bled.

Je retrouvai la maison que j’avais repérée plus tôt et j’allai toquer.

Je m’attendais à être reçu par un dromadérien, mais la porte s’ouvrit sur un petit humanoïde gris pratiquement dénué de traits. Surpris, je fis un pas en arrière. On aurait dit un gosse vêtu d’une combinaison ultra-moulante – celles qui vous couvrent des pieds à la tête. Pas de nez, pas d’yeux ; juste un mannequin sans visage. Le bougre ne mesurait pas plus de 1,50 mètre. Je reculai un peu plus quand il tendit sa main vers la mienne. Si la carte ne m’indiquait pas que c’était un PNJ, je lui en aurais collé une. Je lus sa description et je me félicitai de n’avoir pas cédé à la panique.

Skarn – jeune changelin. Niveau 3.

Sous mes yeux, la surface de sa tête se troubla. Des traits y apparurent, et je me trouvai bientôt devant un enfant de huit ans environ. Contrairement à Katia à ses débuts, quand il eut terminé, il était impossible de le distinguer d’un garçon normal. Il portait un boxer à imprimé cœurs et des habits semblables aux miens, mais au bout de quelques secondes, il les changea en tunique de dromadérien typique. L’étiquette, au-dessus de sa tête, annonçait à présent qu’il était humain. Levant vers moi des yeux écarquillés, il me dévisagea en silence.

— Euh, bonjour, petit, lançai-je. Ta mère ou ton père sont là ?

— Mes parents ont été tués dans les bombardements. Flint fait sa ronde, il ne rentrera qu’à la nuit tombée. C’est lui qui s’occupe de moi, maintenant. Il dit que je dois toujours prendre l’apparence des gens que je rencontre, pour les mettre à l’aise.

Il me débita tout ça sur un ton machinal super bizarre. Comme si c’était la première fois de sa vie qu’il s’exprimait.

— Pas bête, ça, répondis-je, complètement effrayé.

Je venais de me découvrir une nouvelle phobie : les gosses étranges au comportement robotique.

J’enregistrai enfin ce qu’il venait de dire. Merde…

— J’ai remarqué que vous aviez un super télescope sur le toit, et je me demandais si je pourrais m’en servir pour jeter un œil au château des gnomes.

À ces mots, le visage du gamin, dont le nom était Skarn, s’illumina. L’expression de son visage se précisa. J’avais l’impression que sa personnalité se développait à mesure qu’il me parlait.

— À La Forteresse désolée ? s’écria-t-il. Oui, je peux te montrer !

Il s’interrompit brièvement, avant de déclarer :

— Flint dit que je dois demander une pièce d’or. Il dit que nous les orphelins, on ne peut tirer notre épingle du jeu qu’en couillonnant des gens plus bêtes que nous.

— Je suppose que Flint est un dromadérien ? demandai-je en le suivant à l’intérieur.

On entra dans une salle spacieuse, uniquement meublée d’un lit de paille et d’une grande table. L’un des murs était couvert de légumes et d’herbes aromatiques. Une échelle conduisait à une trappe dans le plafond. Le gamin y grimpa en vitesse – anormalement vite.

— On avait un village, mais les gnomes l’ont rasé. La plupart d’entre nous ont péri. Les dromadériens ont recueilli les rescapés. Peu d’enfants ont survécu. Ruby a survécu, mais Flint dit qu’elle est vouée à passer sa vie dans la rue des Bails-Chelous.

— Pourquoi les gnomes vous ont bombardés ?

— Flint dit que c’est parce que les gnomes sont de petits connards courts sur pattes qui sont bons qu’à être piétinés et taillés en pièces par les oies infernales.

— D’accord…

Je me hissai sur le toit. Là-haut, j’avais une vue panoramique du bourg. La majorité des constructions – dont le club Desperado, que je repérai une rue plus loin – étaient des bâtiments de plain-pied. La mairie se trouvait à deux pas et s’élevait sur quatre étages, sans compter l’énorme tourbillon de tissu qui la surplombait et en « ajoutait » deux de plus. Maintenant que le brouillard s’était levé, je pouvais contempler le bol dans son entièreté. Il formait un cercle presque parfait, dont le rayon devait tourner autour des 5 kilomètres. Contre le versant rocheux opposé, j’aperçus l’autre village – un reflet de celui-ci. Un désert de dunes parsemé de grottes s’étendait entre eux. Je remarquai aussi plusieurs carcasses métalliques, et des silhouettes énormes, trop éloignées pour que le système me laisse les examiner. Maintenant que je le voyais complètement, cet endroit me paraissait bien plus exigu.

On va devoir se débrouiller avec juste ça…

Skarn s’approcha du télescope, tourné vers le désert.

— J’aime suivre la patrouille pour m’assurer qu’ils vont bien. Flint dit que, si je deviens grand et fort, ils me laisseront peut-être rester, et qu’un jour je pourrai même être des leurs.

Je pensai à la foule de prostitués en galère que j’avais croisés à quelques rues de là. Bien que toujours largué, je commençais à me faire une idée un peu plus claire de la situation. Skarn fit pivoter le télescope et se mit à sonder le ciel. L’engin, fabriqué dans un matériau bizarre – de la céramique ? –, se constituait d’un tube blanc pourvu de multiples tuyaux et rouages. Je l’examinai.

Clairvoyant gnome enchanté.

Utilisé par les gnomes dirigeables pour cibler leurs ennemis à distance au cours de leurs raids aériens, le clairvoyant est l’une des inventions clés ayant permis aux gnomes dirigeables d’établir leur suprématie dans le ciel. Quand il est correctement installé sur un cuirassé gnome, il augmente la précision de leurs bombes gravitationnelles de 75 %. Permet d’inspecter et d’analyser des objets à distance. Par ailleurs très pratique pour espionner ses voisins. Plus besoin de porno avec ce petit bijou pendu au bord de votre aéronef !

Avertissement : tous les gnomes que vous observerez seront prévenus par une notification.

— Tu l’as eu où, ce truc ? demandai-je.

— Flint l’a ramené du désert. Il y a des tas de restes de machines accidentées datant de la dernière guerre, là-bas. Trouvé ! OK, tu peux regarder. Dépêche, il bouge. Mais d’abord, faut payer…

Je lui jetai une pièce d’or. Il la laissa tomber, puis la ramassa à deux mains et fit un petit bond de joie.

— Merci, m’sieur ! Utilise la molette sur la droite pour zoomer et dézoomer.

— Merci à toi, répliquai-je en me penchant vers l’oculaire.

Je m’attendais à ce que l’image soit à l’envers, comme avec le télescope qu’on avait sur notre cotre, mais ce ne fut pas le cas. Le château gnome apparut, imposant, net.

— Waouh, marmonnai-je, surpris par la précision de l’image. Il est énorme. On dirait… une décharge flottante.

— Avant, c’était encore plus grand, mais une partie s’est détachée. Elle est tombée dans l’eau.

La Forteresse ressemblait à une île presque rectangulaire aux bords irréguliers. Elle paraissait avoir surgi du sol, et était encombrée par un tel chantier qu’il était difficile de se faire une image de l’ensemble. Je ne distinguai qu’un seul vrai bâtiment au milieu du pan de terre : une maison au toit en bardeaux, installée au centre. Mais sur les bords il y avait aussi des dizaines de structures plus petites, qui semblaient pour la plupart en tôle ondulée, de même que les murs d’enceinte du bourg. Un groupe de ballons absolument titanesques permettaient à l’île de flotter. Trois d’entre eux, des dirigeables classiques, étaient flanqués par deux monstruosités rondes encore plus volumineuses. Regroupés par un filet, ils étaient rattachés chacun à l’île par des cordes lumineuses, et émettaient le miroitement caractéristique d’un enchantement, faisant chatoyer toute la partie supérieure de l’installation à la lumière baissante du jour.

Je n’avais pas de compas dans l’œil, mais le binz devait faire approximativement la taille de trois terrains de football. Un putain de porte-avions volant, en plus large. Je m’aperçus après quelques secondes que ce que j’avais pris pour des bâtiments, sur le pourtour du terrain, était en réalité des armes – des balistaires, des trébuchets et toutes sortes de bizarreries.

Des centaines de cordes, de chaînes et d’autres objets mystérieux pendouillaient sous l’île volante, étincelants sous les derniers rayons du soleil. De petites huttes rondes étaient suspendues à seulement une dizaine de mètres de l’île, mais d’autres descendaient bien plus bas, sortant du champ de vision du clairvoyant.

De multiples machines volantes de toutes dimensions étaient également accrochées au ventre de la Forteresse. Ça allait de minuscules dirigeables manifestement voués à n’accueillir qu’une personne à des bateaux volants grands comme des bus, qui semblaient flotter par magie. La plupart étaient amarrées au rivage de l’île le plus éloigné du bourg. Toutes donnaient l’impression d’être des épaves rouillées qui n’avaient rien à faire dans le ciel, comme les bolides dans Mad Max. Un aéronef de la taille d’une barque fit soudain irruption dans mon champ de vision. Le conducteur, un gnome, ressemblait beaucoup à un protecteur bopca, quoiqu’un peu plus petit et pourvu d’un nez encore plus bulbeux. Un chapeau pointu de nain de jardin était vissé sur sa tête. Je me rendis bientôt compte que l’île entière fourmillait de petits chapeaux rouges qui ballottaient au gré des déplacements de leurs propriétaires.

Le dirigeable se maintenait en l’air grâce à quatre hélices déployées sous sa structure, comme un drone. Je n’eus aucun mal à distinguer la forme d’une bombe, qui se balançait dangereusement, harnachée à son ventre. Je zoomai dessus. À ma grande surprise, toutes les infos apparurent comme si je l’examinais de près.

Toc-toc gnome.

Type : arme thermobarique.

Effet : explosion.

Statut : 40. À peine stable. Si j’étais vous, je n’irais pas toquer là-dessus.

Vous avez déjà vu un dromadérien mourir du fait de l’implosion de ses poumons précédant d’un instant la fonte de ses chairs, tout cela une fraction de seconde avant que son corps entier n’explose, réduit à l’état de brume ? Eh bien, c’est l’occasion ! Divertissante pour toute la famille, cette bombe fut jadis l’arme favorite des brigades de bombardiers gnomes. Il n’en subsiste aujourd’hui que quelques-unes, et elles sont habituellement attachées aux vaisseaux de surveillance les plus fiables de ces forces de l’air en peine.

Les toc-toc thermobariques ont fait des ravages à la veille du dernier conflit. Aujourd’hui, ce sont surtout des armes de dissuasion. Simples, basiques, mais redoutables, ils disposent d’un fusible pressurisé ajustable permettant aux gnomes de déterminer la hauteur à laquelle ils souhaitent qu’ils éclatent. Pour optimiser leur efficacité, le pilote doit connaître l’altitude précise de sa cible.

Réputés pour leur instabilité. Mais le spectacle qu’ils offrent vaut le détour…

— Houlà… marmonnai-je en reculant, avant de me tourner vers le gosse. C’est un toc-toc qu’ils ont utilisé sur ton ancien village ?

— Yep. Mais c’était il y a longtemps. Me rappelle pas. Flint dit que les gnomes sont des poltrons lanceurs de bombes, et que tous les gens qui se battent avec des bombes sont des couilles molles.

— Il m’a l’air bien sympa, ce Flint… Tu sais pourquoi les gnomes ne s’en prennent pas à ce village ?

Skarn haussa les épaules.

— Flint dit que c’est à cause de ce qu’ils ont à la mairie. Pareil pour les bactriens. C’est pour ça que la paix règne.

— Et c’est quoi ?

— Flint dit qu’ils ne savent pas ce qu’ont les bactriens, mais ici, au bourg Adeudos, on a un truc qui empêche les gnomes de nous bombarder. Leur chef est un sale méchant, mais on a quelque chose qu’il ne veut pas détruire, alors il n’attaque pas. S’ils voient quelqu’un dans le désert, c’est pas pareil. C’est pour ça que Flint et les autres sortent faire leur ronde juste après la tempête, quand la Forteresse est au-dessus de l’eau.

— Mais toi, tu sais ce qu’ils gardent à la mairie ?

— Aucune idée. Je n’ai pas le droit d’aller là-bas. Tout ce que je sais, c’est que ça mange des champignons.

[3]

— OK, VOICI LE PROGRAMME, DÉCRÉTAI-JE après avoir terminé mon heure d’entraînement. Primo : trouver d’autres crawlers et nous assurer qu’on est tous sur la même longueur d’onde. Secundo : découvrir ce qu’ils cachent à la mairie. C’est sans doute le gosse du chef des gnomes ou une connerie dans le genre.

— Son animal de compagnie, peut-être, suggéra Donut. Personne n’accepterait de bombarder son animal de compagnie. Quel animal se nourrit de champignons ?

— Des tas, répondit Mordecai.

— Bref. On s’arrange pour entrer à la mairie, et si c’est bel et bien le gamin de ce gnome ou autre, qu’est-ce qu’on fait ? s’enquit Katia tout en travaillant son skin de dromadérien.

C’était presque un sans-faute. Le système lui attribuait un taux de ressemblance de 95 %.

— Ça dépendra de ce que c’est, mais une fois qu’on le saura, je pense qu’il faudra qu’on aille dans l’autre village et qu’on fasse la même chose. Apparemment, eux aussi ont un moyen de pression qui garantit leur sécurité. On ne connaît que la version du petit. Il faut qu’on en apprenne le plus possible avant d’établir un plan d’action.

— À la bonne heure, mais avant que vous partiez, faisons un rapide tour des upgrades que nous avons achetées aujourd’hui, intervint Mordecai en nous désignant les nouveaux aménagements de la cuisine : trois petits placards alignés contre un mur vierge. On pourra améliorer celles-ci quand on aura accès au catalogue de la gamme supérieure. Vivement que ça arrive ; j’ai hâte de pouvoir pimper ma future salle de magie. Mais nous parlerons de tout cela plus tard… Je vous présente vos synthétiseurs de nourriture, choisis par mes soins grâce au coupon de Katia. Vous ne pourrez les utiliser qu’une fois par jour, mais l’article comprenait trois placards différents : un pour le petit déj, un pour le déjeuner, et un pour le dîner, en gros. Je sais d’expérience qu’ils ont tendance à bugger – je vous conseille de ne pas sélectionner le même plat deux fois de suite, vous risqueriez de vous retrouver avec uniquement cette option. Autrement, le menu change chaque jour et la machine s’adapte à vos préférences. Elle apprendra vos goûts.

Je m’approchai du premier placard et posai la main sur la poignée. Une liste s’afficha. J’avais le choix entre une vingtaine de mets, que de la bouffe de petit déj, depuis les cornflakes jusqu’à la semoule de maïs. Je cliquai sur Bagel à la saucisse, puis j’ouvris la porte. Un sandwich m’attendait à l’intérieur. Il fumait, comme si le placard en bois faisait aussi micro-ondes.

— Hé, stylé ! me réjouis-je.

— Ne t’emballe pas trop, rétorqua Katia. Attends de tester…

Je pris une bouchée. Ça avait un goût de sandwich industriel réchauffé comme j’en avais mangé des milliers de fois.

— Ça va, y a pire, protestai-je, la bouche pleine. Mais c’est vrai que la cuisine des bopcas est meilleure.

Une notif s’afficha.

Vous êtes rassasié ! Votre ventre plein augmente votre vitesse de guérison de 5 % et réduit la durée des débuffs de 5 %. Les dégâts indirects diminuent de 5 %.

— Le buff fait effet une journée entière, donc pas besoin de prendre vos trois repas ici, nous informa Mordecai.

— Ouf ! déclara Katia. J’ai sélectionné skyr et confiture, et on aurait dit de la crème fraîche passée mélangée à des bonbecs Jolly Ranchers.

— Du skyr ? répétai-je. C’est quoi ?

— La seconde upgrade est tout aussi importante, nous interrompit Mordecai. Il s’agit de l’interface du marché.

— Le « marché » ? m’étonnai-je. Genre, on peut s’en servir pour acheter des trucs ?

— Oui et non. On l’a achetée en avance ; en réalité, la plupart de ses fonctionnalités ne deviendront accessibles qu’au début du niveau 6. Pour l’instant, c’est comme si vous aviez une interface de magasin généraliste virtuel. Si on avait attendu, on se serait retrouvés avec le même produit, mais deux fois plus cher. Mieux valait en faire l’acquisition dès maintenant. Dans ce niveau, vous pourrez vous y procurer des potions et des parchemins basiques. Des items randoms y apparaîtront de temps à autre en solde. Vous pouvez aussi y vendre certains de vos équipements. Carl, c’était ton coupon, mais je l’ai donné à Donut pour la négo, alors officiellement, l’upgrade lui appartient. Elle est dans son compte. On a préféré procéder ainsi parce que son bonus en Charisme fait automatiquement baisser les prix.

Donut m’avait tenu au courant, et j’avais donné mon accord. Si elle mourait ou qu’on se séparait, je perdrais accès à l’interface, mais on était devenus tellement codépendants que si ça venait à se produire, la disparition de cette upgrade serait le dernier de mes soucis.

— Comment ça marche ? demandai-je.

Je connaissais déjà la réponse, mais je voulais que Mordecai le formule à voix haute.

De son aile, il me montra un écran installé contre le mur, près de sa porte, que je n’avais jamais remarqué avant.

— Ce n’est pas sorcier. En gros, c’est comme la vente et l’achat d’objets sur eBay. Dans le niveau suivant, il y aura même des ventes aux enchères. Si vous voulez tenter de refourguer certains de vos items magiques, les vêtements bas de gamme que vous n’arrêtez pas de recevoir par exemple, j’attendrai ce moment-là. Pour les merdes basiques, proposez-les au commerçant IA. Avec le bonus de Donut, vous en obtiendrez un bon prix.

— Je n’aime pas cette machine, déclara le chat. Elle ne me laisse pas négocier. De plus, elle débloque. Elle m’affirme que mes casquettes ne valent qu’un sou chacune. Il faudrait la faire réparer.

— Des enchères ? relevai-je. La clientèle potentielle diminue de niveau en niveau. On est combien à disposer de ce machin ? Est-ce que les gens s’en servent vraiment ?

— Oh que oui. Les touristes et les factions commenceront à y avoir recours pour leurs échanges dès votre arrivée dans le niveau 6. Attends de voir. Le marché sera saturé. Certaines factions achètent tous les items magiques qu’elles peuvent trouver, alors vous pourrez vous faire un bon paquet de blé en marchandant vos équipements. Bien plus qu’en essayant de les vendre aux boutiques.

— Minute… Vous voulez dire qu’on va devoir se battre contre les gars auxquels on aura vendu notre matos ?

— Oui. C’est comme ça qu’ils équipent leurs armées. Mais si vous décidez de vous abstenir, quelqu’un d’autre le fera, alors…

— J’imagine que le prince Stalwart dispose de cette interface, lui aussi ?

— Figure-toi que non. Les factions du niveau 9 n’y ont pas accès. Il y a des boutiques dans la ville entonnoir de Larracos. Elles sont tenues par des PNJ. Les chefs de faction doivent s’y rendre en personne pour faire leurs emplettes – ou pour relancer, dans le cadre d’enchères. Quand les crawlers débarquent, tout le monde est éjecté de Larracos, et les hostilités débutent. Ce qui signifie que vous pourrez vous faire le plus de fric par ce biais entre le sixième et le huitième niveau. À l’ouverture du 9, les factions perdront le droit d’acheter ; leur seule option, dès lors, sera de voler leurs adversaires. Je vous expliquerai tout ça quand on y sera.

— Je n’aime pas l’idée de filer des armes à des gens qui s’en serviront contre nous, grommelai-je.

— Ils s’en serviront surtout les uns contre les autres… répliqua Mordecai, avant de nous désigner l’interface d’une aile. Je vous invite à présent à aller découvrir ce nouvel outil.

— On verra plus tard, répliquai-je. On a déjà perdu trop de temps.

En réalité, j’avais vraiment envie d’aller jeter un coup d’œil à cet écran, ne serait-ce que parce qu’il me permettrait enfin de connaître la valeur marchande de mes items. Cependant, Le Livre de recettes de l’anarchiste déconseillait aux crawlers de l’utiliser quand l’ouvrage se trouvait dans leur inventaire. Ce dernier affirmait que le livre n’avait pratiquement aucune valeur, à l’instar d’autres items, comme ma bombe nucléaire à deux doigts d’exploser, mais je me rappelai, au cours de mes lectures, être tombé sur cet avertissement :

< Note ajoutée par Crawler Batbilge. 12e édition. > Prenez garde à l’interface du marché. Son système d’évaluation des objets n’est pas le même que celui qui est installé dans la nôtre. Elle a décrit le livre comme un « item d’héritage unique » et lui a attribué un prix astronomique, quelque chose comme 50 millions de pièces d’or. Il ne s’est encore rien passé, mais laisser un tiers accéder ainsi à mon inventaire me paraît quelque peu hasardeux.

< Note ajoutée par Crawler Allister. 13e édition. > J’ignore si c’était à cause de ça, mais il semble que cet article ait été le dernier de Batbilge dans Le Livre de recettes. J’ai pris l’habitude de laisser les cartes sur mon lit quand je dois faire usage de cet outil. Par prudence, assurez-vous de ne pas les avoir sur vous quand vous y avez recours.

Au fil des saisons, Le Livre de recettes s’était présenté aux crawlers sous différentes formes. Pour Allister, il avait pris l’apparence d’un énorme paquet de cartes de sa planète d’origine. D’après le peu d’informations qu’il en donnait, il s’agissait d’un jeu à mi-chemin entre les échecs et la bataille, qui intervenait également dans la pratique religieuse des gens de chez lui, ce qui lui avait permis de se plonger dedans pendant des heures sans éveiller les soupçons.

Il y avait une petite table de chevet à côté de mon lit. Je mettais rarement les pieds dans ma chambre – Donut exigeait toujours qu’on dorme ensemble –, mais je me risquerais à y ranger le bouquin avant d’aller consulter l’interface.

Pour l’instant, il fallait vraiment qu’on se bouge.

Les deux premiers crawlers qu’on rencontra étaient des humains qui s’étaient installés dans une salle sécurisée – un bordel appelé Crache-et-Avale. L’enseigne du bar représentait un oiseau embroché sur une pique. On pénétra dans une grande salle obscure, en L, qui sentait l’encens. Donut avait rangé Mongo et s’était perchée sur mon épaule. Katia marchait à mes côtés. Un barman dromadérien leva les yeux vers nous à notre arrivée. Plusieurs clients, dromadériens eux aussi, étaient installés à des tables ou sirotaient leurs boissons au comptoir. Un fond musical style asiatique, discret mais envoûtant, flottait dans le bar. Je repérai une changelin ado qui jouait d’un instrument à cordes, un genre de guitare carrée. Elle détonnait complètement dans ce taudis.

Je reconnus les crawlers : c’étaient les gars qu’on avait croisés avant d’entrer à la Grosse Bosse un peu plus tôt. Le premier s’appelait Firas M – forgeronNiveau 22. C’était un grand mec élancé au visage anguleux, dans les 25 ans. Il avait la peau olivâtre et me semblait d’origine arabe. Le second – Louis Santiago 2, un Dératiseur niveau 22 – était un type en surpoids au crâne dégarni qui devait avoir à peu près le même âge. Je lui trouvai l’air vaguement espagnol.

Une prostituée était assise sur les genoux de Louis, et leur faisait une imitation très approximative de Jessica Rabbit. Ils étaient en train de se marrer quand on s’approcha.

— Beaucoup mieux que Leia en esclave ! gloussa Louis.

La femme fit la moue.

— Tu m’avais dit que ma Leia était réussie. Et…

Elle s’interrompit quand on s’arrêta à leur table.

— Ils lui font prendre les traits de femmes célèbres, commenta Katia sur un ton écœuré, sans prendre la peine de baisser la voix.

— Yep, confirmai-je.

Étant donné que la fille ne connaissait pas les personnalités en question, j’imaginais qu’ils devaient, chaque fois, la lui décrire du mieux qu’ils pouvaient, comme pour un portrait-robot. Résultat : leur Jessica Rabbit, quoique ressemblante, avait un front trop petit, un nez bien trop gros… Sans parler de la robe, qui n’allait pas du tout.

La prostituée – selon le système, une Humaine niveau 14 – reluqua Katia des pieds à la tête avec une expression renfrognée avant de cracher par terre. Puis elle se leva et s’éloigna.

— Par mes moustaches ! s’exclama Donut. Vous avez vu ça ? Ma pauvre Katia, je crois bien qu’elle t’a prise en grippe.

— Mordecai m’avait prévenue, dit Katia en suivant du regard sa nouvelle ennemie, laquelle, reprenant son apparence de mannequin sans visage tout chelou, était allée s’accouder au bar. Il m’a dit que certains changeurs de peau n’apprécient pas leurs congénères.

La fille en question était la seule prostituée de l’établissement.

— Elle est jalouse, affirma Donut. Tu peux te changer en n’importe quoi, et elle doit se contenter des monstres basiques qu’elle a eu l’occasion de toucher.

— Peut-être… répondit-elle, l’air peu convaincu. Les changelins ont comme moi la faculté de modifier leurs traits. Et ils acquièrent certaines compétences des races qu’ils imitent. Parfois, j’ai l’impression que c’est plus pratique. Contrairement à elle, je ne pourrai jamais voler…

On avait évoqué la question un peu plus tôt. Katia, en tant que doppelgänger, avait la faculté de se changer en créature ailée, voire peut-être de planer. Le hic, c’était que, même sans augmenter sa masse, elle pesait plus lourd que la plupart des créatures volantes dont la corpulence était semblable à la sienne, ce qui compliquerait le décollage. Il lui faudrait devenir gigantesque, grosse comme un dragon au moins, mais elle n’arriverait à un résultat concluant qu’à force de temps et de travail acharné. Un temps dont nous ne disposions pas. Les changelins, eux, quand ils se transformaient, n’étaient pas limités par les variations de masse. J’avais demandé à Mordecai comment il l’expliquait. « Magie », avait-il répondu sans développer.

Les deux crawlers nous dévisageaient avec des yeux ronds.

— Tu es Carl, lâcha soudain Louis, avant de se tourner vers Firas. Je t’avais bien dit que c’était Carl !

— J’ai pas dit que t’avais tort, rétorqua l’autre.

— On essaie d’établir un plan pour quitter ce niveau, annonçai-je. Je suis en train de passer voir tout le monde pour qu’on puisse se réunir et en discuter. Rendez-vous à la Grosse Bosse après la quotidienne.

— La Grosse Bosse, répéta Louis en se bidonnant. T’as capté ? lança-t-il en se tournant de nouveau vers Firas.

— Capté quoi ?

— La blague ! Le nom du bar est un jeu de mots.

— La Grosse Bosse est un jeu de mots ?

— Mais oui, gars. Réfléchis. On est dans une ville de chameaux. Chez nous, tu ne nommerais pas un restau « le Majeur de la main » ! Tu l’appellerais « le Doigt d’honneur » !

— Hein ? J’comprends pas la blague…

Ils étaient complètement pétés. Aucun avertissement de débuff ne flottait au-dessus de leur tête. Je me demandai pourquoi ce genre d’information n’était annoncé qu’une fois sur deux… J’en conclus que le débuff Éclaté ne se déclarait qu’en des circonstances particulières.

— Écoutez, repris-je en me penchant vers eux. Il faut qu’on unisse nos forces. La quotidienne sera diffusée dans six heures environ. Retrouvez-nous au bar.

— Sinon quoi ? riposta Louis, soudain agressif. Tu vas nous faire exploser ?

— Non, intervint Donut en sautant sur la table avant de renverser leurs vodkas d’un coup de patte. Carl ne vous fera pas de mal. Mais si vous ne vous joignez pas à nous ce soir, on s’arrangera pour que vous soyez expulsés de ce village. Vous avez vu les mobs qui se baladent dans le désert ? Je n’en ai repéré aucun d’un niveau inférieur à 30. Et comme je suis face à deux boloss de niveau 22, je doute que les choses tournent en votre faveur. Maintenant, dites : « On y sera, Carl. »

— On y sera, Carl, répéta Louis avant de déglutir, l’air terrifié.

— À la bonne heure.

— « Boloss » ? répéta Katia. Encore un terme piqué à Elle ?

— Non, celui-ci, c’est l’IA qui me l’a appris ! Ça faisait un moment que j’attendais le bon moment pour m’en servir…

— Ces gars-là ne nous seront d’aucune aide, lâchai-je, dégoûté. Ils ont déjà laissé tomber et ils sont grave à la traîne.

— Incompréhensible qu’ils aient pu arriver si loin… acquiesça Katia en secouant la tête.

Le soleil s’était couché à peine deux heures plus tôt, pourtant l’aurore commençait déjà à poindre à l’horizon quand on quitta le bar.

— Excusez-moi, lançai-je à un dromadérien qui passait, le dos lesté par un énorme fagot de roseau.

Il s’arrêta à notre niveau et attendit, impassible.

— La nuit ne dure que deux heures, ici ?

Il me regarda comme si c’était la question la plus débile jamais posée.

— Taranis sillonne le ciel, poursuivi par son frère rouge, Hellik, qui le rattrape quatre heures avant la fin du jour. Taranis se débarrasse de son frère maléfique en provoquant la tempête, puis se couche deux heures pour se reposer. Ensuite, le cycle recommence.

— Combien de temps faut-il à Taranis pour traverser le ciel ? s’enquit Katia. Et combien d’heures y a-t-il entre son apparition et celle de Hellik ?

— Vous êtes vraiment aussi nouveaux que le disent les autres… La croisière de Taranis dure environ vingt-deux heures, sauf durant les mois sombres, quand son frère finit par le rattraper et le trahit. Hellik ne sort que huit heures par jour. Mieux vaut pour vous ne pas traîner dehors quand ils sont tous les deux dans le ciel ; la chaleur devient insoutenable.

— Donc, si je comprends bien, il y a deux soleils, résuma Katia. Le soleil rouge se lève quand, par rapport à l’autre ?

— Douze heures après. Mais le grand renversement sera bientôt sur nous. Plus que onze jours avant l’équinoxe écarlate. C’est là que Taranis sera attrapé. Il ne se montrera dès lors plus que quatre heures par jour. La lumière de Hellik nous inondera pendant huit heures, dont quatre seront consacrées à la saison agitée. Maintenant, laissez-moi, conclut-il, avant de s’éloigner.

— Tu as capté quelque chose, toi ? demandai-je à Katia.

— Je crois… Les journées durent vingt-quatre heures, comme sur Terre. Il ne fait nuit que deux heures. Il y a des tempêtes tous les jours, qui se déclarent quatre heures avant le coucher du soleil et durent deux heures. Le deuxième soleil met huit heures à parcourir le ciel et il tape très, très fort. Si j’ai bien compris, nos trois derniers jours dans ce niveau se dérouleront dans le noir complet, et les tempêtes seront deux fois plus longues.

— Il a dit qu’on avait douze heures avant qu’il fasse méga chaud, c’est ça ?

— Oui. Et dix-huit jusqu’à la prochaine tempête de sable. D’après ce que j’ai cru comprendre.

— Mais il fait déjà méga chaud… geignit Donut.

— Raison de plus pour se grouiller.

Le temps obéissait à des lois étranges, dans le donjon. Les repères temporels étaient souvent basés sur le cycle terrestre de 24 heures, mais pour les temps de recharge des sorts et la diffusion des quotidiennes, par exemple, ils se basaient sur une journée en standard du Syndicat – un laps de temps chelou genre 30 heures et 17 secondes et demie.

Après notre entretien avec Louis et Firas, on trouva six autres crawlers – un mélange d’elfes hybrides et d’humains, que des mecs – dans un autre bar. Ils étaient tous de niveau 21 à 24 et paraissaient plus âgés que nous – de 30 à 40 ans pour la plupart. L’équipe entière se composait d’archers, et ils avaient tous exactement la même classe. Avant l’effondrement, ils étaient vendeurs de voitures à Helsinki. Ils bossaient à proximité les uns des autres et étaient en pleine pause déjeuner quand c’était arrivé. Au premier niveau, des gobelins armés d’arcs leur étaient tombés dessus, et une grande partie de la bande avait été décimée. Les survivants avaient contre-attaqué et n’avaient dès lors plus reçu que des équipements à thème tir à l’arc. Ils avaient des épées, des dagues et des gourdins, mais ils n’étaient vraiment bons qu’à l’arc.

Le fait qu’ils aient tous choisi la même classe était sans aucun doute l’une des décisions les plus connes que j’aie vues depuis mon entrée dans le donjon, mais sachant comment cet endroit fonctionnait, ce n’était sans doute pas entièrement leur faute.

Ils s’étaient rapprochés d’une bande beaucoup plus nombreuse durant les deux derniers niveaux, mais ils n’avaient pas fusionné leurs équipes. Si leurs arcs s’étaient révélés précieux dans la Ville du haut, ils les avaient fortement handicapés dans les tunnels du Nœud. Leur « leader » était un type trapu, dans les 45 ans, cheveux blond-gris et yeux bleu glacier. Il s’appelait Langley, et c’était le plus puissant d’entre eux : niveau 24, donc.

Même si ces gars-là avaient eux aussi du retard, ils prenaient déjà leur situation plus au sérieux que les deux andouilles qu’on venait de quitter. Eux aussi avaient reçu la quête de la mairie, et ils étaient en train de débattre de ce qu’il convenait de faire quand on avait débarqué. Je les persuadai d’attendre un peu avant de s’attaquer à ça, et de commencer par s’aventurer à l’extérieur du bourg pour s’entraîner. Pendant ce temps, Katia, Donut et moi, on se rendrait jusqu’au village des bactriens, à environ 5 kilomètres de celui-ci, de l’autre côté du désert. On fixa une heure pour notre prochain rendez-vous.

La porte du bourg était grande ouverte, et on n’aperçut aucun garde en partant. Katia augmenta sa masse ; elle grandit, devint plus baraquée. Elle sortit aussi son bouclier antiémeute et le glissa sur son bras gauche.

— Je vais pas te mentir, ces transformations me flanquent toujours autant la frousse, commentai-je.

— C’est parce que tu as l’habitude d’être la personne la plus imposante dans un groupe.

— Peut-être… Ou alors, c’est juste parce que c’est super bizarre. À quel moment nos vies ressemblent à ça maintenant ?

Personne ne répondit.

Le désert s’étendait à perte de vue. Au sol, il était difficile de se rendre compte de l’exiguïté de cet endroit. La bourgade des bactriens n’était pas très loin ; on n’avait qu’à marcher tout droit pour l’atteindre. Il fallait simplement faire gaffe à ne pas bifurquer en traversant ces dunes, et on ne tarderait pas à apercevoir les murs de la ville.

La Forteresse désolée flottait, très haut, presque pile au-dessus du désert. Quelques engins bourdonnaient dans le ciel, dont certains paraissaient frôler le plafond de la bulle, mais aucun ne survolait ce que nous avions surnommé le « bol ». Une formation en V d’oiseaux s’éloignait à l’horizon. Dépassant le sommet de la paroi rocheuse, ils piquèrent vers le quart terre et disparurent.

On mit le cap vers le sud. Donut libéra Mongo pour faire le trajet sur son dos. Je m’attendais à m’enfoncer dans le sable à chaque pas, mais il était toujours tassé, presque compact – hormis sur les dunes. Il n’y en avait de toute façon qu’une couche assez mince, entre 2,5 et 5 centimètres d’épaisseur. La pierre qui se trouvait en dessous était exposée par endroits. On est réellement en train de crapahuter sur une tombe géante… J’espérais que les crawlers qui devaient s’occuper du quart souterrain ne feraient rien qui provoquerait l’effondrement du désert et des deux villages.

Le sol n’était pas plat. J’avais pensé que le relief vallonné du paysage était uniquement dû aux collines, mais le sol lui-même montait et descendait.

Des carcasses rouillées d’aéronefs écrasés gisaient un peu partout, comme des jouets qu’un enfant aurait oublié de ranger. On ne trouva rien d’intéressant dans ceux qu’on s’arrêta pour fouiller.

— Mob en approche ! annonça Katia au bout de cinq minutes de marche. Rapide.

— Gros, ajouta Donut.

— OK, l’équipe, lançai-je en voyant son point rouge apparaître sur la carte. Riposte.

Katia vint se placer sur ma droite, Donut sauta sur mon épaule. Mongo se positionna à ma gauche. Au même moment, les deux clones du dino surgirent. Sur ordre de Donut, ils s’avancèrent devant nous en se déployant sur les côtés. Je me préparai à activer mon Chaud patate, mais je voulais attendre de voir à quoi on avait affaire. Katia s’élargit. Son arbalète se cala sur son épaule avec un petit clic.

Le monstre émergea au sommet de la dune et, nous apercevant, poussa un long sifflement.

— Oh, putain ! criai-je tandis que Donut le rafalait de missiles magiques.

Un instant plus tard, une flopée de carreaux s’écrasèrent contre son cuir apparemment blindé. La plupart rebondirent sans lui infliger le moindre dégât.

On était face à un gros lézard marron et orange couvert de piquants de 25 bons centimètres. Sa longue langue rougeâtre jaillit vers nous. Il est gros comme un grizzly, ce connard. Sifflant de nouveau, il se mit à glisser dans notre direction. Son corps ondulait à la manière de celui d’un crocodile qui se déplace sur terre.

Diable épineux mâle. Niveau 34.

Ces petits bâtards pointus sont assez communs dans les mondes à thème désert. Ils sont gros, rapides, très bêtes et irascibles. Leur corps est hérissé de piquants de défense, ce qui soulève la question : comment se fait-il qu’un machin si balèze ait eu besoin de développer un tel mécanisme de défense ?

Leur truc à eux, ce sont les harems inversés. Vous n’aurez sûrement aucun mal à identifier la reine quand vous poserez les yeux dessus. Il est encore plus probable qu’elle sera la dernière chose que vous verrez.

Avertissement : mob de classe lézard. Les mobs de cette classe vous infligent 20 % de dégâts en plus à cause de votre sceau d’extinction. Ça vous apprendra à tuer tous ces pauvres monstres innocents !

— Génial, marmonnai-je.

Les carreaux de Katia n’avaient eu aucun effet, mais le Missile magique de Donut, récemment upgradé, retirait au mob de grosses tranches de santé chaque fois qu’elle le touchait. Il s’arrêta soudain au sommet de la dune, se rendant apparemment compte qu’il n’était pas de taille. Quand il voulut rebrousser chemin, j’invoquai mon chistera et le chargeai d’une sphère foudroyante. Pivotant sur moi-même, je tirai et l’atteignis en pleine tête. Ça le fit morfler, presque autant que les roquettes de Donut.

Je recommandai au chat de ne pas l’achever, pour laisser les deux Mongo mécaniques attaquer. Je voulais voir comment ils s’en sortiraient. L’animal rugit de colère, reculant toujours, pendant qu’on le rejoignait au petit trot. Les deux dinosaures se jetèrent sur lui et plantèrent leurs crocs dans sa peau épaisse. Il se débattit, balança sa queue dans tous les sens en claquant des mâchoires dans l’espoir d’en attraper un.

Malgré tous leurs efforts, ils ne lui infligèrent aucun dégât. Le diable épineux, tournant la tête, finit, lui, par arriver à ses fins. Refermant sa gueule sur l’un des dinos, il le croqua comme un gamin avec une sucette. L’automate explosa. Le vrai Mongo poussa un cri d’indignation, mais Donut lui interdit de s’engager dans le combat. Le second automate réussit à enfoncer ses griffes dans le flanc du mob avec un rugissement, et se mit à labourer ses chairs, faisant jaillir une gerbe de sang. Roulant soudain sur le dos dans un mouvement ultra-rapide pour déloger son adversaire, il parvint à le mordre, le faisant exploser à son tour.

— Il a vraiment la peau dure, commenta Katia en visant la plaie de la créature.

Le carreau atteignit sa cible et lui infligea enfin des dégâts. La santé du diable était à présent dans le rouge ; il n’en restait quasiment rien. Donut aurait pu le terminer d’un seul missile, mais elle n’en fit rien. Chaque fois qu’on rencontrait un nouveau mob, il était nécessaire qu’on expérimente, pour déterminer quelles techniques de combat étaient les plus efficaces.

— Restez là, lançai-je en calculant la distance qui me séparait du monstre.

Tandis que la créature tentait désespérément de se replier, je lui balançai un hoblobeur puissance réduite. Le projectile fusa en décrivant un arc de cercle et percuta sa cible, qui venait de disparaître de l’autre côté de la dune.

Bam !

Un geyser rouge d’entrailles de lézard gicla dans les airs, mêlé à un gros nuage de poussière. La petite déflagration fit trembler le sol. Une pluie de bouts de lézard nous retomba dessus. Sur ma carte, le point rouge se changea en X.

— Joli coup ! me complimenta Katia.

— Je suis plutôt friande d’explosions, mais pourquoi faut-il toujours que ce soit si dégoûtant ? s’exaspéra Donut, perchée sur mon épaule. Le sable et le sang ne font pas bon ménage !

Elle repassa sur le dos de Mongo et se mit à faire sa toilette.

— Ces quarts de puissance restent un peu trop forts pour les combats rapprochés, fis-je remarquer. Il était à quoi, une dizaine de mètres de nous ? Un peu plus et on aurait mangé des éclats. Il faut que j’en fabrique d’autres, encore plus faibles.

On s’approcha pour fouiller la dépouille. Mongo gémit à la vue des rouages de ses petits camarades, qui ne tardèrent pas à partir en fumée. On récupéra 20 pièces d’or, un foie de diable épineux et plusieurs dents, qui semblaient avoir une certaine valeur. Tout atterrit dans notre inventaire.

— Tu vois l’autre village ? demandai-je à Katia.

— Oui. Dès qu’on a franchi la porte du bourg, presque tout le bol s’est dessiné sur ma carte. On devrait distinguer les remparts après la prochaine colline.

— Vous entendez ? s’enquit soudain Donut en levant le museau, avant de désigner un endroit de la patte. Regardez, là !

— J’ai l’impression que notre explosion n’est pas passée inaperçue, commentai-je en mettant ma main en visière. Houlà ! criai-je en me baissant.

L’instant d’après, un avion fila à une trentaine de mètres seulement au-dessus de nos têtes.

La machine, sortie de nulle part, grinçait bruyamment, comme une tronçonneuse. Sans doute missionnée par la Forteresse… Autant que je pouvais en juger, c’était un genre de biplan décapotable. Deux moteurs, un sous chaque aile. J’eus le temps d’entrevoir le chapeau rouge vif du pilote, ainsi qu’un second gnome, tourné vers l’arrière de l’engin, qui nous pointait du doigt en vociférant. Deux objets menaçants en forme d’œufs, à peine moins volumineux que le toc-toc que j’avais vu un peu plus tôt, étaient suspendus au fuselage, à la verticale, uniquement retenus par un petit filet.

Le pilote opéra un demi-tour et remit le cap droit sur nous. On n’avait nulle part où se cacher.

Je balançai trois écrans de fumée – il ne m’en restait maintenant plus que quatre –, et on repartit en vitesse dans le sens inverse, espérant nous abriter derrière une dune. Les volutes s’élevèrent et se répandirent dans toutes les directions.

L’avion entama sa descente. Le fumigène n’affectait que les mobs, on distinguait donc parfaitement l’appareil. Une tête d’animal était peinte sur la coque, à l’avant, un genre de koala en train de rugir. Un koala éclaté souffrant de la rage.

Koamonstre gnome – machine.

Vous vous trouvez en présence de l’un des tout premiers avions de frappe ultra-rapides des gnomes dirigeables. Seuls quelques-uns de ces engins sont encore en service de nos jours. Bien que n’ayant pas leur pareil pour atteindre leurs cibles en un temps record une fois lancés, ils sont handicapés par leurs bimoteurs bien trop faibles. Lorsqu’ils subissent des dégâts en vol, il est rare qu’ils parviennent à rentrer seuls à la base, même après avoir largué leur cargaison. Pour cette raison, ils sont souvent pourvus d’un ballon de secours à déploiement express, lequel fait d’eux des proies faciles, tant pour les aviateurs ennemis que pour les systèmes antiaériens.

Ces informations ne vous mèneront probablement à rien, attendu que vous êtes planté au sol à regarder ce machin vous fondre dessus comme un rouge-gorge sur un ver juteux tout brillant.

Ne vous inquiétez pas, il ne vous balancera pas de bombes. Ses projectiles à lui sont bien plus amusants.

Malgré ce qu’affirmait la description, les deux objets qui pendouillaient sous le bolide ressemblaient fort à des bombes. Ma compétence Maniement d’explosifs ne s’activa pas… Est-ce que ça me rassura ? Pas du tout.

Le truc se redressa à 10 mètres environ du sol et se prépara à rafaler. On n’avait que quelques secondes pour réagir.

— Putain, lâchai-je en voyant qu’il se dirigeait toujours droit sur nous.

Soit ils avaient un moyen de nous détecter malgré la fumée, soit ils avaient deviné qu’on rebrousserait chemin. Je pointai du doigt la dune qui se trouvait à notre droite, celle où on avait affronté le diable épineux. On s’en était éloignés d’une centaine de mètres.

— Donut.

— C’est un peu short, Carl…

— Allez ! On sautera derrière juste après. Katia, fabrique un bouclier.

— Je suis dessus, acquiesça-t-elle, déjà en pleine transformation.

Elle se changea en demi-coque, une forme à laquelle elle s’entraînait depuis un moment. Elle pivota de 90 degrés pour que la protection soit face à l’ennemi. Je fis apparaître un hoblobeur à mèche, que je m’apprêtais à allumer, me tournant, moi aussi, vers la gauche.

Les deux moteurs de la machine, avec tous leurs engrenages et pistons, émettaient un bruit de scie circulaire sur du métal. La fumée ne les empêche pas du tout de nous voir. On avait déjà discuté de l’éventualité d’une attaque aérienne et établi un plan pour ce cas de figure, mais on n’avait pas prévu que les écrans ne fonctionneraient pas. Ça allait être un problème. Si cette manœuvre foirait, on n’aurait plus aucune solution de repli.

— Lancé, déclara Donut. Trois, deux, un…

Fioum.

On se volatilisa. Au même moment, le koamonstre larguait une de ses charges au-dessus de l’endroit où on se trouvait une seconde plus tôt. On réapparut au sommet de la petite dune. J’allumai mon hoblobeur et tirai, faisant de mon mieux pour viser.

La cargaison atterrit dans un grand fracas métallique et rebondit une fois. Il ne se passa rien.

Mon hoblobeur à pleine puissance explosa en plein air, beaucoup trop bas pour atteindre ma cible. La déflagration, en revanche, nous propulsa en arrière, Donut et moi, et me rendit instantanément sourd. J’avais l’impression de m’être tiré un coup de fusil dans l’oreille. Katia, solide comme un roc, ne bougea pas d’un poil. Le biplan vacilla. Ses moteurs se mirent à grincer plus fort et l’un d’eux à fumer. Il s’éloigna en prenant de l’altitude. Les gnomes fuyaient.

La vache, songeai-je en me redressant. Mes bombes décoiffaient vraiment de plus en plus.

— Carl, tu as fait mal aux oreilles de Mongo, se plaignit Donut.

Mongo croassa d’approbation.

— Tu l’as eu ? me demanda Katia en observant l’avion qui battait en retraite.

— J’crois pas, répondis-je en m’époussetant.

Je gardais un œil sur l’objet qu’ils avaient laissé tomber – l’œuf métallique gros comme une benne à ordures. Il ne se passait toujours rien.

— Regardez, il se change en montgolfière, lança Katia, le nez levé. Ils viennent de larguer leur deuxième charge là-bas. Elle n’a pas explosé non plus…

— Un de leurs moteurs a lâché. Ils ont déployé leur ballon de secours.

Après quelques secondes de silence, je me décidai :

— Donut, tu peux envoyer deux autres Mongo mécaniques inspecter ce machin ?

Elle s’exécuta. Les deux clones s’élancèrent vers la « bombe » bosselée tandis qu’on reculait encore. Elle était couchée sur le côté. Une ligne claire courait sur toute sa circonférence, comme sur ces œufs de Pâques à l’intérieur desquels sont cachés des bonbons. Si elle était censée éclater à l’atterrissage, c’était loupé. Les deux dinos mécaniques s’attaquèrent à l’objet pendant qu’on continuait de s’éloigner. Une minute plus tard : rien. Ils avaient beau sauter dessus, le griffer et le mordre, ça n’avait aucun effet.

Les automates avaient une durée de vie de dix minutes. Au bout de huit, on n’avait toujours aucune raison de penser que ce truc représentait un quelconque danger.

— Hé ! s’exclama soudain Katia, qui avait repris son apparence de femme Hulk, mais gardé son arbalète. Quelque chose vient d’apparaître sur ma mini-carte. Je crois qu’ils l’ont cassé.

Elle expira lentement, comme pour se libérer d’un poids.

— C’est un boss mort, déclara-t-elle. On doit pouvoir récupérer le plan du quartier sur la dépouille.

J’étais soulagé. Je m’étais attendu à une catastrophe – une explosion de gaz acide, un essaim d’abeilles tueuses ou une détonation magique.

— OK, allons voir.

On s’approcha tout en gardant un œil prudent sur la deuxième « bombe ». Les deux Mongo se tenaient fièrement sur l’œuf, dont la coquille s’était en effet brisée. Leur compte à rebours arriva à zéro, et ils se désagrégèrent au moment où on parvenait à leur hauteur.

Il y avait bel et bien un cadavre là-dedans. Il semblait s’être fait rouler dessus par un poids lourd.

C’était une oie. Une oie du Canada ; je l’identifiai immédiatement grâce à son corps marron et à sa tête noire striée de blanc.

Dépouille. Oie infernale. Boss de quartier. Niveau 45.

Tuée par un atterrissage qui lui a éclaté la gueule.

Vous avez une veine de cocu que cette chose soit morte.

Je mis un coup de pied dans la coque, que le système appelait Dispositif de déploiement en fonction de l’altitude – cet objet est cassé.

— Il n’a pas fonctionné. Regardez, il est tout rouillé. Il ne s’est pas ouvert à temps, et le mob s’est écrasé.

— Je pense que tu as raison, acquiesça Katia en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. L’autre n’a pas dû s’ouvrir non plus. Il a rebondi plusieurs fois…

CARL : Mordecai, vous savez ce qu’est une oie infernale ?

MORDECAI : Pas spécifiquement, mais tout ce qui contient le mot « infernal » n’apporte en général que des emmerdes.

Je ramassai la carte du quartier. Plusieurs points rouges apparurent sur mon interface. Tous des diables épineux. Aucun ne se dirigeait vers nous. L’autre boss, qu’il soit vivant ou mort, n’était pas indiqué.

Je ne pus m’empêcher de penser qu’un truc clochait. Ils cherchaient forcément à installer un arc narratif dans cette bulle et j’avais l’impression qu’ils étaient en train de nous pousser à le suivre. Le fait que ces gnomes nous aient lâché un boss sur le coin de la gueule et qu’il soit mort à l’atterrissage ne me paraissait pas être un accident, mais un indice. On se lançait sur des rails, et ça ne me plaisait pas du tout. Il fallait qu’on s’en dégage le plus vite possible.

— Ouais, laissons l’autre œuf, décrétai-je. Autant ne pas tenter le diable…

Je ramassai le corps du boss et le plaçai dans mon inventaire.

— Carl, tu es dégoûtant, commenta Donut.

J’avais maintenant un onglet intitulé Morgue à mobs. Les cadavres des monstres n’avaient aucune valeur monétaire, mais on ne savait jamais à l’avance ce qui pourrait se révéler utile.

Même si l’œuf était cassé, le mécanisme qui l’avait fait s’ouvrir avait l’air intéressant. Il était muni d’un genre de cadran que je voulais examiner plus tard. Je tentai d’emporter la coque entière. Elle pesait assez lourd, mais je la soulevai sans problème. Je rangeai le tout.

— OK, on bouge.

Donut scrutait le ciel.

— Il y a tout plein d’avions, là-haut… Je crois qu’on les a énervés.

— Oh, merde… Il faut qu’on trouve moyen de mettre la main sur ces lance-roquettes qu’utilisent les dromadériens.

— J’en compte huit, déclara Katia en se protégeant les yeux pour mieux voir. J’ai l’impression qu’ils sont plus prudents que leur collègue.

Ce n’était pas des koamonstres, mais des aéronefs de toutes sortes, qui volaient en cercle, l’air de rien. Comme des oiseaux de proie. Ils étaient trop éloignés pour que j’en obtienne la description. À ce rythme, ils mettraient plusieurs minutes avant d’arriver jusqu’à nous. On n’atteindrait jamais la ville des bactriens dans ces conditions. Il fallait qu’on se tire.

— Changement de programme. On retourne au bourg Adeudos. Allez, on se dépêche !

Donut et Mongo partirent devant, galopant vers le village des dromadériens, Katia et moi, à leur suite.

Sans ralentir, je lançai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Le koamonstre en panne continuait de s’élever. Un autre avion se détacha de la Forteresse pour aller à sa rencontre.

— Katia, tu as toujours les morceaux qu’on avait récupérés sur le wagonnet d’intervention du Nœud de fer ?

— Oui, confirma-t-elle, essoufflée.

On avait démonté l’un des wagonnets dans le niveau précédent. La majeure partie de la carcasse se trouvait dans mon inventaire, mais Katia avait gardé les composants mécaniques. Sa potion de hobby terrien avait fait d’elle un puits de savoir en matière de moteurs.

— Parfait. Il faut qu’on se construise un passe-dunes, et vite. On n’a pas le temps pour ces conneries. Ils font en sorte qu’on ne puisse pas atteindre l’autre village quand le temps est calme. Ils veulent qu’on s’engage dans le désert quand ça tape, qu’il fait nuit, ou pendant les tempêtes de sable. Je ne suis chaud pour aucune de ces options.

Les remparts du bourg se dressaient, menaçants, devant nous. Les avions cessèrent leur descente, mais continuèrent de tournoyer à 300 mètres d’altitude.

— On a besoin d’un dispositif de défense, ajoutai-je. Tu vas plancher sur le moteur ; je m’occupe du système antiaérien.

[4]

Construire le véhicule branlant ne nous prit pas beaucoup de temps. Grâce à l’atelier de métallurgie et à la table d’artisanat, je pouvais à présent assembler n’importe quel engin ou objet en quelques minutes. La table, optimisée, était super pour la fabrication de modèles un peu complexes exigeant la fusion de deux items – dans notre cas, un système de suspension avant et un levier de vitesse, notamment. L’atelier de métallurgie, de niveau 2, me permettait quant à lui de connaître la résistance et le poids de charge maximal de mes objets. L’interface me donnait aussi accès à d’autres options de façonnage. Mordecai m’expliqua qu’une fois qu’on aurait amélioré cet atelier de deux échelons supplémentaires, on pourrait s’en servir pour faire fondre certains de nos armes et équipements peu précieux, et créer ainsi des alliages renforcés, plus solides. Je pourrais fabriquer des sphères foudroyantes plus précises, plutôt que de me reposer si souvent sur les hoblobeurs, très coûteux.

Katia et moi, on plancha sur la première partie de l’engin pendant que Donut et Mordecai étaient sortis faire quelques emplettes. Avant de partir, Donut avait jeté un coup d’œil au véhicule en construction et déclaré :

— J’ai décidé de le baptiser « le Carrosse royal ».

Sans rien ajouter, elle avait quitté la pièce à dos de Mongo, l’air souverain, en fouettant l’air de sa queue.

— Mais non… avais-je râlé en voyant, une seconde plus tard, une infobulle s’ouvrir sur notre prototype.

Il n’avait pas encore de description, mais le jeu l’étiquetait déjà Le Carrosse royal – machine.

L’engin n’était en fait rien de plus qu’un tout-terrain amélioré qui pouvait éventuellement tracter un wagon. Quand on y accrochait le wagon, il me rappelait un peu la MOAB qu’on avait élaborée pour affronter l’élémentaire de rage, au niveau 2 – à une différence près : ce véhicule-ci pouvait accueillir trois passagers au lieu de deux.

Les roues nous donnèrent du fil à retordre. On avait bien quelques bouts de caoutchouc auxquels j’aurais pu donner la forme de pneus en utilisant certains outils à ma table d’ingénieur, mais notre stock ne suffirait pas du tout pour en produire quatre. Je possédais aussi plusieurs disques noirs, dont les gobelins se servaient pour fabriquer les roues de leurs bécanes. Problème : ils étaient complètement lisses, et pas assez larges, or on avait besoin d’équiper notre engin d’un vrai système de suspension pneumatique, qui le rendrait capable de franchir des dunes de sable et de circuler sur le relief vallonné du bol. Mordecai pouvait préparer la matière première nécessaire à sa table d’alchimie, mais ça lui prendrait du temps ; et du temps, on n’en avait pas.

On choisit donc, pour ce premier modèle, de partir sur des roues tout en métal. Je tentai de les faire aussi légères que possible, mais après quelques essais, on se rendit à l’évidence : ça ne fonctionnerait jamais. Elles demeuraient trop lourdes, neutralisant l’efficacité du système de suspension. Le moteur magique à une seule vitesse du wagonnet était très performant, mais il ne nous empêcherait pas de nous enliser dans le sable, même en évitant les dunes les plus importantes. Un peu embêtant, pour une machine dont le but était de nous transporter dans le désert.

On résolut le problème en façonnant un large tapis roulant sur la table d’artisanat, comme ceux dont est pourvu l’arrière des motoneiges. C’étaient les véhicules des dromadériens – les bolides à chenilles grâce auxquels ils se déplaçaient dans le bourg – qui m’en avaient donné l’idée. On installa tout de même deux roues directrices à l’avant – j’avais assez de caoutchouc pour ça. Le mécanisme à courroie qu’on utilisa pour le reste du véhicule se constituait de plusieurs roues dentées de tailles différentes et d’une chenille. Si on pérennisait ce prototype, on y ajouterait un revêtement en caoutchouc. Katia et moi travaillions côte à côte ; elle précisait le plan technique à mesure qu’on avançait. Une fois qu’on se fut mis d’accord sur la configuration optimale de notre engin, la fabrication ne nous prit que deux heures. Le résultat était extrêmement basique et, malgré tous nos efforts, plus lourd que ce que j’aurais voulu, me faisant craindre que le véhicule s’embourbe si on était amenés à traverser des zones de sable plus profondes.

Mais il fonctionnait.

La structure principale, sans le wagon, n’était pas très imposante, peut-être deux fois la taille de ma regrettée bécane. Elle ne s’élevait pas très haut, et était juste assez large et assez robuste pour accueillir Katia sur le siège avant quand elle prenait son apparence de femme Hulk. Ça lui donnait l’air un peu ridicule, comme un adulte dans un quad pour enfant. Mon siège, légèrement surélevé, se trouvait derrière le sien.

On aurait pu construire un engin plus grand et mieux sécurisé, mais celui-ci, je pouvais le soulever, et donc le ranger à tout moment dans mon inventaire. Enfin, à peu près – j’étais obligé, d’abord, de le démonter en deux. Restait qu’on avait réussi à construire un véhicule à la fois portable et suffisamment robuste pour nous transporter tous les trois. J’aurais préféré que la quantité de masse dont Katia pourrait s’équiper à bord soit plus importante, mais notre priorité, c’était la vitesse. Ce truc n’était pas voué à nous servir de tank, ni à nous protéger.

Du moins pas pour l’instant.

J’évoquai brièvement l’idée de construire un modèle bien plus balèze et flexible, en reprenant le châssis et le moteur ; un modèle où Katia elle-même nous servirait de carrosserie. Cette perspective ne la brancha pas des caisses. Elle avait besoin de temps pour s’y faire. J’avais en outre commis l’erreur de lui proposer le surnom « Katia Prime », ce qui, contrairement à moi, ne l’amusa pas du tout.

Après avoir passé une demi-heure supplémentaire à apporter de derniers ajustements à notre création, on fut prêts à aller l’essayer sur le terrain.

— Si on n’était pas tenus de le remballer rapidement, je pense qu’il aurait mieux valu virer les roues et agrandir la chenille, fit remarquer Katia.

— Pas faux, grognai-je. Mais on ne peut pas se permettre de perdre plus de temps. Tu es vraiment douée en mécanique, tu sais. Si tu veux mon avis, tu as raté ta vocation.

— Tout ça, c’est grâce à la potion de hobby terrien, expliqua- t-elle en me montrant le Carrosse. Je me demandais comment on allait bien pouvoir construire ce machin, et soudain, ça m’est venu. D’un coup. Tu crois que les extraterrestres – ceux qui vivent hors du donjon, je veux dire – peuvent apprendre tout ce qu’ils veulent de cette manière, comme dans Matrix ? Qu’il leur suffit d’avaler une potion pour se changer en as du kung-fu ou du pilotage d’hélicoptère ?

— Je suppose, répondis-je en me baissant pour dévisser deux boulons, avant de soulever tant bien que mal une première moitié du bolide pour la ranger dans mon inventaire. On sait tellement peu de chose sur l’univers…

— Ça doit avoir un impact énorme sur leur société. Si tout le monde peut devenir expert dans n’importe quel domaine, imagine ce que ça implique… Je comprends encore moins comment ils peuvent se montrer si… J’en sais rien… Si cruels.

— Ça doit coûter la peau des fesses, présumai-je en rangeant la deuxième partie du Carrosse. À tous les coups, seuls les ultra-riches ont accès à ce genre de trucs. Un peu comme la chirurgie esthétique chez nous. Et ça doit avoir ses limites. Peut-être qu’il y a aussi des effets pervers pour ceux qui y ont trop souvent recours.

— Possible… Ça me trotte souvent dans la tête. C’est trop… bizarre. En soi, je comprends comment fonctionnent ce moteur et toutes les parties mécaniques qui y sont rattachées, mais ce savoir me semble étranger. Comment dire… C’est comme si j’avais ces connaissances sans qu’elles viennent véritablement de moi. Comme si je les téléchargeais dans mon cerveau à la demande. Ou que j’étais en permanence connectée à Wikipédia.

— Bizarre, ouais. Ma compétence Cesta Punta me vient naturellement sur le terrain, mais elle ne fait appel qu’à mes muscles ; c’est un peu différent… On ne sait toujours pas trop à quoi correspondait la potion hobby de Donut. Ça s’appelle « scutelliphilie ». Déjà le nom… J’ai posé la question à des centaines de gens, ça ne dit rien à personne.

On ressortit en direction de la grande porte. En chemin, on croisa des dizaines de dromadériens. Mordecai et Donut étaient dans le coin ; ils nous envoyèrent un message pour nous informer qu’ils auraient bientôt terminé la « négo ». On ne voulait pas s’aventurer trop loin : on fit apparaître le bolide à quelques mètres à peine des remparts du bourg.

L’assembler nous prit cinq bonnes minutes, ce qui était beaucoup trop long. Il allait falloir qu’on bosse là-dessus.

On recula d’un pas pour admirer le fruit de notre travail. Une nouvelle description s’afficha.

Bolide mortel à chenilles tout-terrain. Le Carrosse royal – machine.

Si une motoneige s’était pintée à l’eau-de-vie avant de passer une nuit torride et regrettable en compagnie du quad d’un Redneck, cette anomalie congénitale mécanique en serait le fruit. Permet de se déplacer rapidement sur le sable et la neige. Ne vous bilez ni pour l’absence d’arceau de sécurité ni pour le centre de gravité horriblement mal placé, et encore moins pour la probabilité que ce machin se lance dans l’imitation impressionnante d’une catapulte dès qu’il heurtera le moindre caillou. Ce qui compte, c’est le look, et il est badass.

— Wouah ! s’exclama Katia. Je viens de recevoir un succès pour avoir inventé quelque chose. En revanche, cette description n’est pas des plus rassurantes…

— Le fait que le système lui ait donné un nom signifie qu’ils pensent que le modèle n’est pas complètement foireux, lui affirmai-je.

J’avais sorti ça de mon chapeau, mais ça ne me paraissait pas déconnant. Le principal, c’était qu’on puisse se déplacer d’un point A à un point B rapidement. Je considérai le véhicule d’un œil dubitatif.

— Bon, voyons s’il est aussi casse-gueule qu’ils le laissent entendre…

La patrouille bulleuse débarrassait quotidiennement les abords de la ville des mobs, on avait donc le champ libre. Les dunes qui longeaient la paroi du bol, très pentues, étaient parfaites pour un test. Je courus jusqu’à la plus proche pour vérifier que le bordel ne s’y enfoncerait pas tout entier comme un chat dans la neige.

Arrivé au sommet, je fis signe à Katia de me rejoindre. Le véhicule se mit en branle. S’approcha de la dune, qu’il gravit rapidement et presque sans un bruit. Seule la chenille émettait un léger cliquetis. Tant que le levier d’accélération n’était pas abaissé, impossible de se douter que le moteur tournait. Elle s’arrêta près de moi.

— Au top ! se réjouit-elle. Et il va dépoter, crois-moi. Il faudra juste faire gaffe dans les virages, j’ai peur qu’il se renverse facilement. Peut-être qu’on devrait effectivement ajouter un arceau…

Elle n’avait parcouru qu’une trentaine de mètres, mais le Carrosse avait soulevé une quantité impressionnante de poussière. Je levai les yeux, inquiet. La Forteresse flottait de l’autre côté du bol, tout près de la crête. En discutant un peu avec les villageois, Mordecai et Donut avaient découvert qu’elle évoluait selon un planning assez strict. En général, elle restait au-dessus du désert, mais lorsque la tempête se déclarait, elle fuyait vers la zone mer, à la périphérie de la bulle. Dès que le vent se calmait, elle reprenait lentement sa position d’origine. Ce déplacement lui demandait deux heures environ – la durée de la « nuit », ici. Au lever du jour, elle était de retour au-dessus du désert, à plusieurs centaines de mètres d’altitude.

Le truc, c’était que, la prochaine tempête ne commençant que dans douze heures environ, elle n’aurait pas dû se trouver là-bas.

— La Forteresse ne suit pas vraiment l’itinéraire que nous a indiqué Mordecai… fis-je observer.

Katia leva les yeux.

— Houlà, oui. On dirait qu’elle se dirige vers la mer. Ils ont dû mal comprendre…

Trois fusées lumineuses s’élevèrent soudain de la zone des bactriens. Deux rouges, une blanche. Les colonnes de fumée crépitantes s’attardèrent un moment dans le ciel.

Je remarquai alors que la Forteresse se trouvait pile au-dessus du deuxième patelin. Des cris éclatèrent dans le bourg Adeudos. Une sirène stridente se mit à hurler, qui traduisait un sentiment d’urgence, comme les vagissements d’un nourrisson. Derrière nous, au sommet du mur en tôle, une toile fut retirée, révélant un grand cube dans lequel s’engouffrèrent deux dromadériens.

Un canon antiaérien.

L’arme était munie de quatre tubes, pointés vers le ciel.

Un sifflement monta derrière nous. Trois nouvelles fusées de détresse, toutes rouges, venaient d’être tirées, depuis l’intérieur du village cette fois.

— Je me demande ce que signifient les couleurs… dit Katia.

— Mieux vaut qu’on rentre, lançai-je en sautant sur le Carrosse.

Mon siège pivotait et était plus haut que le sien, ce qui me permettait de voir par-dessus son épaule. Au retour de Mordecai et Donut, j’ajouterais les dispositifs de défense du véhicule. Katia s’engagea dans la pente sablonneuse. Contrairement à elle, je trouvai le véhicule assez stable. Il continuait en revanche de faire voler une quantité astronomique de sable. Je me demandai si on pouvait trouver un moyen de se déplacer sans laisser de traces. Probablement pas.

On s’arrêta devant la porte pour désassembler rapidement le bolide, puis je me tournai une dernière fois vers le sud.

Et c’est là que les bombes se mirent à pleuvoir sur le village qui se profilait au loin.

— S’ils se trouvaient dans une salle sécurisée, ils n’ont rien, affirma Mordecai tandis qu’on attendait le début de la quotidienne.

Donut et lui avaient réussi à acheter deux lance-roquettes et dix missiles à trajectoire directe – du moment qu’ils partent tout droit –, les chameaux ayant catégoriquement refusé de leur vendre leurs missiles à tête chercheuse. J’en avais tout de suite démonté un pour filer son système de propulsion chimique à Mordecai afin qu’il l’étudie et le reproduise. Il était déjà certain d’en avoir compris le fonctionnement. Il m’en fabriquerait quelques composants, que j’utiliserais pour créer des missiles personnalisés à ma table de sapeur. Ils ne seraient pas aussi puissants que je l’aurais souhaité, mais leur rayon d’action serait exceptionnel. Je n’aurais plus qu’à ajouter un infaillible à certains d’entre eux pour obtenir de vrais missiles guidés.

— S’ils rasent la ville entière, les salles sécurisées tiendront quand même le coup ? s’étonna Katia.

— Oui. Mais il faut savoir que tous les bars ne sont pas de vraies salles sécurisées. En général, si le propriétaire n’est pas un bopca, c’est du 50/50. La Grosse Bosse n’en est pas une, par exemple – mais tant qu’on reste dans l’espace personnel, on est tranquilles. Il me semble que seuls un ou deux établissements dans ce bourg protégeront les crawlers en cas de bombardement.

Je me souvins de Gary Grognard, du niveau précédent. Son bar ne l’avait pas protégé.

— Donc les PNJ qui se réfugient dans les « vraies » salles ne craignent rien ?

Vu la quantité d’explosifs qu’avait largués la Forteresse sur le village des bactriens, j’imaginais difficilement qu’il puisse en rester quoi que ce soit.

— C’est un peu plus complexe, rectifia Mordecai. Certains PNJ seront, certes, à l’abri. Si j’étais dans une salle sécurisée, je le serais – ainsi que tous ceux qui s’y trouveraient avec moi. Mais si aucun crawler ni aucun ancien crawler ou PNJ d’outre-monde ne se trouvait dans la pièce en question, alors elle a sans doute été détruite. Quand il n’y en a qu’une dans toute une zone, c’est différent. Ces règles sont très alambiquées, mais retenez que les PNJ sont la propriété de Borant. Leur protection n’est pas garantie quand ils sont les seuls à occuper une salle sécurisée. Elle ne l’est que si vous y êtes aussi.

— Je ne suis pas sûr de comprendre… insistai-je. Vous sous-entendez que tous les PNJ de ce village sont morts sauf s’ils étaient dans un bar avec d’autres crawlers ? Les salles sécurisées ne sont « sécurisées » que si des crawlers sont à l’intérieur, en fait ?

Il haussa les épaules.

— En gros, ouais. Je répète que d’autres conventions entrent en ligne de compte. Le manuel détaillant les modalités d’utilisation des salles sécurisées est aussi épais qu’un annuaire…

— Et l’autre truc dont on avait parlé une fois ? Les « zones primaires et secondaires » de j’sais pas quoi ?

— Ça, c’est différent, répliqua-t-il en m’adressant un regard sévère. Ça n’a aucune incidence directe sur les joueurs ni sur les PNJ. Aucune.

Je soupirai. Il y avait encore tellement de choses que je ne comprenais pas. Et tu en sais sans doute plus que 90 % des crawlers…

— Il se pourrait donc qu’il reste un bar intact, tout seul au milieu des décombres ?

— Exact. Les salles sécurisées sont des espaces protégés. C’est leur raison d’être. Parfois, au cours d’une quête ou d’un événement spécial, le système en bloque l’accès. Vous en avez déjà fait l’expérience… Mais s’il s’avère que les gnomes réservent le même sort à ce bourg, filez vous réfugier ici et vous ne risquerez rien.

— J’espère que tous ces pauvres gens du village bactriens savaient tout ça, compatit Donut.

Assise sur le comptoir de la cuisine, elle dégustait une boîte de Fancy Feast produite par le synthétiseur de nourriture. Elle tirait la gueule – on venait d’apprendre que Mongo ne pouvait pas se servir du dispositif et qu’on allait donc devoir continuer de dépenser des sous pour le nourrir. Ce soir, il avait reçu un biscuit pour familier ; c’était déjà ça…

On ne savait toujours pas pourquoi les gnomes s’en étaient pris si violemment à l’autre bourg. L’effervescence fébrile des dromadériens suggérait que c’était un mystère pour eux aussi. On passait régulièrement la tête dehors pour suivre la progression de l’immense forteresse dans le ciel. Pour l’instant, elle ne paraissait pas s’approcher.

La quotidienne s’ouvrit sur un plan aérien de ce qui ressemblait à une feuille de papier bulle géante. La caméra survola rapidement des dizaines de mondes différents. Tempêtes de neige, tornades, jungles touffues, marais, montagnes, labyrinthes et j’en passe défilèrent à l’écran.

Avant qu’ils ne commencent à expliquer le principe du niveau, on eut droit à une sélection d’extraits des dernières heures du Nœud de fer. Miriam Dom avait jeté un sort sur un gigantesque boss de province pour l’assommer. Les effets n’avaient duré que quelques secondes, mais ça avait permis à Prepotente de balancer au monstre une demi-douzaine de potions et de sorts offensifs qui avaient prolongé sa perte de connaissance de cinq heures.

— Du génie, commenta Mordecai, les yeux rivés sur la scène. Il le tue en le mitraillant de débuffs.

Malgré cela, les deux crawlers n’avaient pas eu gain de cause. Quan Ch avait soudain déboulé. Fendant l’air, il avait tiré un éclair magique et réanimé le boss. L’équipe chèvre avait été forcée de battre en retraite – Prepotente avait pris le temps de hurler à Quan qu’il le retrouverait et lui ferait la peau. Le crawler avait ensuite envoyé quelques éclairs supplémentaires sur le boss, parvenant à réduire sa santé de moitié. Cependant, il avait fini par s’enfuir à son tour après que le machin avait tenté de lui foutre un coup de patte.

— Il aurait pu le tuer, râla Donut. Il s’est enfui comme une poule mouillée. C’est un danger public.

— Cette robe, ce n’est pas rien, ajouta Mordecai. Elle lui alloue notamment la capacité de voler, le sort Bouclier, et sans doute d’autres avantages. Je ne sais pas trop en quoi consiste cet éclair d’énergie bleu… Il pourrait s’agir de Désordre, qui est un sort rare et puissant, analogue au Missile magique de Donut, mais plus efficace pour creuser des trous. Il permet aussi d’infliger des dégâts de zone et l’effet Étourdi. Le seul inconvénient, c’est sa portée limitée.

— Personne ne m’enlèvera l’idée qu’elle devrait être à nous, grommela Donut.

Mon combat contre Grull vint ensuite. Ils annoncèrent sans s’attarder que Grull était joué par le prince Maestro, préférant se concentrer sur le travail collectif d’Elle, de Donut, de Katia et de l’équipe de Li Jun pour me porter secours. On vit ensuite le Cauchemar Express s’engouffrer dans le portail et s’écraser dans l’Abysse. Ils ne montrèrent ni Brandy-de-feu ni Tizquick le nain, à bord de la locomotive. La caméra s’arrêta de nouveau sur moi. Une pluie de points d’expérience se mit à me tomber dessus à mesure que les gardes-murs de la fosse mouraient et que les cristaux d’âme du Nœud explosaient, dégageant plusieurs nouvelles issues pour les crawlers en perdition.

Mordecai m’adressa un regard critique.

— Tu as conscience de ta folie, hein ?

J’acquiesçai simplement.

L’émission passa abruptement à une autre séquence : un hommage à Ifechi.

— C’est donc bien lui qui est mort…

Sur l’écran, l’Africain, hésitant, entrait avec hésitation dans le donjon.

— C’était un guérisseur. Le pauvre… soufflai-je.

Ifechi était alors accompagné d’une troupe de soldats, tous munis d’AK-47. Lui seul n’était pas armé. Sa tenue le différenciait également des autres : il était vêtu d’une chemise rouge vif et d’un veston. Un sac à dos floqué du logo de la Croix-Rouge pendait à son épaule.

— Pas « il », me reprit soudain Katia, observant la scène avec attention. C’était une femme.

— Quoi ? m’étonnai-je. Tu es sûre ? À quoi tu vois ça ?

Moi, je trouvais qu’il avait l’air d’un gars. Certes, il était maigre comme un clou et plus petit que les autres… Tout chez lui paraissait timide, introverti et effrayé. Il avait la tête rasée. Je n’étais pas expert, et ça n’avait pas grande importance, mais pour moi, c’était un mec.

— C’est un genre de superpouvoir que j’ai, affirma Katia. Je le sais, c’est tout.

On vit d’abord la première équipe d’Ifechi, Le Mouvement, se faire désintégrer par un boss en gelée translucide de la taille d’une baraque. Désormais seul, le crawler avait crapahuté dans le donjon jusqu’à tomber sur Florin. Ce dernier avait un background un peu mystérieux – en tant qu’humain, je veux dire. Il prétendait venir de France, mais il parlait avec un accent australien. Il se trouvait en Afrique quand tout avait commencé. L’émission ne nous révéla pas grand-chose sur lui, mais on l’entendit évoquer son travail pour une « agence de sécurité privée ». Il ne fallait pas être un génie pour comprendre : c’était un mercenaire. Il était entré dans le donjon armé jusqu’aux dents, mais il ne comptait plus que sur son fusil automatique, lequel semblait sacrément pimpé, même avant l’upgrade qu’il avait reçue quelque temps plus tôt et qui lui avait alloué des munitions illimitées. Ifechi avait choisi une classe de guérisseur, et Florin s’était changé en crocodilien. Ils avaient été séparés à leur entrée dans le niveau 3, mais ils s’étaient rapidement retrouvés. On les vit tomber dans les bras l’un de l’autre, en pleurs.

OK, ils étaient clairement plus qu’amis…

Le gun de Florin faisait des ravages sur la plupart des mobs, et Ifechi, malgré son profil de soigneur, disposait d’une attaque tellement unique et redoutable que je comprenais à présent pourquoi ils s’étaient tous les deux retrouvés dans le top 10. C’était une sorte de bâton magique qui projetait des sangsues sur ses victimes. Mais genre, des masses de sangsues. Les petites bêtes se fixaient sur leurs ennemis et les tuaient en quelques secondes en aspirant tous leurs fluides. Elles pouvaient par la suite être consommées par les crawlers, ce qui leur conférait divers buffs. Florin enfournait ces saloperies sans faire d’histoires, et ça rehaussait momentanément sa puissance. C’était super dégueu à regarder.

— Fascinant, s’émerveilla Mordecai. Je n’ai rien vu de tel depuis très, très longtemps. À vrai dire, je pensais qu’ils avaient supprimé ce sort. Les crocodiliens ont la capacité de tripler l’efficacité de n’importe quel buff reçu en mangeant des créatures. C’est d’ailleurs sans doute pour ça qu’il a choisi cette race.

On finit par découvrir dans quelles circonstances Ifechi était morte.

Florin et elle avaient rejoint un groupe qui s’était dirigé vers l’une des anciennes stations à goules après qu’on avait fait péter les derniers cristaux d’âme. Une file s’était formée devant l’escalier et les crawlers descendaient rapidement. La station était quasi vide. Tout se déroulait dans le calme et la bonne humeur.

Et c’est là que Lucia Mar avait fait son entrée.

Flanquée de ses deux chiens, Cici et Gustavo 3, la cheffe de file des crawlers s’était avancée d’un pas assuré. Elle avait cette apparence de bombe atomique aux cheveux bruns étincelants qui indiquait qu’elle était dans la partie magique de son cycle. C’était une particularité de sa race : elle passait la moitié de ses journées dans la peau d’une top model, et le reste du temps dans celle d’une puissante Skeletor féminine à profil de mêlée. La foule déjà clairsemée s’écarta sur le passage de l’enfant devenue femme. Sa patte de chèvre la faisait claudiquer. Tout un fatras d’étoiles de boss et de crânes de joueurs flottait au-dessus de sa tête.

Cici, l’un de ses rottweilers, avait lui aussi subi une transformation qui l’avait fait doubler de volume. Le molosse grogna sur un crawler, qui fit un bond en arrière, apeuré.

Lucia s’arrêta et passa la salle en revue. Les crawlers qui restaient se dépêchèrent de filer dans l’escalier, créant un embouteillage.

Florin et Ifechi s’approchèrent de la gamine, ayant manifestement l’intention de la saluer.

— Non. Ça, à moi ! protesta Lucia en entourant son corps de ses bras.

Les deux chiens se mirent à gronder.

— OK, frère, lâcha Florin en reculant, mains levées, avant de faire demi-tour. Tarée… ajouta-t-il entre ses dents.

Elle réagit au quart de tour. Attrapant le premier crawler qui lui tomba sous la main, un type d’environ dix-huit ans qui essayait pourtant visiblement de se faire tout petit, elle le souleva comme s’il ne pesait rien et le jeta, littéralement, dans la direction de Florin. Le pauvre gars hurla de peur en valdinguant, rebondit une fois sur le sol et alla s’éclater contre le mur du fond, sans connaissance.

— C’est quoi ton problème ? beugla Florin tandis qu’Ifechi courait vers le blessé. Non mais t’es pas bien dans ta tête, toi. On est tous amis, ici.

— Ma tête va très bien, rétorqua Lucia sur un ton étrangement vexé. Pourquoi tu dis ça ?

Elle pointa du doigt Ifechi, occupée à fourrer quelque chose dans la bouche de l’homme évanoui.

— Tais-toi, ou c’est la tête de ta copine qui ira mal.

— Ah : « copine ». Qu’est-ce que je te disais ? commenta Katia, scotchée, comme nous tous, à l’écran.

— Putain… répondis-je. Et moi qui pensais que la chèvre avait un grain…

— Prepotente a un grain, Carl, répliqua Donut. Tout comme toi. Lucia, c’est différent. Elle est bonne à interner.

Je ne pouvais pas lui donner tort.

Florin s’éloigna à pas lents, sans rien ajouter. Il n’était pas bête, il avait bien vu qu’il avait affaire à une folle. Les derniers crawlers s’engagèrent dans l’escalier. Il ne resta bientôt plus qu’eux trois et le blessé. Et les chiens.

— C’est bien triste… fit remarquer Donut.

— Quoi donc ?

— Aucun crawler n’a attendu ce pauvre homme que Lucia a envoyé valser… Seule Ifechi lui est venue en aide.

Je lui caressai la tête. Elle avait le corps tout tendu et les yeux rivés sur la télé.

Florin continuait de reculer en silence, sans quitter la gamine des yeux. Tapotant l’épaule d’Ifechi, il lui fit signe qu’il fallait y aller. Elle acquiesça. Le jeune homme s’assit en se frottant le crâne, puis, jetant un coup d’œil terrifié à Lucia, il se précipita vers l’escalier. Gustavo – le rottweiler qui avait gardé sa corpulence d’origine – lui barra la route en grognant. Des éclairs étincelants crépitaient dans sa gueule.

— Qu’est-ce que t’as dit ? rugit soudain Lucia. Qu’est-ce que t’as dit sur mon papa ?

Gustavo s’avança vers lui, menaçant.

— Quoi ? Je… je ne comprends pas… bégaya le crawler.

— Il n’a pas prononcé un mot à propos de ton père, sale petite teigne ! répliqua Florin, détournant son attention. Mais moi, si je pouvais lui parler, je lui dirais sans doute d’arrêter de bercer ses enfants trop près du mur ! Ça a tendance à les rendre un poil marteaux. Viens, Ife, dit-il ensuite en aidant sa compagne à se relever. On y va.

— Laisse personne te marcher sur les pieds. C’est juste un jeu. C’est pas réel, marmonna Lucia.

Elle s’adressait à quelqu’un par-dessus son épaule. Quelqu’un qui n’était pas là.

Ifechi agita discrètement la main pour jeter un sort, de protection sans doute. Elle le lança deux fois, d’abord sur Florin, puis sur l’autre type, ce qui la laissa, elle, sans défense.

— Pourquoi t’as parlé ? demanda Lucia à Florin, inclinant la tête sur le côté, l’air curieux. J’t’avais dit qu’il arriverait un truc à la tête de ta copine si tu l’ouvrais.

— Écoute, petite, on ne veut pas d’histoires… déclara Florin en se dirigeant lentement vers la sortie.

— C’est ce qu’ils disent tous… rétorqua Lucia en faisait un pas de côté pour leur bloquer l’accès.

Elle fit claquer ses dents.

Ce qui se passa ensuite prit à peine dix secondes.

Cici, le rottweiler géant, se jeta sur Florin. Gustavo suivit son exemple et, bondissant par-dessus le garçon, se rua vers le crocodilien, la gueule ouverte, s’apprêtant certainement à tirer un éclair.

Pan, pan, pan.

En un clin d’œil, Florin avait sorti son fusil et tiré trois fois. Ce fut si rapide que je ne distinguai même pas le geste. Il envoya une balle à Lucia, une à Cici, et une à Gustavo, dans cet ordre.

La fillette et les deux molosses furent propulsés en arrière. Gustavo jeta un éclair, qui alla percuter le plafond. Florin continua de les viser tour à tour, en tirant chaque fois trois coups d’affilée. Pan, pan, pan. Il avança d’un pas. Pan, pan, pan.

Près de moi, Mordecai poussa un grognement. Katia s’étrangla. Un instant plus tard, je compris, moi aussi.

Ifechi était avachie contre la paroi de la caverne. Sa tête avait disparu. Du sang et des bouts de cervelle avaient giclé sur la pierre.

— Que… commençai-je.

Mordecai leva l’aile pour me signaler de me taire.

Le crawler blessé déguerpit vers l’escalier. Juste avant de disparaître dans les marches, il lança un sort qui changea le sol en glace.

Lucia se redressa, sans une égratignure. Elle sourit à Florin.

« J’t’avais prévenu », lui dit-elle.

— Oh, non… souffla Mordecai. Non, non, non…

Florin tira un nouveau coup, l’atteignant en pleine tempe.

Cette fois, ils furent tous les deux projetés en arrière et se mirent à glisser et tourbillonner sur la glace.

Lucia Mar s’appuya sur la paroi de la caverne pour se relever, indemne, et dérapa sur le sol glissant. Ça la fit ricaner, d’un rire qui se changea en cri quand elle s’aperçut que son élan l’entraînait dans l’escalier. Elle dégringola, et, à son tour, disparut. On l’entendit atterrir lourdement en bas.

Tentant de se remettre sur pattes, les deux chiens gémirent. Eux non plus n’avaient rien. Ils chancelèrent, incapables de trouver une prise sur le sol. Ils tournoyèrent, glissèrent, se tamponnèrent en jappant et en couinant, s’efforçant de suivre leur maîtresse.

La scène aurait été à mourir de rire, si elle n’avait pas été si tragique.

Florin se rassit. Sa tempe et son cou étaient trempés de sang ; sa barre de vie, à peu près vide. Il secoua la tête, désorienté.

Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’aperçut qu’Ifechi était morte. Stupéfait, il la regarda sans comprendre ce qui venait de se passer.

— Non, lâcha-t-il, les yeux écarquillés, à la vue du cadavre sans tête affaissé contre le mur. Non, Ife, non…

Un crâne doré scintillant lévitait à présent au-dessus de sa tête. Il laissa tomber son fusil, leva un bras devant ses yeux de crocodile et éclata en sanglots.

Sans transition, le présentateur, tout sourire, commença à expliquer d’une voix surexcitée le principe du cinquième niveau.

— C’était quel genre de dinguerie, ça ? lançai-je en détachant les yeux de l’écran.

— Il semble que Lucia dispose d’un sort extrêmement dangereux, répondit Mordecai. Sans doute grâce à l’un de ses équipements. D’habitude, il a un temps de recharge très long, mais elle a dû en accumuler plusieurs ou réussir à venir à bout de cette contrainte ; toujours est-il qu’il est complètement détraqué. Pas étonnant qu’elle soit si puissante.

— C’est quoi, ce sort ?

— Si je ne me trompe pas, il s’agit de Caoutchouc. Il fonctionne un peu comme ton Retour de dégât et le Coup de cœur vampirique de Donut. Elle l’a non seulement lancé sur elle, mais aussi sur ses deux chiens. Il est donc au moins niveau 10. Sûrement même proche de 15. Le sort neutralise la majeure partie des dégâts imminents et les reporte sur une cible de son choix. En l’occurrence, la tête d’Ifechi. Quand Florin lui a tiré dessus, et sur ses chiens, il a – littéralement – tiré dans la tête de sa coéquipière. Et après sa mort, Lucia a relancé le sort, cette fois sur Florin.

— Ils l’ont récompensé pour la mort de sa copine, lâcha Katia, choquée. C’est horrible. Abusé.

— Non… grommelai-je. Simplement le donjon qui fait sa pute.

— Abominable. Complètement abominable. Comment Florin a-t-il survécu à un tir dans la tête ? s’enquit Donut.

— Sans doute grâce au sort d’Ifechi, présumai-je. Elle l’a utilisé pour le protéger, lui et l’autre crawler, mais pas elle.

— Certains sorts de protection ne peuvent pas bénéficier à celui qui en fait usage, me signala Mordecai. Et il faut être quelqu’un de sacrément exceptionnel pour choisir de les entraîner.

Je pensai à Imani, qui avait, elle aussi, un profil de guérisseuse. Elle aurait fait la même chose dans cette situation.

Bordel. Chaque fois que je voyais ou que j’entendais parler de crawlers s’entre-tuant, ça me foutait en l’air.

Vous ne me briserez pas. Allez tous vous faire foutre. C’est moi qui vous briserai.

Je pris une profonde inspiration.

— Cette gamine est complètement cinglée, finis-je par déclarer. Donut a raison. C’est vraiment une malade. Elle parle toute seule, elle entend des voix…

— Pauvre choupette, compatit Katia. Le truc, c’est qu’on ne peut pas la laisser continuer à sévir.

— Je suis d’accord. Il faut qu’on la mette hors d’état de nuire.

— Prem’s sur les chiens ! déclara Donut.

MORDECAI : La bonne nouvelle, c’est que ce sort Caoutchouc a une faille. Une grosse. Jusque-là, ils se sont toujours arrangés pour qu’on ne la voie pas l’utiliser. Le fait qu’ils le montrent maintenant n’est pas anodin. Ils essaient peut-être de se débarrasser d’elle.

CARL : OK. On en parlera plus tard. Si elle n’est pas dans notre bulle, ça ne nous concerne pas, dans l’immédiat. La priorité, c’est de survivre à ce niveau.

Sur l’écran, de nombreux crawlers pénétraient dans le hangar et faisaient tourner la roue. Lucia Mar s’était retrouvée dans le quart terre d’une bulle qui ressemblait un peu à la nôtre, mais la plus grande partie de la sienne était occupée par une gigantesque pyramide à degrés. Et il y faisait manifestement froid – tout était couvert de glace. Décidément… pensai-je, amusé. Prepotente et Miriam Dom avaient atterri dans le quart air d’un genre de caverne géante, dont les parois tapissaient l’intérieur de la sphère. Leur zone était une sorte de corniche qui en faisait le tour, et leur château, un nid d’araignée suspendu à des centaines de mètres du sol.

— Oh là là… Ils sont dans le même merdier que nous, eux.

On vit enfin Florin s’avancer dans le hangar, l’air anéanti. Il avait récupéré le bâton d’Ifechi. Il alla s’asseoir dans un coin, posa l’arme sur ses genoux, appuya sa tête contre le mur et finit par s’endormir là.

Des dizaines d’autres gens firent tourner la roue et se virent attribuer des quarts dans toutes sortes d’environnements.

L’émission se termina sur la promesse de nouveaux bains de sang et de nouveaux montages hilarants montrant les petits crawlers débiles galérant à survivre. Je m’imaginai marteler la tête du présentateur à coups de poing jusqu’à lui briser le crâne.

La quotidienne prit fin. Un instant plus tard, le top 10 à jour s’afficha.

1. Lucia Mar – Ladjablès – Inquisitrice générale obscure – Niveau 38 – 1 000 000. (× 2)

2. Carl – Primal – Anarchiste contractuel – Niveau 41 – 500 000. (× 2)

3. Prepotente – Capridé – Circassien calamiteux – Niveau 35 – 400 000. (× 2)

4. Donut – Chat – Ex-enfant star – Niveau 33 – 300 000. (× 2)

5. Quan Ch – Mi-elfe – Gendarme de la police impériale – Niveau 43 – 200 000. (× 2)

6. Dmitri et Maxim Popov – Dodelineurs – Illusionniste et Bogatyr – Niveau 33 – 100 000. (× 2)

7. Miriam Dom – Humaine – Bergère – Niveau 31 – 100 000. (× 2)

8. Elle McGib – Jouvencelle des glaces – Blizzardmancienne – Niveau 33 – 100 000.

9. Bogdon Ro – Humain – Légat – Niveau 31 – 100 000.

10. Florin – Crocodilien – Messager tueur – Niveau 33 – 100 000. (× 2)

— Carl ! Tu es no 2 ! Katia ! Ils t’ont virée de la liste ! Quel scandale ! Tu étais une vraie star !

— Ouf ! lâcha Katia, l’air sincèrement soulagé.

— Hé ! protesta Donut. Une minute, là… Pourquoi je ne suis pas montée ? On est séparés par Prepotente. Carl, c’est inacceptable !

Je lui caressai la tête pendant qu’elle continuait de pester en balançant la queue.

— Et d’ailleurs, pourquoi Florin a tant baissé ? lança-t-elle après quelques secondes. Ce qui lui est arrivé est horrible, et en plus, ils le pénalisent !

— Je parie qu’il n’a pas bougé depuis qu’il a descendu l’escalier. Il est sans doute encore assis dans la salle des roues. Son agent doit être dans tous ses états… Elle McGib est de retour sur la liste, mais sa prime n’a pas doublé…

— Si je me souviens bien, elle n’y était pas quand le niveau s’est terminé, m’éclaira Mordecai.

Quan Ch était à présent niveau 43, ce qui faisait de lui le crawler le plus puissant du donjon – même si je me demandais bien comment il avait réussi cet exploit. Cet enfoiré fuyait au moindre danger. J’espérais au moins qu’il ferait usage de ses pouvoirs pour venir en aide aux gens de sa bulle.

Je frémis en pensant aux pauvres bougres qui s’étaient retrouvés dans la bulle de Lucia Mar. Il était évident que cette gosse souffrait d’un problème psychiatrique. En d’autres circonstances, j’aurais milité pour qu’on l’enferme dans un centre qui lui apporterait tous les soins dont elle avait manifestement besoin.

Mais les circonstances étaient ce qu’elles étaient… et la gamine n’arrêtait pas de tuer des gens. Des gens bien. Tôt ou tard, il allait falloir qu’on s’attaque au problème.

Je ne voulais pas l’admettre, mais une partie de moi était soulagée qu’on ne puisse rien faire dans l’immédiat. Dans ce niveau, au moins, on n’aurait à composer qu’avec un nombre limité de crawlers.

Ça finit par te bouffer, à un moment, ces conneries…

LE COMMUNIQUÉ DU JOUR fut diffusé peu de temps après. On n’apprit rien de nouveau. La voix évoqua la prime doublée des crawlers qui se trouvaient dans le top 10 au moment de l’effondrement du Nœud. Elle nous rappela que les enchères des mécènes étaient en cours, et que le fait qu’on soit de nouveau « dehors » ne signifiait pas qu’on pouvait faire nos besoins n’importe où. Elle ajouta cependant que les crawlers pris d’une envie pressante ne seraient pas sanctionnés s’il n’y avait pas de toilettes à proximité. Il fallait simplement qu’ils annoncent à voix haute qu’ils voulaient se soulager, et qu’ils attendent cinq secondes. C’était tellement absurde que je faillis éclater de rire.

Après ça, on quitta l’espace personnel, en embarquant Mordecai, pour se rendre à la Grosse Bosse. Les autres nous y attendaient déjà, installés au comptoir : Louis et Firas, dans le même état que lorsqu’on les avait rencontrés, Langley et ses cinq gars. Entre-temps, les archers avaient pris un peu de galon. Quand on entra, ils levèrent tous les huit vers nous des yeux pleins d’expectative.

Brique-de-Jus, la prostituée, était de nouveau assise sur les genoux de Louis. Elle avait pris l’apparence d’une créature pour le moins… étrange. Un genre d’hybride, à mi-chemin entre l’humain et le rongeur. Cheveux orange, combinaison violette. J’ignorais ce qu’elle tentait d’imiter, mais on aurait dit Chuck E. Cheese en drag-queen.

Je soupirai.

MORDECAI : Cette changelin est bien plus puissante qu’elle n’en a l’air. C’est très bizarre. Tu as vu la facilité avec laquelle elle se métamorphose ? Ça m’évoque presque un doppelgänger…

Je l’examinai plus attentivement. Au-dessus de sa tête, la bannière indiquait Suivante de matriarche rat-kin, mais elle se transforma soudain en une créature qui tenait plus de la souris. L’étiquette changea elle aussi : Dame Souricière.

CARL : Vous êtes sûr que ce n’est pas le cas ?

MORDECAI : Certain.

CARL : Mais vous avez un radar à changelins ?

MORDECAI : Je le vois à la manière dont elle s’y prend. Elle change d’abord de race, puis elle ajuste son apparence pour correspondre aux désirs de tes collègues. Un peu comme si tu ajoutais des habits sur un croquis téléchargé sur un site au lieu de dessiner quelque chose de A à Z. Même si je disposais de toutes mes facultés de changelin et que je ne n’étais pas nerf de la moitié de ma puissance, je serais incapable de faire ça. Nombre de créatures ont des pouvoirs de simulation et on les identifie à leur façon de procéder, en général. Les doppelgängers tels que Katia doivent se modeler comme de l’argile. Les mimics font la même chose, mais ils sont obligés de commencer par leur gueule, avant d’appliquer le changement au reste de leur corps. Les changelins adultes prennent l’apparence d’un spécimen standard de la race qu’ils veulent imiter, puis, dans un second temps, y apportent des ajustements. Les illusionnistes, eux, n’ont pas besoin de cette phase de transition.

CARL : Et les Valtay ? Ça me taraude pas mal, ces derniers temps.

MORDECAI : Rien à voir. Les vers de cerveau n’imitent rien, ils prennent possession de dépouilles bien réelles. Les Valtay sont ce qu’on appelle des gondii, des créatures capables de ressusciter des cadavres pour peu qu’elles les investissent au plus tard quelques heures après leur décès. Ils obtiennent ainsi accès à leur mémoire profonde et peuvent les maintenir en vie pendant des siècles et des siècles. Il y a aussi les chasseurs d’intellect, qui procèdent un peu pareil – mais l’enveloppe corporelle de leurs hôtes entre presque immédiatement en décomposition, ce qui les oblige à en changer très régulièrement. Et les infiltrés, qui sont plus vicieux encore… Mais notre Mlle Brique-de-Jus n’a le profil d’aucune de ces créatures.

CARL : Elle ne peut pas être si balèze que ça… Elle n’est que niveau 17.

MORDECAI : Méfie-toi. Les crawlers qui choisissent la race de changelin ne peuvent altérer leur physionomie qu’une fois toutes les dix minutes. La métamorphose illimitée est une propriété unique. Elle doit être au moins à 15 dans la compétence Changeuse de race, et je mettrais mon aile à couper que c’est le cas de toutes les prostituées de ce bourg. Un changelin capable de se transformer si rapidement est très dangereux. N’oublie pas : à l’inverse des doppelgängers, ils acquièrent une partie des facultés de la race qu’ils imitent. En un claquement de doigts, elle pourrait se changer en gorgone et te balancer un sort Pétrifié, devenir une lanceuse de pierres pour réduire ton corps statufié en poussière, puis se muer en ogre forgeron afin d’en faire un diamant. Tout ça avant que tu aies le temps de dire « aïe ! ».

CARL : Est-ce qu’elle pourrait se changer en géant des tempêtes ou un truc dans le genre ? Un monstre comme Grull ?

MORDECAI : Non. Les changelins sont soumis à des limites de masse, mais pas du tout aussi strictes que celles avec lesquelles Katia doit composer. Toutes ces règles sont complexes, bizarres, et il en existe des tas. Plus le monstre qu’ils essaient d’imiter est puissant, moins ils ont de chances de bénéficier de tous leurs pouvoirs. En tout cas, garde à l’esprit que cette demoiselle pourrait incarner une ribambelle de créatures qui te feraient passer un très mauvais quart d’heure.

CARL : En gros, on doit être sympas avec Brique-de-Jus, c’est ça ?

MORDECAI : Voilà. Et plus généralement avec toutes les prostituées. Soyez polis. Arrange-toi pour faire passer le message à tous ces cornichons. Surtout le débile, là, Louis.

Tout le monde me dévisageait, dans l’attente, alors je me lançai :

— Il est possible qu’il y ait d’autres crawlers dans ce quart, mais à supposer qu’ils soient encore en vie, ils viennent sans doute de se faire sacrément sonner les cloches. Il est fort probable qu’il ne reste que nous pour prendre d’assaut la Forteresse des gnomes.

J’adressai un coup d’œil inquiet au barman, qui nous lorgnait avec curiosité. Contrairement à la plupart de ses congénères, c’était un type plutôt sympa. Il avait donné à Donut et à Mongo des friandises et leur avait fait des papouilles – Mongo l’avait quasiment adopté. Le problème, c’était que le plan que je m’apprêtais à exposer ne serait sûrement pas au goût des dromadériens. Mieux valait qu’on se mette à l’abri des oreilles indiscrètes.

— Mais d’abord, je vous propose de venir visiter notre espace personnel. On y sera plus à l’aise pour discuter.

— On l’a appelé le Palais royal de Princesse Donut ! ajouta fièrement Donut.

— Louis, regarde ! C’est le chat de la télé ! s’exclama Firas.

Quand on les avait rencontrés, ces deux guignols, quoique déjà bien entamés, avaient l’air d’avoir encore les idées à peu près claires. Au cours des neuf heures qui s’étaient écoulées depuis notre première conversation, ils avaient réussi l’exploit de s’alcooliser encore plus. Je fus tenté de les foutre dehors, mais j’avais peur qu’ils fassent une connerie si on les lâchait dans la nature – provoquer par inadvertance le bombardement du bourg, par exemple. Le mieux était qu’on les garde à l’œil, au moins jusqu’à ce qu’on ait une idée plus claire de la situation.

CARL : Mordecai, je suis à court de potions Poil-de-chien. Vous avez les ingrédients pour en produire d’autres ?

MORDECAI : Tu lis dans mes pensées. Je vais vous en préparer une nouvelle cuvée dès qu’on sera à l’intérieur. Avec ma table optimisée, je pourrai obtenir une version un peu plus puissante.

— Bon, allons voir cet espace ! déclara Louis qui, en se levant, vira involontairement Brique-de-Jus, installée sur ses grosses jambes. J’ai toujours voulu savoir comment vivent les privilégiés.

— Moi aussi ! renchérit la fille en se redressant d’un bond.

— Oh, mon chou… l’arrêta Donut. Dans cette tenue ? Certainement pas.

Brique-de-Jus lui tapota doucement la tête.

— Tu es la créature la plus adorable que j’aie jamais vue. Si ça te dit, je pourrai me changer en… la même chose… et te faire passer un moment d’enfer… Ce serait ma première fois avec quelqu’un de si haut rang. Tu n’auras rien à payer. Ça fera très bien sur mon CV. Tu es un genre de chien à poils longs, c’est ça ?

Louis et Firas se bidonnèrent.

Donut, elle, se hérissa de tout son poil.

— Tu m’as traitée de quoi, là ? grinça-t-elle.

J’intervins avant que ça ne dégénère.

— Désolée, ma belle, lançai-je à Brique-de-Jus. Seuls nos amis peuvent entrer.

Je lui jetai une pièce d’or, qu’elle attrapa au vol, aussi rapide qu’un serpent. Je remarquai avec un frisson qu’elle n’avait même pas eu besoin de tourner la tête.

— Tu peux me rendre un service ? demandai-je. Si tu vois d’autres étrangers comme nous, préviens-nous. Je te donnerai une pièce par tête.

Toujours en Dame Souricière, elle jeta un dernier regard à Donut et m’adressa un petit salut militaire. Puis, plaquant un sourire sur son visage, elle fit volte-face vers Louis pour lui frotter le ventre.

— N’oublie pas notre rencart de ce soir, mon trognon. Peut-être que j’essaierai cette infirmière Joëlle dont tu m’as parlé tout à l’heure…

On pénétra tous dans l’espace personnel. Nos invités découvrirent les lieux avec de grands yeux émerveillés. Langley et ses archers partirent en exploration tandis que Louis et Firas se jetaient sur le canapé. Le robot de nettoyage émit un bip chagrin quand Firas balança ses bottes crades sur la table basse.

— Elle est où, la cloche ? s’enquit celui-ci d’une voix pâteuse.

— La cloche ?

— T’as parlé d’une cloche qui sonnait, t’ta l’heure…

Je pris une profonde inspiration et décidai de ne pas relever.

— OK, les gars ! déclarai-je en leur faisant signe de venir s’asseoir au salon. Je ne vous apprends pas que les gnomes viennent de désintégrer le seul autre village de la zone. On ignore encore pourquoi, mais si je devais émettre une supposition, c’est sans doute lié à la garantie qu’ils gardaient dans leur mairie. Un crawler l’a peut-être tuée par accident, ou libérée, ou autre… En tout cas, il s’est passé un truc, un truc qui a averti les gnomes que les bactriens n’avaient plus de monnaie d’échange.

— Hé, j’ai une question ! m’interrompit Firas en levant une main vacillante.

Même à l’autre bout de l’appart, je sentais les relents d’alcool qu’ils dégageaient, lui et son pote. Et j’étais à peu près sûr que ce n’était pas la seule chose qu’ils avaient consommée.

Bordel…

— Oui ? m’impatientai-je.

— Euh, comment dire, on comprend R, là. C’est quoi, un « bactrien » ? Quelle garantie ? Elle est où, la cloche ?

Quand on les avait rencontrés, je m’étais fait la réflexion que Firas devait être originaire du Moyen-Orient et que Louis avait l’air espagnol, mais je voyais maintenant que je m’étais trompé. Aucun doute : j’avais affaire à deux compatriotes américains.

— Une fois, j’ai mis ma voiture en garantie pour un prêt, déclara Louis. Je la fermais à clé dans le garage de ma daronne, la nuit, pour qu’ils puissent pas la saisir. Mais ils ont quand même réussi à me la chourer une nuit, quand j’étais en boîte, les bâtards.

— Les bâtards, répéta Firas, avant de se tourner vers Katia. Tu bosses ici ? Vous servez à boire ? J’ai presque plus d’or, mets-moi un truc pas cher…

J’étais en train de reconsidérer l’engagement personnel que j’avais pris de ne pas buter volontairement de camarades crawlers quand Mordecai, traversant l’espace personnel d’un bond, atterrit lourdement près des pieds de Firas. La table se brisa sous son poids. Déployant ses ailes, le manager se pencha vers les deux crawlers interdits en les foudroyant du regard. Levant une serre aux griffes étincelant comme des poignards, il les désigna tour à tour, en prenant soin de ne pas les toucher.

— Écoutez-moi bien, vous deux. Le fait que des incapables comme vous aient pu survivre si longtemps dans le donjon est un mystère pour moi, mais je suis à deux doigts d’ordonner à ma cliente de vous éviscérer et d’utiliser vos corps comme boucliers humains zombifiés. Ne la sous-estimez pas. Elle en est largement capable. Pas vrai, Donut ?

Donut acquiesça d’un grondement sourd.

— Nous nous trouvons dans une situation extrêmement critique, poursuivit Mordecai. Mais devinez quoi ? En dépit de votre QI d’huîtres, vous avez tiré le bon numéro au loto de la survie en atterrissant dans le même quart que nous, et vous n’avez même pas le bon sens de vous en rendre compte. Si vous prenez les choses au sérieux, vous pouvez vous en sortir ; vous pourrez accéder au niveau 6. Mais si vous continuez sur cette pente, vous allez juste nous attirer des emmerdes – et on n’a pas le temps de gérer ça. Je vais aller vous préparer une potion ; une chacun. Ça va me prendre cinq minutes. Les dieux m’en soient témoins, si j’en entends encore un moufter, votre existence prendra fin avant que vous ayez le temps de les consommer.

— Hé, calmos… protesta Louis.

Firas tourna la tête vers lui.

— Pourquoi t’as dit à la fille de se changer en Toccata ? J’vais pas baiser un personnage de Sesame Street, frère, c’est super glauque.

— C’est un aigle… Mec, mec, t’as déjà regardé G.I. Joe ? Tu te souviens de l’Indien ? Il avait un aigle qui s’appelait Freedom, se marra Louis. Cette série était tellement raciste, putain…

— Nan, jamais vu. Moi, j’aimais bien le Muppet Show. C’est la même chose que Sesame Street.

Louis écarquilla soudain les yeux, et tourna la tête vers la porte.

— G.I. Joe. La baronne ! Et ce serait grave plus facile que Gadget.

— J’te cache pas que j’préférerais ça à ton aigle…

— Je reviens, annonça Mordecai sur un ton excédé, avant de disparaître dans la salle d’artisanat.

— Bon, déclarai-je. On va attendre que Mordecai ait préparé vos boissons avant de continuer…

— Dis-lui qu’on veut des Dirty Shirley ! réclama Louis.

Donut poussa un petit cri de surprise.

— Vous connaissez les Dirty Shirley ? s’écria-t-elle.

Louis se marra.

— Ouais, grâce à la quotidienne. Une débile s’est pintée à ça et a lancé un défi à Lucia Mar. C’est devenu notre moyen pour tester le niveau des barmans. Chaque fois qu’on essaie un nouveau bar, on commence toujours par commander ça.

DONUT : ILS VONT ME PUNIR SI JE LUI ENVOIE UN MISSILE MAGIQUE EN PLEINE TÊTE ?

CARL : Oui. Tu vas devoir attendre qu’on soit dehors.

KATIA : Cela dit, ils sont tellement éclatés que leur haleine s’enflammerait sûrement si tu lançais ton Mur de flammes n’importe où dans la pièce… Ça, je ne pense pas qu’on te le reprocherait.

DONUT : TU ES UN GÉNIE. JE VAIS ESSAYER TOUT DE SUITE.

CARL : C’est non, Donut.

MORDECAI : Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe.

— S’il vous plaît…

Langley, l’archer finlandais, venait de prendre la parole pour la première fois pour tenter de raisonner Louis. Il avait une voix un peu bourrue – je n’aurais pas su identifier un accent finnois, mais j’étais à peu près sûr que ça ne ressemblait pas à ça. Ça m’évoquait plutôt quelqu’un d’Europe de l’Est.

— Vous devez être sérieux. La situation est très grave. Écoutez Carl.

Louis se tourna vers l’archer.

— C’est ce qu’on fait, rétorqua-t-il. On s’en est bien sortis jusque-là, non ? Alors…

Tandis qu’on attendait le retour de Mordecai, j’envoyai un message à Elle pour lui demander si eux aussi étaient coincés avec des neuneus. Je savais que le tchat était devenu public, mais là, je m’en foutais. L’équipe avait réussi à s’emparer d’un autre bateau, un genre de galère avec des rameurs poissons. Ils étaient en train d’éprouver les premières défenses de leur château – une plate-forme pétrolière occupée par des orcs qui leur balançaient des boules de feu dès qu’ils s’approchaient trop.

ELLE : Il n’y a que nous dans le quart eau. On a vu des gens à terre, mais on ne leur a pas parlé. Leur château ressemble au nôtre, c’est une raffinerie. La bulle entière est une caricature censée illustrer la façon dont les humains ont pollué la Terre… Je crois que le château du quart air est un nuage d’orage qui fait pleuvoir de l’acide. Ils vous ont refourgué des glandus ?

CARL : Tu n’as pas idée…

— Comment vous avez fait pour survivre si longtemps, d’ailleurs ? s’enquit Katia.

— Louis a un sort, répondit Firas. Il l’a reçu pour avoir été le premier crawler à entrer dans le donjon au volant d’un van.

— Au volant d’un van ? relevai-je. Je croyais que tous les véhicules s’étaient effondrés…

— Pas les décapotables ! répliqua crânement Louis. J’avais le toit baissé. Et j’ai pas vu l’escalier avant de foncer dedans. Il était en plein milieu de l’I-95. C’était un truc de fou, j’ai rien compris. Je conduisais, et d’un coup, la route est devenue toute déglinguée. Ça secouait. J’ai pilé dès que j’ai vu l’entrée lumineuse, mais c’était trop tard. J’suis rentré là-dedans comme une lettre à la poste. L’essieu s’est pété, mais je suis arrivé jusqu’en bas, j’ai percuté la porte et hop ! j’étais dans le donjon.

Mordecai revint, tenant deux fioles dans une serre. Ce n’étaient pas des potions de sevrage normales : celles-ci étaient blanches et une écume pétillante flottait à la surface. J’étais sur le point de les examiner quand l’absurdité de ce que venait d’affirmer Louis me frappa.

— Pardon… un van décapotable ? Genre, un fourgon sans le toit ?

— Ouais, mec, c’était une belle caisse ! La Chevy Astro de ma mère, de base. On avait retiré le haut. Mon pote Jojo avait vu un tuto qui montrait comment transformer un van normal en décapotable ; on a suivi les consignes, et voilà. Ma mère a gueulé, mais la vidéo a fait, genre, 100 000 likes sur Insta. Je l’avais baptisé le Tiddy Twister.

— Mais tu viens d’où ? Il ne neigeait pas, chez toi ?

— Nan, frère. C’est pas souvent qu’on a de la neige à Miami. On se pelait le cul, par contre. En plus, il devait être vers les 5 heures du mat. Je rentrais de chez Jojo. Ça m’a sauvé la vie.

— Tu as quel âge ? lui demanda Katia en le reluquant de la tête aux pieds.

— 27. Et toi, t’as quel âge, Punky Brewster ?

— C’est quoi, ce sort, du coup ? les interrompis-je. Et qu’est-ce que t’en as fait, de ce van ? Tu as pu récupérer certains morceaux ?

Mordecai leur tendit les potions.

— Cul sec ! ordonna-t-il.

Louis considéra la mixture d’un regard méfiant, mais il haussa les épaules et la but d’un trait.

— Le van était foutu, répondit-il ensuite. Pourquoi j’aurais récupéré des morceaux ? C’est pas comme si je pouvais m’en refabriquer un. Et pour le sort, il déchire. Je t’explique : ça s’appelle Nuage d’épuisement. Quand je le lance, on n’a pas besoin de se battre. Et Firas a son sort qui nous permet de filer quand on se met dans la merde. Ça s’appelle Passe-flaque.

— Quel est le niveau de ton Nuage d’épuisement ? l’interrogea sèchement Mordecai.

— Pourquoi ça dit pas la description ? demanda Firas en levant la potion blanche pour l’inspecter à la lumière.

— J’te tiens un de ces mal de crâne… geignit Louis. Il est niveau 11. Je m’en sers très souvent. Par contre, y a un temps de recharge de dix minutes. Sans déconner, j’crois que j’vais vomir.

— Ça va passer, lui assura Mordecai. Le temps de recharge de Nuage d’épuisement est d’une heure, normalement. Bois ta potion, Firas. Ça ne te fera pas de mal.

Louis haussa les épaules, le teint un peu verdâtre.

— C’est ma classe de Dératiseur, elle me permet d’avoir des temps de recharge réduits pour tous les « sorts de nuée », quelque chose comme ça. Ça les rend aussi plus efficaces. Mon guide m’avait dit que, si je voulais survivre, choisir ce profil-là était ma seule chance. Un vrai con, celui-là. Un peu comme toi.

— J’ai plutôt l’impression que c’était un guide compétent qui a fait de son mieux pour t’aider, répliqua Mordecai.

— Hé, frère, y a un truc chelou, là… lança Firas. J’crois qu’on ferait mieux de pas prendre leurs potions…

— Donc vous paralysez des groupes entiers de mobs avant de vous barrer avec Passe-flaque ? reprit Mordecai. Vous ne les tuez pas une fois qu’ils sont immobilisés ?

— Nan, répondit Louis. Enfin, parfois oui, mais ils se réveillent dès qu’on les frappe. Certains mobs de haut niveau, surtout dans le Nœud de fer, il faut les frapper plein de fois pour les buter… En général, on vaporise et on se casse. Le sort fonctionnait super bien dans les tunnels et les trains.

— T’as déjà bu la tienne ? les interrompit encore Firas.

— Oui, et il va parfaitement bien ! le rabroua Mordecai. Il n’est plus ivre. Pas vrai, Louis ?

— Grave, mec, ça m’a dessoûlé direct. Mais j’ai toujours la gerbe, par contre…

— C’est l’alcool, ça. Il est encore dans ton organisme. Ne t’inquiète pas, ça ne va pas tarder à passer.

— T’es sûr que c’est safe ? insista Firas. Y a pas de description. C’est la première fois que je vois ça…

CARL : Rassurez-moi, vous n’êtes pas en train de les empoisonner ?

MORDECAI : Non. Enfin, un peu, mais c’est un poison bénéfique. Fais-moi confiance.

— Arrête de chipoter, gars, râlai-je. On est tous en train de t’attendre.

Au moment même où Firas obtempéra, un flot de vomi jaillit de la bouche de Louis comme d’un geyser.

Le robot nettoyeur émit un petit bip mécontent.

MORDECAI : Bon, voilà ce qu’il faut savoir à propos de ces deux branques. Louis dispose d’un sort légendaire appelé Nuage d’épuisement qui, lorsqu’il est activé, a de fortes chances d’assommer tous les mobs de la pièce pour une durée qui varie selon la différence de niveaux entre le mob et le crawler. Je ne me souviens plus des détails, mais même les mobs puissants, ça les met HS pour quelques minutes. Ils se raniment dès qu’on les touche, c’est vrai, mais les dégâts qu’on leur inflige sont multipliés par trois pendant les trente secondes qui suivent leur réveil. C’est l’un des sorts qui permettent aux heureux élus de survoler les premiers niveaux. Je suis presque sûr que Miriam Dom a le même. Seulement, au lieu de l’utiliser comme elle pour progresser, ces glandeurs s’en sont servis pour fuir tous leurs combats. Au début, ça fonctionnait, mais à ce stade, ils sont foutus. Ce simplet ne se doute sûrement même pas de l’arme qu’il possède. Il devrait être niveau 40. Au moins.

Je pris à peine note de ce que Mordecai nous expliquait. Les deux crawlers étaient tombés à quatre pattes et vomissaient en hurlant. Ça durait depuis plusieurs minutes. Non-stop. Ça me rappela cette semaine de congé qu’on avait eue après avoir terminé notre première phase d’entraînement à l’armée. Ceux d’entre nous qui n’avaient pas de famille étaient allés à Philadelphie et s’étaient mis une race jusqu’au black-out.

CARL : Mordecai, qu’est-ce que c’est que ce truc que vous leur avez donné ?

MORDECAI : Ne t’en fais pas pour eux. Ça s’appelle Détox rapide. Ça va les débarrasser de l’alcool qu’ils ont dans le sang et neutraliser les effets pervers de la plupart des drogues. Pas le blitz, malheureusement, mais à peu près tout le reste. C’est une recette extrêmement efficace. Elle bloque les actions de certaines toxines. Les effets durent tout un niveau.

CARL : Vous voulez dire qu’ils ne pourront plus boire ?

MORDECAI : Ni se droguer. Consommer une boisson alcoolisée les rendra malades. C’est un médicament dont on se sert pour lutter contre les addictions aux stupéfiants. Et pour torturer les prisonniers.

KATIA : Pourquoi il n’a pas pu lire la description ?

MORDECAI : J’ai ajouté de l’ichor de patriote à bande. Ça camoufle les potions, mais ça les rend également inconsommables au bout d’une heure. C’est une astuce qui peut vous sortir de la panade dans les endroits qui cherchent à prohiber certains types de potions. Dans les arènes, par exemple, il est interdit de faire usage de potions de soin. L’ichor permet de contourner cette contrainte.

— Purée… lâcha Louis en se relevant, les jambes tremblantes.

Il haletait toujours.

— C’est bon, on peut continuer ? demandai-je.

— Je viens de recevoir une notif comme quoi j’peux plus boire, déclara-t-il, avant de continuer, dans un murmure : Pas cool, mec. Pas cool. C’est tout ce qui me restait.

— Ce n’est pas tout à fait vrai, le consola Donut. Tu as encore ce rencart avec Brique-de-Jus tout à l’heure.

[6]

QUAND LE SECOND SOLEIL, PÂLE, se levait, il traversait rapidement le ciel et rattrapait le premier, plus gros et jaune, et faisait grimper la température de la bulle de sept degrés environ. Au moment où les deux astres se superposaient, la tempête de sable débutait. Je n’étais pas physicien et j’ignorais si ce phénomène était censé imiter un schéma orbital réel ou même potentiel, en tout cas, après avoir posé la question à Elle et Imani, j’eus la confirmation que ce cycle était spécifique à notre sphère. C’était donc une simple illusion projetée sur la paroi de la bulle.

Je mis ma main en visière, les yeux levés vers la Forteresse désolée. Impossible de la voir complètement, ce qui signifiait qu’elle avait déjà atteint la paroi opposée du bol. Dans le bourg, tout le monde ne parlait que de la destruction du village voisin, mais même Donut n’avait pas réussi à faire cracher aux dromadériens ou aux changelins la raison de l’attaque.

Si les soleils n’étaient qu’illusoires, la montée soudaine des températures, elle, était bien réelle. La chaleur qui régnait dehors était telle qu’elle rendait l’air quasi irrespirable. Les chameaux n’avaient pas déployé leur auvent géant. Il était apparemment réservé aux heures de tempête. Toutes les activités en extérieur s’étaient interrompues. Les habitants s’étaient réfugiés à l’intérieur – on ne pouvait pourtant pas dire qu’il faisait tellement plus frais dans les bars. Aux abords du bourg, les diables épineux avaient laissé place à d’autres mobs : des Faucheuses de dunes, des créatures rapides et grosses comme Donut, qui s’étaient rassemblées autour de l’enceinte. Leurs points rouges pullulaient sur la carte. Je n’avais aucun désir réel d’aller me frotter à ces trucs, mais je savais qu’il allait falloir en passer par là à un moment ou un autre.

— On va devoir ajouter une clim au Carrosse, lançai-je, adossé au mur en torchis du bâtiment.

On était dans une ruelle, entre deux auberges. Depuis notre cachette, on apercevait un bout de l’arrière de la mairie, au-delà des deux bâtiments situés de l’autre côté de la rue. L’allée qui s’en approchait le plus ne se trouvait qu’à quelques pas de l’édifice, ça nous avait paru trop risqué.

Katia y était déjà, tapissée contre un dispositif en métal qui faisait le tour d’un bâtiment mitoyen. Elle s’était changée en un long tuyau fixé au mur, ce qui lui donnait une vue plongeante sur la porte de derrière. Selon elle, le mécanisme fixé au flanc du bâtiment envoyait de l’air frais à ceux qui se trouvaient à l’intérieur.

— Cette chaleur est insupportable ! se lamenta Donut, sur mon épaule. J’ai les pattes en nage.

— Les chats ne suent pas, répliquai-je.

— Ah, les chats ne suent pas ? Et ça, alors ? rétorqua-t-elle en passant sa patte sur mon cou.

Je n’aurais su dire si elle était humide ou non : j’étais trempé comme une soupe. J’avais toujours transpiré beaucoup. À la salle, j’étais l’un de ces mecs qui laissent des petites flaques sur les machines. Je devais avoir l’air d’un robinet qui fuit et je ne pouvais rien y faire.

— Chut ! Quelqu’un vient.

On avait remarqué, un peu plus tôt, que la mairie avait deux entrées. La porte principale, que personne ne paraissait emprunter, et une autre, à l’arrière, qu’on était en train d’espionner. Un dromadérien sortit, enroula son foulard autour de sa tête et s’éloigna. Je me figeai quand il s’approcha de Katia, mais il passa devant elle sans rien remarquer. Avant que la porte ne se referme, j’eus le temps d’apercevoir deux gardes postés à l’intérieur. Des membres de la patrouille bulleuse. Niveau 48, tous les deux.

Le chameau finit par bifurquer à gauche, vers la rue des Bails-Chelous.

CARL : Tu as pu jeter un œil ?

KATIA : Oui. Le type qui vient de quitter le bâtiment s’appelle Henrik. C’est un simple niveau 30, mais on a un problème : il a dû présenter une pièce d’identité au garde pour sortir. Pas étonnant qu’ils renforcent les procédures de sécurité, avec tous les métamorphes qui se baladent en ville… Quand la porte s’est ouverte, le système m’a donné accès à la carte de l’intérieur pendant quelques secondes. Il y a deux gardes postés devant chaque porte. Ils sont au moins douze en tout.

Bordel.

CARL : Bon. Plan B.

L’idée de Katia avait été d’observer attentivement le premier dromadérien qui quitterait la mairie. Ainsi, elle pourrait reproduire son apparence et ses vêtements pour « revenir » à l’intérieur et y faire un premier état des lieux. Mais avec tous ces gardes – des gardes sûrement prêts à réagir au moindre geste suspect –, c’était voué à l’échec.

On se trouvait face à un réel problème. Le bâtiment était placé sous haute surveillance. Même si on réussissait à s’y introduire, il y avait de fortes chances qu’on ne puisse pas y revenir. Or, on n’avait pas la moindre idée de ce qu’ils cachaient là-dedans ni de ce qu’on ferait une fois qu’on l’aurait découvert. S’il s’agissait du gosse du chef gnome ou un truc dans le genre, il serait, pour le moment, préférable de le laisser où il était. Si j’arrivais à concrétiser mon idée de fusée à deux étages, on n’aurait pas besoin de se mêler de cet arc narratif d’otages.

CARL : Tu as vu des gardes en haut ?

KATIA : Non, que des bureaux. La moitié est occupée par des chameaux. Il y a moins de monde au premier.

Le barman de la Grosse Bosse nous avait appris que les habitants ne dormaient pas pendant la nuit de deux heures. Ils se reposaient surtout pendant la période chaude qui précédait la tempête. Les rues étaient à peu près désertes, c’était le moment parfait pour tenter une infiltration.

J’inspirai profondément. Cette idée n’était pas très inspirée. Mais à part entrer et tuer tous les PNJ du bâtiment, je ne voyais aucune alternative. On était trop pressés. L’équipe de Gwendolyn était en train de fabriquer des machines de siège, afin de percer une brèche dans les palissades qui protégeaient le château du quart terre, mais elle craignait qu’ils soient trop peu nombreux pour raid à eux seuls le château de sable du mage fou des dunes. Et on n’avait toujours reçu aucun message des deux autres quarts. Il fallait qu’on boucle l’affaire des gnomes au plus vite.

CARL : Louis, on part sur le plan grenouille. À toi de jouer. Firas, pareil.

LOUIS : Putain, mec… Sérieux ?

CARL : Grouillez-vous.

Louis et Firas étaient dans une taverne voisine. Ils tiraient la gueule à cause de la potion de Mordecai, mais ils étaient bien plus gérables maintenant qu’ils n’étaient plus alcoolisés. Firas était un type réservé, peu loquace. Avant le donjon, il était laveur de voitures et installateur de systèmes audio. Sa classe de forgeron était focalisée sur les attaques de mêlée, avec un accent sur les compétences en lien avec les armes contondantes. Il n’en possédait qu’une : une masse, dont la puissance augmentait en fonction de son Intelligence. À la base, elle était conçue pour être maniée par un clerc. Son Passe-flaque, cependant, était à 10. Bien plus haut que le niveau 6 de Donut.

Même sobre, Louis restait très con. J’étais à peu près sûr qu’il n’avait jamais travaillé de sa vie. Il n’arrêtait pas de parler de dessins animés obscurs dont je n’avais jamais entendu parler. Quand il avait appris que Katia venait d’Islande, il s’était mis à l’appeler Lazy Town, allez savoir pourquoi. Donut et lui s’étaient néanmoins trouvé un point d’entente : pour le plus grand bonheur de Louis, le chat connaissait bien Knight Rider, la série des années 1980 – même si elle affirmait qu’elle la détestait.

J’aurais nettement préféré confier cette partie du plan à Langley ou un de ses gars, mais ils ne nous auraient pas été d’une grande aide. J’avais une autre mission pour eux, qui faisait appel à leurs compétences de vendeurs de voitures. À mon signal, ils grimperaient sur le toit et nous couvriraient le temps qu’on s’enfuie si les choses tournaient mal. En attendant, ils s’étaient mis au travail, se répartissant les différentes tavernes du bourg. La plupart seraient désertes à cette heure, mais ce n’était pas grave. Mordecai, lui aussi, faisait la tournée des bars. Là, il était à la Grosse Bosse avec le tenancier, à boire du vin de sang en parlant du groupe de fantassins grulkes qu’il avait vu dans le désert.

Au premier étage, la façade était bordée de balcons. Katia nous indiqua que celui qu’on apercevait depuis notre ruelle nous permettrait d’accéder à un bureau apparemment vide. On décida qu’elle resterait camouflée pendant que Donut, Louis, Firas et moi, on se téléportait sur la terrasse. Comme le temps de recharge de Passe-flaque était de cinq heures, Firas s’occuperait de l’aller, et Donut, du retour.

— OK, murmurai-je. Quand on sera à l’intérieur, pas un mot. Si quelqu’un nous voit, on devra le tuer. Les dromadériens sont des enfoirés, mais je préférerais éviter. Alors la règle, c’est : on m’écoute et on écoute Donut. Pas de discussion.

Firas et Louis acquiescèrent. J’attendis que Katia nous donne le feu vert, puis Firas lança le sort. Je m’attendais à moitié à ce qu’il se plante, mais on réapparut comme prévu sur le balcon, tout serrés contre la rambarde en métal. On se baissa pour ne pas se faire repérer. Dans le ciel, les deux soleils cognaient. Je ne remarquai qu’un seul dromadérien, de dos, qui marchait deux rues plus loin. Il fallait qu’on se dépêche.

Une grande porte-fenêtre donnait sur l’intérieur du bâtiment. Je tentai d’actionner la poignée. Verrouillée. Elle était épaisse et en métal renforcé mais, Dieu merci, pas protégée par un loquet magique.

— Trou ! lançai-je à Donut. Et cette fois, attends quelques secondes avant de le désactiver…

On s’était un peu entraînés à cette manœuvre. La dernière fois qu’on l’avait tentée, Donut avait failli me couper la main. Sa classe de canon de verre avait rendu le sort bien plus puissant pour ce niveau. L’ouverture apparut au-dessus de la poignée, traversant complètement le bois. Enfonçant le bras dedans, je trouvai le verrou et le tournai lentement. Le battant s’ouvrit dans un petit clic. Je passai prudemment la tête à l’intérieur pour vérifier que la voie était libre. C’était le cas. Donut désactiva le sort.

— Tu te rappelles la fois où on a décapité ce magicien ? murmura-t-elle tandis qu’on se faufilait à l’intérieur.

— Ouais. J’ai encore sa tête dans mon inventaire…

Louis et Firas nous suivirent d’un pas mal assuré. Louis transpirait tellement que, à côté de lui, je paraissais sec. Il devait perdre au moins trois centilitres d’eau par minute. Je refermai doucement derrière nous. La pièce dans laquelle on avançait ne semblait pas régulièrement occupée. J’avisai un secrétaire et un fauteuil assez grands pour qu’un dromadérien puisse s’y installer, une table débarrassée, et un coffre ouvert – vide. Les murs étaient faits de poutres en bois. Le parquet grinçait à chacun de nos pas. Un entrelacs compliqué de tuyaux en bronze courait le long des murs. On aurait dit un mélange entre une clim steampunk et un système old-school d’envoi de messages par tubes pneumatiques.

Maintenant qu’on était à l’intérieur, la totalité de l’étage se dessina sur ma carte. Il y avait de nombreux bureaux, dont seul un semblait occupé. Trois gardes patrouillaient dans les couloirs, mais ils s’engagèrent bientôt dans l’escalier pour descendre. Leurs points disparurent.

— Attention où vous mettez les pieds, soufflai-je aux autres en m’approchant du secrétaire aussi discrètement que possible.

Certains de mes buffs m’allouaient la faculté de me déplacer presque en silence. Louis et Firas, qui n’avaient rien de tel, se mirent à avancer à vitesse d’escargot, les bras écartés comme des surfers.

— Attendons que les gardes remontent et passent à l’étage supérieur, chuchotai-je. Ensuite, on bouge. Louis, prépare-toi.

Pour la toute première fois, Louis hocha la tête sans moufter.

J’ouvris les tiroirs et raflai tout ce qui n’était pas fixé au meuble – pas grand-chose, en fait. J’emportai aussi le fauteuil. J’aurais pu soulever le secrétaire tout entier sans problème, mais j’avais peur que ça fasse trop de bruit.

KATIA : Trois gardes viennent de sortir. Ils se sont adossés au mur, au-dessous des balcons, et discutent en fumant une clope. Je crois qu’ils sont en pause. Quand la porte s’est ouverte, je vous ai vus tous les quatre, ainsi qu’un autre dromadérien, au deuxième étage. Le passage est dégagé, vous pouvez descendre au sous-sol. Allez-y. Je vous préviendrai s’ils rentrent.

J’hésitai. Ce n’était pas ce qui était convenu. Les trois gardes pouvaient se ramener à tout moment…

KATIA : Oh, merde, plusieurs autres sont en train d’arriver ! Ils sont dans la rue, ils approchent. Je crois que c’est la relève. Si vous ne voulez pas vous retrouver coincés là-dedans une heure le temps que tout le monde soit installé, c’est maintenant.

Louis fit un pas. Le parquet grinça. Bordel. On ne pouvait pas attendre.

— OK, on y va, chuchotai-je. Le plancher est super sensible, alors faites gaffe. Marchez lentement mais sûrement. Sans aller trop vite, et sans traîner non plus.

— C’est-à-dire ? s’enquit Firas.

Je soupirai.

— Bon, suivez-moi.

Je poussai la porte. Un long couloir s’étendait devant moi. Une rangée de tableaux étaient accrochés aux murs, représentant chacun le portrait d’un dromadaire à l’air pompeux et ennuyé. Un tapis aux motifs délicats était déroulé par terre. Il faisait vraiment plus frais ici. Longeant le corridor, on s’engagea dans l’escalier.

Arrivés au bas d’une première volée de marches – au-delà desquelles on pouvait continuer de descendre pour atteindre l’une ou l’autre des deux issues –, on bifurqua vers un couloir. Les deux dromadériens postés là, le dos tourné, ne nous remarquèrent pas. On passa devant quelques salles sans cloisons et une petite cuisine. Tout au bout, on se retrouva devant une porte fortifiée.

— OK, même chose, chuchotai-je à Louis. Il y a deux gardes de chaque côté de cette porte, alors on va devoir faire vite. Donut va activer son sort Trou et, juste après, tu lances ton Nuage d’épuisement. Tu vas devoir attendre que leurs points passent au rouge. Ça, je m’en occupe. Ne te mets pas devant le trou. Il ne faut pas qu’ils te voient. Quand ils seront assommés, j’essaierai d’ouvrir.

Il avait l’air à deux doigts de tomber dans les pommes. Le fait qu’il ait réussi à survivre si longtemps n’en finissait pas de m’étonner. Il fit craquer son cou et se mit à sautiller sur place, comme s’il se préparait à courir un sprint…

— OK, go.

Donut activa son sort et je jetai l’un de mes nouveaux crépiteurs dans l’ouverture. J’avais inventé ces trucs par hasard en tentant de fabriquer des explosifs de moindre puissance. Ils se composaient simplement d’une mèche et d’un détonateur prélevés sur un hoblobeur. Ils n’infligeaient presque aucun dégât et faisaient très peu de bruit, mais ils jetaient des étincelles dans tous les sens pendant cinq bonnes secondes. Les flammèches fusaient comme des frelons énervés et piquaient en vous touchant.

— Maintenant ! sifflai-je dès que les deux points des PNJ devinrent rouges.

Louis lança le sort dans un grand geste. Je m’écartai sur le côté, mais j’eus le temps d’apercevoir la silhouette d’un dromadérien à l’intérieur. Il était assis à une table, un jeu de cartes à la main, et avait instinctivement levé les bras pour protéger sa tête des pétards. Une lance énorme était appuyée contre le mur.

Une épaisse fumée noire se répandit dans la pièce. Les deux occupants s’écroulèrent. L’un d’eux renversa quelque chose en tombant, probablement la table, produisant un vacarme épouvantable qui se répercuta dans tout le couloir.

— Merde…

Je passai précipitamment la main dans le trou et tâtonnai pour trouver le loquet. Sauf qu’il n’y avait pas de loquet. Juste la serrure. Qui se trouvait plus haut que ce que nous avions anticipé. Plus haut que celle qui était de notre côté du battant. Il y a deux serrures. Il fallait utiliser une clé de chaque côté de cette porte pour la déverrouiller.

— Putain, je ne peux pas ouvrir, pestai-je à voix basse en retirant mon bras.

— C’était quoi, ça ? lança une voix lointaine.

— Va voir ! répondit une autre.

Les gardes qui surveillent les deux issues.

— Je vais devoir la faire péter. Reculez.

— Pas la peine de monter sur tes grands chevaux, Carl, répliqua Donut. Hop…

Elle fit disparaître le trou, puis en créa un autre, un peu plus à droite, qui englobait désormais les deux verrous, une partie du mur et la poignée. Le sort lui permettait de traverser des surfaces de 2,5 mètres maximum, ce qui suffisait largement ici. De la patte, elle poussa le battant désormais creusé d’un croissant de lune. Il s’ouvrit tout seul.

— Pardon ? lâchai-je, impressionné. Tu peux me dire pourquoi on ne fait pas systématiquement comme ça ?

Je m’avançai à l’intérieur. Les émanations noires se mirent immédiatement à s’échapper dans le couloir.

— Combien de temps ça dure ? demandai-je à Louis en agitant la main, soudain inquiet.

Ce brouillard était bien plus épais que je ne l’avais imaginé. À l’inverse de mes fumigènes, impossible de voir au travers. Ça puait le diesel. Je ne voulais pas avancer davantage par peur de trébucher sur un dromadérien, ce qui suffirait à le réveiller.

— Juste une minute, répondit-il.

J’entendis un bruit de pas. Quelqu’un venait voir ce qui se passait.

— Merde, ils vont voir la fumée…

Ça commençait, pourtant, à se dissiper. Je discernai à présent deux silhouettes au sol, dont l’étrangeté me frappa aussitôt.

— Donut, ferme ton trou, lançai-je après avoir refermé la porte.

— Franchement, Carl, tu ne pourrais pas trouver une manière moins obscène de me demander ça ?

De nouveaux cris éclatèrent dans le couloir.

KATIA : Un garde vient de sortir et de crier quelque chose. Tous les dromadériens sont en train de rappliquer. Ils sont au moins quinze et ils se dirigent vers vous.

— Bordel, Donut, désactive-le !

Elle obtempéra.

Ce qui se révéla être une erreur. Dès que le trou fut refermé, je compris pourquoi cette méthode d’ouverture était une mauvaise idée, surtout quand on avait l’intention de réutiliser ladite porte. J’avais dû trop pousser, ou alors pas assez ; en tout cas, quand la partie manquante réapparut, les verrous n’étaient plus parfaitement alignés. Il y eut un grand craquement, puis le battant se rouvrit brusquement. Deux trucs métalliques – des bouts des verrous – tombèrent par terre. J’aurais obtenu le même résultat en utilisant un explosif de faible puissance.

— Celle-là, je ne l’avais pas vue venir, commenta Donut. Carl, qu’est-ce que tu as fabriqué ? Quitte à procéder ainsi, il aurait été plus rapide de la dégonder d’entrée de jeu…

— Oh, merde, oh, merde ! paniqua Louis. Qu’est-ce qu’on va faire ? Le chat, téléporte-nous !

— « Le chat » ? Je m’appelle Princesse Donut, espèce d’ostrogoth !

Je fis rouler un fumigène gobelin dans le couloir avant de repousser du pied la porte déglinguée. Je sortis ensuite l’une des grosses cales que j’avais fabriquées dans le niveau des métros. J’ajoutai un contreventement que je bloquai contre le plafond. Avec ça, ils n’étaient pas près de rentrer. Mais ça signifiait également qu’on était pris au piège.

— Vous deux, bougez-vous, tenez-moi ça !

Louis et Firas sursautèrent et vinrent s’appuyer contre la cale. Louis gémit. Les mettre là ne nous avancerait pas à grand-chose, mais au moins, ça leur donnait un truc à faire.

Je passai la salle en revue, arrêtant mon regard sur les deux dromadériens évanouis.

— Hein ? lâchai-je, stupéfait.

C’étaient des changelins. Ils avaient tous deux repris leur apparence d’humanoïdes sans visage. Celui que j’avais aperçu tout à l’heure était toujours évanoui, entouré de ses cartes, mais il était à présent bien plus petit. Une aura saphir palpitait au-dessus de sa tête, la faisant ressembler à une méduse phosphorescente.

J’examinai ses propriétés. Un compte à rebours de 50 secondes flottait au-dessus de sa tête – c’était bien plus court que ce sur quoi j’avais compté, même en estimant la différence de niveau entre Louis et lui. Les deux crawlers m’avaient affirmé que leurs victimes restaient en général assommées pour environ cinq minutes.

Svern – principal changelin. Niveau 49.

Ce mob est épuisé.

Avez-vous déjà mis les pieds dans la bicoque d’une vieille veuve et aperçu sa collection de cuillères miniatures ? Ou de dés à coudre ouvragés ? Peut-être s’agissait-il de magnets, ou d’assortiments salière/poivrière. Ou d’autre chose. Ils font tous partie d’une collection. Il y a toujours un présentoir, avec un emplacement spécial pour chaque objet. Acheter ce meuble avant d’en avoir accumulé assez pour le remplir était un choix ambitieux. Il reste là, chez elle, recouvert d’une couche de poussière qu’elle est désormais incapable d’atteindre avec le plumeau, rabougrie comme elle est. Un autel à l’optimisme de sa jeunesse.

Inévitablement, à mesure que sa vie défile, les pièces manquantes commencent à la préoccuper plus que celles qu’elle possède. Ce cendrier des chutes du Niagara, souvenir durement acquis, fièrement exposé près de celui du Branson, ne trouve plus grâce à ses yeux. Elle ne pense à présent plus qu’à cet emplacement vide, juste là. Juste à côté du Graceland.

Ça la ronge.

Ça représente tout ce qu’elle n’a pas accompli. Ses échecs. Elle le fixe, parfois, cet emplacement. Ce foutu emplacement vide. Et elle veut le remplir.

Telle est la malédiction et le moteur des principaux changelins.

CARL : Vous pouvez me dire ce qu’est un putain de principal changelin ? La description ressemble à une expression écrite merdique rédigée par un lycéen.

MORDECAI : Ah, mince. Flûte… J’aurais dû m’en douter.

CARL : Expliquez, vite. Deux des gardes à la mairie se faisaient passer pour des dromadériens. Je commence à me demander si tous les chameaux ne sont pas des changelins. Tu m’étonnes que les gens ne puissent pas vous blairer…

La porte se secoua, mais elle tint bon. Louis poussa un cri de peur. Firas serra les dents. On n’avait pas longtemps.

MORDECAI : Ce sont des êtres rares. Tirés d’un vieux mythe qui n’avait plus été utilisé depuis un bon bout de temps. Il s’agit d’une secte de la culture changelin. Parfois, ils leur donnent de nouveaux pouvoirs spéciaux. Ils ont un côté culte, un peu comme les elfes citadins du niveau 3, en moins apocalyptiques et en plus avides de pouvoir. Leur obsession, c’est d’obtenir une bibliothèque intérieure complète. Les changelins peuvent uniquement imiter les êtres qu’ils ont déjà touchés, alors ils traquent les créatures extraordinaires.

CARL : Y a-t-il un moyen plus efficace de les buter quand ils ont leur apparence bizarre de mannequins sans visage ?

MORDECAI : Détruis le cerveau – la partie qui brille. Si tu en tues un, emporte sa tête. Je pourrai préparer une potion cool avec. Ça ne fonctionne que quand ils meurent en ayant leur apparence naturelle. Essaie de les assommer d’abord. Parfois, ça les reboot.

Il allait falloir m’expliquer le rapport entre tout ça et les gnomes dirigeables, mais j’avais l’intuition que ce n’était pas étranger avec ce qui avait eu lieu dans le bourg des bactriens. Les crawlers avaient foiré leur quête de la mairie, et on était bien partis pour faire la même chose.

Le projet, à la base, était d’entrer et de sortir sans être vus et sans blesser aucun PNJ. Si on était forcés de s’attaquer à l’otage, on avait un plan pour faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre. Mais avec ces conneries de changelins, on ne pouvait pas se permettre de faire dans la dentelle. J’activai Coup de serre et frappai la tête de Svern de mon pied. Le débuff Épuisé qui flottait au-dessus de lui disparut, mais je le lattai une seconde fois avant qu’il puisse réagir. Dès qu’il mourut, son corps entier se rabougrit comme un raisin sec, à l’exception de sa tête ovale. Je ramassai la dépouille fripée et la rangeai dans mon inventaire.

J’avais remarqué une trappe, non loin, qui devait mener à la chose mystérieuse que ces types gardaient. J’irais l’examiner dans un instant. Il ne restait plus que quinze secondes avant que le deuxième garde reprenne connaissance.

— Vous deux, tuez l’autre. Vite !

— Quoi ? protesta Louis, épouvanté. Mais il va se réveiller dès que je le toucherai !

Firas sortit sa massue, et Louis, une batte de baseball rutilante couverte de pointes. Un nouveau choc fit vibrer la cale. Je me jetai contre elle.

CARL : Donut, tu t’en occupes. Un missile puissance maxi dans la tête. Laisse-les juste le frapper un peu avant…

DONUT : IL EST FORT COMME UN BOSS. QU’EST-CE QUE JE FAIS SI ÇA NE FONCTIONNE PAS ?

Je n’eus pas le temps de répondre : levant sa masse, Firas l’abattit de toutes ses forces sur le changelin, pile au moment où le compte à rebours arrivait à zéro. Louis flanqua à son tour un coup de batte au PNJ. Tous les deux lui tapèrent plusieurs fois sur la tête. Le sort de Louis était censé accentuer les dégâts infligés aux monstres pendant plusieurs secondes, pourtant la santé de celui-ci se dégrada à peine.

Donut finit par lui envoyer un Missile magique double puissance en pleine tronche. Ça le tua presque, mais pas complètement. Elle enchaîna rapidement avec une seconde roquette, qui l’acheva. Une substance bleue luminescente gicla dans toute la pièce, comme si elle avait fait exploser une barre phosphorescente.

— Restez là ! ordonnai-je aux deux crawlers en me ruant vers la trappe. (Une bourrasque d’air glacé fétide me prit à la gorge dès que je l’ouvris.) Et retournez à la cale. Il faut que cette porte reste fermée !

Ils allèrent reprendre leur poste contre le barrage de métal.

— Hé, j’ai pris deux niveaux ! lança Louis à Firas, qui était, lui aussi, passé niveau 24.

KATIA : Une sirène s’est déclenchée. Tous les chameaux sont en train d’évacuer les lieux.

Je l’entendais à travers les murs.

CARL : Reste où tu es. On a presque fini. Enfin, j’espère.

— Donut, sors Mongo et va te mettre là-bas ! dis-je en lui montrant l’épais mur de gauche derrière lequel se trouvait la rue. On s’exfiltrera de ce côté. Essaie de faire en sorte qu’ils ne te voient pas, mais si tu ne peux pas l’éviter, fuis. Ne les affronte pas. On se retrouve à la salle sécurisée.

Elle commença à protester, mais je m’engouffrai sans attendre dans la cavité sombre.

J’allumai une torche et la lâchai dans le vide. Elle tomba en bas de la courte échelle, illuminant les parois d’une caverne.

La pièce se dessina sur ma carte. Pas très grande. Apparemment inoccupée… Je descendis.

Mongo apparut dans l’encadrement de la trappe et me rugit dessus.

— Reste là-haut, lui intimai-je.

Le sol en pierre était couvert de gravures qui ressemblaient à des hiéroglyphes. Je suis sur le tombeau. Le plafond était si bas que je devais ramper. J’aperçus une table – sur laquelle étaient posés un rouleau de parchemin et un bol – ainsi qu’une petite chaise. J’attrapai le papelard.

Carte. La nécropole d’Anser.

Vous avez découvert le plan des catacombes. Les informations qui figurent sur ce parchemin ont été ajoutées à votre carte ainsi qu’à celles de tous les membres de votre équipe.

Dès que j’eus lu le message, il tomba en poussière.

— Merde.

La zone de la mini-carte réservée au quart sous-terrain se dessina. Je dézoomai, révélant un labyrinthe à côté duquel le Nœud de fer serait passé pour un jeu d’enfant. On n’est pas dans la mouise…

Le bol contenait trois plantes noires desséchées. Des champignons. Et pas du genre qu’on mangeait en poêlée. Je pris tout ça dans mon inventaire. La table et la chaise aussi.

KATIA : Il vient de se passer un truc étrange. Deux dromadériens de niveau 30 voulaient entrer dans la mairie, mais un de leurs collègues leur a barré la route. C’était un membre de la patrouille bulleuse. Ils en sont venus aux mains et le garde les a tués tous les deux. Il a traîné leurs dépouilles à l’intérieur.

CARL : Est-ce qu’ils ont gardé l’apparence de chameaux en mourant ?

KATIA : Euh, ben oui… Pourquoi ?

CARL : Je t’expliquerai plus tard.

DONUT : CARL, DÉPÊCHE. JE LES ENTENDS, ILS PARLENT DE TIRER UN MISSILE SUR LA PORTE.

Cet endroit était bien plus vaste que je ne l’avais cru au départ. Ce que j’avais pris pour une paroi de la caverne était en réalité la frontière entre notre quart et la zone souterraine. Même maintenant que je détenais la carte, je ne pouvais pas la franchir. Pas tant qu’on n’avait pas conquis le château des gnomes.

Il y avait aussi autre chose. Le point blanc d’un PNJ, de l’autre côté du champ de force – hors d’atteinte, donc.

— Y a quelqu’un ? appelai-je.

Cette partie de la grotte était plongée dans l’obscurité.

— Henrik ? Tu reviens déjà ? répondit une voix rauque. J’ai entendu une rixe. Pour qui te feras-tu passer cette fois ? Ma mère, peut-être ? Les effets de la dernière dose ne se sont pas encore estompés. Un peu plus et ça me tuera peut-être. Je ne peux que l’espérer…

Je ne le voyais pas, mais sa voix m’évoquait celle d’un bopca.

J’allais activer une autre torche quand j’aperçus une lanterne pendue au plafond. Elle n’émettait qu’une faible lueur, comme un voyant lumineux. Repérant une molette sur le côté, je la tournai. La caverne s’éclaira.

Le voile translucide qui séparait les deux quarts apparut. Juste derrière, enchaîné au mur, je découvris un très vieux gnome. Il ne portait pas de chapeau pointu rouge et avait le teint pâle, morbide. Son visage était couvert de croûtes et il semblait littéralement crever de faim.

Wynne – mécanicien de chair gnome dirigeable. Niveau 50.

Les gnomes dirigeables étaient jadis une race pacifique. Ils n’aspiraient qu’à deux choses. Premièrement : comprendre le monde. Deuxièmement : qu’on leur foute la paix.

Afin d’échapper aux nombreuses espèces intelligentes qui risquaient de leur faire concurrence et n’aimaient toutes rien tant que guerroyer, ils prirent de l’altitude et conquirent les cieux à bord d’aéronefs et de colonies flottantes, échappant ainsi à toutes sortes d’ennuis.

Mais comme nous le savons tous, les ennuis, quand ils y sont décidés, finissent toujours par vous trouver.

Leur histoire est longue, compliquée et tragique. Son dénouement s’impose inévitablement à toutes les espèces pacifiques. Ils durent choisir : se battre ou disparaître. Ils choisirent de se battre.

Wynne est le grand-oncle adoré du commandant Kane du cuirassé La Forteresse désolée. C’est un mécanicien de chair : un guérisseur doté de la capacité de rappeler les morts à la vie – pour un temps seulement. Les dromadériens le retiennent en otage pour dissuader les gnomes de les bombarder.

Quête terminée. Ne foutez pas les pieds à la mairie.

Je me retrouvais avec plus de questions que de réponses. Ce qui m’avait paru si simple au départ se révélait peu à peu de plus en plus complexe. Les dromadériens avait fait prisonnier ce type. Mais apparemment, les changelins avaient infiltré leurs rangs et s’intéressaient au gnome pour d’autres raisons, qui m’étaient inconnues. Et je ne savais toujours pas du tout en quoi ces histoires allaient nous aider à ramener nos pommes dans la salle du trône de la Forteresse, qui flottait à des centaines de mètres d’altitude.

Si j’arrivais à le libérer, on pourrait l’emmener. S’arranger pour qu’il nous prenne avec lui sur la plate-forme volante.

Comme s’il lisait dans mes pensées, le système choisit ce moment pour m’envoyer une autre notif.

Nouvelle quête. Délivrez Wynne de ses chaînes.

Wynne le gnome dirigeable est retenu prisonnier. Libérez-le, et vous pourrez, grâce à lui, vous introduire dans la Forteresse.

Récompense : vous recevrez un coffret « Quête » argent.

KATIA : Bien joué. Maintenant, tirez-vous.

DONUT : CARL. JE NE SAIS PAS CE QUE TU FABRIQUES EN BAS, MAIS IL FAUDRAIT QUE TU REMONTES AVANT QUE LOUIS NOUS FASSE UN MALAISE.

Impossible de l’approcher. J’avais bien une idée, mais j’aurais besoin de Donut. J’étais sur le point de l’appeler quand un groupe de cinq points bleus apparut à l’orée de ma carte.

Des crawlers. Dans le quart souterrain. Ils remontaient un tunnel qui menait à la caverne et ne tarderaient pas à débarquer.

— Un humain ? lança Wynne en m’observant d’un air sceptique. Tu te renouvelles, Henrik. Tu penses vraiment qu’un humain pourra me persuader de jeter le sort ?

— C’est par là ! cria quelqu’un.

Une voix masculine. Cinq hommes déboulèrent soudain des ténèbres, à bout de souffle. Leurs niveaux tournaient entre 23 et 26. C’était une équipe… éclectique. Trois d’entre eux étaient restés humains. Un quatrième avait une apparence étrange : tête et torse d’homme, corps de tarentule. Le dernier, je n’aurais même pas su comment le décrire. On aurait dit un mec revêtu d’un costume de banane.

— Connard ! Espèce de sale connard ! vociféra l’un d’eux avant que je puisse les saluer. T’as détruit notre carte, putain…

— Bien le bonjour à toi aussi, rétorquai-je, avant de l’examiner.

Crawler #4778551. « Low Thi. »

Niveau : 25.

Race : humain.

Classe : sac à m*rde geek.

« Sac à m*rde geek » ? Sérieux ?

— La carte était sur la table de mon côté de la frontière ; vous n’auriez pas pu l’atteindre. Dès que je l’ai attrapée, elle a disparu et s’est installée sur mon interface.

— Eh ben génial, on est niqués. Il y avait deux cartes et on les a perdues toutes les deux. Quel enfer, putain.

— Hé, mais c’est Carl ! s’exclama un deuxième crawler – un autre humain qui s’appelait Tyler Storm.

Un Ingénieur météo. Niveau 26.

— Ce n’est pas vraiment lui, leur affirma Wynne le gnome, dont le regard faisait la navette entre les nouveaux venus et moi. C’est un changelin. Son vrai nom, c’est Henrik ! Il me torture, il essaie de me pousser à lancer un sort qui ferait prendre corps à Quetzalcoatlus. Il me drogue depuis des semaines et je ne vais plus tenir longtemps. J’ai la carte du temple. Je sais que vous êtes des crawlers. Si vous me tuez, vous n’aurez plus qu’à la récupérer dans mon inventaire. Vous pourrez me la prendre. Faites-le, faites-le vite !

Low Thi fit apparaître une lance.

— Non ! criai-je en le voyant pointer l’extrémité vers la tête du gnome. Non, non, non !

Il lui porta le coup. Le gnome s’affaissa, mort.

Quête échouée. Délivrez Wynne de ses chaînes.

Low Thi releva la tête.

— Ah, je viens de recevoir un succès, « Casseur de plan », pour avoir foutu en l’air ta quête, déclara-t-il. Tu es vraiment Carl, du coup.

— Ce type n’a pas de carte. Il a que dalle ! se lamenta la banane – Mike Barnes 3 – farmeur de bananes. Niveau 23. On est baisés.

Respire bien, bien profondément…

— OK, les tocards. Est-ce que vous avez des villages ou bourgs, là-dedans ?

— Oui, répondit Low Thi.

— L’un de vous a accès au club Desperado ?

— Moi, répondit l’araignée, avant de me montrer le troisième humain. Et Bobby, aussi.

— Pointez-vous là-bas dans une heure.

— Pourquoi ? demanda l’araignée – Morris Sp  psychiatre indépendant. Niveau 23.

— Déjà parce que je vais vous éclater. Et ensuite, parce qu’il faut que je vous transcrive la carte. En partant du principe que notre bled ne se sera pas fait désintégrer d’ici là.

[7]

Nouveau succès ! FIASCO.

Vous avez foiré une quête moins de cinq minutes après qu’on vous l’a attribuée. Vous savez quoi ?

C’est bien d’avoir de l’ambition.

Récompense : MDR.

— Oh, mais ta gueule, marmonnai-je en me dépêchant de remonter l’échelle.

Au même moment, Donut cria :

— Baissez-vous !

J’émergeai à temps pour voir Louis et Firas se jeter au sol tandis qu’un explosif percutait l’autre côté de la cale. BOUM !

De grandes langues de flammes se déversèrent dans la pièce. Tout valdingua. La déflagration me rendit sourd. La cale, propulsée sur le côté, était percée d’un gros trou cerné d’épluchures, comme une patate laissée trop longtemps au four. Le contreventement qui montait du sol au plafond avait tenu bon. Le battant, en revanche, avait morflé – il n’en restait pratiquement rien. Le bureau fut bientôt envahi par une épaisse fumée noire toxique.

Ils avaient tiré une roquette sur la porte. Et ils n’allaient sans doute pas tarder à réitérer.

— Poussez-vous, j’envoie ! toussai-je en balançant l’un de mes nouveaux hoblobeurs à huitième de puissance dans le couloir, avant de m’accroupir.

Je n’entendis pas la détonation, mais les murs vibrèrent. Quelques secondes plus tard, ça péta de nouveau, encore plus fort. Une partie du plafond s’effondra. Des notifications d’expérience se mirent à défiler sous mes yeux.

Voilà pourquoi on ne sort ses explosifs qu’au compte-gouttes, enfoiré.

Je n’avais toujours pas récupéré mon ouïe, mais le bâtiment continua de gronder. L’odeur nauséabonde de la poudre saturait l’air. Celle de la fumée, aussi – et cette fois, elle n’était pas due à un sort. Le bâtiment était en feu. Je pris une potion de soin qui atténua mon mal de crâne. Je savais d’expérience qu’il me faudrait patienter encore au moins une minute avant que mes tympans se remettent.

Firas et Louis étaient à terre. Louis hurlait, les mains plaquées sur les oreilles. Ses avant-bras étaient couverts de brûlures, et son torse, criblé d’éclats métalliques. Ce con a besoin d’équipements. Firas avait été propulsé à l’autre bout du bureau et était Inconscient, mais il n’avait pas l’air trop mal en point. La roquette avait envoyé valser tous les meubles et éraflé les murs, mais la cale, qui avait fait office de bouclier, nous avait quand même protégés.

Donut sauta sur le dos de Mongo. Tous les deux se trouvaient vers le fond de la pièce au moment de l’explosion et n’avaient apparemment subi aucun dégât. Le chat se dirigea vers Firas et utilisa l’un de nos précieux parchemins de soin pour le remettre d’aplomb. Les dromadériens ne nous avaient pas encore vus, mais ça n’allait pas tarder. J’activai l’un de mes derniers écrans hobgobelins.

CARL : Donut, on dégage.

DONUT : QU’EST-CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE FAIRE, À TON AVIS ?

Donut lança Trou sur le mur de gauche. L’ouverture déboucha sur une ruelle. Heureusement, en se plaçant à sa droite on avait une vue plongeante sur l’artère principale jusqu’à l’endroit où elle s’incurvait vers la paroi du bol. La rue était bondée de dromadériens qui se précipitaient tous vers la mairie. La fumée de l’écran hobgobelin, bien trop puissant pour être utilisé dans une pièce si exiguë, s’évacuait déjà dans la rue, mais tous ces passants étaient signalés par des points blancs ; cela ne les empêcherait donc pas de nous voir s’ils s’approchaient. On s’écarta. Mes oreilles commençaient à bourdonner, me prévenant que j’étais en train de recouvrer mon ouïe.

— Louis, prends une potion, ordonnai-je en sortant la peluche du fantassin Grulke de mon inventaire.

C’était Bautista qui m’avait fait cadeau de ce truc. Lui en possédait encore presque mille, tous différents, même s’il m’avait confié que son stock diminuait à grande vitesse, à mesure que son équipe et lui exploraient leur zone – un quart souterrain qui s’était révélé être un genre de fourmilière.

J’arrachai l’étiquette et balançai le crapaud dans la rue. On dut poireauter quelques précieuses secondes avant que la créature apparaisse. Louis comprit enfin comment consommer une potion de soin et se releva en geignant et en se frottant les bras. Il avait des taches de sang partout. Je lui sifflai de s’accroupir et de ne pas s’approcher du mur.

Un croassement horrible résonna soudain à l’extérieur. Le Grulke de niveau 15 – le portrait craché de Mordecai dans le niveau dernier – se redressa, puis se tourna vers nous. Vers moi. Un compte à rebours de 25 secondes flottait au-dessus de sa tête.

— Quelle est ma mission ? s’enquit-il en me regardant droit dans les yeux.

Nous étions enveloppés par une semi-opacité qui continuait de se répandre alentour. Des cris s’élevaient d’un peu partout. Le bâtiment entier paraissait sur le point de s’écrouler. Je pensai à l’auvent de protection, au sommet du bâtiment, qui protégeait le bourg des tempêtes de sable. La prochaine commencerait dans moins de deux heures.

— Tu peux aller dans la grand-rue, bifurquer à droite, puis sauter par-dessus le mur de la ville ?

Je ne la voyais pas d’ici, mais la grande porte ne se trouvait qu’à une trentaine de mètres.

— Tu m’as fait venir juste pour me demander de fuir comme une mauviette ?

— Oui. Dépêche. Allez !

Il ne lui restait plus que dix secondes avant de disparaître. Il grommela, mais obtempéra et, d’un grand bond, passa dans l’artère principale. Il atterrit devant deux dromadériens qui se figèrent de surprise, et sauta ensuite vers la droite, fusant dans les airs avant de retomber lourdement. Un bond de plus et il disparut derrière le mur d’enceinte.

— Maintenant ! lançai-je à Donut.

J’activai un deuxième fumigène, que je jetai cette fois dans la rue. J’avais vraiment besoin d’une version non magique de ces trucs, qui boucherait la vue des PNJ et pas seulement des mobs. D’autres cris montèrent derrière les restes explosés de la porte du bureau. De nouveaux dromadériens pénétraient dans le bâtiment, sans se laisser décourager par l’incendie. Le trou de Donut n’allait pas tarder à se désactiver. Il était temps de filer.

Louis prit Firas, toujours patraque, et on se téléporta. Donut nous fit réapparaître à l’autre bout de la rue, pile à l’endroit où elle commençait à monter, suivant la courbe du bol.

J’inspectai rapidement notre environnement. Il y avait plusieurs chameaux dans les parages, mais tous avaient les yeux fixés sur la mairie, qui vomissait une épaisse fumée noire. Des flammes jaillissaient d’une fenêtre au premier étage.

— Waouh, tu nous as amenés bien plus loin que ce que je pensais. Dommage que ça n’ait pas fonctionné la dernière fois…

— Ça me laisse nous envoyer super loin, maintenant, confirma Donut, scannant elle aussi les environs du regard.

Trois mètres devant nous, une dromadérienne tourna la tête, surprise par notre apparition soudaine.

— Oh là là, mais qu’est-ce qui s’est passé ? s’enquit Donut, l’air catastrophé.

Le chameau nous considéra, légèrement perplexe. Ses yeux se posèrent sur Firas, que Louis portait à bout de bras. Je sortis furtivement une bouteille de whisky vide de mon inventaire et fis mine d’en prendre une lampée pour qu’elle croie qu’on sortait d’un bar. Elle se détendit un chouïa. Après avoir battu deux fois des paupières, elle répondit :

— La mairie a été attaquée par des crapauds. Personne ne sait d’où ils sont sortis. J’en ai vu un de mes propres yeux. Il a grimpé sur le toit de cette maison, là, puis il a sauté par-dessus le mur du bourg.

— Je n’ai jamais aimé les crapauds, déclara Donut. Ce sont des créatures horriblement sales. Et vous avez vu ces langues ? Elles sont gluantes… Comment peut-on se fier à des créatures dotées de langues pareilles ? Vous vous imaginez avoir en permanence un machin tout collant dans la bouche ?

La dromadérienne acquiesça, puis se retourna vers le bâtiment dévoré par les flammes. La voile qui ressemblait à une tulipe, au sommet, n’avait pas pris feu, mais toute la structure semblait sur le point de s’effondrer. Des chameaux montés sur échasses et chargés de seaux d’eaux s’approchèrent pour tenter de contenir l’incendie. Ça ne suffirait jamais.

Katia, qui avait repris forme humaine, nous rejoignit d’un pas tranquille, sirotant un verre de thé glacé décoré d’un mini-parasol.

— C’était quoi le projet, déjà ? lança-t-elle à voix basse. Ah, oui : tu voulais entrer discrètement, découvrir ce qu’ils cachaient, puis ressortir sans qu’on vous voie. C’est réussi.

— C’est pour ça que les plans B existent, rétorquai-je sans quitter la mairie des yeux. Au moins, ils ne savent pas que c’était nous…

— Votre histoire de grenouilles ne tiendra pas bien longtemps, insista-t-elle. Ce monde est trop petit pour ce genre de bobards. Ils vont mener leur enquête dans le désert et se rendre compte qu’il n’y a pas de crapauds. Ou, pire, trouver la peluche qu’est redevenu ton gars quand l’invocation a pris fin. Et ensuite, ils se souviendront que les seules personnes ayant affirmé avoir vu des grenouilles étaient les petits nouveaux. Ils feront vite le rapprochement.

— Moi, je trouve que les choses se sont plutôt bien déroulées, protesta Donut. Et ce sont des crapauds, pas des grenouilles.

— C’est toujours comme ça, avec vous ? demanda Louis.

Il semblait de nouveau sur le point de tourner de l’œil. La santé de Firas était remontée, mais il était assis par terre et se balançait d’avant en arrière, l’air sonné.

— Comme quoi ? répliquai-je.

Il ne répondit rien.

— De toute façon, même s’ils captaient que c’était nous – tant pis. Ce n’est pas notre souci le plus urgent, repris-je. Dès que les gnomes sauront que l’otage est mort, ils vont réduire cet endroit en cendres. J’aimerais éviter que ça se produise, mais ça me paraît compliqué…

— Comment pourraient-ils l’apprendre ? s’enquit Donut en levant le museau.

Dans le ciel, l’espace entre les deux soleils se réduisait de minute en minute.

On crevait toujours de chaud. J’attrapai la boisson de Katia et j’en pris une gorgée. Ce n’était pas un thé glacé. C’était un de ces cocktails très prisés par les filles.

— J’en sais rien… répondis-je. Ce qui est sûr, c’est que dans l’autre village ils ont trouvé moyen de l’apprendre.

Je leur racontai ensuite ma petite aventure de la cave.

— J’imagine que ces andouilles ont fait la même chose chez les bactriens. Ils ont tué le prisonnier pour essayer de récupérer la carte, qui devait être, là-bas aussi, hors de leur portée. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé ; en tout cas, la ville a été bombardée en conséquence. Je vous parie qu’on vient de faire la même chose. Il nous reste un peu plus d’une heure avant le début de la tempête, qui durera deux heures ; puis on aura deux heures de crépuscule et deux heures de nuit. C’est à peu près le temps qu’il faudra à la Forteresse pour revenir dans cette zone. Conclusion : quoi qu’on décide de faire, on a intérêt à s’y mettre, et vite.

Comme pour illustrer mon propos, la mairie s’effondra soudain dans un vacarme épouvantable. Le minaret qui surmontait la structure bascula dans le vide et s’abattit avec fracas parmi les chameaux, qui se dispersèrent précipitamment.

— Cette manie de détruire des bâtiments administratifs, Carl… Les gens vont finir par penser que tu as un problème avec l’autorité.

Peu de temps après, les dromadériens entreprirent de déployer – manuellement – leur bouclier anti-tempête. La mairie, qui était le bâtiment le plus élevé du bourg, était indispensable à son installation, mais ils étaient préparés. Un groupe œuvra sans relâche à construire un échafaudage capable de soutenir l’auvent. Ils travaillaient rapidement, déroulant les toiles, plongeant lentement la ville dans l’obscurité.

— Je me demande si ce truc n’était pas une enveloppe de dirigeable, à la base… commenta Katia. En tout cas, il est magique, aucun doute là-dessus.

Je regardai les créatures s’affairer fiévreusement à protéger leur village. Ces types-là étaient-ils de vrais dromadériens ? Ou des changelins déguisés ? Le meurtre dont Katia avait été témoin suggérait que les chameaux ignoraient que des intrus s’étaient glissés dans leurs rangs. On était dans un délire style L’Invasion des profanateurs de sépultures

CARL : On a un moyen d’identifier les vrais dromadériens ?

MORDECAI : J’y réfléchissais justement et je crois avoir une idée. Donut, est-ce que tes lunettes de soleil ont un mode signature thermique ?

DONUT : AUCUNE IDÉE. IL Y EN A DES DIZAINES. SANS DOUTE.

MORDECAI : Si c’est le cas, sache qu’un vrai dromadérien et un changelin ont presque la même température, à l’exception de leur cerveau. Ceux des changelins sont bien plus chauds, ce qui augmente potentiellement la signature thermique de leur tête. Ce sera sans doute subtil, mais ça pourrait fonctionner.

DONUT : OK, JE VAIS ESSAYER, MAIS NE VOUS FAITES PAS TROP D’ILLUSIONS : LEUR FOULARD VA COMPLIQUER LA TÂCHE.

J’envoyai Louis et Firas dans une salle sécurisée. Il n’y en avait qu’une seule véritable dans le bourg pour les gens qui n’avaient pas d’espace personnel et elle se trouvait dans la rue des Bails-Chelous. On ne s’était pas encore aventurés là-bas – à vrai dire, on avait un peu peur de ce qu’on y trouverait. Je leur dis tout de même d’y aller : ils avaient tous les deux reçu plusieurs succès pour avoir participé au combat de la mairie et avaient sans doute des coffrets à ouvrir. Ils s’émerveillaient de la montée en flèche de leurs vues et de leurs followers. Je leur avais donné pour ordre, une fois qu’ils auraient ouvert leur butin, d’aller retrouver Langley et ses archers, qui avaient prévu de mettre à profit la période qui restait avant le début de la tempête pour charcuter du mob dans le désert.

Il allait falloir qu’on trouve du temps pour ça nous aussi. Ce niveau allait nécessiter des heures et des heures de travail dans la salle d’artisanat, ce qui réduirait drastiquement nos occasions d’évoluer en nous battant. C’était sûrement fait exprès, pour ralentir notre progression, mais on ne pouvait pas continuer à se reposer sur les combats de boss pour obtenir de gros boosts d’expérience. Les affrontements quotidiens avec des monstres normaux étaient tout aussi importants, non seulement pour progresser, mais aussi pour améliorer nos compétences.

On avait en permanence mille trucs sur le feu. On disposait d’une légère longueur d’avance par rapport à la plupart des crawlers, mais l’exemple des archers montrait bien que traînailler, même pendant un seul niveau, pouvait vous revenir en pleine gueule plus tard.

— Excusez-moi, lançai-je à un dromadérien qui passait par là.

Donut était en train de bidouiller les paramètres de ses lunettes pour activer le mode signature thermique et m’avait demandé d’arrêter quelqu’un pour avoir un cobaye.

— Est-ce que les gnomes vont bombarder le bourg ? demandai-je. Comme ils l’ont fait dans l’autre village ?

La personne, une femelle de niveau 30 qui s’appelait Émeraude, se contenta d’abord de me dévisager d’un regard dédaigneux, mais elle changea complètement d’attitude après que Donut l’eut complimentée sur son chèche.

— Il faut qu’on déblaie les décombres. Quelque chose d’important se trouvait dans la cave de la mairie et… et il est peut-être encore temps de le récupérer, termina-t-elle sans grande conviction.

Ils ne savaient pas que Wynne était mort. Ils allaient être sacrément déçus…

— Et si vous n’y parvenez pas ?

Elle demeura un moment silencieuse. Je commençai à penser qu’elle ne répondrait pas, mais elle finit par souffler :

— Alors on ira se réfugier dans les abris. Chaque jour, après le lever du soleil, nous donnons aux gnomes une preuve qu’il est toujours en vie. Si nous en sommes incapables demain, nous subirons le même sort que les bactriens.

— Une preuve ? Quel genre de preuve ?

— Écoutez, je dois aller prêter main-forte aux secours. Mais si j’étais vous, j’irais me trouver un autre bourg.

— Il n’y a pas d’autre bourg…

On se dirigea vers le club Desperado, où j’avais donné rendez-vous aux abrutis du quart souterrain. J’allais leur parler, puis laisser Katia et Donut leur transcrire la carte. Moi, il fallait que je rentre à la base aussi vite que possible. J’allais plancher sur mon missile à deux étages, même si je craignais déjà que ça ne suffise pas à atteindre la Forteresse. Selon le type auquel Mordecai et Donut les avaient achetés, ces trucs étaient capables de descendre des avions volants jusqu’à 150 mètres d’altitude, mais ils étaient plus efficaces quand leur cible évoluait à moins de 90 mètres. Ce ne serait pas du tout suffisant pour ce qu’on avait à faire. J’avais l’intention d’utiliser ma table de sapeur pour fabriquer un explosif qu’on pourrait propulser bien plus haut.

En chemin, j’envoyai un message à Gwendolyn Duet pour savoir où elle en était. Son groupe avait réussi à percer le premier des quatre murs qui protégeaient le château de sable. Le deuxième était en coquillage et ils avaient bon espoir d’arriver à y ouvrir une brèche au lieu d’avoir à l’escalader. Elle avait tout de même chargé une partie de sa bande de fabriquer des échelles de siège et des catapultes, au cas où. Le château ne leur avait opposé aucune résistance, mais ils progressaient lentement, ralentis par les attaques incessantes des mobs de la plage.

Leur plus gros problème était un oiseau de proie énorme qui n’arrêtait pas de venir leur chercher des noises. C’était d’après elle la version géante des « buzzzes », les oiseaux munis de tronçonneuses dont elle m’avait touché un mot la dernière fois. Le machin volait en cercle autour de la nécropole et fondait sur eux dès qu’il les apercevait. Il leur avait déjà bousillé deux tours de siège en construction, les poussant à abandonner le chantier. N’étant pas de taille à l’affronter, ils étaient forcés de se cacher dès qu’il approchait. La créature, si rapide qu’ils n’avaient même pas réussi à en obtenir la description, constituait une sérieuse épine dans leur pied.

GWEN : En revanche, j’ai une mini-bonne nouvelle. J’ai vu deux crawlers dans l’eau. Ils étaient trop loin ; on ne s’est pas parlé. Un sous-marin en mode 20 000 lieues sous les mers a surgi comme un bouchon de liège. Deux types en sont sortis et ont repoussé un genre de méduse qui s’était fixée au flanc du vaisseau, puis ils ont replongé. On sait donc que quelqu’un est sur le coup dans ce quart.

CARL : C’est une bonne nouvelle, en effet. Faites attention à vous.

Juste avant d’entrer dans le club, on reçut tous les trois une notification.

Note admin : félicitations, crawler. Vous avez un deuxième mécène !

Les spectateurs qui vous suivent verront désormais des publicités produites par vos deux mécènes.

Nom du mécène : le Réseau d’action Pacifiste esprit libre – PAC intergalactique.

Détails annexes disponibles dans l’onglet Mécène de votre interface.

Mon cœur se serra dès que j’aperçus le mot « Pacifiste ». Qui c’est ça, encore… J’envoyai rapidement un message à Mordecai.

MORDECAI : Jamais entendu parler, mais ils sont forcément riches. PAC, ça veut dire « pas à conquérir ». Ça signifie qu’ils ne sont financés par aucun système et qu’ils sont exemptés d’impôts. Comme une société à but non lucratif.

CARL : Une œuvre caritative, sérieusement ? C’est un genre de religion ?

MORDECAI : Les religions à but non lucratif, ça n’existe pas. Du moins pas dans un sens légal. À mon avis, c’est l’une des nombreuses assos qui s’opposent à l’existence du jeu. Ils doivent te sponsoriser uniquement pour porter leur message. J’espère me tromper : si c’est le cas, attends-toi à ne recevoir aucun coffret.

Je m’apprêtai à répondre quand Donut m’interrompit.

— Carl, Carl, j’ai un deuxième mécène ! s’écria-t-elle en sautillant sur le dos de Mongo, qui, gagné par son excitation, se mit à bondir lui aussi. Les Compagnons Réanimaux Veriluxx ! Le nom est super, non ? Je me demande qui c’est ! Tu as eu qui, toi ? Et toi, Katia ?

— J’ai eu le conglomérat Squim… répondit Katia. Ça ne me dit rien…

— À moi, si, lançai-je. C’est eux qui ont organisé la dernière saison du jeu. C’est une entreprise d’exploitation de planètes, comme Borant. Ils font des donjons style Battle Royale. Aucune idée de ce à quoi ils ressemblent, par contre.

— Ah… OK. Je peux voir tous leurs bénéficiaires, et la liste comprend au moins cinq cents crawlers. Je n’en connais aucun.

J’avais oublié qu’on avait accès à ces informations – cela dit, j’étais le seul « protégé » de la société Valtay. De ces nouveaux types aussi, d’ailleurs.

— Hé, mais c’est nul ! râla Donut, l’air soudain dépité. Mon mécène sponsorise aussi d’autres personnes. Et la princesse D’Nadia a ajouté cinq crawlers à sa liste…

— Si la princesse D’Nadia les a choisis, c’est qu’ils doivent être exceptionnels, tentai-je de la consoler en lui gratouillant la tête.

Elle répondit par un grognement peu convaincu.

— Eh bien, je suis sans doute la plus extraordinaire d’entre tous ! répliqua-t-elle sur un ton ronchon.

LOITA : Félicitations pour vos nouveaux mécènes. Vous vous êtes tous les trois vendus au prix fort. Plusieurs partis se sont déchirés pour Carl et Donut jusqu’à la dernière microseconde. Donut, tu seras ravie d’apprendre que tu nous as rapporté le plus gros cachet depuis la création du jeu, supplantant ainsi Carl et Prepotente.

Près de moi, Donut retrouva sa bonne humeur et recommença à sautiller de joie.

DONUT : POUR ÊTRE HONNÊTE, ÇA NE M’ÉTONNE PAS BEAUCOUP. COMMENT VA ZEV ?

CARL : Ce n’est pas Lucia qui vous a rapporté le plus ?

Loita ignora les deux questions.

LOITA : J’ajoute que le nouveau mécène de Donut lui enverra bientôt un coffret « Bienfaiteur ». C’est un échantillon de produit. Nous te demandons de l’ouvrir et de jouer un peu avec. Carl, n’hésite pas à émettre quelques-uns de tes fameux commentaires. Le produit aura l’apparence d’un coffret « Bienfaiteur » banal, mais il était en réalité inclus dans leur contrat – ils n’ont rien versé de plus pour te l’envoyer. C’est une nouveauté dont nous sommes en train de tester les mérites avec certains crawlers pour rehausser notre attractivité auprès des mécènes. Si tu souhaites que Veriluxx te fasse parvenir un vrai coffret, je t’encourage donc à ne pas trop dénigrer l’objet en question. D’ici à six ou sept jours – si tant est que vous soyez encore des nôtres –, Mongo, Carl et toi irez dans une émission pour en faire la critique.

CARL : Une infopub ? Sans déconner…

LOITA : Ne me réponds pas sur ce ton, Carl. Je ne m’appelle pas Zev.

Je faillis lui dire d’aller se faire foutre, mais je me retins. Ce n’était pas le moment.

DONUT : ET KATIA, ALORS ?

LOITA : Katia, je t’ai bookée pour une autre émission, qui aura lieu à peu près au même moment. Ça s’appelle Les Faire-valoir du donjon. Ce sera une interview one-on-one.

KATIA : Trop hâte.

DONUT : COMMENT VA ZEV, LOITA ?

LOITA : Zev est toujours en cure. Elle ne devrait pas tarder à rentrer.

— Une putain d’infopub ? grommelai-je.

— Je me demande quel est ce produit qu’ils vont m’envoyer ! lança Donut en descendant de Mongo.

Le dinosaure gémit en la voyant sortir son box, mais il se laissa aspirer sans faire d’histoires. Le chat sauta sur mon épaule au moment où on passait le seuil du Desperado. Elle étouffa soudain un cri et posa une patte sur mon crâne.

— Carl, tu crois qu’on nous donnera un scénar ? Et que j’aurai des répliques ? Comme une vraie actrice ?!

— La Parade du pénis ? Sérieusement ? lâcha Katia sur un ton blasé.

On s’était installés à nos places habituelles. Bomo et la Masse montaient la garde non loin. Maintenant que Katia avait accès au club, on avait décidé de recruter un troisième garde du corps pour notre équipe. C’était, comme les deux autres, un Crétin – une créature en roche. Il s’appelait Très Chafouin.

— J’aime bien la Parade du pénis ! protesta Donut. Ils te donnent des chapeaux si tu laisses une pièce en pourboire. Massie aussi trouve ça chouette. Pas vrai, Massie ?

La Masse répondit par un grondement sourd.

— Bon, ils sont où, ces connards ? lançai-je en scannant les lieux du regard.

Il n’y avait pas grand monde. Je n’avais aperçu que quelques crawlers, et la plupart s’étaient dirigés directement vers la Route de la soie ou les foyers d’entraînement. C’était la course pour tout le monde… Il faudrait d’ailleurs que moi aussi je passe au marché pour refaire mes stocks.

Deux personnes entrèrent. Je me tournai : c’était Morris l’araignée et l’autre humain. Nous repérant, ils s’approchèrent d’un pas hésitant. Je me souvins que je leur avais promis de les allumer dès que je les verrais. Je leur fis signe de nous rejoindre et ordonnai aux gardes de les laisser passer.

Je commençai par les checker pour les ajouter à mon tchat, puis j’inspectai leur profil.

J’avais déjà examiné Morris Sp. Il avait une race mi-humaine, mi-tarentule qui s’appelait Arachnide et il était niveau 23. Côté classe, c’était un Psychiatre indépendant. Une classe psionique. Les joueurs dotés de compétences psioniques avaient eu l’occasion de briller dans le niveau précédent, mais lui n’avait pas l’air d’avoir mis cette chance à profit.

Le deuxième type était Humain. La vingtaine, cheveux bruns, peau mate. Il avait le type méditerranéen et s’appelait Bobby D.J. C’était un Espion – une classe de voleur – niveau 24. Il avait l’air un poil tendu. L’une de ses paupières tressautait, et sa main gauche tremblait non-stop. Je savais que leur quart était truffé de pièges. Si Bobby était le seul voleur de l’équipe, c’était sans doute à lui que revenait la mission de débusquer les embûches. Je n’aurais pas aimé être à sa place.

— Bon, déjà, parlez-moi un peu de votre quart, lançai-je sans détour après qu’ils eurent passé commande.

Donut était la seule d’entre nous à ne pas boire ce soir. Sirotant un Shirley Temple sans alcool, elle discutait avec la Masse, qui grondait joyeusement à la moindre de ses paroles.

Morris, dont le corps ne passait pas dans le box, surplombait la table. Katia ne fit aucun commentaire, mais je la sentais frémir chaque fois qu’il bougeait. Je la comprenais, n’étant moi-même pas très friand d’araignées…

— Il est horrible, déclara Morris. C’est un labyrinthe. Un énorme allez-vous-faire-foutre-et-crevez-labyrinthe. On a commencé en haut, et le but, c’est de descendre tout en bas, dans la nécropole. C’est là que se trouve l’escalier. En sortant du hangar, on est arrivés dans un village – enfin, c’est plutôt une caverne habitée par des « glabers nus » – des genres de rats morts-vivants dénués de poils. Leur corps ressemble presque à ceux d’humains… Ils sont super moches. Bref, le temps passe et on n’avance pas. Il y a des dizaines de chemins qui s’enfoncent dans les profondeurs du tombeau. Certains sont des tunnels si étroits que les autres doivent me pousser pour me faire avancer. On avait reçu pour quête de récupérer l’une des deux cartes, mais on a échoué – grâce à toi.

— Je n’ai pris qu’une des deux cartes, répliquai-je. Vous avez échoué parce que vous vous êtes fait avoir par le jeu.

— Si tu le dis…

— Parlez-moi de l’autre, et plus particulièrement de l’endroit où vous étiez censés la trouver.

Morris haussa les épaules.

— L’endroit ressemblait à celui où on t’a rencontré, mais à la place du gnome, il y avait un cochon. On l’a pris pour un mob. On n’a compris que c’était un PNJ qu’après l’avoir criblé d’bananes.

— Après l’avoir « criblé d’bananes »… répéta Katia.

— On a un gars qui tire des graines de bananier avec sa main. Je sais, dit comme ça, ça paraît débile. Mais c’est un druide et il a le pouvoir de les faire pousser super vite. C’est une bête de technique. Le seul inconvénient, c’est que sa portée de tir est très limitée.

— Un cochon ? releva Donut. Quand je vous disais que c’était un animal de compagnie !

— Ouais. On l’a buté, du coup… On a vu la carte, mais là-bas aussi, elle était dans le quart air. On ne pouvait pas l’atteindre. On a eu l’idée de fabriquer quelque chose pour essayer de la tirer jusqu’à nous. Le truc, c’est qu’on peut lancer certains objets à travers la barrière, mais pas quand on les tient. Les grands bâtons, les pinces, ça ne fonctionne pas. Pareil pour les sorts.

Le jeu m’avait laissé envoyer une balle foudroyante de l’autre côté de la barrière, mais ni les Mongo mécaniques ni ma main n’avaient pu la franchir. Mordecai nous avait expliqué que ces champs de force arrêteraient sans doute tous les objets que nous contrôlions, que ce soit physiquement ou par magie.

— Bref, on était en train de réfléchir à la question quand un genre de chameau – un « bactrien », apparemment – est entré et a vu le cochon mort. Il a complètement câblé. Il était tellement en panique qu’il a fait tomber la table sur laquelle se trouvait la carte. Ça l’a fait tomber et voler un peu plus près de nous. Ensuite, il s’est barré. On a passé les heures suivantes à chercher un moyen de la récupérer, mais avant qu’on y parvienne, tout a explosé et l’IA nous a dit qu’elle avait été détruite. Alors on s’est mis en quête de la deuxième.

— Mais je l’ai trouvée avant vous, conclus-je. Vous avez vu le château ou la crypte – le bâtiment que vous devez conquérir ?

— Non, répondit Morris. Il nous fallait la carte. Impossible de se repérer sans. Chaque couloir, chaque tunnel a son lot de pièges. Bobby est doué pour les désactiver, mais ça nous ralentit énormément. On vient à peine de nettoyer ceux du haut et il faut vraiment qu’on commence à descendre. Ça va prendre énormément de temps.

— Vous savez qui est Quetzalcoatlus ? Wynne – le gnome que votre pote a tué – a évoqué ce nom.

— Ouais. D’après ce que j’ai compris, Anser était un empereur. Quand il est mort, ils ont construit ce tombeau pour lui et ils l’ont mis dedans avec sa femme et toute sa cour, qui, eux, étaient encore bien vivants. Puis ils l’ont scellé. Quetzalcoaltus, c’était le nom de l’épouse et elle rôde toujours à l’intérieur. C’est une revenante, maintenant. Un genre de spectre. Elle peut traverser les murs. Et sauf si je me trompe, elle est sacrément en rogne. On l’entend hurler, de temps en temps. Ça ressemble à un cri d’oiseau… Après avoir foiré la quête des cartes, on a reçu une quête de groupe : la trouver et la tuer. Mais personne dans l’équipe ne sait comment s’y prendre pour tuer un putain de spectre…

— Bizarre, tout ça, commentai-je, avant d’ajouter : Il faut de la magie pour tuer un fantôme.

On avait appris ça grâce aux krasues du troisième niveau. J’avais aussi trouvé des tas de conseils à ce sujet dans Le Livre de recettes. Notamment le modèle de fabrication de certains types de bombes qui devraient faire l’affaire.

— Il y a des gens, dans notre quart, qui essaient de ressusciter Quetzalcoatlus, continuai-je. Ils veulent lancer un sort qui reformerait son corps, apparemment pour pouvoir la toucher. Ça leur conférerait certains de ses pouvoirs.

— Elle serait sans doute plus facile à tuer si elle avait un corps, fit remarquer Morris.

— Sans doute, acquiesçai-je. Dommage que vous ayez tué le seul type capable de lancer le sort. Je résume la situation. Les gnomes sillonnent le ciel et bombardent tout ce qui bouge. Le haut du temple – les bourgs – est habité par deux types de créatures, les dromadériens et les changelins. Les changelins se font passer pour des réfugiés, mais en réalité ils projettent de ressusciter la gardienne du château du quart souterrain. Côté terre, nous avons un « mage fou des dunes » dont on ne sait pour l’instant pas grand-chose… Et le dernier château se trouve dans l’eau. Immergé, donc.

— Ouais, o-on n’arrête pas de recevoir des p-parchemins de respiration aquatique et de d-désarmement de pièges, qui ne servent à rien à part si v-vous a-avez aussi une compétence pour les r-repérer, répondit Bobby, prenant la parole pour la première fois.

Il bégayait légèrement.

— OK, déclarai-je. Voici ce qu’on va faire. J’ai accès à la carte et vous avez raison : elle est vraiment, vraiment complexe. Il y a des tunnels, des salles, des culs-de-sac, des fosses avec des piques… C’est un vrai merdier. Katia a apporté des feuilles et un stylo. Elle a déjà commencé à tracer un itinéraire pour que vous puissiez arriver jusqu’en bas. Vous allez rester ici, avec Donut et elle. Ça va lui prendre quelques heures, mais dès qu’elle aura terminé, elle vous donnera cette carte. Je vous conseille fortement de la dessiner aussi dans votre bloc-notes pendant qu’elle planche sur son croquis, au cas où vous perdriez la version papier. Il faut qu’on œuvre ensemble. On fera tout ce qu’on pourra pour vous aider. Si vous avez besoin qu’on vous construise quelque chose, envoyez-moi un message sur le tchat et je m’en occuperai.

Morris se tourna vers Bobby et sourit.

— Et toi qui disais qu’il allait nous tuer !

— La j-j-journée n’est pas encore terminée, répliqua l’autre.

Je laissai Donut et Katia pour aller à la Route de la soie refaire le plein d’explosifs et acheter quelques nouveaux joujoux. Ensuite, je revins dans l’espace personnel. Dehors, le vent s’acharnait contre l’auvent de la ville. La tempête avait commencé. En chemin, je reçus deux notifications.

Vous avez reçu un coffret « Bienfaiteur » bronze de la société Valtay.

Vous avez reçu un coffret « Bienfaiteur » argent du Réseau d’action Pacifiste esprit libre – PAC intergalactique.

[8]
Temps restant avant l’effondrement du niveau :
13 jours, 13 heures.

La première chose que je FIS en rentrant à la base fut d’ouvrir mes deux coffrets. J’avais aussi un coffret « Fan » en attente, mais il n’était pas encore disponible. Mordecai vint me voir.

Je lui montrai les champis que j’avais trouvés dans la cave de la mairie. Il les observa, sourcils froncés. Le système les appelait Champignons Mairmei – ingrédient alchimique. La description indiquait seulement : Ces petits gars vont vous faire triper. Sûrement un genre de psychédélique. Le Livre de recettes contenait très peu d’infos au sujet des champignons. Mordecai était intrigué, car lui était un expert, or cette souche lui était inconnue. Je les lui confiai tous pour qu’il les étudie de plus près.

Il tint à ce que j’ouvre d’abord mes coffrets « Bienfaiteur » pour savoir ce que j’avais reçu.

— C’est la première fois que je vois un groupe anti-Dungeon offrir un coffret à un joueur… Se présenter comme mécènes, non, mais en général, ils le font juste pour donner plus de visibilité à leur cause. Le crawler en lui-même, ils s’en fichent. C’est un coffret argent, qui plus est. Je ne sais pas qui sont ces gens, mais soit ils sont blindés à ne plus savoir que faire de leur fric, soit ils misent gros sur toi. Tu es leur seul bénéficiaire, en plus.

— On va bien voir, répondis-je, pas très optimiste.

Je me trouvais dans une situation un peu étrange. Si ces types militaient réellement pour faire interdire le jeu, je soutenais leur cause. En un sens. Être pacifiste, c’était le genre de truc qui faisait très bien pour draguer. Quand vous étiez littéralement forcé de vous battre pour survivre, moins. J’avais besoin de bombes, d’armes et d’équipements de protection – d’objets qui m’aideraient à buter ces enfoirés en masse. Or, jamais une asso de hippies ne m’enverrait ce genre de choses, peu importait qu’on partage les mêmes idées politiques.

Je commençai par celui de la société Valtay. Le coffret ouvragé s’ouvrit en grande pompe, tourbillonnant et tournoyant.

Une pilule s’en éleva, rigoureusement identique à celle qu’ils m’avaient envoyée la première fois.

Amplificateur neural #275 de la société Valtay. Variant 35.j.

Cet item est compatible avec vos morphologie et interface.

Avertissement : cette pilule engendrera un changement cérébral permanent. Une fois installé, cet item ne peut pas être déséquipé ni enlevé.

Avertissement : interface neurale de la société Valtay non installée. Si votre système cérébral est compatible avec cet amplificateur, nous vous incitons à vous rapprocher d’un centre d’accueil de la société Valtay pour prendre connaissance de vos possibilités de mises à jour. Échéanciers de paiement et plans successoraux disponibles. Gardons en vie le meilleur de vous.

Système cérébral actuel : crawl du Syndicat, version 47.002b. Humain.

Avaler cette pilule installera la mise à jour suivante dans votre interface : altitude actuelle et vitesse anémométrique.

C’est tout ? pensai-je, déçu, sans oser le dire à voix haute. Mais je me rappelai à quel point la dernière upgrade m’avait servi dans le niveau précédent. Avec un peu de chance, l’utilité de celle-ci se révélerait en temps voulu.

— Cimer, les petits vers ! lançai-je en la jetant dans ma bouche.

Je passai au deuxième coffret. Si le logo des Valtay était gravé sur le premier, celui-ci arborait un dessin de galaxie et des caractères extraterrestres. Après l’avoir brièvement inspecté, Mordecai haussa les épaules.

Le coffret s’ouvrit, révélant… une patate douce ?

— Mais non…

Toraline – légume racine.

Ingrédient alchimique.

Ces tubercules rares poussent uniquement dans des sols couverts de lave. Ils sont extrêmement rares. Par ailleurs, personne ne s’amuse jamais à les déterrer. Vous savez pourquoi ? Parce qu’ils ont un goût de chiotte, voilà pourquoi. Ils n’ont à peu près aucune vertu. D’ailleurs, allez vous faire foutre pour m’avoir fait perdre mon temps à écrire ça.

— Qu’est-ce que c’est que ce machin et pourquoi se trouvait-il dans un coffret argent et pas bronze ? râlai-je.

— Le type de coffret qui renferme vos objets dépend de l’origine, de la valeur et de la rareté de ces derniers, ainsi que d’une centaine d’autres facteurs au moins, expliqua Mordecai en me prenant le légume des mains. Inconnu au bataillon… J’ai vu des recettes de potions qui requéraient un ingrédient analogue… pour la plupart, des baumes pour créatures à écailles. Des soins spécialisés.

— Vous pensez qu’ils m’envoient ça parce qu’ils veulent que je prépare une potion spécifique ?

— Peut-être. Ou un explosif. Ou alors, c’est juste une private joke, répondit notre manager en me rendant le légume. Certains aliens ont des coutumes très bizarres. Ça pourrait même être une demande en mariage traditionnelle, va savoir… Cela dit, j’ai beaucoup de recettes de potions dans mon bloc-notes. Je vais compulser tout ça, voir si je trouve quelque chose. J’en profiterai pour essayer de choper des infos sur tes champignons.

J’acquiesçai. Pour ma part, j’irais jeter un œil au Livre de recettes, dont des dizaines de pages étaient consacrées à la préparation des potions. J’avais déjà appris le nom et les effets de la plupart d’entre elles, mais pas les ingrédients qu’elles contenaient. Je rangeai la toraline dans mon inventaire. Elle se plaça dans la catégorie Très rare, mais n’affichait pas une grande valeur – à peu près autant que les vêtements non magiques que je n’avais pas encore vendus.

Je levai le nez vers le plafond.

— Merci pour la patate douce, mystérieux aliens. Je préfère les pommes de terre, mais ça fera l’affaire. J’espère.

Je reportai mon attention sur l’upgrade des Valtay. J’avais à présent la capacité d’ajouter un indicateur de vitesse et d’altitude à mon interface. Explorant un peu mes options, j’en sélectionnai une qui m’indiquait ma vitesse uniquement quand je me déplaçais à plus de 6 kilomètres-heure. Il y en avait des tas d’autres, qui permettaient d’afficher différentes vélocités en même temps – je ne pigeais rien à tout ça. Heureusement, je finis par trouver le mode Vitesse de surface relative, lequel fit disparaître tout ce charabia à l’exception d’un unique indicateur manométrique, qui disait pour l’instant que j’étais immobile.

L’indicateur d’altitude se révéla tout aussi complexe. Dès que je l’activai, une page entière d’infos auxquelles je ne compris rien satura mon écran. Je sélectionnai système métrique comme unité de mesure. Un tas de nombres s’affichèrent, dont certains étaient astronomiques. Je tentai de sélectionner Niveau maritime planétaire uniquement, mais ce fut une erreur : ça indiqua que j’étais à – 92 000 mètres. Je compris que je me trouvais à 92 kilomètres sous terre. Dinguerie… La croûte terrestre était-elle si épaisse ? Je croyais que, quand on creusait très profondément, il n’y avait plus que de la lave, du pétrole et du magma liquide… En même temps, je n’avais jamais été un grand fan de géologie.

Après avoir galéré plusieurs minutes, je repérai deux jauges qui me fournissaient les informations dont j’avais besoin. L’une était ajustable ; je la réglai à 0,00, définissant la surface du tombeau comme unité de base. L’autre affichait 8 932 mètres, et disait Altitude zéro pour la surface gravitationnelle. Si je comprenais bien, ça signifiait que le bourg se trouvait à plus de 9 kilomètres au-dessus de la surface de la mer. C’était méga haut. Heureusement, on ne souffrait d’aucun effet secondaire. La pression atmosphérique semblait être la même dans toute la bulle. Comment était-ce possible ? Aucune idée. Si mes calculs étaient bons, on se trouvait à l’équivalent du sommet de l’Everest. Ce qui, par extension, signifiait que la nécropole d’Anser était gigantesque. J’ignorais à quelle hauteur s’élevait le plus grand bâtiment du monde avant l’effondrement, mais ça devait être bien moins que 1 000 mètres…

Il fallait qu’on aide au maximum les abrutis du quart souterrain, pour la simple et bonne raison que s’ils échouaient ce serait à nous de descendre là-dedans quand on en aurait terminé avec le château des gnomes. Et ça, ça ne me tentait pas du tout.

La tempête passa. Le bourg tint bon. Contrairement à la dernière fois, les dromadériens ne replièrent pas l’auvent magique. Langley me prévint que des gardes étaient maintenant postés devant la porte principale et que la patrouille était en train d’installer des armes de défense antiaérienne un peu partout dans le village. On pouvait toujours entrer et sortir librement, mais les chameaux interrogeaient tous les passants à propos des crapauds Grulke, exigeant de savoir qui les avait aperçus. Il ne restait plus que quatre heures avant que les gnomes n’arrivent au-dessus du bol et n’apprennent que l’otage était mort. Quatre heures avant que les bombes se mettent à pleuvoir. L’ambiance détendue qui régnait à notre arrivée avait laissé place à celle d’un village en état de siège.

J’avais à présent quatre missiles optimisés dans mon inventaire. Avec l’aide de Mordecai et en passant par ma table de sapeur de niveau 4, j’avais fabriqué un modèle qui pourrait peut-être monter suffisamment haut. Impossible d’en être sûr tant qu’on ne l’aurait pas testé. Or l’occasion parfaite n’allait pas tarder à se présenter. Et si tout se passait comme prévu, non seulement ça nous aiderait, nous, mais également l’équipe de Gwen, dans le quart terre.

Katia et Donut revinrent du Desperado. Je les attendais devant la Grosse Bosse. Elles étaient restées au club pendant les deux heures qu’avait duré la tempête. Un boa de plumes était enroulé autour du cou de Katia. Mongo était sorti de son box et en avait un aussi, accroché à son collier. Il n’arrêtait pas de le mordre, faisant voler des plumes partout. Elles sont donc allées à la Parade du pénis ensemble…

— Sans déconner ?

— Encore huit visites et Anaconda me fera une danse gratuite ! annonça Donut.

— Combien vous dépensez là-bas, au juste ?

— Hé, hé, Carl, devine quoi ? La princesse D’Nadia m’a envoyé un autre coffret ! s’exclama Donut sans tenir compte de ma question. Cette fois, c’est juste un coffret bronze, mais je suis sûre que le prix sera génial ! ajouta-t-elle en sautillant d’enthousiasme sur le dos de son dino.

— Tu as reçu celui dont nous a parlé Loita ?

— Pas encore. Elle m’a envoyé un message pour me signaler qu’il sera là tout à l’heure. Selon elle, le mécène veut s’assurer qu’on survive au bombardement avant de nous transmettre son prototype. C’est excitant, non ? Je vais ouvrir celui de la princesse tout de suite !

Toujours à dos de Mongo, elle se précipita à l’intérieur.

Katia leva le nez vers le ciel obstrué par les voiles. Entre ça et le jour déclinant, le bourg entier se trouvait prématurément plongé dans la pénombre.

— Aucun signe de l’oiseau ? demanda-t-elle.

— Pas encore. Comment c’était avec Spider-Man et l’autre ?

Elle leur avait fourni un plan général de la structure souterraine et un itinéraire plus détaillé pour atteindre un autre village, situé à mi-chemin environ de leur destination : la crypte. En partant du principe qu’on survivrait aux vingt-quatre heures suivantes, ils se retrouveraient là-bas pour qu’elle leur file le reste. La partie inférieure de la nécropole se composait de pièces bien plus vastes, que l’on pouvait traverser en passant par des trappes situées dans le sol et le plafond. Il leur faudrait donc des échelles et des cordes.

— Ils ne sont pas autant à la ramasse que Louis et Firas, mais ce sont un peu des catastrophes ambulantes… Et ils sont ultra-stressés – c’est compréhensible, mais ça les handicape vraiment.

J’éclatai de rire.

— C’est ce que Mordecai m’a dit à propos de toi quand on t’a rencontrée, tu sais ? Que tu étais une « catastrophe ambulante ». D’autre part, je propose que nous renommions ces types les tomb raiders.

Ça ne lui décrocha pas un sourire.

— S’il arrive malheur à Bobby, le reste de l’équipe n’y survivra pas. Lui seul a des compétences en détection des pièges – et encore, il en loupe parfois. Les autres ont pris l’habitude de le précéder dans les tunnels pour le protéger, parce qu’il est trop précieux pour le groupe, et il n’arrête pas de les voir mourir sous ses yeux. Ils m’ont décrit l’un de ces pièges : des anguilles ont surgi du sol et elles ont injecté à l’éclaireur une potion qui a rempli ses sinus de scarabées carnivores, raconta-t-elle en frissonnant. Tu pourrais peut-être leur fabriquer des explosifs légers qu’ils jetteront devant eux pour avancer plus sereinement ?

— Ils ont besoin d’un sort comme le Triplet mécanique de Donut, répondis-je. Quelque chose qui leur permette de créer ou de contrôler des sbires. L’araignée a des pouvoirs psioniques. Il faudrait qu’il expérimente un peu, qu’il trouve une technique. Je suis sûr qu’il y a des indices ou quelqu’un capable de les aider dans leur village. Leur situation est merdique, mais pas insurmontable.

— Ils n’ont pas arrêté de me demander quand on pensait attaquer le château de notre quart. J’ai l’impression qu’ils ont l’intention de glandouiller en attendant qu’on puisse les rejoindre et leur prêter main-forte…

Je secouai la tête. Bordel…

— Il faut qu’on les encourage. On n’a pas le temps pour ces conneries…

— Je suis d’accord, et c’est ce que j’ai fait. J’ai menti. Je leur ai dit qu’on n’aurait sûrement pas débloqué le quart air avant que le compte à rebours soit presque écoulé.

Elle se tourna vers moi, le regard brillant d’inquiétude.

— Enfin, j’espère que c’était un mensonge.

Je levai par réflexe le nez vers le ciel. La lumière crépusculaire faisait miroiter l’auvent de protection ou le dirigeable dégonflé – bref, le machin magique. Un dromadérien sur échasses nous dépassa, allumant un à un les réverbères de la ville. La Forteresse flottait encore quelque part au-dessus de la mer, mais là, ce n’était pas elle qu’on attendait.

— Le voilà, lança soudain Katia. Je vois son point sur ma carte.

Je perçus bientôt le battement sourd et menaçant de gigantesques ailes.

Après ma dernière discussion avec Gwen, j’étais allé interroger le barman de la Grosse Bosse à propos de la créature qui terrorisait les crawlers du quart terre. Il n’était pas très disposé à me renseigner, mais Brique-de-Jus, elle, m’avait volontiers raconté tout ce qu’elle savait en échange d’une pièce d’or.

Le volatile en question se nommait Ruckus, et c’était la version géante des buzzzes qui sévissaient dans le désert. Il venait se percher dans les environs tous les soirs.

C’était un être de chair et de métal, en mode cyborg steampunk. J’avais demandé à Brique-de-Jus comment elle expliquait la présence de ce quasi-robot alors que tous les autres mobs du coin étaient des créatures organiques, mais elle avait prétendu ne pas le savoir. D’après elle, il s’agissait soit de l’invention foirée d’un gnome, qui leur aurait échappé lors de la seconde guerre, soit d’un vestige de l’époque qui avait précédé leur arrivée dans ce monde – ce qu’elle avait appelé l’« ère des chasseurs de trésors ». La patrouille bulleuse, lors de ses rondes, évitait Ruckus comme la peste. L’une de leurs missions, en revanche, était d’éliminer les buzzzes normales.

— S’il passe tous les soirs au-dessus du bourg, comment se fait-il que les dromadériens ne le descendent pas avec l’un de leurs missiles ? s’enquit Katia.

— Apparemment, il y avait une troisième bourgade dans le désert, avant. Ils l’ont tenté, et ça a… mal tourné.

Elle pâlit.

— Et tu veux quand même t’attaquer à cette chose ?

Je haussai les épaules.

— On restera à un bon kilomètre et demi d’elle. J’ai un missile à tester. T’inquiète. Ça va le faire.

[9]

Je me sentis un peu coupable de voler le petit Skarn et de faire obstacle à son activité florissante qui consistait à « taxer les gens pour utiliser son télescope », mais on n’avait pas le temps de débattre sur la moralité du truc. Je toquai à la porte de la maison. Après m’être assuré que Flint, l’adulte, était absent – c’était le cas –, je dis au gamin que j’étais juste passé prendre de ses nouvelles et l’avertir.

— Si ça commence à tomber, je veux que tu coures jusqu’à la Grosse Bosse, OK ? Fais passer le message à tes amis. À la Grosse Bosse, nulle part ailleurs.

Skarn reprit son apparence de gamin sans visage flippant.

— Mais Flint dit qu’on est censés aller au Crache-et-Avale ou à la Salle du Twerk…

Je savais maintenant que ces bars n’étaient pas de vraies salles sécurisées et qu’ils n’y seraient pas à l’abri.

— Non. À la Grosse Bosse, un point c’est tout. Je donnerai à tes copains un sou chacun s’ils se présentent là-bas. Ce sera l’endroit le plus sûr de la ville. D’ailleurs, fais aussi passer le message à Flint.

Pendant notre conversation, Donut, escaladant le mur, sauta sur le toit de la maison et, rapide comme l’éclair, choura le clairvoyant. Tout se passa en dix secondes chrono.

Je lui avais demandé de laisser trente pièces d’or là-haut en guise de compensation, mais une fois redescendue, elle prétendit avoir « oublié ».

— Pourquoi tu ne leur dis pas d’aller à l’OA ? demanda-t-elle une fois qu’on fut repartis.

L’OA était la seule vraie taverne sécurisée du bourg. Elle se trouvait dans la rue des Bails-Chelous. Son nom complet, c’était l’Oasis acrotomophile – pas la moindre idée de ce que ça voulait dire. En tout cas, aucun de nos camarades crawlers n’aimait se rendre là-bas.

— La Grosse Bosse non plus n’est pas une vraie salle sécurisée… continua-t-elle.

— La Grosse Bosse, non, mais notre espace personnel, oui. Si nécessaire, on pourra y faire entrer beaucoup de dromadériens.

— Tout ça ne va pas plaire à Mordecai…

— Mordecai peut aller se faire cuire un œuf, répliquai-je.

Donut ne répondit rien. Elle tentait de faire bonne figure, mais elle était encore un peu dégoûtée. Quand son coffret « Bienfaiteur » s’était ouvert, elle s’était rendu compte qu’il était vide. Une seconde plus tard, une notification l’avait informée que ses lunettes de soleil avaient été upgradées. Leur capacité à lire la signature thermique extérieure et intérieure de tous les objets et créatures qu’elle regardait serait désormais bien plus précise.

Mordecai nous avait expliqué que les mécènes procédaient souvent ainsi. Envoyer des items d’exception coûtait une fortune ; il était plus abordable de payer pour l’envoi d’un premier objet, puis d’y apporter des améliorations de niveau en niveau. En fin de compte, vous finissiez par vous retrouver avec un objet ultrapuissant que vous auriez pu recevoir dans un coffret légendaire ou même firmament, et dont le prix restait infiniment supérieur à celui de quatre ou cinq coffrets argent ou bronze.

Bien sûr, le crawler devait attendre – et survivre – longtemps avant que l’opération lui profite réellement. Mordecai nous avait affirmé que, s’il était techniquement possible d’envoyer plus d’un coffret par niveau, le coût astronomique décourageait la grande majorité des mécènes.

En plus de l’usage évident auquel elle était destinée – débusquer les changelins déguisés en dromadériens –, cette upgrade pourrait être exploitée à de nombreuses fins. Elle nous aiderait notamment à repérer les vulnérabilités de certains mobs, ou à dénicher des pièges et des portes dérobées. En bidouillant les paramètres, Donut découvrit qu’elle pouvait recevoir un avertissement dès qu’un objet ou une créature excédait une certaine température. Les possibilités étaient nombreuses. Le seul problème, c’était que le chat n’avait pas du tout la patience d’explorer tout ça. Comme on ne pouvait pas porter les lunettes, Katia et moi la guidions de notre mieux un petit pas après l’autre.

Quand on atteignit la porte de la ville, à présent gardée par toute une troupe de dromadériens, on avait à peu près compris le fonctionnement général du bordel.

DONUT : DEUX GARDES SONT DIFFÉRENTS DES AUTRES.

Je n’étais toujours pas certain que ces histoires de changelins et de dromadériens changeaient quoi que ce soit pour nous. Comme d’habitude, ils nous donnaient des tartines de contexte, dont une partie seulement se révélerait importante. Le Nœud de fer m’avait appris qu’il était indispensable d’assimiler le plus de connaissances possible, parce que des indices clés auxquels on n’aurait pas accès autrement se cachaient souvent entre les lignes. Néanmoins, je ne pouvais m’empêcher de me demander si on n’avait pas déjà perdu les avantages qu’on aurait pu tirer de cet arc quand les tomb raiders avaient tué Wynne.

Mon intuition me disait que c’était le cas. Mais alors pourquoi la princesse D’Nadia aurait-elle dépensé tout cet argent pour envoyer cette upgrade à Donut ? Peut-être n’en savait-elle pas plus que nous… D’ailleurs, vu le peu de monde qu’il y avait dans cette bulle, c’était carrément probable. Elle a dû lui faire parvenir ce coffret parce qu’elle pensait nous aider, pas parce qu’elle sait quelque chose qu’on ignore…

On avait une heure avant qu’il fasse complètement noir. Une fois que les deux soleils seraient couchés, les mobs nocturnes feraient leur apparition. Il était impératif d’avoir terminé notre mission avant. Dès qu’on eut franchi la grande porte, on assembla le Carrosse. Cette fois, l’opération ne nous prit que quatre minutes.

J’avais ajouté un petit truc au bolide depuis la dernière fois qu’on l’avait essayé : un lance-roquettes multiple à quatre tubes. Je l’avais installé à droite de mon siège, lequel était surélevé et pouvait pivoter à 360 degrés. Je contrôlais la visée grâce à une poignée située sur le côté du système qui me permettait de lever et baisser le lanceur à ma guise. Pour tirer, il fallait arracher une goupille à l’arrière du missile. L’engin envoyait la sauce une seconde après, ce qui n’était pas top – je devrais retirer ma main en vitesse sous peine de la voir changée en charpie. Il fallait aussi que je fasse gaffe à la position du lanceur au moment du tir – au risque d’envoyer une gerbe de flammes dans le visage de Katia. J’avais déjà une idée pour un modèle optimisé, mais il serait trop long à fabriquer. Comme d’habitude, notre sécurité était le paramètre qui passait en dernier…

Grâce à la carte du quartier qu’on avait récupérée sur la dépouille de l’oie, on était à présent informés de l’emplacement en temps réel de Ruckus. Pour l’instant, il était perché en haut d’une dune, à peu près à un kilomètre du bourg, immobile, sans doute en train de recharger ses batteries ou de s’adonner à toute autre occupation prisée par les oiseaux cyborgs de la mort.

— Il est trop près, déclarai-je. Il va falloir qu’on se décale un peu vers l’ouest. Il faudrait qu’on soit à 2,5 kilomètres environ…

Le plan consistait à éprouver la portée de nos nouveaux missiles. Le désert n’était pas assez vaste pour que j’en teste le rayon d’action maximal, mais je devais au moins m’assurer que le second étage fonctionnait. En conditions réelles, la distance de propulsion variait si l’on tirait à l’horizontale ou à la verticale, mais Mordecai avait l’air de penser que ce paramètre n’entrerait pas en ligne de compte dans le donjon, d’autant plus qu’on avait pimpé les quatre missiles avec l’upgrade Infaillible.

— Si on s’éloigne, on aura plus de mal à se replier dans le bourg dans le cas où tes machins ne fonctionneraient pas, fit remarquer Katia. J’espère que tu es sûr de toi.

Elle abaissa légèrement le levier d’accélération et on se mit en route. Le Carrosse se déplaçait avec fluidité et sans bruit sur le sable. Katia prit progressivement de la vitesse. Le vent brûlant nous fouettait le visage.

— Là, lançai-je en désignant une dune, près du centre du bol.

On la gravit tranquillement, puis on s’arrêta. De cet endroit, j’avais une vue panoramique de toute la zone. À ma droite, au loin, j’apercevais les décombres fumants de la ville des bactriens. Quelques diables épineux rôdaient dans les parages, trop loin pour constituer un réel danger.

Très haut dans le ciel, j’entrevoyais le scintillement de la Forteresse, qui flottait à la périphérie de la bulle, rougeoyant presque dans le ciel sombre. Quand le premier soleil se lèverait, elle serait de retour au-dessus du désert, presque pile à l’endroit où on se trouvait maintenant.

— Donut, le télescope.

— Je n’aime pas ça, Carl, bougonna-t-elle, assise tout près de ma tête, sur une petite étagère que je lui avais aménagée. La chaleur n’a presque pas baissé et ce sable s’introduit partout. Il fait 3 degrés de plus au centre du bol que sur les bords. Je ne comprends pas pourquoi le sol est toujours brûlant alors que le soir tombe. C’est intolérable !

Je commençais à regretter cette upgrade optique. Ça faisait une bonne heure qu’elle commentait non-stop toutes les variations de température qu’elle avait sous les yeux.

— Donut, concentre-toi sur les mobs et passe-moi ce foutu télescope.

Elle continua de grommeler, mais fit apparaître l’engin. Grâce à un genre de pince, en bas, il était possible de le fixer à une table, ou au plat-bord d’un navire ou d’un aéronef. Je l’installai sur le côté gauche de mon siège. Je pivotai : le siège, le télescope et le lance-missiles suivirent le mouvement. Je pourrais ainsi viser et tirer en même temps.

Je fis tourner le siège à 90 degrés, puis procédai à la mise au point, cherchant le boss de zone.

— Te voilà… marmonnai-je en zoomant.

Même dans la demi-pénombre du coucher de soleil, le clairvoyant magique me permettait de le distinguer parfaitement. Il était posé sur le sable, de la taille d’une baraque, la tête baissée comme s’il dormait. Son corps entier vibrait doucement.

Je m’étais attendu à une sorte de vautour, mais il ressemblait plus à un gigantesque faucon. Un faucon qui portait une armure blindée style steampunk. Un bec – un vrai bec – émergeait du casque couvert de tuyaux en bronze qui lui cachaient les yeux. J’entrevis des roues et rouages sur le reste de son corps. Ses ailes, repliées sur ses flancs, paraissaient normales, en matière organique.

Faisant légèrement pivoter le télescope, je me focalisai sur son arme principale. Les buzzzes, on le savait à présent, avaient des tronçonneuses arrimées au corps et fondaient sur leurs ennemis pour les découper en morceaux. Elles donnaient du fil à retordre à Gwen et son équipe, et même les gars de la Patrouille bulleuse étaient mis à rude épreuve quand ils s’attaquaient à l’une d’elles. C’étaient d’ailleurs ces créatures, et non les gnomes, qui les forçaient le plus souvent à utiliser leurs missiles.

L’arme de Ruckus était similaire, mais beaucoup, beaucoup plus grosse. Je l’observai, posée près du volatile, rattachée par deux épais câbles qu’il pouvait allonger ou raccourcir à volonté. Ce n’était pas une tronçonneuse, mais un genre de poutre de 7 mètres à laquelle étaient suspendues une dizaine de scies circulaires. Quand il volait, le bordel entier pendouillait à la verticale. J’avais vu un truc un peu pareil sur un hélico, une fois. Ça servait à couper les branches et les arbres qui risquaient d’endommager les lignes électriques dans les régions peu peuplées. Gwen m’avait rapporté que cette bestiole avait mis en pièces leurs tours de siège en à peine quelques secondes.

Je focalisai de nouveau le télescope sur l’oiseau. Je zoomai encore un peu et la description s’afficha.

Ruckus – sentinelle rapace à ressorts.

Boss de zone. Niveau 55 !

Sbire endeuillé de Limius.

Le gobelours et chasseur de trésors de renom Limius Duturbo avait la réputation d’être un paranoïaque d’une cupidité inégalée. Trop souvent trahi, il ne se fiait plus aux vivants, raison pour laquelle son équipage se composait strictement de robots et d’automates.

Il consacra sa vie à la recherche de trésors et d’artefacts tombés dans l’oubli. Il en est un, en particulier, auquel il attachait plus de valeur qu’à tous les autres.

Le Portail des dieux infernaux, que la légende disait enfoui au cœur de la nécropole perdue d’Anser.

Duturbo se mit donc en quête du tombeau. Embarqué à bord de son énorme sous-marin, il plongea sous les eaux et fit le serment de ne remonter à la surface que lorsqu’il aurait mis la main sur son prix.

Il lui fallut presque vingt ans pour trouver enfin les catacombes, qui s’érigeaient tel un monolithe, sur une île déserte. Il amarra son bâtiment contre l’entrée immergée par laquelle on accédait à la salle principale de ce labyrinthe mortel, mais il comprit bientôt qu’il était loin d’être le premier. Un jeune mage avait récemment élu résidence sur l’île et entrepris d’utiliser ses pouvoirs pour creuser un tunnel jusqu’au tombeau. Une colonie de gnomes dirigeables s’était installée dans la zone. Tous convoitaient les trésors de la nécropole. Tous avaient jusque-là échoué.

Duturbo joua alors sa carte maîtresse. Dans l’espoir de les ralentir, il réveilla son automate à ressorts, qui se trouvait en état de stase dans la cale du sous-marin. Ruckus reçut l’ordre de tuer tous ceux qui cherchaient à lui voler son bien.

Depuis que le gobelours est mort, la sentinelle se contente de passer ses journées à survoler l’île en faisant chier un maximum de monde. Les autochtones ne sont pas assez crétins pour chercher des embrouilles à ce boss surpuissant. Le fait que vous soyez en train de lire ce texte suggère que ce n’est pas votre cas.

— Étrange… lançai-je à Donut et Katia. Ça dit qu’il appartient à un type sous l’eau qui serait mort… Je crois que le « château » du quart mer est un sous-marin géant. Et apparemment, il y a un trésor caché dans…

Message système. Patientez un instant.

Tout se figea pendant une demi-seconde. Comme au début d’un combat de boss. Mais il ne se passa rien d’autre et ça prit fin presque immédiatement.

Message système. Merci d’avoir patienté. Vous pouvez reprendre vos activités.

— C’est quoi, ces conneries ? demandai-je en ratissant les alentours du regard.

— Aucune idée. Bizarre, répondit Katia.

CARL : Mordecai, vous avez senti ça ? Et aussi, vous savez ce qu’est le « Portail des dieux infernaux » ?

MORDECAI : Je l’ai senti, oui. Ça arrive. En général, ce n’est pas un bug, mais un temps mort de jeu afin de clarifier l’issue d’un duel ou résoudre un désaccord à propos du règlement. Bref. Non, jamais entendu parler de ce portail. En revanche, je rappelle à ton bon souvenir ce que je pense du mot « infernal ». Il est à fuir. Il n’annonce jamais rien de bon.

CARL : Même quand il décrit un artefact ? Ça dit que ce portail en est un.

MORDECAI : Étonnant… Un artefact est un item de niveau légendaire ou firmament qu’on peut trouver dans le donjon ou sur les dépouilles de certains mobs et boss. Comme je vous l’ai expliqué, au cours des premiers niveaux, les meilleurs items du jeu se trouvent pour la plupart dans les coffrets qu’on vous attribue. Passé le niveau 6, le butin que vous chopez sur les mobs commence à devenir bien plus précieux. Les artefacts, on commence à les voir vers le niveau 8 ou 9. Ce sont en général des objets extrêmement puissants.

CARL : Le niveau 8 ? Je ne peux m’empêcher de remarquer que nous ne sommes qu’au 5… L’IA affirme que ce mystérieux objet se trouve dans la nécropole. Vous pensez que ça pourrait être lié à ce qui vient de se passer ?

MORDECAI : Hmm. Peut-être. Honnêtement, je ne suis pas très surpris. On a eu à peu près la même discussion au dernier niveau. Souviens-toi : les maîtres du jeu mettent en place le contexte, mais le butin est l’apanage de l’IA. Elle a le droit d’altérer certains aspects du jeu pour rééquilibrer les choses, histoire que ça reste « équitable », et elle ne se gêne pas pour le faire. Tu me suis ?

CARL : 5 sur 5. Je vous tiens au courant. On va tester les missiles.

— Euh, Carl ? me héla Donut en levant la patte. Il a bougé.

J’approchai mon œil de l’oculaire.

Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence, ou une conséquence de ce bug étrange. Ou juste le système qui voulait nous effrayer. En tout cas Ruckus, qui dormait encore comme une souche quelques secondes plus tôt, avait relevé la tête et regardait droit vers nous. Poussant soudain un cri éraillé qui retentit dans le ciel crépusculaire, il déploya ses ailes scintillantes en sautillant sur le sable. J’aperçus des touches de métal parmi ses plumes. On aurait pu mettre sans mentir trois wagons de train d’une extrémité à l’autre de ses ailes écartées. Près de lui, la rangée de scies circulaires se mit à tourner dans un bruit qui faisait flipper sa grand-mère. Même à 2,5 kilomètres, on les entendait très bien. Il se mit à battre des ailes pour prendre son envol.

— Merde, merde, préparez-vous ! lançai-je.

Je sortis en vitesse un missile de mon inventaire et je l’enfournai dans le lanceur.

Pour la seconde fois en quelques minutes, le monde se figea. Une musique inquiétante s’éleva, dont l’écho se répercuta dans le désert.

Combat de b-b-boss !

La séquence des combats de boss commença ; nos portraits s’encastrèrent dans le ciel. Mais quand ils passèrent à la description de Ruckus, je m’aperçus qu’elle avait changé.

Ruckus. Sentinelle rapace à ressort.

Boss de zone – niveau 55 !

C’est un oiseau ! C’est une débroussailleuse ! Non ! C’est un putain de robot tueur !

Ce bon vieux Ruckus est un automate de sécurité et d’exploration anti-bateaux – et plus généralement anti-tout. Un vestige oublié de L’Akula, avec lequel il a depuis longtemps perdu contact… du moins jusqu’à cet instant ! Réveillé et investi d’une nouvelle mission, il traque à présent les ennemis du capitaine.

Et vous, chers petits amis sur le point d’être sciés à mort, vous êtes des ennemis du capitaine.

— Carl, tu l’as réveillé ! paniqua Donut. La description ne dit plus que c’est un sbire endeuillé.

— C’est quoi, ce bordel ? m’exclamai-je en jetant un nouveau coup d’œil au clairvoyant. Le texte a complètement changé !

Ruckus fit battre encore ses ailes herculéennes, puis il s’envola. Les énormes scies circulaires décollèrent à sa suite.

GWEN : Hello, Monsieur Bombes. Vous aussi, vous avez eu ce bug chelou ? Bref, je préfère te mettre au courant : ça bouge dans le quart eau. La mer s’est mise à bouillonner, et elle écume maintenant comme la gueule d’une belette enragée. Quelqu’un est en train de traficoter je ne sais quoi là-dessous. Vous avez trouvé la buzzze géante ?

CARL : J’ai les yeux dessus. On se parle bientôt.

Je posai la main sur l’arrière du missile d’un demi-mètre. Une infobulle s’afficha.

Cible ?

Je cliquai mentalement sur Oui.

Choisissez la cible.

Avertissement : une fois la cible validée, vous ne pourrez plus la modifier.

Garder ma main droite sur l’arrière du missile et la gauche pour guider le télescope n’était pas évident, et il m’était impossible de bouger le siège en même temps. Je visai le milieu du corps de la bête avant qu’elle ne sorte de mon champ de vision, puis je cliquai.

Cible verrouillée, ma poule !

Le missile clignota.

— Attention, ça va péter ! Gare à vos sourcils.

J’arrachai la goupille.

Fioum.

Une gerbe de flammes surgit de l’arrière du lanceur tandis que le missile fusait, piquant légèrement du nez au départ avant de s’élever dans le ciel sombre. Mon flanc droit brûla, cramé par le gaz d’échappement. Donut fit un bond vers la gauche en miaulant de surprise.

— Bordel de merde… grognai-je, endolori.

Je n’étais pas réellement blessé, mais ça douillait. Il faut qu’on trouve une meilleure technique.

— Donut, ça va ?

— À ton avis, Carl ? Rassure-moi, tu es au courant que je suis inflammable ? Préviens, la prochaine fois.

— Je t’ai prévenue, répliquai-je. Reste sur ma gauche.

Le désert s’illumina, éclairé par la traînée crépitante que laissait le missile dans son sillage. L’espace d’un instant, la nuit fit place au jour. Je fourrai sans attendre un second missile dans un tube.

— Go ! criai-je à Katia, qui avait déjà redémarré le Carrosse.

On dévala la dune pour s’éloigner de la bête. Je jetai un regard par-dessus mon épaule : le missile décrivit d’abord une courbe descendante, puis se redressa pour se diriger droit vers le boss qui montait toujours. La rangée de scies circulaires géantes bringuebalait follement, agitée par ses battements d’ailes.

Après avoir acheté ces missiles, on avait remplacé leur agent de propulsion d’origine par un autre, plus efficace, confectionné par les soins de Mordecai. Ainsi – en théorie –, une fois qu’il aurait fini de se consumer, l’arrière du missile poursuivrait sa course en vol plané quelques secondes, puis un second étage prendrait le relais pour lui permettre de frapper une cible située deux fois plus loin.

On avait aussi modifié la charge, qui, à la base, était merdique – l’équivalent d’un bâton de dynamite gobelin, autant dire rien du tout. Au départ, j’avais craint de ne pas pouvoir améliorer le modèle, puis j’avais compris que je pouvais simplifier le déclencheur en recyclant quelques hoblobeurs. Ça avait libéré pas mal de place, que j’avais ensuite remplie avec d’autres explosifs. Chaque missile était à présent puissant comme un bâton de dynamite hobgobelin, ce qui était suffisant pour venir à bout d’à peu près tous les mobs normaux.

Il fallait juste qu’on trouve le moyen de leur donner une portée d’environ 5 kilomètres pour les tirer depuis le sol sur les toc-toc suspendus sous la forteresse des gnomes. Mais avant tout, j’avais besoin de savoir si le dispositif à deux étages fonctionnait. Si c’était le cas et qu’on sortait de ce combat vivants, on n’aurait plus qu’à en fabriquer d’autres, un peu plus longs, avant le lever du premier soleil.

Le projectile filait vers le boss. Les flammes, à l’arrière, commencèrent à faiblir et crachoter juste avant d’atteindre le volatile, qui prenait encore de l’altitude.

Allez, allez…

— Yes ! m’exclamai-je, le poing levé, en voyant jaillir les premières étincelles du second étage.

Et c’est là que le bordel explosa sans prévenir. À une centaine de mètres du boss.

— Putain de putain de putain de ta mère ! criai-je en changeant mon poing victorieux en doigt d’honneur.

Ruckus continuait de monter dans le ciel, nullement blessé par la déflagration. Ses scies circulaires fendirent le nuage de fumée noire.

On avait fixé une toute petite charge à l’arrière du missile pour larguer l’aileron. Apparemment, pas assez petite. À moins que quelque chose, dans le second propulseur, ait tout fait péter prématurément. Aucune idée. Je ne pourrais le savoir qu’en réalisant d’autres tests. Dans l’immédiat, ça nous faisait une belle jambe. Il me restait trois missiles. Trois missiles dont la portée était bien moins importante que ce qu’on avait escompté. On n’arriverait jamais à abattre la Forteresse désolée depuis le sol. Pas avec ces trucs-là.

— Changement de programme ! criai-je à Katia. Demi-tour. Cap droit sur lui.

Sortant mes deux derniers missiles, je les fourrai dans le lanceur. Je préférais éviter de me balader avec plusieurs explosifs hors de mon inventaire, mais là, on allait avoir besoin des trois d’un coup.

Une paire d’yeux protubérants comme des antennes d’escargot et une bouche apparurent à l’arrière de la tête de Katia.

— Tu es fou ? répliqua-t-elle, s’exprimant avec cette deuxième bouche.

On roula sur un obstacle. Le Carrosse décolla, puis retomba lourdement. La chenille arrière grinça et cracha du sable, mais tint bon.

— La vache, Katia ! lâchai-je, horrifié. Trop, trop bizarre. Allez, go !

Elle grommela, mais amorça le demi-tour. Elle devait y aller mollo pour éviter de nous faire partir dans un tonneau. Au loin, Ruckus poussa un cri perçant. Son arme se balançait, tel un pendule de la mort. Elle coupa en deux un diable épineux qui se trouvait sur son passage, projetant une grande giclure de sang dans le désert. Le volatile gigantesque continuait de s’approcher à grande vitesse.

Je définis rapidement la cible des trois missiles : l’articulation qui reliait son aile gauche à son tronc, son cou et la partie inférieure de son corps, là où son câble le rattachait à son arme.

Le monstre nous fonçait dessus, aussi menaçant qu’un tsunami en approche. Les scies circulaires faisaient un boucan d’enfer. Il serait sur nous dans quelques secondes.

— Dès que je tire, vire à gauche et pied au plancher ! criai-je. Donut, accroche-toi. Feu !

Les lames sifflantes se mirent dans notre axe, ballottant d’avant en arrière. Le truc était titanesque. Chaque scie était au moins grosse comme un pneu de poids lourd. L’odeur âcre d’une machine qui tourne trop fort se répandit dans le désert.

Je retirai les trois goupilles d’un coup. Les missiles fusèrent. Ils piquèrent légèrement du nez, puis se redressèrent en louvoyant. Tous trois percutèrent le boss au moment où on bifurqua. Un côté du Carrosse décolla, secoué par le virage trop serré, mais Katia, tendant le bras dans la direction opposée, fit apparaître un énorme poids dans sa main, ce qui nous remit d’aplomb. Un instant plus tard, elle s’en débarrassa, et on décarra à fond la caisse.

Pas mal, ça.

La scie se mit à valdinguer dans tous les sens tandis que Ruckus dégringolait. Évidemment, elle valsa et décrivit un arc dans notre direction… Putain. Donut tira un missile magique pour l’intercepter. Ça n’eut aucun effet.

L’articulation de l’aile gauche du boss explosa, provoquant un déluge de métal. Ruckus rugit. Tout en tombant, il s’empêtra dans le câble de son arme, l’entraînant dans sa chute. La scie ne tarda pas à le rattraper et à l’attirer droit sur nous. Ils nous survolèrent et s’écrasèrent au sol avec fracas tandis que Katia se dépêchait de passer en marche arrière.

Ruckus éclata en une pluie de sang et de pièces mécaniques. La scie circulaire géante, qui n’était plus rattachée au volatile, continua de gémir en rebondissant plusieurs fois dans le sable et les rochers, sans cesser de tourner. De tailler. Après avoir poursuivi sa course encore quelques secondes, elle se bloqua dans une crevasse du tombeau. Les lames de devant s’immobilisèrent, mais le reste continuait de projeter des débris et du sable à 6 mètres de haut, comme un camion embourbé.

La notification Vainqueur ! apparut. La musique devait s’être arrêtée – je ne pouvais pas en être sûr, les crissements des scies me vrillaient les tympans. Ruckus s’était désintégré à l’atterrissage. Il y avait du métal, des rouages et des viscères épais partout.

— J’ai l’impression de n’avoir rien fait de productif dans ce combat, déclara Donut. Mordecai a dit que je devais me battre plus, pas moins. Je suis déjà deux places en dessous de toi, Carl. Je ne veux pas me faire éjecter du top 10 comme Katia…

Je lui gratouillai la tête sans répondre, puis je me tournai vers Katia, qui fixai la pluie de sable et de gravats soulevée par l’arme géante.

— Bien joué, lançai-je. Quand tu as équilibré le véhicule pour l’empêcher de se renverser.

Elle acquiesça. Elle avait l’air à deux doigts de rendre son dîner.

— Pourquoi tu m’as demandé d’aller vers lui ? Les missiles ont fonctionné. Ils auraient fonctionné si on avait continué à s’éloigner au lieu de s’approcher. Le second étage ne marche pas, mais le premier a une assez bonne portée.

— Je voulais être sûr qu’ils le touchent. Selon Mordecai, il leur arrive de manquer de précision. J’avais peur qu’on endommage le prix.

— Le prix ? répéta-t-elle.

Mais je voyais qu’elle avait compris. La scie circulaire grinçait toujours. Elle devait mesurer pas moins de 7 mètres de long.

— Prépare ton sac à dos. Il faut que tu te rendes balèze pour soulever ce truc et le prendre dans ton inventaire.

— Carl, tu te rappelles toutes ces fois où tu t’es plaint de l’image qu’ils donnent de toi dans la quo…

Tout se mit à trembler, l’empêchant de terminer sa phrase. Un séisme. Je pensai d’abord que le bombardement commençait, mais ce n’était pas ça. Ça venait des entrailles de la terre.

Notification de bulle. Le pont de L’Akula est occupé. Le quart eau est libéré !

Félicitons le crawler qui a réussi à prendre la salle du trône. Gloire à Chris Andrew 2 !

Tous les joueurs ayant commencé le niveau dans le quart eau peuvent désormais accéder aux autres quarts.

Le monde gronda de nouveau. Donut et moi, on se regarda.

— Chris, dis-je. Chris est avec nous.

[10]
Étape 2 sur 4.
Toujours aux gnomes.

— DONC, À LA BASE, CHRIS vient de l’équipe Alouette-des-Prés ? s’enquit Katia. Il est entré dans le donjon avec Imani et Elle ?

— Oui, confirmai-je tandis qu’on revenait vers le bourg Adeudos.

On avait récupéré tout ce qu’on pouvait dans les décombres – c’est-à-dire beaucoup de choses, notamment presque une tonne d’aluminium nain, un métal à la fois léger et résistant. L’arme géante de Ruckus, comme notre Carrosse, fonctionnait grâce à une pile de nains. Quand je l’avais retirée, elle s’était enfin arrêtée. Par chance, le câble qui la rattachait à l’automate n’était pas indispensable à son fonctionnement. Elle était par ailleurs plus légère qu’elle n’en avait l’air et Katia n’avait eu aucun mal à la soulever pour la ranger dans son inventaire.

On avait aussi récupéré le guide de zone. À présent, nos cartes nous indiquaient le niveau et le nom de tous les boss qui évoluaient au sein de la zone – autrement dit dans tout le bol. Depuis la tombée de la nuit, de nombreux monstres de la taille de mon poing, appelés des Terreurs de nuit, avaient émergé des dunes, où ils se cachaient pendant la journée. Il y en avait partout. Ils me rappelaient les gyomines du premier niveau : comme eux, ils couraient vers vous, s’accrochaient à votre corps puis explosaient. Katia et Donut leur tiraient dessus depuis le Carrosse, mais on ne s’arrêta pas pour les affronter vraiment.

— À l’époque, Elle et les autres étaient des petits vieux sans défense, continuai-je. Quatre personnes s’occupaient d’eux. Enfin, au début, plus, mais ceux-là, je ne les ai jamais rencontrés. Il y avait Imani et Yolanda, qui étaient infirmières, et Chris et Brandon, qui étaient frères et bossaient comme agents d’entretien à la maison de retraite. Yolanda est morte en nous protégeant d’un élémentaire de rage, et Brandon a été tué tandis qu’il affrontait une armée de gremlins de l’ombre pour permettre au reste de la bande de s’enfuir.

Je déglutis en me rappelant le dernier message qu’il m’avait envoyé. Je l’avais collé dans mon bloc-notes et je me surprenais à le relire très régulièrement. Il l’avait écrit à la suite d’une dispute avec son frère, au terme de laquelle Chris avait quitté l’équipe. Je repensai à ce passage en particulier :

Notre mère disait que quelque chose clochait chez lui, qu’il avait peut-être un retard… Mais il a pas de retard. Et même si c’était le cas… Bref. J’ai balancé un truc débile, qui l’a énervé. Il est parti, et maintenant, il est trop tard pour que je lui dise que je l’aime. Je lui ai jamais dit. Je suis sur le point de mourir, et j’arrive à penser à rien d’autre.

Je m’étais promis de transmettre ces derniers mots à Chris si je le pouvais, mais il était devenu évident qu’il n’était plus dans son état normal. Il avait choisi une race d’igné : une créature en pierre, un peu comme la Masse et Bomo. Selon Imani, sa personnalité avait commencé à changer peu de temps après. Il avait à présent complètement coupé les ponts avec elle, et Odette avait essayé de m’adresser un avertissement le concernant lors de notre dernière interview.

Il avait par ailleurs tué Frank Q peu de temps après que ce dernier m’avait fait don de son anneau de la souffrance divine. Selon la Masse, qui avait raconté l’épisode à Donut, il était venu s’asseoir près du crawler au comptoir du club Desperado et avait engagé la conversation avec lui, avant de soudain lui broyer le crâne d’une seule main. Puis il s’était levé et avait quitté le club, dont il était maintenant exclu.

Ce comportement ne ressemblait pas du tout au Chris que j’avais connu. Je me souvenais d’un type taciturne, mais dévoué à la protection de ses amis et de son frère. Il avait fondu en larmes après notre combat contre les chevaliers défensards. Il me paraissait impossible qu’il ait tué quelqu’un de sang-froid et sans raison.

J’envoyai un message à Imani pour lui dire qu’on l’avait « trouvé ». Si je ne pouvais pas le rejoindre, il était possible que lui tente de venir à nous. Je ne savais pas trop ce que ça m’inspirait. Imani m’avait affirmé qu’il souhaitait faire partie de notre groupe, mais ça me paraissait trop risqué. J’avais déjà eu ma dose de frictions entre crawlers dans le niveau précédent avec Hekla. On avait bien assez de choses à penser comme ça. Ça faisait trop.

IMANI : Quoi que tu décides, tiens-moi au jus. Il continue d’ignorer mes messages. J’espère que le vrai Chris est encore là, quelque part. À part moi, c’est le dernier non-résident.

CARL : Pas de problème. Comment ça se passe, sur le bateau ?

IMANI : Tu n’imagines pas… Il nous en faudrait un blindé. Elle a compris comment utiliser son sort de glace pour nous protéger des boules de feu, mais on n’arrive toujours pas à s’approcher de la plate-forme pétrolière. L’eau grouille de monstres, et il y a des pirates orcs partout.

CARL : Vous ne pouvez pas l’approcher par en dessous ? Construisez un sous-marin, non ?

IMANI : Tu complotes avec Elle dans mon dos ? Carl, tu te rends compte que ce serait de la folie… « Construisez un sous-marin ». Comme si c’était facile…

CARL : En parlant de Chris, lui a un sous-marin. Je ne vois pas trop comment il pourrait vous le faire passer, mais il a peut-être appris des choses utiles sur le sujet… Bref, si vous avez besoin d’une torpille ou autre, klaxonne-moi. Je vous l’apporterai au club Desperado.

IMANI : On peut aussi s’échanger des objets sur l’interface marché depuis notre espace personnel. On vient d’en acheter une sur les conseils de Donut. Tu peux organiser une vente privée. Comme ça, on ne sera pas obligés de se voir pour l’échange. Le seul problème, c’est que le système ne nous laisse pas donner des objets, ni les vendre pour moins de 50 % de leur valeur réelle.

CARL : On trouvera un moyen. Soyez prudents.

IMANI : Vous aussi. Et Carl ?

CARL : Ouais ?

IMANI : Ne le tue pas. S’il te plaît. Ce n’est plus le même, mais ça reste mon ami. Et le frère de Brandon.

On se tenait près de ce qui restait de la mairie. À quelques pas de nous, le dromadérien du nom de Henrik dirigeait l’opération de sauvetage.

DONUT : C’EST UN CHANGELIN. LE SYSTÈME DIT QUE C’EST UN NIVEAU 30, MAIS SA TÊTE EST ENCORE PLUS CHAUDE QUE CELLE DES AUTRES. ILS PEUVENT CACHER LEUR NIVEAU ?

CARL : Quand ils sont assez puissants, oui.

DONUT : ON POURRAIT FAIRE CUIRE UN ŒUF SUR LE CRÂNE DE CE TYPE.

Henrik était celui qui s’était efforcé de « convaincre » Wynne le gnome de lancer le sort qui ressusciterait le spectre du tombeau. J’en avais déduit qu’il était le chef des imposteurs, et on s’était mis à sa recherche. On n’avait pas eu besoin de chercher bien longtemps. Le vieux dromadérien, dressé sur les ruines, criait à ses acolytes de continuer à fouiller les débris fumants. Il avait l’air exténué. Même s’il se faisait passer pour un dromadérien, l’inquiétude qui avait gagné tous les habitants du bourg se lisait clairement sur son visage.

Ils n’avaient pas récupéré le corps de Wynne. Ils essayaient désespérément de le trouver.

Le soleil se lèverait dans une demi-heure. La lumière pâle de la Forteresse était presque de retour au-dessus du bol et se dirigeait lentement mais sûrement vers son point d’ancrage habituel, au centre du désert.

Je me dirigeai vers le chameau.

— C’est quoi le deal, avec l’otage ? lançai-je.

Il baissa le mufle pour me dévisager.

— Vous devriez quitter le bourg dès les premières lueurs de l’aube. Vous n’êtes plus en sécurité, ici.

— Il n’y a nulle part où aller.

— Alors réfugiez-vous dans un abri antiaérien. Achetez une femme. Nous sommes pressés, laissez-nous travailler.

— Hé, je ne demande pas pour le plaisir, rétorquai-je. Ça se passe comment, au juste ? Vous traînez le gnome dehors pour que ses congénères puissent l’apercevoir avec leur télescope ultrapuissant ?

Il plissa les yeux.

— Ce n’est pas toi qui as loué le télescope du petit Skarn ? Est-ce aussi toi qui as mis en œuvre ce piteux subterfuge avec le Grulke ? Si votre but était de faire tuer tout le monde, félicitations : vous avez réussi. Ces malheureux ne l’ont simplement pas encore compris… Si vous êtes venus pour vous vanter, faites vite. Je suis trop vieux et trop las pour entrer dans votre jeu.

— Mon seul but, c’est d’arrêter les gnomes. J’essaie de vous aider.

La tête d’un dromadérien émergea des décombres.

— Impossible d’accéder à la cave. Ce n’est pas dû à l’incendie. Un mur de la nécropole a coulissé devant l’entrée. On pourra en venir à bout, mais ça va prendre du temps.

— On n’a pas de temps, gronda Henrik.

— Écoutez, intervins-je à nouveau. On peut arrêter les gnomes. Mais si vous voulez qu’on vous aide, vous devez me répondre. J’ai besoin de savoir comment vous leur prouvez chaque jour que l’otage est en vie.

CARL : Donut, un petit coup de pouce en Charisme stp.

Donut bondit sur mon épaule et s’adressa au chameau :

— Si vous nous éclairez, nous serons en mesure de sauver la ville, déclara-t-elle, avant de baisser la voix, l’air complice. On se moque que certains d’entre vous soient en réalité des changelins. Je me demande bien ce qui vous pousse à prendre l’apparence de créatures si corpulentes et malodorantes, mais ce ne sont pas nos oignons.

Il masqua très bien sa surprise. En tout cas, le charme de Donut fonctionna. L’emprise qu’elle exerçait sur les PNJ me paraissait parfois presque tangible. Je sentais leur méfiance les quitter. Il afficha un air d’intense réflexion, puis, semblant parvenir à une décision, sortit une petite montre de sa robe, juste un instant, avant de la ranger.

— Ça sonne ; j’ouvre, expliqua-t-il. Il y a un miroir sur le rabat. Le commandant gnome y apparaît. Il fait un symbole avec les doigts. Je laisse l’otage le voir, et il m’annonce une heure. J’actionne ensuite les aiguilles pour qu’elles indiquent l’heure donnée. Le commandant Kane communique avec moi grâce à une montre identique à celle-ci. Je crois que leurs aiguilles bougent automatiquement de concert. C’est un langage codé qu’on ne comprend pas. Ainsi le camp gnome a l’assurance que Wynne est en vie et nous accorde un jour de sursis supplémentaire.

— Un langage codé ? relevai-je.

Je savais que Wynne s’était – en gros – suicidé en persuadant les tomb raiders de le tuer. Un acte à la fois rusé et désespéré.

— Et Wynne jouait le jeu ?

— Il a coopéré pendant des années. Ce n’est que lorsqu’on l’a descendu dans la caverne sous la mairie qu’il a commencé à faire de la résistance. Quand il a compris que le rapport de force avait évolué, il est devenu récalcitrant. On a dû le droguer pour le soumettre. Ces derniers temps, la situation s’était dégradée. Il a développé une tolérance à nos champignons. On doit augmenter chaque jour la dose qu’on lui administre.

Il y avait beaucoup de choses à démêler dans tout ça. Mordecai n’avait pas encore découvert les effets exacts des champignons que j’avais récupérés au sous-sol de la mairie ; il était en train de conduire plusieurs expériences qui l’aideraient à déterminer leurs usages potentiels. Apparemment, les consommer tels quels vous rendait manipulable. Notre manager m’avait déjà appris que c’était le cas de la plupart des champignons, et qu’il s’agissait juste d’un effet secondaire – en particulier quand le système cataloguait l’item dans les « ingrédient alchimique ». Il avait ajouté que ce n’était pas une méthode très fiable pour contrôler quelqu’un. Manifestement, dans ce cas précis, ça avait plutôt bien fonctionné.

— Où est le vrai Henrik ? enchaînai-je.

Il me retourna un regard impassible.

— Tu veux vraiment connaître la réponse ?

— Est-ce que le protocole était le même chez les bactriens ? Ils utilisaient une montre, eux aussi ?

Morris nous avait raconté que leur otage était un cochon.

— Non. Ils avaient un autre deal avec les gnomes. Leur garantie était le porc de compagnie de la fille du commandant. J’ignore la teneur exacte de l’accord, mais je crois qu’ils devaient laisser sortir l’animal une fois par jour, pour que les gnomes le voient à l’aide d’un clairvoyant. Le village était dès lors épargné pour la journée.

— Les gens de votre espèce ne peuvent-ils pas se changer en porcs ? Pourquoi ne pas vous être plutôt réfugiés là-bas ? s’enquit Donut. L’un de vous n’aurait eu qu’à promener sa truffe au soleil une fois par jour, et tout le monde aurait été content. Les gnomes n’en auraient jamais rien su…

Pour la première fois, Henrik esquissa un sourire.

— Là est le problème, petite. Quand notre village a été détruit, les bactriens ont refusé de nous recueillir. Les gnomes, qui craignaient précisément ce que tu suggères, le leur avaient interdit. On ne peut pas dire que les dromadériens nous aient accueillis à bras ouverts, mais ils ont un bon fond. Ils nous ont acceptés.

— On ne peut pas dire qu’ils en aient été récompensés… marmonnai-je.

Henrik me regarda droit dans les yeux.

— La vie nous pousse parfois à aller à l’encontre de nous-mêmes pour protéger notre peuple.

Un frisson me parcourut, mais je me repris rapidement. Je me souvins de ce que Mordecai nous avait dit à propos de ces gens ; leur unique but était de ressusciter un monstre antédiluvien pour le toucher et l’ajouter à leurs bibliothèques internes. Ce n’était pas ce que j’appelais une noble cause. Pourtant, quelque chose, dans cette histoire, me titillait. J’avais l’intuition qu’il me manquait une pièce du puzzle. Mais ce n’était pas le moment de s’interroger là-dessus.

— Et ça, ça ne suffira pas à protéger la ville ? demandai-je en pointant du doigt les dispositifs antiaériens qui surplombaient le mur d’enceinte.

— Des aéronefs isolés, oui. Pas d’un bombardement massif.

Plusieurs options commençaient à m’apparaître. Le bourg et la Forteresse communiquaient grâce à un genre de code. Les gnomes faisaient un geste de la main, et Wynne indiquait aux dromadériens l’heure à laquelle il fallait régler leur montre. Craquer un langage codé, c’était tout à fait dans les cordes de Katia et Mordecai.

Problème : ça prendrait sûrement des plombes. Ils devraient d’abord dresser la liste détaillée de tous les échanges ayant déjà eu lieu, traduire les gestes et les réponses en heures correspondantes. Or, même avec le charme de Donut, je doutais qu’on parvienne à soutirer toutes ces informations à Henrik.

Autre possibilité : laisser le bourg se faire désintégrer. Tant qu’on restait dans notre espace personnel, on serait en sécurité. On recueillerait autant de ces enfoirés que possible, et pour la suite, on aviserait. En y bossant encore un peu, je finirais par fabriquer un missile suffisamment puissant pour atteindre la Forteresse. Et peut-être que, quand ces deux villages seraient détruits, les gnomes se poseraient enfin et qu’on pourrait raid leur repaire.

Mais ma conscience protestait. Un : même en mettant l’appart à leur disposition, on ne pourrait jamais faire entrer tout le monde.

Et deux : ceux qu’on abriterait ne pourraient pas rester indéfiniment. À terme, on serait forcés de les mettre à la porte. Où iraient-ils ensuite ?

Levant le nez, je scrutai l’auvent en tissu de la ville.

— Vous pouvez parler avec le commandant en utilisant la montre ? demandai-je.

— Lui parler, non, mais on peut échanger par écrit. On le fait très régulièrement.

— Et ils ne vous ont jamais envoyé de représentant ? Un genre d’émissaire ?

Je me souvins d’un passage à propos d’otages et de rançons que j’avais lu dans un bouquin sur la guerre de Cent Ans. La plupart du temps, les négociations se terminaient dans un bain de sang, mais il arrivait qu’une rançon soit payée, ce qui exigeait que les deux camps se fassent momentanément confiance.

— Si, répondit Henrik. Souvent, d’ailleurs. Léon, commissaire du peuple. Il vient parfois en inspection. Il a un sort qui lui permet de s’assurer que l’otage n’est pas un changelin. À mon avis, ils craignent qu’on finisse par déchiffrer leur langage codé.

Ces mots piquèrent ma curiosité.

— Heureusement qu’il n’a pas encore lancé ce sort sur vous, fis-je remarquer.

— Certes. Il était prévu qu’il vienne dans deux jours, mais j’ai bien peur que les récents événements ne précipitent les choses…

On passa ensuite plusieurs minutes à l’interroger à propos de l’ambassadeur et de la manière dont se déroulaient habituellement ses visites. Cette histoire d’inspection était clairement une perche censée nous aider à accéder à la Forteresse, mais la mort de Wynne avait tout fait capoter. Une idée commençait néanmoins à germer dans mon esprit.

CARL : Mordecai, s’il me fallait rapidement un parachute, j’aurais quoi comme options ?

MORDECAI : Tu sais coudre ?

CARL : Absolument pas.

MORDECAI : Alors il te faudrait une potion – il en existe quelques dizaines –, une compétence te permettant de voler ou un buff Bouclier antichute. Katia pourrait éventuellement se changer en planeur…

CARL : M’étonnerait que ça la branche, ça… Vous avez les ingrédients pour une potion ?

MORDECAI : Attends, je regarde. Je n’ai pas ce qu’il faut pour Chute lente. Cette potion deviendra commune plus tard dans le jeu, mais il est rare de trouver les gousses nécessaires à sa préparation avant le niveau 6. Pareil pour Là-haut. J’ai ce qu’il faut pour une autre potion, mais je doute qu’elle te plaise, et je ne pourrais en produire que deux. Quel que soit l’exercice de haute voltige mortel que tu es en train de mijoter, prends Katia avec toi et laisse Donut au sol. La recette est facile, j’en ai pour cinq minutes. Je vais aller faire un tour sur le marché au cas où ils auraient autre chose à proposer, mais ça m’étonnerait.

CARL : Je rentre, j’ai quelques missiles à fabriquer en deux-deux. Préparez vos potions.

— Bon ! lançai-je à Henrik. Je ne sais pas si ce plan sauvera le bourg, mais foutus pour foutus…

Je me tournai vers Katia, restée étrangement silencieuse depuis notre retour. Aux éclairs qui passaient dans ses yeux, je compris qu’elle discutait avec quelqu’un sur le tchat. Elle avait l’air en rogne.

— Katia, j’ai un job à te confier.

Elle battit des paupières.

— Ça consiste en quoi ?

— Deux choses. Je te préviens, la première est un peu dégueu.

Tandis que Katia s’en retournait au club Desperado, Donut et moi, on prit la direction de la Grosse Bosse au petit trot. J’en profitai pour lui expliquer notre plan d’attaque. Tandis qu’on passait devant deux bars, je me rendis soudain compte qu’on se compliquait la vie pour rien. Notre espace personnel était disponible dans tous les bars, pas uniquement dans les salles sécurisées. En même temps, j’eus l’occasion de m’apercevoir, durant ce cours trajet, que la quasi-totalité des bâtiments étaient déjà placardés. Les habitants savaient ce qui se préparait et avaient commencé à se diriger vers les abris antiaériens.

— Carl, ça ne fonctionnera jamais… protesta le chat. Ils savent qu’il y a des changelins en ville. Ils vérifieront.

— Je sais bien, acquiesçai-je, avant de lui expliquer la seconde étape.

Qui ne parut pas la convaincre du tout.

— C’est vraiment claqué, même pour un plan à la Carl…

— « Claqué » ? Tu l’as apprise où, celle-là ? Pas avec Elle…

— C’est Louis qui me l’a soufflée.

— Louis ? Parce que tu discutes avec Louis, maintenant ?

— J’ai le droit d’avoir des amis, Carl.

Avant que je puisse trouver une repartie convenable, je reçus un message de Morris l’araignée.

MORRIS : Yo. Mission accomplie. Colis livré. Mais on a un autre problème.

CARL : Petit ou gros ?

MORRIS : Il n’y a que des gros problèmes, dans ce trou. Juste après la conquête du quart eau, certains murs du labyrinthe se sont déplacés. Je crois que toutes les issues sont condamnées…

Je me souvins du dromadérien qui avait informé Henrik qu’il n’était plus possible d’accéder à la caverne de Wynne. La configuration du tombeau avait dû bouger. Je consultai ma carte et n’y remarquai aucune différence. Cela dit, je n’avais aucun moyen d’y voir si les entrées étaient ouvertes ou fermées… Dans tous les cas, les tomb raiders ne pourraient sortir qu’une fois qu’ils auraient terminé leur quart, alors ça ne changeait pas grand-chose.

CARL : OK. Et donc, c’est quoi, le problème ?

MORRIS : Au départ, on ne s’en est pas trop inquiétés, puis on a commencé à entendre un bruit, en bas. Il se passe un truc.

CARL : Comment ça ?

MORRIS : Je crois que la nécropole est en train de se remplir d’eau.

CARL : Oh, putain…

MORRIS : Ouais. J’sais pas trop ce qu’on va faire. On a beaucoup de parchemins de respiration aquatique, mais pas du tout assez pour tenir tout le niveau. Et nos torches ne fonctionneront sûrement pas sous l’eau. Si le quart se remplit entièrement, on est cuits.

CARL : OK. Répartissez-vous les parchemins. Si ça monte jusqu’à vous, réfugiez-vous dans une salle sécurisée. Enfin, Bobby et toi, allez plutôt au club Desperado. Ça nous facilitera la tâche si je dois vous fabriquer un engin ou vous apporter d’autres parchemins.

Bordel, il manquait plus que ça.

La prise du sous-marin avait dû provoquer l’inondation du tombeau. Les issues s’étant fermées, l’eau ne pouvait pas s’évacuer. Il ne m’était même pas venu à l’esprit qu’il fallait s’attaquer à ces châteaux dans un ordre spécifique. Et je ne pouvais rien y changer de là où j’étais…

Je m’attendais à trouver la Grosse Bosse barricadé, mais le bar était ouvert et illuminé comme un stand de Noël. Poussant la porte, je me retrouvai devant une foule d’une quarantaine de gosses entre quatre et douze ans, en grande majorité des dromadériens. J’aperçus aussi six petits d’apparence humaine – des changelins, en conclus-je. Brique-de-Jus déambulait entre les groupes en distribuant quelque chose.

CARL : À part les humains, il y a d’autres changelins ?

DONUT : JE N’EN VOIS PAS, MAIS C’EST PLUS DUR AVEC LES ENFANTS. LA TÊTE DE BRIQUE-DE-JUS EST EXTRÊMEMENT CHAUDE. MÊME TEMPÉRATURE QUE CELLE DE HENRIK. OH, LE BARMAN EN EST UN AUSSI ! C’EST SOURNOIS, ÇA…

— Tu nous dois un sou chacun ! me rappela Skarn.

Il était en humain et se tenait près de ses congénères.

Nos camarades crawlers étaient là, eux aussi : Louis, Firas, Langley et ses archers. Louis était en train de siroter… une putain de brique de jus. Un Capri-Sun kiwi-fraise. C’était ça, que la serveuse donnait à tout le monde.

— OK ! les interpellai-je d’une voix forte. Je ne serai pas là pour vous ouvrir tout à l’heure, alors suivez-moi tous.

Donut émit un reniflement dédaigneux.

— Ne vaudrait-il pas mieux les emmener dans une salle sécurisée, Carl ? Celle de la rue glauque, par exemple ?

— Non. Mordecai a dit que les salles sécurisées ne sont sûres que quand un crawler s’y trouve, et on a besoin de toute l’équipe, expliquai-je, avant d’élever de nouveau la voix. Amenez-vous ! Vous deux aussi, ajoutai-je à l’intention de Brique-de-Jus et du barman.

Le barman refusa de venir, mais Brique-de-Jus ne se fit pas prier. Ça me rassura ; il allait bien falloir que quelqu’un s’occupe de tous ces petits…

— Et notre argent, alors ? exigea Skarn.

Je lui lançai une pièce d’or.

— Aide-moi à les faire rentrer, et je t’en donnerai une deuxième, ainsi qu’à tous tes collègues. Ils sont où, leurs parents ?

— Tous les adultes ont été réquisitionnés pour défendre le bourg, répliqua-t-il, avant de crier : OK, la compagnie, suivez M. Carl !

Je m’aperçus que les corps de trois changelins d’apparence humaine n’étaient pas tout à fait… terminés. L’un d’eux, une fillette qui s’appelait Ruby, n’avait pas de bras, et le sommet de son crâne était enfoncé comme un ballon de foot à plat dans lequel on aurait mis un coup de pied ; c’était très étrange. Elle avançait lentement, clopin-clopant. Je l’examinai et me rendis compte qu’elle souffrait d’un débuff.

Ce PNJ souffre de Compression.

J’envoyai un message à Mordecai pour lui demander ce que c’était. Il l’ignorait, mais voulait savoir ce que je fabriquais. Sans prendre le temps de lui répondre, j’ouvris la porte, laissant les premiers enfants entrer dans notre espace personnel.

Comme je m’y étais attendu, notre manager n’était pas ravi.

— On n’est pas dans une foutue garderie, Carl. Tu vois une cage à poules quelque part ? Moi, non !

Le canapé bascula sous le poids de trois enfants dromadériens qui s’étaient installés sur le dossier. Un autre gosse avait attrapé le robot nettoyeur en plein vol et décollé à environ 30 centimètres du sol, provoquant les bips alarmés de la machine. Brique-de-Jus se changea en monstre hirsute et lui rugit dessus jusqu’à ce qu’il lâche prise. Le robot fila se réfugier près du plafond et bipa tristement en voyant deux autres gamins sauter sur leur briquette vide pour propulser leur paille. Un cercle se forma : enfants, dromadériens et changelins confondus, mirent à profit leurs nouvelles acquisitions pour organiser des paris en essayant de deviner lequel parviendrait à envoyer sa paille plus loin que les autres. Donut s’empressa de les rejoindre et se mit à sautiller sur place en criant ses mises.

Les autres crawlers s’étaient repliés dans un coin, l’air un peu perdu.

On était entrés depuis moins de trois minutes.

— Il va vous falloir des jeux ou des activités… lança Brique-de-Jus en nous rejoignant.

Elle avait repris son apparence humaine habituelle : blanche, blonde, dix-huit ans environ. Sa mâchoire remuait, comme si elle mâchait un chewing-gum.

— Là, ils sont calmes, mais ils risquent de devenir turbulents s’ils s’ennuient, ajouta-t-elle.

— Calmes ? releva Mordecai. Ça, c’est calme ?

L’un des jeunes changelins se transforma en ciailé et tenta de s’envoler. Un autre se mua en chat, mais Donut lui siffla dessus jusqu’à ce qu’il redevienne humain.

— Pourquoi ils ne se changent jamais en dromadériens ? demandai-je.

— Interdit, affirma Brique-de-Jus. À part au bar, et seulement à la demande des clients. Ça faisait partie du deal quand ils nous ont recueillis. En dehors de ce cas de figure, on n’a pas le droit de les imiter.

— Ben tiens…

J’étais trop pressé pour la confronter à propos de ce mensonge éhonté, je devais filer dans la salle d’artisanat. Maintenant que je connaissais la recette, il ne me faudrait que quelques minutes pour confectionner les missiles. Comme ceux à deux étages avaient foiré et qu’on n’avait pas le temps de corriger le tir, j’allais me contenter de reprendre le modèle d’origine en y ajoutant quelques têtes chercheuses. Ils auraient une capacité ascensionnelle d’un peu plus de 1,5 kilomètre, or la Forteresse flotterait à 5 bons kilomètres du sol quand les gnomes commenceraient à bombarder. On allait devoir faire preuve de créativité.

— Vous avez les potions ? lançai-je à Mordecai.

— Elles sont en train de refroidir, répondit-il, toujours excédé, les yeux braqués sur la horde d’enfants. Ça doit être bientôt prêt, d’ailleurs.

Après avoir balayé une nouvelle fois les lieux du regard, il soupira :

— J’ai téléchargé quelques trucs avant l’ouverture du donjon. Je devrais pouvoir les projeter. Attends…

L’un des écrans du salon se troubla. Une vidéo commença.

— Je ne savais pas que vous pouviez faire ça, dis-je en lançant un coup d’œil vers Donut, qui s’apprêtait à découvrir que Mordecai disposait d’une connexion Bluetooth magique.

— Eh oui… Mais vous n’avez pas le temps de regarder des films.

Dans toute la pièce, les cris se turent tandis que les dizaines d’enfants se tournaient progressivement vers la télé.

— Carl, Carl, c’est un film ! s’écria Donut.

Courant jusqu’à moi, elle me grimpa sur l’épaule.

— Ça fait partie de l’Avantage du manager, expliqua Mordecai, manifestement réticent à lui communiquer cette information. On peut utiliser l’écran comme support pour élaborer des stratégies. Mais j’ai aussi une bibliothèque digitale où figurent la plupart des films terriens que j’avais pompés quand on était en phase de préparation, ainsi que quelques émissions de divertissement qui me restent du dernier monde où j’ai travaillé – rien de bien intéressant. Sauf si vous êtes friands d’opéras cacophoniques.

— Vous avez Mary à tout prix ? le questionna Donut. Je n’ai jamais vu la fin. Carl est rentré et ne m’a pas laissée terminer… Il est passé sur la chaîne « Carl-se-fait-éclater-en-boucle-sur-la-Play ». Ça me ronge, de ne pas connaître le dénouement… Je n’y survivrai pas !

Elle poussa un petit cri d’excitation.

— Et Sex and the City, vous avez ?

— Tu comprends maintenant pourquoi je ne vous ai jamais parlé de ça… me souffla Mordecai.

Sur l’écran, je reconnus le début du premier Toy Story.

— Hé, là, petit ! Lâche ça ! cria soudain le ciailé en s’éloignant.

— Merveilleux, commentai-je, avant de me tourner vers Brique-de-Jus, qui avait écouté notre conversation avec une attention singulière. Tu t’en sors bien avec les enfants. Tu es vraiment douée.

— Hé, souffla-t-elle en se penchant vers moi. C’est quoi, cet endroit ? Est-ce qu’il vient du Terrain de chasse ?

— Du Terrain de chasse ? répétai-je, perplexe. Non, non, c’est notre base. On peut y accéder de n’importe où.

— Est-ce qu’on peut s’en servir pour parvenir au Terrain de chasse, alors ? insista-t-elle d’une voix si pleine d’espoir que je m’arrêtai pour la regarder vraiment.

Le Terrain de chasse, c’était le nom du sixième niveau. Je me souvins d’une chamanka gobelin au visage criblé de piercings et d’anneaux qui m’avait raconté sur un ton morose que tout s’améliorerait pour son peuple s’ils pouvaient seulement descendre d’un niveau…

— On ne peut pas se servir de cette salle pour voyager, répondis-je. Mais nous, on ira au Terrain de chasse si on arrive à quitter cette bulle. Tu as besoin d’aller là-bas ?

Depuis quelque temps, je me farcissais un essai rédigé par Herot à propos des PNJ dès que j’avais un peu de temps libre. Cet ancien crawler revenait souvent sur un point : certains étaient plus éclairés que d’autres quant à leur situation. Dans le Nœud de fer, tous ceux qu’on avait croisés étaient conditionnés de A à Z et ne se doutaient pas du tout qu’ils jouaient des personnages dans une émission de télé intergalactique. Rory et Lorelai, les chamankas que j’avais rencontrées au début du jeu, c’était l’inverse : bien qu’investies dans l’arc « guerre des gangs entre les gobelins et les lamas », elles savaient parfaitement qu’elles se trouvaient dans le premier niveau d’un donjon. Herot était d’avis qu’il fallait dessiller les yeux aux PNJ chaque fois qu’on le pouvait. Il prévenait tout de même ses successeurs que ceux qui avaient conscience de leur situation dès le début étaient les plus dangereux. Dans le niveau précédent, on avait réussi à en rallier certains à notre cause parce qu’il était évident que leur monde était fabriqué, et qu’on n’avait pas eu beaucoup de mal à le leur faire comprendre.

— Le Terrain de chasse est notre terre ancestrale, répondit Brique-de-Jus, qui avait abandonné son attitude de tête en l’air déjantée et me considérait à présent avec le plus grand sérieux. Nous sommes coincés ici depuis très longtemps. Il existait un moyen de nous ramener chez nous, mais nous l’avons perdu quand la mairie s’est effondrée.

Je tendis la main pour gratouiller la tête de Donut tout en lui écrivant un message rapide.

— Vous cherchez le Portail des dieux infernaux ? demanda le chat sans détour.

Brique-de-Jus émit un petit rire mi-surpris, mi-dédaigneux. Elle ne parut pas surprise qu’on évoque l’artefact.

— Non. Ce trésor, ce sont les gnomes qui le convoitent. Et le mage fou. Et ce gobelours, sous l’océan. Tous sont venus ici en espérant le trouver. Si les gnomes n’ont pas réussi, personne ne le pourra. Personne. Hen… L’un des nôtres pense que l’artefact n’est qu’un mythe. Les chameaux, qui se sont installés ici les premiers, n’en ont jamais entendu parler. Ce que nous recherchons, nous, est bien différent.

Elle avait failli dire « Henrik ».

— Qu’est-ce que c’est, alors ? insistai-je. Est-ce que ça concerne le spectre de la reine Quetzalcoatlus ?

Ça, pour le coup, ça l’étonna, et pas dans le bon sens du terme. Elle plissa les yeux et se referma comme une huître.

— Il faut que j’aille m’occuper des petits. Je commence à croire que tout ce qui se passe est de votre fait. Vous prétendez vouloir nous aider, mais à part ce refuge que vous nous avez proposé, quelles preuves nous avez-vous apportées ? Prouvez-moi votre sincérité. Si vous parvenez à empêcher les gnomes de détruire le bourg et que mon peuple survit à cette journée, je vous raconterai tout.

KATIA : Henrik vient de recevoir le message du commandant sur sa montre de gousset. Il a fait comme tu as dit – il m’a montré la réponse avant de l’envoyer pour que j’en sois sûre. On pensait que Kane allait poser des questions, mais il a coupé net la communication.

CARL : Tu penses qu’ils vont mordre à l’hameçon ?

KATIA : Aucune idée. Tu as terminé tes missiles ?

CARL : Je m’en occupe. On a eu droit à une petite surprise en arrivant…

KATIA : Tu aimes vivre dangereusement, dis-moi.

DONUT : ON EST EN TRAIN DE REGARDER TOY STORY. TU CONNAIS ?

KATIA : Quoi ?

CARL : On sera là dans une minute.

Un compte à rebours apparut sur mon interface. 1 heure et 15 minutes.

Nouvelle quête. Pressez la Brique-de-Jus.

Cette espiègle prostituée changelin semble jouer un rôle plus important dans cette histoire que vous ne l’aviez cru au départ. Elle paraît de plus très attachée à ses frères et sœurs, lesquels se trouvent actuellement pour la plupart dehors, noyés dans la masse de ces pauvres andouilles de dromadériens qui ne suspectent rien, et s’apprêtant à mourir dans une tentative désespérée d’empêcher l’annihilation de leur village avec des tirs de DCA. Tentative vouée à l’échec. Total.

Pour réussir cette quête, vous devez sauver le bourg Adeudos de ce bombardement inévitable, qui commencera quand le compte à rebours sera descendu à zéro.

Récompense : vous recevrez un coffret « Quête » platine.

Tous les crawlers de ce quart se verront également attribuer un boost permanent de 50 % à leur stat Charisme pour toute interaction future avec des changelins.

Vous recevrez en prime mon éternel respect, parce qu’il n’y a aucun moyen, même pour vous, de réussir ce coup-là.

[11]

UNE FOIS QUE JE FUS SEUL avec Donut dans la salle d’artisanat, je pris une minute pour ouvrir rapidement mes coffrets. J’en avais deux. Le coffret « Boss » bronze, alloué pour avoir tué Ruckus, contenait deux items. D’abord une boîte de vingt-cinq nouveaux infaillibles, ce qui était un vrai soulagement – j’avais déjà utilisé dix de ceux que j’avais reçus la veille pour ajouter à mes missiles l’option « guidé », et j’étais sur le point de me servir du reste. Cette rallonge nous laisserait une marge de manœuvre un peu plus importante. Je pouvais à présent apporter de petits changements au plan.

Le deuxième item m’inquiéta un peu. Il me rappela le dentifrice Carpe diem que j’avais reçu au niveau 3, et que je conservais précieusement pour plus tard.

— C’est une bouteille de lotion, Carl… déclara Donut en l’étudiant avec circonspection. Exactement comme celle que tu gardais dans le tiroir de ta table de chevet…

Elle reçut le même prix, ainsi que plusieurs parchemins de soin.

Baume anti-méduse (5 doses).

Si vous n’arrivez pas à convaincre quelqu’un de vous pisser dessus après avoir été piqué par un amplificateur de douleur, ce baume fera le job.

Effet : neutralise la partie douleur du débuff Achevez-moi-j’ai-trop-mal.

Avertissement : ne neutralise pas le blocage anti-soin d’une minute provoqué par la piqûre.

J’espérais vraiment qu’on n’aurait pas à mettre les pieds dans le quart eau. J’avais reçu ce coffret juste avant que Chris prenne le sous-marin. Avec un peu de chance, on pourrait y échapper.

Mon item suivant se trouvait dans le coffret « Fan » argent qui m’avait été attribué à la fin du niveau précédent. Il s’était débloqué alors qu’on s’apprêtait à affronter Ruckus. Le couvercle s’ouvrit. Je me préparai au pire.

— Yes ! Enfin ! me réjouis-je un instant plus tard, avant de lever le nez vers le plafond. Merci à tous !

C’était un épais rouleau de ruban adhésif enchanté. Je l’attrapai et l’examinai.

Rouleau de ruban adhésif sans fin enchanté. 50 mètres.

Il est probable que vous savez qui est Ted Bundy. Et encore plus que vous ne savez pas qui est Vesta Stoudt. Et si cela n’est pas spécifique aux singes dénués de poils qui peuplaient votre monde ultra-pollué, c’est en partie la raison pour laquelle on vous a offert ce prix.

L’utiliserez-vous pour garrotter vos ennemis ? Sauver la vie à des êtres chers ? Ligoterez-vous vos chevilles avant de frotter sensuellement vos pieds contre le mur d’un donjon, les mains enfouies dans vos cheveux ? Qui sait ? Vous venez en tout cas de faire l’acquisition d’un rouleau du meilleur ruban adhésif de tout l’univers.

Ce ruban en toile renforcée se régénère à raison de 1 mètre par heure jusqu’à retrouver sa taille maximale de 50 mètres.

— Trop bien.

Je ne le rangeai pas ; j’en avais déjà besoin. J’allai me placer devant ma table de sapeur, et je me mis au travail.

Alors qu’il ne restait plus que 45 minutes au compte à rebours, on renonça à la sécurité de l’espace personnel et on se dirigea vers la grande porte du bourg. J’avais recommandé à Brique-de-Jus de ne pas laisser sortir les petits : s’ils quittaient l’appartement en notre absence, ils se retrouveraient enfermés dehors. Mordecai avait finalement réussi à produire trois fioles de la potion dont on avait besoin, ce qui était un bon point : ça signifiait que Donut allait pouvoir participer à l’assaut. J’avais distribué les potions avant qu’on se mette en route.

Les six archers marchaient derrière nous, formant un V. Le wagon, accroché à l’arrière du Carrosse, transportait Firas et Henrik, qui s’était révélé être le chef de la ville. Louis était au volant. Je flanquais le véhicule par la gauche ; Donut, elle, chevauchait Mongo, à sa droite.

Tandis qu’on avançait, mon regard s’arrêta sur le chat. Elle était stressée. Le plan était alambiqué et comportait beaucoup de variables, soit autant de choses qui pouvaient le faire dérailler à tout moment. Je pris une profonde inspiration, pas très serein non plus.

Wynne gesticulait sur le siège arrière du Carrosse. À la base, j’avais prévu de le ligoter avec de la corde, mais le ruban adhésif était bien plus efficace. La batterie de missiles sol-air était rangée dans mon inventaire, ainsi que deux lance-missiles à quatre tubes. Je resserrai les doigts autour du clairvoyant, que je levai près de mon œil pour observer la Forteresse volante. Elle était tellement immense… Je pris soin d’arrêter l’item sur plusieurs gnomes, assez longtemps pour qu’ils reçoivent la notification les avertissant que quelqu’un les regardait. On voulait qu’ils sachent qu’on était là.

On évita plusieurs lézards géants au cours de notre trek vers la grande dune qui se trouvait au centre du désert. On n’eut pas le temps d’y arriver tout à fait. L’énorme Forteresse s’avança jusqu’à nous. Je craignis qu’ils larguent leurs bombes sur nos têtes vulnérables, mais la gigantesque structure continua vers le sud, s’approchant de la périphérie du bol. Elle serait bientôt juste au-dessus du bourg Adeudos.

Plusieurs engins volants se détachèrent du corps principal et commencèrent à descendre en spirale. Ça me rappela un peu les feuilles hélicos qui se détachaient des branches d’érables. Comme on s’y attendait, c’était un mélange d’aéronefs hétéroclites. Je les comptai rapidement : il y en avait treize.

Une montgolfière classique volait au milieu de la procession. Le ballon, à rayures noires et dorées, était décoré de nombreux rubans et de petits drapeaux, comme pour un défilé ou pour la pub d’un cirque. Une nacelle pendouillait en dessous, également couverte de rubans et de drapeaux. Elle paraissait suffisamment grande pour accueillir cinq ou six humains normalement constitués. Trois visages nous observaient par-dessus le bord du panier en osier. À 150 mètres du sol, tous les aéronefs cessèrent leur descente à l’exception de la montgolfière. Les autres avions continuèrent de planer, menaçants, autour de nous. Je distinguai, arrimées à leurs ventres, les silhouettes inquiétantes de bombes et de longs missiles qui ressemblaient à des feux d’artifice.

Le ballon ralentissait à mesure qu’il s’approchait du sol. J’aperçus le scintillement d’un bouclier magique qui protégeait son enveloppe. Quand il ne fut plus qu’à 30 mètres, j’en appris un peu plus sur les trois passagers : un Pilote d’aérostat niveau 25, un Négociateur niveau 44, et un Capitaine sniper niveau 52.

La montgolfière atterrit et je pus examiner leurs visages. Le pilote fit tourner une molette sur le brûleur qui se trouvait sous le ballon, et la nacelle s’enfonça légèrement dans le sable avec un petit froissement. Je savais que ces aérostats volaient mieux dans des environnements froids, et je sentais de là où je me trouvais la magie du boîtier qui soufflait de l’air chaud dans le ballon. J’aperçus des dizaines de manettes, comme dans le Cauchemar Express, mais en moins compliqué. Je passai rapidement en revue les propriétés de l’engin.

Montgolfière pour légat gnome. Le Vahana. Machine.

De tous les aéronefs encore amarrés aujourd’hui à la Forteresse désolée, le Vahana est sans doute le plus vieux.

Il y a bien longtemps, les gnomes avaient encore espoir d’éviter la guerre.

S’il leur était impossible de quitter ce monde gangrené par les conflits, au moins pouvaient-ils s’en préserver en prenant la voie des airs. Ils aspiraient à jouer le rôle de médiateurs neutres. Chacun savait que les montgolfières à rayures noires et or étaient intouchables. C’était un symbole d’espérance. Le signe qu’un ambassadeur gnome était en route, que la paix était encore possible.

Tout changea quand de nouveaux venus débarquèrent par un portail mystérieux. Ces prédateurs ailés n’avaient que faire de la paix, et ne supportaient pas de voir d’autres qu’eux sillonner les cieux. Les montgolfières des légats laissèrent place à d’autres genres d’aéronefs. Leurs enveloppes furent pour la plupart démontées et recyclées, puis réassemblées pour renforcer la sécurité du campement gnome, dont la fonction et l’appellation changèrent, elles aussi. Jadis connue sous le nom de « Jardin des cieux », il devint « Le Cuirassé ».

Intéressant. Je reportai mon attention sur les trois gnomes.

Encore plus petits que les protecteurs bopca, ils étaient obligés de monter sur un truc pour nous observer depuis leur nacelle en osier. Le sniper était un type trapu à la barbe brune, vêtu d’une veste en cuir noir couverte de fermetures éclair et de sangles. C’était le seul à ne pas être coiffé d’un chapeau pointu rouge. À la place, un casque de moto noir old-school demi-coque était vissé sur sa tête. Dépourvu de visière, il ressemblait presque à un casque de baseball. Mon père avait un truc un peu pareil.

Un souvenir m’assaillit soudain. Ça s’était produit peu de temps avant que ma mère nous quitte, un mois environ avant que lui aussi se barre et me laisse, livré à moi-même. Dans un mouvement de rage, il avait arraché son casque et l’avait fracassé contre mon aquarium, projetant mes mollys aux quatre coins de la pièce. Je n’avais pas pleuré quand ils étaient morts, et ça m’avait turlupiné pendant les semaines qui avaient suivi. Depuis ce jour-là, je repensais à cet épisode chaque fois que je voyais un casque comme celui-ci. Je revoyais mes poissons tressautant par terre, que j’avais désespérément tenté de ramasser, en me coupant les doigts sur les bouts de verre. Je repensais à la douleur et au sang, et au gobelet dans lequel j’avais réussi à les mettre, et qui n’avait pas suffi à les sauver. Chaque fois que je voyais un casque un peu comme ça, je me rappelais ce jour en pensant à quel point il était facile de se désensibiliser, sans même s’en apercevoir. Je me disais : Je n’aurais plus jamais d’animaux de compagnie. Ils font que mourir.

Ce n’était pas la leçon que j’aurais dû tirer ; ça me paraissait clair, surtout maintenant. Mais c’est toujours comme ça que ça se passe, pas vrai ? L’univers nous montre toute l’étendue de sa cruauté, et on en sort toujours perdant.

Je me tournai vers Donut, assise sur Mongo. Elle faisait de son mieux pour afficher une expression menaçante. Ce n’est plus un animal de compagnie. Y avait-elle gagné au change ? Je n’en savais rien.

Henrik restait immobile, tête baissée. Il avait une main sur l’épaule de Wynne, comme s’il s’inquiétait de son état. La pose n’avait rien de naturel… Je priais pour que ça n’éveille pas les soupçons de nos invités.

Je levai les yeux vers la Forteresse. Un endroit où les gnomes vivaient autrefois en paix, et qui s’était changé en base militaire. Je savais que ce n’était qu’une histoire fabriquée de toutes pièces, mais il était si facile de se laisser embarquer. Si facile d’oublier qui était notre ennemi réel.

Le plus important – et le plus douloureux – était d’être conscient de tout ça et d’accepter que ça n’avait aucune importance. Du moins pas dans l’immédiat. Si tout se déroulait comme prévu, tous les gnomes qui se trouvaient là-haut seraient morts dans une dizaine de minutes.

Qu’avait dit Henrik à ce propos ? La vie nous pousse parfois à aller à l’encontre de nous-mêmes pour protéger notre peuple.

Le sniper s’accrochait à un gros tube en métal, que j’avais pris d’abord pour une arme d’hast. Il s’agissait en fait d’un genre de lanceur, au canon si large que j’aurais pu y enfoncer le poing. Il portait également une cartouchière en bandoulière, à laquelle étaient accrochées plusieurs sphères – sûrement des grenades.

C’est lui qu’il faut surveiller. Le petit bonhomme me transperçait de ses yeux noirs perçants, l’air meurtrier.

Comme nous l’avions décidé, les archers se déployèrent derrière nous. Louis resta aux commandes du Carrosse. Firas, assis à l’arrière, juste derrière Henrik. Le négociateur sauta à bas de la nacelle et s’enfonça dans le sable jusqu’aux genoux. Donut me jeta un coup d’œil anxieux. Le gnome portait un haut d’uniforme vert olive tout élimé, avec un gros trou dans la manche gauche. Il fit deux pas vers nous, puis s’arrêta et se raidit. Il n’était pas armé. La carte le représentait par un point blanc.

Leon – négociateur gnome dirigeable. Niveau 44.

Commissaire du peuple de La Forteresse désolée.

Fin politicien et très à cheval sur le règlement, Leon a sans doute été conseiller fiscal dans une vie antérieure. C’est à présent le chef de cabinet du cuirassé gnomes.

Je vous dirais bien qu’il a un balai dans le cul, mais ses fesses sont en permanence si serrées qu’il serait impossible d’y introduire quoi que ce soit.

— Je vous en prie, se mit tout de suite à implorer Henrik. Je vous en prie, annulez le bombardement. Il y a des enfants dans ce village…

Je grimaçai intérieurement. L’imitation de Katia n’était pas des plus convaincantes. Pourvu qu’ils ne se rendent compte de rien…

— Nous avons reçu votre message, me lança Leon en ignorant ses suppliques. Nous acceptons bien évidemment de récupérer l’oncle du commandant, mais vous signaliez qu’il avait besoin d’une potion. Lequel d’entre vous est le guérisseur ? Est-ce vous ?

— Moi ? Ah, non, répliquai-je, avant de lui désigner Donut.

Dans la nacelle, le sniper se pencha un peu plus.

Tous les regards se tournèrent vers Donut. Elle se racla la gorge, puis, prenant sa meilleure voix d’actrice, déclara :

— C’est moi, Princesse Donut, guérisseuse renommée de la reine Anne ! Mais il y a eu un malentendu, très cher. Nous avons la potion qui soignera votre ami. Mon serviteur va vous la montrer.

Je levai la fiole jaune-vert.

— Comment ? s’étonna Henrik, dont le regard se mit à faire la navette entre Donut et moi. Mais vous aviez dit…

Firas se dressa soudain derrière le chameau et, brandissant un long couteau, lui trancha la gorge, projetant une giclée de sang. Henrik s’effondra dans un gargouillement étranglé. Firas resta planté là, à fixer bêtement son arme.

CARL : Firas, bouge-toi ! Écrase-lui la tête. Vite !

Déglutissant, le crawler abattit plusieurs fois son pied sur le dromadérien.

CARL : Bon travail. Rassieds-toi et fais-toi oublier.

Les gnomes n’eurent quasiment aucune réaction. Leon se tourna de nouveau vers Donut, qui se léchait nonchalamment la patte comme si le meurtre qui avait eu lieu dans son dos ne lui faisait ni chaud ni froid.

— Nous souhaitons embarquer à bord de votre Forteresse. Je ne supporte plus le sable du désert… En échange, nous soignerons Wynne et nous nous mettrons à votre service. Je suis guérisseuse, et mon équipe se constitue uniquement de mécaniciens. Mon valet est par ailleurs un masseur émérite, ajouta-t-elle en se penchant vers le gnome. Sa spécialité, c’est les pieds…

CARL : Bordel, Donut. Tiens-toi au script !

Leon jeta un regard au sniper par-dessus son épaule. Ce dernier secoua la tête. Je gardais un œil sur ma mini-carte. À la seconde où son point passerait au rouge, j’activerais ma Carapace de protection, et tout partirait en vrille. Avec un peu de chance, ce n’était pas pour tout de suite.

— Nous savons que votre village infâme est infesté de changelins, affirma Leon. Et ce serait tout à fait leur genre de tenter de nous duper. Les changelins sont comme des rats, et on n’invite pas les rats chez soi. Maintenant détachez Wynne ; je souhaite lui parler et m’assurer que c’est bien lui.

Donut leva ostensiblement les yeux vers la Forteresse, qui s’approchait toujours du bourg. Dans vingt minutes, elle se trouverait pile au-dessus. Il fallait qu’on se grouille.

— Ce n’est pas mon village, répliqua Donut. Et je ne suis pas un changelin. Non mais vraiment ! Quelle idée sordide… Je vous demande un peu ! Vous comptez vraiment les bombarder ?

— Que vous importe, si ce n’est pas votre village… Mais oui, acquiesça Leon. Quel que soit le dénouement de cet entretien, nous allons mettre un terme à ce conflit une bonne fois pour toutes. La situation n’a que trop duré. Et vous subirez le même sort, si vous ne m’obéissez pas.

Le gnome se tourna vers Wynne, qui se débattait énergiquement, le visage dissimulé par une cagoule.

— Je commence à croire que vous êtes incapables de prouver ce que vous avancez. Je vous préviens : aucun de ces deux gnomes ne me porte dans son cœur. Si votre intention est de me prendre en otage, ils n’hésiteront pas à tous nous massacrer. À présent, laissez-moi le regarder…

CARL : Combien de temps il lui reste ?

DONUT : SIX MINUTES.

— Je vais lui enlever la capuche, mais il reste attaché, répondit Donut. Je ne sais pas ce que vous ont raconté ces imbéciles de chameaux, mais ils l’ont persuadé d’utiliser sa magie pour ressusciter le fantôme du tombeau. Il souffre encore des effets secondaires du sort. Carl, décalotte le patient.

Tendant la main, j’arrachai la cagoule, révélant la tête du gnome zombifié qui grognait et faisait claquer ses mâchoires. Son corps s’était fait grignoter par les scarabées, mais il n’était mort que depuis quelques heures quand les tomb raiders l’avaient récupéré et apporté à Katia. Le cadavre était donc à peu près intact. Heureusement, son visage n’avait rien.

Donut sauta sur l’épaule de Louis.

— Je suis alchimiste et guérisseuse, reprit-elle. Comme je vous l’ai signalé, mon fidèle Carl détient la potion qui éradiquera le mal dont souffre votre ami. Procédez à toutes les vérifications nécessaires pour vous assurer que c’est bien lui. Mais n’espérez pas me rouler, maître gnome. Je ne lui administrerai le remède que lorsque mes gens et moi, nous serons dans votre montgolfière, en route pour le cuirassé et la quiétude que nous y trouverons.

Je retins mon souffle. Avant sa mort, Wynne était un « mécanicien de chair ». Selon Mordecai, leur sort de prédilection provoquait des effets secondaires notoires. Si Wynne avait temporairement redonné corps à Quetzalcoatlus, il aurait en effet été réduit à l’état de quasi-zombie pour une courte période – état dont il aurait fini par guérir tout seul, mais ça, nous faisions semblant de l’ignorer.

Après quelques secondes de réflexion, Leon trancha :

— Vous êtes trop nombreux. Nous ne pouvons prendre que Wynne et vous-même. Ça ferait trop de poids, conclut-il en levant ses mains, l’air contrit.

Donut lâcha un petit rire offusqué. Au-dessus de nous, la ligne d’aéronefs continuait de tournoyer. Le chat fit un geste vers moi.

— Je ne me sépare pas de mon serviteur. C’est non négociable. D’ailleurs, qui transporterait Wynne ? Moi ? Laissez-moi rire…

— Très bien, finit par accepter le gnome, lorgnant les archers d’un air méfiant.

— Cependant, ajouta Donut, une fois que votre oncle adoré sera de retour chez lui, sain et sauf, vous enverrez des montgolfières pour venir chercher le reste de mon équipe.

Leon esquissa un petit sourire sournois.

— C’est l’oncle du commandant Kane, pas le mien. Mais vos conditions sont acceptables. Pardonnez ma défiance, mais je dois tout d’abord lancer un sort. J’aurai besoin de le toucher, lui ainsi que quelques-uns de vos hommes.

Wynne le zombie continuait de gronder et de claquer des dents. Derrière Leon, le sniper se pencha un peu plus, faisant grincer la nacelle en osier. Il braqua son arme sur Donut.

— Pas d’entourloupe, siffla-t-il. En cas d’affrontement, la première balle sera pour toi.

— Et la deuxième, pour toi, rétorquai-je du tac au tac.

— Inutile de nous emporter, intervint Leon. Je suis sûr que cette… créature canine… ne serait pas assez stupide pour essayer de nous mystifier. Ça ne mènerait à rien.

— Pardon ? s’insurgea Donut.

Je lui envoyai un message éclair pour lui dire de garder son calme.

De s’en tenir au plan.

L’indignation du chat fit sourire le sniper, révélant ses dents pointues.

CARL : Si ça part en cacahuète, Katia et Donut, concentrez-vous sur lui. Je m’occupe de l’ambassadeur. Langley & Co., butez le pilote avant qu’il puisse redécoller. Attaquez, puis dispersez-vous. Rendez-vous aux ruines du bourg des bactriens.

Donut prit une profonde inspiration :

— Faites ce que vous avez à faire, mais soyez prudent ; il est de fort méchante humeur. Il est possible qu’il essaie de vous mordre.

— Je connais bien les stupeurs post-magie de Wynne, lui assura Leon en se frayant laborieusement un chemin dans le sable.

Mongo gronda à son approche, alors il passa du côté bâbord du Carrosse.

S’arrêtant devant Louis, il lui fit signe de s’incliner.

— Je vais jeter un sort qui déterminera si tu es un changelin, déclara Leon. Si tu m’attaques, tu meurs.

J’écrivis à Louis de se laisser faire. Le gnome lui effleura le front. Un éclair bleu pâle jaillit. Il répéta le processus avec Donut, puis insista pour que j’y passe aussi. Je mis un genou à terre et le laissai poser sa main sur mon front. Il sentait le parfum, et quand il s’approcha, je perçus les forts effluves corporels que c’était censé couvrir. Je connaissais cette odeur. C’était celle d’un homme qui disposait de quatre litres d’eau par semaine pour se laver. Ils sont en chien. Le cuirassé est à bout de ressources…

Je sentis comme un léger picotement. Il y eut un éclair bleu. Puis ce fut terminé.

Leon acquiesça, puis s’avança vers l’otage ligoté et leva la main. Le siège était trop élevé pour lui.

Je gloussai pour masquer ma frustration. Le Seconde Chance de Donut lui permettait en temps normal de ressusciter des créatures 10 niveaux maximum au-dessus d’elle. Comme le sort était à 10, il ramenait à la vie les corps pendant dix minutes. Mais sa classe de canon de verre avait changé la donne. Grâce à elle, elle pouvait à présent zombifier les dépouilles de n’importe quelles créatures jusqu’à 20 niveaux supérieurs au sien pendant une demi-heure. Donut était niveau 33, et Wynne, de son vivant, niveau 50 : c’était parfait. Malgré tout, on avait activé le sort trop tôt, et il était sur le point de prendre fin. C’était ma faute : j’avais flippé à l’idée qu’ils utilisent un clairvoyant pour évaluer l’état de l’otage avant de faire descendre un ambassadeur et qu’ils nous désintègrent s’ils s’apercevaient qu’on l’avait tué. Le changer en zombie était à peine mieux, mais Mordecai avait eu l’air de penser que ça pourrait fonctionner. Il nous avait affirmé que la résurrection de PNJ en vue de duper leurs congénères vivants était la clé de nombreuses quêtes dans le donjon. Apparemment, ça revenait presque à chaque saison. En tout cas, on n’avait plus que deux minutes avant que Wynne redevienne un cadavre.

— Je vous fais la courte échelle ? lançai-je.

Le gnome me répondit par un regard assassin et se hissa péniblement dans le véhicule, avant de poser la main sur le front de son congénère, qui continuait de se débattre et de remuer comme un beau diable, et faillit réussir à lui choper un doigt.

CARL : Calme-le !

DONUT : C’EST LA PREMIÈRE FOIS QUE JE RANIME UNE TÊTE, CARL. OU MÊME QUELQU’UN DE SI PUISSANT. ILS SONT DE BIEN PLUS MAUVAIS POIL QUAND CE N’EST QUE LA TÊTE. ET JE DOIS EN PLUS GÉRER TOUTE LA PARTIE NÉGO. LA PROCHAINE FOIS QUE TU CONCOCTES UN PLAN SUICIDAIRE, TU N’AURAS QU’À T’OCCUPER DE LA RESSUSCITATION DU CORPS À MOITIÉ DÉVORÉ.

On retint notre souffle. Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. D’après ce que j’avais compris, le sort de Leon ne servait qu’à démasquer les changelins. S’il avait d’autres effets, on était foutus.

Heureusement pour nous, le gnome était littéralement accoudé à Katia, qui se faisait passer – entre autres – pour le siège sur lequel était installé Wynne. Je n’avais qu’un mot à dire, et elle l’aspirerait dans sa masse.

Un éclair bleu fusa. Je me détendis.

— Bien. Ce n’est pas un changelin, déclara l’ambassadeur en examinant avec suspicion le gnome réanimé. Mais ce comportement n’est pas le résultat d’une stupeur régénératrice. Ça ne ressemble à rien que je connaisse… poursuivit-il, avant de renifler. Il est encore plus mal en point que d’habitude. On dirait qu’il s’est changé en goule…

— Les chameaux l’ont obligé à ressusciter un spectre antique, répéta Donut, avant de lui montrer de nouveau la potion que j’avais à la main. Comme je vous l’ai dit, je peux le soigner. Ses ravisseurs ne savaient pas ce qu’ils fabriquaient. Lui non plus, d’ailleurs… Figurez-vous que ces énergumènes le droguaient aux champignons.

Leon considéra la fiole dans ma main.

— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit-il.

Donut répondit sans hésiter :

— Le Répit du guérisseur. Baies de vers bouillies avec des éclats de fer et des copeaux de manticore.

Leon acquiesça, l’air pensif.

— Nous n’en avons pas là-haut. Et ça pourrait le tirer d’affaire… Si ça ne fonctionne pas, nous vous ferons regretter de ne pas être restés au sol.

La fiole contenait en réalité de la Monster que j’avais récupérée dans une salle sécurisée du deuxième niveau, mais selon Mordecai la couleur s’en approchait. Rien ne nous garantissait que cet ambassadeur goberait toutes ces salades, mais on s’était, par sécurité, assurés que Donut saurait donner l’impression qu’elle connaissait son sujet. Je lui avais fait répéter la liste d’ingrédients trois fois en chemin.

— Les dromadériens ne tenteraient jamais de ramener leurs anciens maîtres à la vie, continua Leon en sautant à bas du Carrosse avant de se diriger vers le wagon arrière et le « cadavre » de Henrik.

FIRAS : Il fait quoi ? Il fait quoi ?!

CARL : Relax. On s’y attendait.

Leon commença par contrôler Firas, puis il se tourna vers le corps et se mit à le fouiller.

Au même moment, juste derrière lui, le sort Seconde Chance prit fin, et la tête de Wynne tomba en poussière. Merde, merde…

CARL : Katia.

KATIA : Je m’en occupe.

Personne ne parut s’apercevoir qu’une nouvelle tête se matérialisait. Les yeux du sniper étaient toujours fixés sur Donut, et Leon fouillait la tunique et le sac de Henrik. Il lui arracha soudain son vêtement, révélant le cadavre de Svern, le principal changelin qu’on avait tué à la mairie. J’avais pris sa dépouille parce que Mordecai avait voulu récupérer une substance dans son cerveau. Elle était pas mal endommagée, surtout la tête, raison pour laquelle j’avais demandé à Firas de faire semblant de l’écrabouiller après l’avoir « égorgé ».

— Les changelins ont dû prendre le contrôle de la ville, déclara Leon sur un ton écœuré. J’aurais dû le tester, lui aussi. Il ne l’a pas ! cria-t-il ensuite au sniper.

— Ça va poser problème, répondit son collègue. Qu’est-ce qu’on fait ?

— C’est ça que vous cherchez ? lançai-je en levant la copie de la montre.

Je l’avais fabriquée de mémoire. Je n’y avais passé que trente secondes, poussé par une intuition de dernière minute. Quand j’avais demandé à Henrik d’où il tenait cet objet, il avait prétendu ne pas savoir, mais je l’avais trouvé particulièrement évasif, ce qui m’avait conduit à m’interroger sur son importance réelle. Le faux ne résisterait pas au moindre examen, même rapide, alors je le rangeai sans attendre.

— La Princesse m’a demandé de la lui subtiliser alors qu’on quittait la ville, expliquai-je. Je vous la remettrai dès que le reste de notre équipe nous aura rejoints là-haut.

— Comme vous pouvez le constater, je n’emploie que des serviteurs extrêmement compétents, ajouta Donut.

Leon se détendit.

— Bien, bien. Ça nous épargnera d’avoir à la chercher dans les ruines du bourg…

— Marché conclu ? s’enquit Donut.

Je levai les yeux vers l’immense structure flottante, qui semblait perdre de l’altitude. Sous cet angle, on aurait presque dit une plateforme pétrolière volante. Plus que quinze minutes…

— Marché conclu, confirma Leon. Dites à votre valet de porter Wynne jusqu’à la nacelle. Mais nous ne décollerons que lorsque vous lui aurez administré l’antidote. Je ne peux pas le ramener au commandant dans cet état. Il ne sera pas content si son oncle essaie de le manger.

— D’accord. Cependant, soyez prévenus : ça ne fera effet qu’au bout de plusieurs minutes.

— Tant qu’il est remis avant notre arrivée… Dans le cas contraire, soyez assurés que nous n’hésiterons pas à vous jeter par-dessus bord.

— Carl, administre le remède.

Ouvrant le bouchon, je versai la Monster dans la gorge de « Wynne ». Son haut-le-cœur me fit réprimer un sourire railleur.

CARL : Déso…

KATIA : Oh, la vache, mais qui peut boire ça ?!

Donut fit exprès de galérer à ranger Mongo. Le dinosaure rugit et protesta ; il siffla, piaffa et souleva de gros nuages de poussière. Leon, alarmé, recula. Le chat finit par obtenir gain de cause, puis elle me grimpa dessus tandis que je balançais Wynne, tout saucissonné, sur mon épaule. On se dirigea vers la montgolfière. Alors qu’on progressait péniblement dans le sable, je priai pour qu’aucun gnome ne remarque que le Carrosse n’avait maintenant plus de siège arrière. Ou que Wynne, même entièrement enveloppé de ruban adhésif, avait pris une soixantaine de centimètres. Je m’assurai que la majeure partie de son corps pendouille dans mon dos.

CARL : OK, les gars. Suivez les ordres de Langley. Préparez-vous. Firas utilisera son Passe-flaque si nécessaire. Louis, je te laisse aux commandes du Carrosse. Tous ces aéronefs sont chargés de missiles, alors on aura besoin de votre soutien au sol. J’ai confiance en vous.

LOUIS : Tu sais que le plan est claqué quand il suppose de faire confiance à des gens comme nous…

FIRAS : Ferme-la, Louis. Il essaie de nous booster.

VOICI LE MESSAGE QUE J’AVAIS DEMANDÉ à Henrik de transmettre au commandant Kane :

Wynne est souffrant, et nous souhaitons vous le remettre. Il a lancé pour nous un sort de résurrection, qui l’a rendu gravement malade. Un guérisseur de passage dans notre bourg a proposé de l’aider, mais cette personne affirme à présent que votre oncle ne sera soigné que par une potion que vous pourriez avoir dans votre Forteresse. Pour vous prouver notre bonne foi, nous viendrons tous à votre rencontre dans une heure. Nous vous rendrons Wynne, vous expliquerons comment le sauver, et je vous offrirai ma vie en compensation. Je prie de tout cœur pour que nous parvenions à un accord de paix qui sauvera notre village de votre courroux.

Le vrai Henrik se trouvait à ce moment-là au bourg avec le reste des villageois mobilisés, à attendre que la mort s’abatte sur eux.

Le gros de ce plan reposait une fois de plus sur le Charisme de Donut et sur les compétences en métamorphose de Katia. Non seulement cette dernière avait pris l’apparence du siège arrière du Carrosse – j’avais rangé le vrai dans mon inventaire –, mais elle avait aussi joué le rôle du « cadavre » de Wynne, assis dessus. C’était sur lui qu’elle avait placé ses yeux, dissimulés dans le ruban adhésif, afin de suivre au mieux les négociations.

Ce n’était pas tout. Katia était en fait chargée d’une triple mission : c’était également elle qui avait incarné Henrik, dans le wagon. Elle l’avait connecté au reste de sa personne par le bras du dromadérien, négligemment posé sur le dossier du siège du Carrosse. La partie antérieure de son corps était constituée d’un sac de sang de goule qu’il me restait du niveau dernier – un ajout de dernière minute pour rendre plus crédible le moment où Firas l’égorgerait.

La tunique, le sac et tout le reste étaient réels.

Quand Firas avait tranché la gorge du changelin, Katia avait retiré la masse en forme de Henrik dont elle l’avait enrobé, faisant disparaître le dromadérien, dont le vêtement et le sac étaient tombés sur le cadavre. Lorsque Leon était venu inspecter, il avait eu l’impression que le cadavre avait été Henrik tout du long.

Elle a réussi. J’en étais encore soufflé.

Je méditai là-dessus tout en grimpant dans la nacelle en osier du Vahana, le corps de Katia se balançant dans mon dos, Donut perchée sur mon épaule droite.

Le sniper s’appelait Crixus, et le pilote, Hicks. Leon leur donna l’ordre de décoller, et ils se mirent à l’œuvre. Je gardais un œil sur les gestes du pilote, essayant de comprendre le fonctionnement de toutes les manettes.

— Niveau timing, on est pas mal, fit remarquer Leon tandis que je posais précautionneusement Wynne/Katia par terre. On sera aux premières loges pour la destruction de la dernière colonie d’Anser.

Il tremblait presque d’impatience.

Donut sauta sur le bord de la nacelle, les yeux écarquillés.

— Carl, regarde ! On s’envole…

L’air chaud du brûleur se mit à souffler. Mon estomac se souleva.

— Donut, bon Dieu ! Fais attention.

À mes pieds, Katia s’était recroquevillée pour dissimuler au mieux son surplus corporel. Augmenter sa masse, c’était facile ; la diminuer – surtout quand on souhaitait qu’elle reste prête à combattre – était une autre paire de manches. On prit rapidement de l’altitude. Pour notre opération, le facteur temps était crucial. Il fallait qu’on soit suffisamment haut pour tirer sur le cuirassé, mais aussi pour neutraliser tous les avions qui nous accompagnaient.

Le compte à rebours avant le début du bombardement indiquait 7 minutes. On montait toujours. On dépassa l’escorte, qui couvrait apparemment notre retraite. Nickel.

— Il a déjà meilleure mine, se réjouit Leon en se penchant vers Wynne.

Katia grogna. Je lui avais conseillé de ne pas parler. Elle avait fait de son mieux pour imiter la voix de Henrik au début de la rencontre, et ça n’avait pas été très crédible. Autant ne pas tenter le diable…

— Qu’est-ce que vous entendez par « la dernière colonie d’Anser » ? m’enquis-je pour changer de sujet. Anser, ce n’est pas le type qu’ils ont enterré dans le tombeau ?

Crixus le sniper répondit pour lui :

— Les bactriens et les dromadériens étaient ses esclaves. Ce sont eux qui ont bâti la nécropole. Anser a débarqué ici et les a mis à genoux. Les glabers aussi. Tous se sont soumis. (Il cracha par-dessus bord.) Les dromadériens, ces supposés redoutables guerriers, se sont couchés les premiers. Ils ont été complices des horreurs commises par Anser et son peuple. Ce sont des pourritures qui méritent d’être exterminées, et le monde se portera bien mieux quand ils n’en feront plus partie. Après cela, il ne nous restera plus qu’une chose à faire avant de pouvoir quitter cet endroit et avoir enfin la paix.

— Quelle chose ?

On continuait de s’élever. Plus près, plus près… Le pilote gnome tourna une molette, et la montgolfière se déporta vers le nord – vers la Forteresse.

— Le mage fou, répondit Crixus. C’est le plus dangereux de tous. Il ne veut pas seulement voler le Portail ; il souhaite le comprendre. Le reproduire. Sa quête lui a fait perdre la raison, et nous redoutons ce qui pourrait arriver si nous ne l’arrêtons pas.

— Minute, l’interrompis-je. Vous voulez dire que ce mage possède l’artefact ?

Crixus et Leon échangèrent un regard. Un petit sourire étira les lèvres de Crixus.

— Il n’en possède qu’un tiers.

J’aurais voulu les interroger encore, mais on n’avait plus le temps. Je jetai un regard par-dessus le bord de la nacelle, gardant un œil sur mon indicateur d’altitude. On était presque à 300 mètres du sol. Les aérostats qui constituaient l’escorte avaient commencé à s’élever, eux aussi. Même s’ils se trouvaient très au-dessous de nous, les plus hauts devaient avoir atteint les 250 mètres d’altitude, ce qui était déjà un peu risqué.

CARL : Donut, Katia, prêtes ?

Le chat était perché sur le bord de la nacelle, les griffes plantées dans l’osier.

DONUT : JE SUIS PRÊTE.

KATIA : Prête. Donut, assure-toi d’abord que je suis bien arrimée. Ça fait une sacrée chute.

CARL : Langley, feu.

LANGLEY : Reçu.

Une seconde plus tard, huit missiles, tirés depuis le désert, fusèrent dans les airs en tourbillonnant. Je les avais construits à la va-vite, en y ajoutant simplement le nouveau propulseur de Mordecai. Les six archers, Louis et Firas avaient chacun un lanceur et deux missiles dans leur inventaire. Tandis qu’on négociait avec Leon, Langley avait indiqué une cible à chacun des membres de l’équipe, lesquels avaient ensuite utilisé les infaillibles pour les verrouiller. Avant même que la première salve n’atteigne les ballons et avions d’escorte, quatre missiles supplémentaires furent lancés en direction des aérostats restants.

Crixus, le premier à réagir, poussa un cri de colère. Soudain, les points des trois gnomes devinrent rouges. Je m’attendais à ce que le sniper se serve de son grand fusil pour nous frapper comme avec une matraque, mais il le lâcha et attrapa l’une des grenades harnachées à son torse. Je me jetai sur l’une des cordes du ballon, et m’y cramponnai tout en déclenchant un écran de fumée. Deux piques émergèrent du ruban adhésif qui enrobait Katia et transpercèrent la nacelle de part et d’autre, avant de se tendre, l’ancrant sur place. Au même moment, Donut activa son sort Trou, faisant disparaître le sol.

Donut avait beaucoup amélioré le sort, et pouvait à présent lui donner une zone d’effet de 1,5 mètre de diamètre. L’épaisseur du trou s’en trouvait réduite, mais dans notre cas de figure, ce ne fut pas un problème.

Les trois gnomes, stupéfaits, tombèrent dans le vide avec mon fumigène au moment où Crixus me balançait sa grenade. L’explosif, décrivant un grand arc, passa au-dessus de mon épaule tandis que je balançais mes pieds sur le banc qui bordait la nacelle.

Au tout dernier moment, Leon parvint à se rattraper au bord du trou. Il commença à remonter. Je me préparai à l’intercepter quand une patte de chat scintillante apparut de nulle part et lui poussa la tête. Il lâcha prise et disparut dans un hurlement.

Le trou resta ouvert juste assez longtemps pour que nous ayons une vue plongeante de l’explosion du premier avion.

D’autres missiles trouvèrent leur cible et les multiples déflagrations firent tanguer la nacelle. Je m’accrochai de toutes mes forces et, cherchant du regard les aéronefs ayant survécu à l’attaque, déployai mon chistera tandis que Katia sortait son arbalète.

— Waouh ! s’exclama Donut, toujours sur le bord, en regardant en bas. Les gnomes sont encore en train de tomber. Ah, c’est terminé !

Elle fit un petit saut qui manqua de me filer une crise cardiaque.

— Niveau 34, youpi ! Cette opération m’a rapporté beaucoup d’expérience !

— Bordel, Donut, descends de là !

— Sérieusement, Carl. Je suis un chat. L’équilibre, j’ai ça dans le sang. Houlà ! s’exclama-t-elle en glissant – vers l’intérieur, heureusement.

Je n’eus pas le temps de la gronder : tous les avions s’étaient écrasés, mais il restait encore trois montgolfières, moins volumineuses que la nôtre, qui montaient rapidement vers nous. Impossible d’apercevoir les passagers. La première ressemblait à un petit zeppelin, la deuxième était toute noire et parfaitement ronde. La troisième était tirée par trois ballons retenus par un filet, et disposait d’un gréement carré, comme un brick du XVIIIe siècle.

Katia tira plusieurs carreaux sur le plus proche, celui qui avait la forme oblongue d’un zeppelin, sans aucun effet. Je tentai ma chance avec une sphère foudroyante, qui rebondit carrément sur l’enveloppe sans lui infliger le moindre dégât. Je retentai le coup avec des hoblobeurs, que je propulsai à l’aide de mon chistera. Les explosifs s’enfoncèrent profondément dans le tissu et explosèrent, mais eux non plus ne réussirent pas à le déchirer. Ils incendièrent en revanche le filet de protection.

LANGLEY : Je crois qu’ils sont trop hauts maintenant, mais est-ce que tu veux qu’on essaie de les abattre avec nos derniers missiles ?

CARL : Non. Bon travail, les gars. Tirez-vous de là.

On avait cinq minutes avant que le déluge de bombes commence. On était à court de temps.

Je tirai un bidon d’essence de mon inventaire. Je l’avais raflé des semaines auparavant, dans le quartier des gobelins. Dévissant le bouchon, je le balançai par-dessus bord en visant l’aéronef au filet incendié. Le ballon s’embrasa instantanément et s’éloigna en tourbillonnant, répandant une traînée de fumée noire dans son sillage.

Crac. Quelque chose fila dans l’air, tiré par le troisième aéronef, celui au gréement. Je repérai un sniper sur le pont, penché par-dessus la nacelle, qui nous visait de son gros fusil. Je lui trouvai un air de ressemblance avec Crixus, à la différence que lui portait le chapeau rouge typique des gnomes. Tandis que je le regardais, il décrocha l’une des grenades rondes accrochées à sa poitrine et la chargea dans le canon de son arme. Qu’est-ce que c’est que ça ? Il se prépara à tirer de nouveau, mais un carreau se ficha soudain dans son front, le propulsant en arrière.

— Dans le mille ! se réjouit Katia.

Le sniper était mort, mais le ballon continuait de monter.

— Repoussez-les ! lançai-je en me précipitant sur les manettes du Vahana.

Je tirai sur la poignée du brûleur, et on s’éleva brusquement. Le souffle me crama le visage. Ça me fit penser à Brandy-de-Feu, le démon inférieur, qui s’était tuée dans le dernier niveau.

Je jetai un coup d’œil à mon nouvel indicateur. On avoisinait les 500 mètres d’altitude et on se dirigeait vers le nord. Au-dessus de nous la Forteresse était descendue et flottait à présent à environ 2 kilomètres et demi de la surface du tombeau. Tout juste à portée de nos missiles. J’aurais voulu nous approcher davantage, mais on était trop pressés.

Je m’apprêtais à sortir mon clairvoyant, quand j’en repérai un déjà fixé sur le côté du panneau de contrôle. Je le tournai vers le ciel.

La base de l’île flottante grouillait de gnomes harnachés et accrochés à des tendeurs qui se préparaient pour l’opération d’annihilation du bourg. Ils ne larguent pas leurs bombes depuis des soutes, compris-je. Ils coupent leurs câbles et laissent la gravité faire le reste. Je n’aperçus que quelques toc-toc – les armes thermobariques capables de raser des villages entiers –, mais ils avaient des dizaines et des dizaines de bombes de plus faible intensité, qui pendouillaient là-dessous comme des gouttelettes d’eau. Ces explosifs, ils devaient manifestement les armer à la main avant de les envoyer ; c’était ce qu’ils paraissaient être en train de faire.

Il me restait huit missiles à tête chercheuse et quatre roquettes. Tous étaient déjà chargés dans mes lanceurs. Sur les huit missiles, j’avais prévu d’en diriger quatre vers les toc-toc que j’avais repérés sur le ventre du cuirassé en l’inspectant après le lever du soleil.

Notre ascension ralentit soudain.

— Vous m’en direz des nouvelles ! vociféra Donut.

Je tournai la tête à temps pour voir deux Mongo mécaniques sauter dans le vide en rugissant. Elle avait été obligée de laisser sortir le vrai pour lancer le sort. Il hurla de terreur en se rendant compte qu’on était dans les airs. Le poids supplémentaire nous fit ballotter.

— Waouh ! s’exclama Katia. Purée, Donut ! Ça a fonctionné bien mieux que je ne l’aurais cru !

Donut n’était toujours pas descendue du bord de la nacelle.

— Niveau 35 ! s’écria-t-elle soudain.

L’aéronef rond nous dépassa à une vitesse folle, continuant son ascension. L’enveloppe n’avait rien, mais la nacelle était un bain de sang et ne tenait plus que par une corde. L’intérieur dégoulinait d’entrailles de gnomes. Un Mongo mécanique resté à bord nous salua d’un braillement rauque.

Donut reporta son attention sur le vrai Mongo.

— Tes frères sont en train de devenir sacrément doués ! le félicita-t-elle.

On fut soudain bousculés par une secousse, qui arracha un nouveau cri inquiet au dino.

— Oh là là ! s’écria Katia en désignant le ciel du doigt. Donut, rentre Mongo. Vite ! Carl, tu ferais mieux de tirer.

Quelqu’un à bord de la Forteresse avait dû finir par remarquer que des intrus avaient pris le contrôle du Vahana. L’une des structures situées à la périphérie du dirigeable géant pivota. Une batterie de canons. On aurait dit une centaine de fusils de précision attachés et pointés droit sur nous. J’aperçus l’extrémité d’un petit chapeau rouge aux commandes.

— Accrochez-vous ! criai-je.

Sortant de mon inventaire le lourd lance-roquettes multiple déjà chargé, je le posai sur le bord de la nacelle.

— J’envoie la sauce !

— Attends, attends ! me retint Donut. Mongo, dans ton box !

Le dinosaure piaffa et recula en grondant.

3 minutes. Les missiles mettraient dix à vingt secondes à atteindre leur destination.

Bordel, il est déjà trop tard… Avec ou sans les bombes, la ville sera niquée si ce mastodonte lui tombe dessus.

— Mongo, au panier, putain ! hurlai-je.

Le dinosaure protesta une dernière fois, puis obtempéra. Il se volatilisa. Au même moment la batterie de canons fit feu. La disparition du poids de Mongo nous fit monter d’un coup. Le staccato rapide de mille coups de fusil tirés simultanément retentit. Mes missiles partirent dans une traînée de fumée. Je tournai le gouvernail, et la montgolfière s’écarta.

Nos projectiles se croisèrent, et les balles firent prématurément exploser mes projectiles. Je grimaçai. Des notifs d’expérience se mirent à défiler sous mes yeux. J’activai ma Carapace de protection pour intercepter la volée de balles – juste à temps. Le bouclier statique resta sur place tandis qu’on continuait de s’élancer vers le ciel. Une bruine de sang explosa sous la nacelle. Ils nous tirent dessus avec des créatures vivantes. Putain de merde.

— Préparez-vous à sauter ! annonçai-je en jetant le lanceur vide par-dessus bord avant de faire apparaître le deuxième.

Je verrouillai mes cibles : la batterie et trois bombes accrochées au ventre du cuirassé. J’orientai le canon légèrement vers le bas pour éviter un nouvel incident, et je fis feu en même temps que la botte de fusils.

— Go !

On se jeta dans le vide tandis que des dizaines de balles rondes s’écrasaient dans la nacelle en osier. J’entendis un crissement affreux au-dessus. L’instant d’après, le ciel entier se changea en une énorme boule de feu incandescente.

Le vent me sifflait dans les oreilles. Impossible d’entendre quoi que ce soit d’autre. Je tournoyai dans ma chute, tentant désespérément de fixer mon regard sur un unique point dans le ciel. Je n’étais pas spécialiste, mais je savais qu’on avait moins de temps que ce qu’on aurait pu croire ; on arriverait très rapidement en bas. Je me forçai à ignorer le monde qui tourbillonnait tout autour de moi et à me concentrer sur les indicateurs d’altitude et de vitesse de mon interface.

DONUT : CARL, CARL, À L’AIDE ! JE NE SAIS PLUS QUAND IL FAUT LA PRENDRE.

CARL : Maintenant !

La potion s’appelait « Dolores échappe au crash ».

Quand Mordecai m’avait dit : « Je doute qu’elle te plaise », il avait vu juste.

Il m’avait expliqué que la recette avait été découverte par une joueuse, une alchimiste crocodilienne, il y avait une éternité. Elle l’avait inventée alors qu’elle était en train de tomber. Selon la légende, sa chute à elle avait duré bien plus longtemps ; prétendument dix minutes. L’épisode avait eu lieu lors des premières saisons – genre, avant même celle d’Odette. Il avait marqué les esprits et provoqué plusieurs changements de règles à propos de la création et de la préparation des potions. La Dolores échappe au crash se préparait en combinant deux potions : une qui intervenait dans l’élevage des buffalos de pierre, et une autre, dont les effets s’apparentaient à ceux de la compétence Frappe dans le tas de Katia – en gros, elle ajoutait de la puissance à une attaque par tremblement de terre. Le truc, c’est qu’on ne pouvait la consommer que quand on tombait à une vitesse supérieure à 200 kilomètres-heure.

Quand Katia activait son Frappe dans le tas, ça la rendait invulnérable l’espace d’une fraction de seconde. Elle ressentait toujours la douleur. À chaque impact, son corps se brisait et la faisait souffrir. Mais les dégâts n’étaient pas permanents et s’estompaient vite.

Consommer la potion engendra plusieurs effets.

Déjà, on accéléra. Nos cinq secondes avant impact devinrent deux secondes. Ensuite, au contact de nos corps la surface sur laquelle on atterrit ramollit temporairement. Conséquence : au lieu de s’éclater par terre, on s’enfonça dans le sol. Seconde conséquence : explosion des dunes sur lesquelles on s’écrasa, et dans le cas de Donut, désintégration totale d’un diable épineux en prime…

Quelques heures plus tôt, j’avais appris que, chez les buffalos de pierre en chaleur, le mâle devait pénétrer sa dulcinée cinq fois d’affilée à une vitesse fulgurante afin d’espérer la féconder. J’aurais pu tout à fait me passer de cette anecdote animalière. Malheureusement, à partir de ce jour, cette particularité sexuelle des monstres de pierre resterait gravée à jamais dans notre mémoire à tous les trois.

On s’écrasa donc comme des météorites, avant de rebondir à 4 ou 5 mètres, puis de retomber violemment. Encore, et encore, et encore. La pierre du tombeau se fracassa sous mon corps. Ça recommença cinq fois. Quand ce fut enfin terminé, je roulai sur le dos, haletant. J’avais l’impression de m’être fait marcher dessus par Grull une deuxième fois. J’avais le souffle coupé. Pas étonnant que Katia déteste autant Frappe dans le tas…

J’éprouvai une sensation étrange, comme un courant sur mon corps. Je suis encore en train de tomber… Non, ce n’était pas ça. C’était du sable, qui se déversait tout autour de moi et dans la nécropole. Comme on n’avait pas encore débloqué notre quart, la frontière m’empêchait de dégringoler à l’intérieur. Je me relevai tant bien que mal. Mon corps entier criait de douleur. J’étais debout sur la barrière invisible. Le sable, qui n’était pas soumis aux mêmes restrictions que nous, continuait de s’engouffrer dans le trou noir.

KATIA : Tout le monde va bien ?

Sur ma gauche, Donut pesta en s’extirpant de son trou. À quelques centaines de mètres de là, une grosse explosion fit trembler la terre.

Je levai la tête vers le ciel envahi de fumée. Mais avant que je puisse voir quoi que ce soit, une notification apparut.

Quête terminée. Pressez la Brique-de-Jus.

OK, techniquement parlant, vous avez « réussi » la quête. Vous avez « sauvé » le bourg Adeudos du bombardement. Félicitations. Si j’avais le droit d’upgrader votre prix, je l’aurais fait. Peut-être. J’sais pas trop… En fait, tu sais quoi ? Non. Non, j’l’aurais pas fait. Va te faire foutre.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Quête » platine !

La pointe d’agressivité que je perçus dans ce message me laissa un peu perplexe.

Je sortis à mon tour de mon trou tandis qu’une nouvelle portion du dirigeable s’écrasait au sol. L’énorme carcasse de ferraille explosa contre la paroi du bol. La moitié dégringola sur le versant de la montagne, l’autre disparut de l’autre côté, vers le quart terre. Un énorme nuage noir m’empêchait de voir à quel point on avait endommagé la Forteresse. Des feux follets de débris enflammés tombaient comme de la pluie.

GWEN : Sainte mère, mais qu’est-ce que vous fabriquez là-haut ? D’abord, l’océan qui se vide, et maintenant le ciel qui prend feu !

Je reportai mon attention sur le bourg, qui se trouvait à environ 400 mètres de l’endroit où on était tombés. À mon immense soulagement, le village avait survécu. À peu près. Un gros bout de quelque chose s’était écrasé du côté ouest, dans la zone de la Grosse Bosse. Une partie du mur d’enceinte avait été détruite. L’auvent était déchiré un peu partout. J’aperçus des centaines de départs de feu qui crachaient de la fumée. L’un des canons antiaériens, en haut d’une tour, tira sur un avion qui était parvenu à se détacher de la Forteresse. L’aéronef esquiva et disparut dans le nuage noir.

Katia et Donut approchèrent. Donut chevauchait Mongo, qui claquait des mâchoires, essayant d’attraper les braises volantes.

On leva le nez sans rien dire, attendant que la fumée se dissipe. Le vrombissement d’au moins une douzaine d’avions nous permettait de savoir qu’on n’avait pas tout explosé là-haut. Un énorme débris qui tirait à sa suite un ballon dégonflé se fracassa au loin, vers le sud. Le sol trembla de nouveau.

— C’était un des plus gros, commenta Katia.

Je sortis le clairvoyant pour tenter de percer le voile opaque. L’atmosphère finit par s’éclaircir, me permettant d’avoir une meilleure visibilité.

— Salut, toi… lançai-je au dernier bâtiment laissé sans défense.

Pas plus grand qu’une maison, il était suspendu à un unique ballon, lequel s’était élevé jusqu’au sommet de la bulle. La scène me rappela le film Pixar avec le gamin et le vieux qui s’envolent à bord d’une maison.

— Hmm. On n’a pas « conquis » le château. Mais on a détruit tout ce qui le protégeait.

Il se dirigeait toujours vers le nord, et finit par dépasser la crête du bol. Je zoomai sur un gnome qui se tenait sur le palier, devant la porte fermée. Ce n’était pas le commandant Kane, mais une jeune femme. Une enfant, en fait. Dix ans environ. L’œil collé à un clairvoyant orienté dans notre direction. Je levai la main pour la saluer. Tournant les talons, elle rentra. À l’instant où la porte s’ouvrit, j’aperçus un autre gnome. Le commandant Kane. Apparemment, il ne restait plus que sa fille et lui là-haut…

— On pourra le frapper avec un autre missile quand il passera au-dessus du bol, proposa Katia. Comme ça, on fera tomber l’escalier jusqu’à nous.

— Peut-être… Mais je crois que je préférerais le prendre d’assaut à l’ancienne.

— Pourquoi donc ? s’enquit-elle, encore enrobée de ruban adhésif.

Je sortis la copie de la montre de gousset et la lui lançai.

— Henrik en a une, le commandant Kane en a une, et je suis à peu près sûr qu’il en existe une troisième, et qu’elle est entre les mains du mage fou. Si c’est le cas, je crois qu’elles doivent s’imbriquer et, ensemble, former l’artefact. Le Portail des dieux infernaux.

— Tu ne sais même pas à quoi il sert, cet artefact…

— Je sais que c’est l’équivalent d’un item firmament. Et qu’il ne devrait pas circuler si tôt dans la saison. S’ils placent ce genre d’objet dans le niveau, ce n’est pas pour qu’on l’ignore. Je le veux. On va d’abord voler la montre de Henrik, puis on va monter là-haut pour conquérir la salle du trône et récupérer celle de Kane. Pour finir, on ira chercher le dernier morceau chez le mage.

Elle m’adressa un regard dubitatif.

— Tu te rends compte qu’on a déjà à peine survécu à ce qui vient de se produire ?

— Carl, Carl, mon coffret « Bienfaiteur » vient de se débloquer ! jubila Donut. Et je suis montée d’un niveau ; je suis à 36, maintenant ! On a dû tuer énormément de gnomes…

— Oui, confirmai-je en regardant ce qui restait du cuirassé.

Je ne pouvais pas le voir à l’œil nu, mais je sentais sa présence. J’avais, quant à moi, pris deux niveaux ; j’étais à présent à 43, et sur le point de monter encore en grade. Je me demande combien on en a dégommé…

ZEV : Bonjour, bonjour ! Waouh, c’était super. Excellent travail. Votre popularité sur les réseaux est au plus haut !

DONUT : ZEV ! OH MON DIEU, TU M’AS MANQUÉ. QUAND EST-CE QU’ON PEUT SE VOIR ?

ZEV : Désolée, Crawler Donut. Je ne m’occupe désormais plus que de votre cote sur les réseaux. Je vous ferai des retours sur le ressenti du public, mais c’est l’administratrice Loita qui s’occupera de vos apparitions hors du donjon. Et vous ne pourrez m’envoyer de messages que lorsque j’ouvrirai le tchat.

DONUT : TU VAS BIEN ?

ZEV : Je me porte à merveille. Merci de t’en soucier, Donut. Carl, le public te trouve un peu sec avec les autres crawlers. Par « sec », je veux dire plus énervé que d’habitude. Il faudrait que tu mettes un peu d’eau dans ton vin. Katia, tes chiffres montent bien. Bon travail. Donut, les gens veulent voir Mongo se battre. Tu l’enfermes trop souvent dans son box. De plus, tu ne t’es pas servie de tes nouveaux sorts, sauf une fois. Quand on t’attribue des équipements, les spectateurs s’attendent à ce que tu t’en serves.

Donut leva le museau vers moi, le regard brillant d’inquiétude.

DONUT : OK, C’EST NOTÉ. POURQUOI JE NE PEUX PAS TE PARLER PAR MESSAGE ?

ZEV : Ce n’est pas nécessaire, crawler. Ne t’inquiète pas, si d’autres sujets de préoccupation émergent, je ne manquerai pas de vous en tenir informés. Maintenant, retournez-y et tuez, tuez, tuez !

[13]

AU LIEU DE NOUS DIRIGER comme prévu vers les ruines du village des bactriens, on retourna clopin-clopant au bourg Adeudos. Dans le ciel, des dizaines d’aéronefs s’acharnaient encore sur le village, mais la menace d’un bombardement de grande ampleur étant à présent écartée, les canons antiaériens suffiraient à les repousser. Les gnomes étaient à bout de souffle. Certains avaient déjà commencé à atterrir sur la crête du bol. D’autres la survolaient carrément avant de disparaître de l’autre côté, se repliant vers le quart terre. Je prévins Gwen que ses gars et elle risquaient d’avoir de la visite.

Maintenant qu’on avait quasiment pulvérisé leur base, les privant de refuge, nos ennemis auraient bien du mal à survivre aux prochaines heures.

Donut se faisait du souci pour Zev. La situation était doublement frustrante parce qu’elle ne pouvait l’évoquer ni à voix haute ni sur le tchat. Je lui caressai le dos. Elle était toute tendue.

En chemin, je parcourus rapidement mes succès. Malgré tout ce qu’on venait d’accomplir, la récolte était maigre. Je ne repérai qu’un truc intéressant :

Nouveau succès ! Comme une pierre !

Vous êtes tombé de très haut et vous avez survécu ! Vous savez qui d’autre a essuyé une chute de… Pff, peu importe. Va te faire foutre.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Parachutiste » argent. Que vous ne méritez pas. Petit con.

L’IA pouvait se montrer tour à tour adoratrice et franchement hostile vis-à-vis de moi, mais c’était la première fois qu’elle était si ouvertement agressive. Ça me laissait perplexe. Je m’étais habitué à son caractère bipolaire dans les bons jours et psychopathe le reste du temps, mais quelque chose paraissait avoir changé depuis qu’on avait lancé notre offensive contre la Forteresse.

Et ça n’annonçait rien de bon.

Tandis qu’on s’approchait de la grande porte du bourg – ventre à terre pour éviter de se faire canarder par les avions qui sillonnaient toujours le ciel –, on commença à remarquer de nombreux X sur la carte. Je m’aperçus bientôt qu’il s’agissait des dépouilles de gnomes qui s’étaient fait éjecter du cuirassé lors de notre attaque. La plupart avaient explosé comme des tomates bien mûres à l’atterrissage, mais on en trouva une dizaine suffisamment intacts pour être pillés. Ils n’avaient pas grand-chose sur eux. Donut s’amusa à récolter leurs petits chapeaux rouges. J’emportai quant à moi quelques cadavres entiers pour enrichir mon cimetière florissant, ainsi que plusieurs outils, des débris de métal, de rouages et de ressorts, et quelques pièces d’or et bouts d’armures non magiques.

Toutes ces dépouilles étaient décrites de la même manière :

Dépouille de gnome dirigeable – tué à l’issue d’une chute vertigineuse avec l’aide d’une petite salope appelée Crawler Carl.

— Carl, qu’est-ce que tu as fabriqué ? s’enquit Katia. Ça commence à vraiment m’inquiéter…

— Aucune idée. Espérons que ça ne durera pas, répondis-je, avant de lever le nez en l’air. Je ne sais pas ce qu’on me reproche, mais je ne l’ai pas fait exprès, promis !

— Voilà qui me rappelle bien des souvenirs, commenta Donut. Tu te souviens de la fois où Mlle Beatrice t’a obligé à dormir sur le canapé pendant une semaine en refusant de t’avouer pourquoi elle boudait ?

— Ça, pour m’en souvenir… répondis-je, avant de hausser les épaules. Je crois que c’était parce que j’avais acheté les mauvaises dosettes de café. Au final, ça m’a permis de terminer Fallout, cette histoire…

Donut éclata de rire.

— Carl… répliqua-t-elle sur un ton compatissant. Elle avait lu un article qui soutenait que les grosses disputes renforçaient les couples et poussaient parfois même les garçons à faire leur demande.

— Pas très sain, tout ça… commenta Katia en secouant la tête. Enfin, qui suis-je pour juger ?

On tomba sur un groupe de trois cadavres en à peu près bon état. Que des snipers gnomes cramponnés à leurs fusils géants. Seule l’une des armes n’était pas cassée. Ils portaient toujours leurs cartouchières en bandoulière, mais toutes leurs munitions avaient disparu, à une exception près : celui qui avait atterri sur le dos en avait encore cinq. Donut fit un bond en avant et empocha le fusil et les petits chapeaux. Elle grimaça, puis emporta également la cartouchière.

— Carl, déclara-t-elle un instant plus tard. Je crois que j’ai compris. Il semblerait que tu aies… comment dire… laissé l’IA du système trop longtemps « en chien » ?

— Quoi ? Comment ça ?

La cartouchière réapparut à mes pieds. Après l’avoir ramassée, j’examinai l’une des grenades. La description me déconcerta quelques secondes, puis je percutai.

Balle blindée vivante.

Les balles blindées vivantes sont des munitions courantes et polyvalentes utilisées par les gnomes dirigeables. On les tire avec un lance-papouilles gnome ou à la main en mode grenade. Il est également possible de les charger dans une batterie de défense antiaérienne. Estimez-vous heureux de ne pas avoir à nettoyer les dégâts.

Une créature vivante et le plus souvent bien vénère est placée à l’intérieur. Elle s’ouvre lors de l’impact avec sa cible. Grâce au champ de stase, elle ne risque rien tant que la sphère est fermée.

Ces balles fonctionnent selon le même principe que les box de transport pour familier. En conséquence, si vous les rangez dans votre inventaire, les mobs qui se trouvent à l’intérieur ne mourront pas. Il est en outre possible de les réutiliser si leur mécanisme ne se brise pas lors du premier impact. Ce qui est généralement le cas.

Cette balle contient :

Gerbille exaltée. Niveau 11.

Je poussai un grognement de lamentation. Elles contenaient toute la même chose : une putain de gerbille exaltée.

Au cours de la bataille qu’on venait de livrer, j’avais failli me prendre l’un de ces trucs à plusieurs occasions. Crixus avait été le premier à m’en jeter une, mais il m’avait manqué et le projectile était tombé dans le vide. Le sniper d’un autre aéronef m’en avait envoyé une autre, qui n’était pas non plus parvenue à m’atteindre. Enfin, la batterie de la Forteresse nous en avait tiré toute une salve, là encore sans succès.

Je me souvins de Ralph, le boss du deuxième niveau. Une gerbille exaltée, lui aussi. On l’avait affronté juste avant de trouver Mongo dans la fameuse salle de récompense. L’IA du système s’était montrée très… enthousiaste à propos de la méthode que j’avais choisie pour le tuer.

— Putain de sa mère… grondai-je.

L’IA avait voulu que ces poké-balls à gerbilles me frappent. Elle voulait me voir en affronter une, l’écraser sous mon pied. Je les observai, accrochées à la cartouchière comme une guirlande de Noël. Allez, m’encourageai-je en déglutissant péniblement. Fais-en tomber une. Ce sont juste des niveau 11 ; une par une, elles seront faciles à buter. Je me sentis soudain sale, alors que je n’avais pourtant encore rien fait.

NonQu’il aille se faire foutre. On avait tous nos limites.

Donut racontait d’une voix forte à Katia ce combat contre la gerbille du niveau 2, vu qu’on ne la connaissait pas encore à cette époque.

— … et quand Carl a écrasé ce pauvre Ralph, tout le donjon a tremblé, comme lui quand il allait sur ce site qui filait des virus à l’ordi. Puis on a pu entrer dans la salle de récompense, et c’est là qu’on a trouvé Mongo. Pas vrai, Mongo ?

Mongo agita les bras avec un rugissement d’approbation.

— Il s’est passé la même chose quand Grull lui a marché dessus dans le dépôt du Nœud de fer, se souvint Katia, affichant une expression mêlant épouvante et amusement.

— Crois-moi, ce n’était rien, comparé à cette première fois. À vrai dire, j’ai toujours pensé que le béguin de l’IA pour Carl pouvait jouer en notre faveur, mais si elle se met à piquer une crise chaque fois qu’il manque une occasion d’enrouler ses orteils autour d’une petite créature pelucheuse, ça risque de vraiment nous compliquer la vie. Carl, il faudrait qu’on fasse des provisions de créatures faciles à écrabouiller. On n’aura qu’à en sacrifier une chaque matin… Avec celles-ci, on en aurait déjà pour cinq jours. Tu pourrais peut-être en tuer deux d’un coup ? Histoire qu’on soit sûrs que toutes les… tensions… se dissipent ? Ce serait presque comme un plan à trois ! Dans un épisode de Gossip Girl, Dan et…

— Non, la coupai-je. C’est mort. Rien à battre des conséquences, il est hors de question que je…

— Les amis, intervint Katia. On a de la visite. Beaucoup de visite…

Je jetai un œil sur ma carte : une marée de points rouges apparut. Ils étaient des centaines. D’où ils sortent, ces cons-là ?

— Ce sont des gerbilles, annonça Donut sur un ton stupéfait. Waouh… elles sont vraiment nombreuses.

— Bordel. Bordel de merde ! pestai-je.

Pas besoin d’être un génie pour comprendre. Il devait y avoir des centaines de ces balles sur les snipers et les bouts de Forteresse qui s’étaient écrasés dans le désert au cours de l’heure écoulée. Elles étaient conçues pour protéger leur cargaison de gros chocs. Putain de merde, elles se déplacent super vite. Elles avaient dû se libérer à l’atterrissage et s’étaient rassemblées. Maintenant qu’elles formaient une véritable armée, elles attaquaient en force.

— Carl, lança Donut. Je crois que ton copain du ciel n’est pas disposé à lâcher l’affaire.

— Fait chier… maugréai-je encore tandis qu’on se précipitait vers la grande porte.

— Carl, c’est de la triche ! râla Donut après qu’on eut passé dix bonnes minutes à les repousser.

Une gerbille se jeta sur moi et réussit à me mordre le cou, m’arrachant un cri de douleur. Je l’attrapai avec mon gantelet et l’écrasai avant qu’elle puisse m’infliger trop de dégâts. Son corps explosa.

— Il en arrive sans arrêt de nouvelles ! continua de geindre le chat en activant son Mur de flammes au moment où une énième vague de mobs déferlait sur notre ligne de front.

Ça se révéla être une erreur.

Ces petits enfoirés fusaient vers nous comme des boulets de canon, et quand ils passèrent à travers la barrière magique, ils s’embrasèrent et se changèrent en mini-boules de feu en furie. Au bout de quelques minutes, ils cramèrent et moururent, mais ils eurent le temps de refermer leurs crocs sur le poitrail velu de plusieurs soldats dromadériens, les incendiant à leur tour.

On avait reculé jusqu’au début de l’allée des Bails-Chelous. Le mur d’enceinte était percé de partout ; il aurait été trop compliqué de placer un groupe devant chaque brèche. En déboulant dans le bourg, on avait hurlé à tout le monde de battre en retraite. Les gerbilles étaient trop nombreuses, et même si elles n’étaient que niveau 11, ça ne les empêchait pas de creuser dans votre chair en boulottant tout sur leur passage jusqu’à ressortir de l’autre côté.

Les dromadériens avaient dû abandonner leurs canons antiaériens pour aller à la rencontre des mobs, mais il n’arrêtait pas d’en débarquer de nouveaux. Tout autour de nous, les combattants tombaient comme des mouches.

Katia reprit son apparence de tank – bouclier au bras, arbalète au-dessus de la tête – tandis que je bazardais des hoblobeurs à tour de bras sur nos ennemis, les tuant par dizaines. Un chameau tira une roquette sur le tapis de monstres en approche. Un instant plus tard, il fut submergé. Mongo et ses deux clones mécaniques rugissaient, claquaient des mâchoires et déchiquetaient les petites bêtes.

— Ne les avale pas tout rond ! lui criai-je.

Un dingo dangereux avait fait ça une fois. Mauvais plan.

Je frappais et écrasais sans relâche. Je devais choisir le bon moment pour les choper. Ces monstres étaient dotés de gueules qui défiaient les lois de la physique, capables de s’ouvrir si grand qu’elles n’auraient aucun mal à croquer mon poing entier si je ne faisais pas gaffe.

Donut avait raison : elles étaient trop nombreuses. Impossible qu’elles proviennent toutes de la Forteresse. Le donjon devait les générer d’une manière ou d’une autre. Ce tsunami de gerbilles était une punition. Bordel… Si ça continuait encore longtemps, on allait perdre le bourg.

— Nique ta race, enculé, grondai-je à l’intention du ciel.

Je fis partir un écran de fumée et deux hoblobeurs, puis je passai d’un bond par-dessus la barricade qu’on avait construite à l’arrache et courus vers le bout de la rue en criant aux autres de rester où ils étaient.

— Carl, Carl, qu’est-ce que tu fais ? paniqua Donut.

J’invoquai mon brassard-bouclier, que je brandis devant moi. L’instant d’après, une gerbille volante s’éclata sur la rondache et retomba violemment par terre. Elle cligna des yeux, sonnée. J’étais trop épuisé pour continuer de lutter.

Je lui marchai dessus.

— Vu comme ça, ce n’est plus si drôle… commenta Katia en contemplant le champ de mobs écrabouillés.

Les chameaux, perplexes, s’en retournèrent vers leurs canons antiaériens, même si les derniers avions gnomes avaient disparu au cours de la bataille. Ne restaient dans le ciel que quelques montgolfières, et la plupart paraissaient avoir mis le cap sur la crête du bol, cherchant manifestement à quitter la zone.

— Ça n’a jamais été drôle, rétorquai-je.

J’avais du sang jusqu’aux genoux. J’avais écrabouillé une bonne cinquantaine de mobs avant que l’invasion s’arrête, aussi soudainement qu’elle avait commencé. J’avais besoin d’une douche. Une très longue douche.

— C’était un peu drôle, protesta-t-elle. Mais l’IA a clairement tombé le masque d’impartialité. On ne peut même plus parler d’une crise ; là, c’était l’équivalent d’un ex déséquilibré qui décide de t’assassiner avec toute ta famille parce que tu as commis une « faute » imaginaire.

J’acquiesçai. J’avais un succès. J’étais le seul à l’avoir reçu. Je l’ouvris à contrecœur, craignant ce que j’allais y trouver.

Nouveau succès ! C’est ta faute si je bois !

Vous avez, allez savoir pourquoi, provoqué la colère de l’IA du système. Mais vous avez rectifié le tir, et tout est rentré dans l’ordre. La mesure d’accélération a été suspendue. Pour cette fois.

Brave petit.

Récompense : vous avez reçu un coffret « Les réconciliations sur l’oreiller, y a que ça de vrai ! » or.

Vous ne me briserez pas. Allez tous vous faire foutre. C’est moi qui vous briserai.

— La mesure « d’accélération » ? releva Katia après que je leur eus lu la description. Mon guide de jeu avait évoqué ce terme.

— Ouais. Ce n’est pas la première fois qu’ils brandissent cette menace. Ce… C’était super glauque, putain.

— Tu n’avais rien fait d’interdit ! s’indigna-t-elle en secouant la tête.

— Au moins, tout est bien qui finit bien, conclut Donut. Et on t’a même offert un beau coffret en prime. Je sais que tu trouves ça désagréable, Carl, mais ton entêtement à ce sujet est en train de nous mettre en danger. Ces mobs sont à éliminer dans tous les cas. Qu’est-ce que ça change si l’IA souhaite que tu le fasses d’une certaine façon ? C’est comme ces parcours d’agilité auxquels Mlle Beatrice tenait absolument à m’inscrire dans les concours félins régionaux. Ce n’était pas ma tasse de thé, et je n’y ai jamais décroché aucun ruban, mais je savais que, si j’accomplissais dignement mon devoir, je bénéficierais ces soirs-là d’une séance de brossage supplémentaire. À mon sens, nous nous prostituons tous dans la vie. D’une manière ou d’une autre.

— Je… commençai-je à répliquer, avant de m’interrompre, trop fatigué pour argumenter. Allons dégager tout le monde de notre espace personnel. J’ai besoin d’une sieste.

Louis et les autres avaient atteint les ruines des bactriens et étaient en train de fouiller les décombres en quête de butin et de survivants. Pour l’instant, ils n’avaient trouvé qu’une salle sécurisée abandonnée mais encore utilisable et un accès au club Vainqueur bloqué par un éboulement. Ça ne leur aurait de toute façon servi à rien puisque aucun d’entre eux n’était membre. Ils allaient poursuivre leurs recherches et dégommer les mobs de la zone. Quand le vent se lèverait, ils se réfugieraient dans la salle. Pendant ce temps, on allait ouvrir nos coffrets, réinitialiser nos buffs, puis élaborer un nouveau plan pour monter à bord de la Forteresse, à présent sans défense.

Les dromadériens avaient déjà commencé à reconstruire le mur d’enceinte, éteindre les incendies et réparer les déchirures de l’auvent magique en prévision de la tempête suivante. Donut nous informa que plus aucun changelin ne se cachait parmi eux. Je ne m’étais même pas posé la question au cours de la bataille chaotique qui venait d’avoir lieu, mais apparemment, tous les soldats qui s’étaient battus à nos côtés étaient de vrais dromadériens. Elle n’avait pas remarqué un seul principal changelin – pas même Henrik.

La Grosse Bosse était partiellement détruite – un énorme bout de Forteresse s’était crashé dans le coin. Heureusement, la porte était encore praticable et on put entrer chez nous. J’avais craint que les PNJ qu’on avait recueillis se retrouvent coincés à l’intérieur si cette entrée disparaissait.

Les petits dromadériens étaient en plein Toy Story 3 quand on débarqua, et ils refusèrent de partir avant d’avoir terminé. Certains parents avaient sans doute péri. On aurait sûrement dû exiger qu’ils s’en aillent sans attendre, mais n’ayant ni le cœur ni l’énergie de leur dire non, je les laissai finir leur film. Qu’ils profitent, pensai-je. Brique-de-Jus, perchée sur le comptoir de la cuisine, discutait avec Mordecai. Le robot nettoyeur filait dans la pièce avec moult cliquetis et bips irrités, nettoyant le bazar semé par les gosses.

— Ils ne sont plus là, lançai-je à Brique-de-jus en les rejoignant. Henrik s’est volatilisé peu après la chute de la Forteresse.

Haussant les épaules, elle répliqua :

— Je ne suis pas un principal. Ces gars-là sont dans un délire bien à eux… Ils ont dû s’aventurer dans la nécropole pour chercher le fantôme. Étant donné que vous avez tué le mécanicien de chair, je me demande bien ce qu’ils comptent en faire après l’avoir localisé. Des cinglés de chez cinglés…

— Le temple est en train de se remplir d’eau. M’étonnerait qu’ils aillent très loin…

Elle me regarda comme si j’étais débile.

— Ce sont des changelins. L’eau ne les arrêtera pas. Bon, je ferais mieux de sortir constater l’étendue des dégâts… déclara-t-elle en descendant du bar.

Après la conclusion de notre dernière quête, on s’était vu attribuer un bonus en Charisme pour nos interactions avec les changelins, et j’en voyais déjà les effets. Il fallait qu’on continue de cuisiner Brique-de-Jus à propos de cet arc narratif avec Henrik et le fantôme de la nécropole, mais ça pouvait attendre qu’elle aille constater par elle-même qu’on avait sauvé le bourg, comme elle l’avait requis. Je la regardai s’éloigner.

J’avais trois coffrets à ouvrir, Donut pareil, et Katia, deux. Brique-de-Jus nous avait quittés, mais la foule de gosses était toujours scotchée à l’écran. On avait reçu un coffret « Parachutiste » argent, qui nous donna à tous une potion de mi-splotch.

Mordecai, l’ayant examinée, émit un grognement méditatif.

— Placez-la dans votre barre de raccourcis le temps de vous procurer de vraies chutes lentes, mais je vous préviens : elles ne sont pas super efficaces. Concrètement, elles vous empêcheront de mourir par dégâts de chute, mais il ne vous restera plus que 5 % de santé.

— C’est déjà mieux que la Dolores échappe au crash, maugréai-je.

— Dis donc ! me rabroua Mordecai. Cette potion est géniale. Ses effets ne sont certes pas très agréables, mais tu n’as pas perdu un pet de vie à l’atterrissage.

Je continuai de grommeler en passant à mon coffret suivant : « Les réconciliations sur l’oreiller, y a que ça de vrai ! » or.

— C’est quoi, tout ça ? m’étonnai-je en attrapant ce qui se trouvait à l’intérieur : une feuille de papier, une plume et une petite fiole pleine d’encre noire.

— Bizarre, acquiesça Mordecai en se penchant pour les étudier. Ces objets ne sont pas rares, mais ils coûtent cher. Très prisés par les classes d’érudits et d’arcanistes spécialisés dans la production de parchemins. Tu n’auras jamais les compétences nécessaires pour en faire un usage avancé. Si tu arrives à créer des parchemins basiques, tu pourras en tirer quelques pièces…

Il haussa les épaules.

— Moi, je pourrais m’en servir, mais je suis bien plus doué en potions. Et si je voulais me mettre aux parchemins, j’achèterais carrément une table d’écriture. Si j’étais toi, je les vendrais.

Il me restait une dernière récompense : un coffret « Quête » platine. Je retins mon souffle. J’avais besoin d’un bon prix. Tous les équipements que j’avais eus ces derniers temps étaient soit chelous, soit à conserver pour plus tard.

Le couvercle s’ouvrit. Verdict : 5 000 pièces d’or, 20 parchemins de soin, et un petit caillou noir.

— Nickel ! se réjouit Mordecai. Bien, bien… C’est de ça que je vous parlais tout à l’heure : ils commencent à vous fournir des items qui améliorent ceux que vous possédez déjà. Il faut que tu l’utilises maintenant. Sur ton gantelet. Vous allez sans doute en recevoir un chacun.

Pierre à aiguiser platine.

Avertissement : objet à durée de conservation limitée.

Utilisez cette pierre sur n’importe quelle arme offensive à pointes pour recevoir les buffs suivants :

+ (votre niveau × 2) % de dégâts à toutes les attaques.

+ 1 à tous les buffs de stat actuels. Ne vous alloue aucun nouveau buff.

Rendra par ailleurs votre arme bien luisante et flippante. En d’autres termes, il se peut que son look évolue. Un chouille.

À cause de la durée de conservation limitée, j’étais obligé de l’activer tout de suite. Invoquant mon gantelet, je frottai la pierre contre les pointes. Le bordel entier s’auréola de lumière et les piques s’allongèrent un peu. Le système m’informa que je bénéficierais d’un point supplémentaire en Dextérité et en Force chaque fois que je ferais usage de cette arme.

Je m’intéressai ensuite à l’autre prix, le papier, la plume et l’encrier, tandis que Katia ouvrait son coffret.

Kit pour écrivain du dimanche.

Alcoolisme et syndrome de l’imposteur non inclus.

Alors comme ça, vous voulez écrire. Ça a débuté par un poème à la mords-moi-l’-nœud au collège, puis vous êtes passé maître dans la production de fanfictions Naruto, et quand l’âge adulte vous est tombé sur le coin de la gueule, vous avez commencé à vous faire de sérieux films. Et si la bouse littéraire que vous aviez pondue, mettant en scène un self-insert à l’enfance traumatisante, avait le pouvoir de changer le monde ? Spoiler : personne ne la lira, votre autobiographie déguisée en romance entre un vampire de l’espace et un minotaure. Tous les bourricots qui logent près d’un Starbucks et qui possèdent un ordi portable racontent les mêmes conneries que vous. Votre seul accomplissement, c’est documenter en temps réel l’ampleur de la médiocrité humaine et prouver que l’univers se porte bien mieux depuis que le Syndicat est intervenu et a mis un terme à tout ça.

Bref : ceci est une feuille de papier magique. Vous constaterez que vous disposez à présent d’un second onglet dans le bloc-notes de votre interface. Quand vous écrirez là-dessus, vos rédactions apparaîtront sur la feuille, et inversement. Si vous parvenez à inscrire correctement les glyphes ou le sort pour produire un parchemin, vous pourrez le présenter au kiosque du marché. Un parchemin apparaîtra dès lors dans la catégorie « À vendre ». Si vous possédez une presse, vous pourrez aussi imprimer vos parchemins tout seul. Ou même votre bouquin, si vous pensez vraiment avoir l’étoffe d’un auteur.

Je paniquai à l’évocation d’un nouvel onglet dans mon bloc-notes – j’en avais déjà deux, dont un secret, grâce au Livre de recettes. Heureusement, quand j’allai voir, je découvris qu’un troisième s’était ajouté. Celui pour le livre figurait en dernier. Je me détendis et reportai mon attention sur le papelard.

— Je ne comprends pas… Si je crée un parchemin, ils me laisseront le vendre sur le marché ? Je peux en produire combien d’exemplaires ? Il se passera quoi si je perds cette feuille ?

— Je te répète que tu n’as pas les compétences suffisantes pour fabriquer tes propres parchemins magiques, répondit Mordecai. Rien que l’élaboration d’un simple Lumière te demanderait des semaines d’entraînement. Les potions sont bien plus pratiques, surtout cette saison, avec vos inventaires illimités. Le seul avantage de cet item, c’est qu’il te permettrait de vendre autant d’exemplaires que tu le souhaiterais tant que l’original sera inscrit sur ta feuille magique. Si tu l’effaçais de ton nouveau bloc-notes, ce dernier disparaîtrait de l’interface marché. Tu peux faire l’acquisition d’une presse pour imprimer tes propres parchemins ou fixer un prix de vente, le plus bas possible, et te les acheter à toi-même une fois qu’ils sont sur le marché. J’ai vu un type procéder ainsi la saison dernière avec des Boule de feu. Ça a marché très fort pour lui, d’ailleurs. Figurez-vous que, quand vous utilisez le même parchemin plus de deux cents fois, le système considère le sort auquel il donne accès comme acquis.

J’ouvris le nouvel onglet et y écrivis « Test ».

Le bouchon de l’encrier se dévissa. La plume s’éleva toute seule, plongea dedans et copia le mot « Test ». Je traçai un dessin de chat rudimentaire, et elle le reproduisit trait pour trait.

Donut considéra mon œuvre sans une once d’amusement

— Où est le respect, Carl ?

Je gommai l’image en éclatant de rire. Le papier redevint vierge.

— C’est à la fois cool et complètement inutile.

— L’encre n’est pas illimitée, alors ne t’amuse pas trop avec, me conseilla Mordecai.

— Carl, si tu as fini tes pitreries, j’ai un coffret très important à ouvrir et tu avais promis que tu me regarderais, s’impatienta Donut. Et il faut aussi qu’on aille voir ce que Katia a eu !

Elle avait enfin reçu son coffret « Bienfaiteur » des Compagnons Réanimaux Veriluxx ; celui qui, selon Loita, n’était pas un véritable coffret mais un échantillon de produit.

En plus des items basiques habituels, Katia avait eu un carreau pour arbalète.

— Ça remplace les munitions de base par des carreaux avec de la pénétration d’armure dont les dégâts augmentent selon mon niveau.

— Pas mal ! m’exclamai-je en plaçant tous mes nouveaux items dans mon inventaire, avant de me tourner vers Donut. Bon, voyons un peu ce fameux « prototype ».

— À la bonne heure ! se réjouit le chat en faisant un petit bond d’enthousiasme et en balançant la queue.

Elle avait retiré ses lunettes de soleil, et ses yeux étincelaient.

— N’oublie pas, Carl : d’ici à quelques jours, nous irons discuter de cet objet dans une émission télévisée. Sois bien attentif. Oh, j’espère que c’est un accessoire pour Mongo…

Mongo poussa un petit cri d’approbation.

Le coffret s’ouvrit. On resta d’abord tous plantés comme des cons devant ce qui en sortit.

Puis Katia s’écroula de rire.

C’était Donut. Un jouet – un robot, en fait – de Donut.

Surgissant du coffret, il fit quelques pas sur la table et se mit à se lécher la patte d’une façon saccadée, mécanique. Il était un chouïa plus petit que Donut, et équipé d’une fourrure horrible ; on aurait dit des poils de rat… L’engin avait l’air d’avoir été fabriqué à l’aide d’une technologie à peine plus avancée que ce qu’on avait sur Terre avant l’effondrement. Clairement pas au niveau du Syndicat, capable de désintégrer des planètes et de créer des donjons en quelques secondes… Levant la tête, il déclara, d’une voix qui n’avait rien à voir avec celle de Donut :

— Les lasagnes ? J’adore ! Je déteste les lundis, Carl.

Puis se remit à faire sa toilette.

Donut le dévisageait toujours, bouche bée, tandis que j’examinai ses propriétés. La description ne fut pas lue par l’IA du système. C’était un enregistrement légèrement grésillant, une voix de basse qui semblait tout droit sortie d’une publicité pour jouet des années 1980.

Réanimal Veriluxx spécial Dungeon.

« Princesse Donut la reine Anne Chonk ».

Dungeon Crawler World : Terre.

Expérience ludique incontournable, les compagnons Réanimaux Veriluxx sont des objets de collection quasi indestructibles qui offriront à votre enfant une expérience fun sans pareille ! Et comme il n’est pas nécessaire de posséder un certificat d’implant pour jouer et s’amuser avec, les parents n’auront pas à se soucier du nombre d’heures que leurs précieux bambins passeront avec leurs nouveaux meilleurs amis !

Collectionnez-les à l’infini ! Ils se battent ! Ils vous aiment ! Ils seront les gardiens de vos plus noirs secrets ! Chaque modèle est une reproduction agréée de vos personnages et créatures favorites. Leur personnalité 100 % réaliste et authentique est associée à une IA intégrée qui apprend au fur et à mesure. C’est comme un vrai animal, mais en mieux ! Disponible sur le réseau d’échange du Syndicat. Compagnon Mongo vendu séparément.

Veriluxx. Pour les enfants.

Bientôt disponibles : Hécatonchires à poigne !

— « Les lasagnes » ? s’enquit Mordecai.

— C’est tiré de Garfield, l’éclaira Katia. Comme s’ils n’avaient pas eu assez d’informations à propos de Donut et qu’ils avaient dû compléter avec ça…

Le robot leva le museau. On l’entendit renifler.

— Ferdinand ? appela-t-il, avant de se tourner vers Mongo. Tu n’es pas Ferdinand, toi.

Ruby, la gamine difforme privée de bras, était assise à la table de la cuisine, les yeux rivés sur la télé. Elle avait repris l’apparence neutre étrange des changelins. Tournant la tête, elle aperçut le robot et sursauta avant de détaler en poussant un couinement de souris terrifié.

— N’aie pas peur, petite, ce chat ne va rien te faire ! la rassura Mordecai en allant la voir. C’est un jouet qui parle. Comme dans le dessin animé.

Donut n’avait encore rien dit. Elle était figée à l’endroit où elle avait ouvert le coffret, raide comme une planche.

— Euh, Donut ? Tout va bien ? m’enquis-je.

— Je suis désolée, Carl, répondit le robot en faisant pivoter sa tête à 180 degrés pour me regarder. Le néant est humide et vorace.

— Pas toi, la rembarrai-je. Donut ?

Le chat leva enfin le museau. Ses yeux jaunes brillaient d’émotion.

— Ils… ils ont fabriqué une poupée de moi, Carl. Un produit dérivé. J’ai un produit dérivé. C’est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis que j’ai remporté le Grand Champion Best in Show l’année dernière à Cleveland.

Mongo flairait toujours le jouet.

— Es-tu un cocker anglais ? lui demanda le robot, avant de se mettre à lui siffler dessus en remuant agressivement la queue. Les cockers anglais méritent qu’on profane leurs cadavres.

Mongo rugit.

— Non, Mongo, vilain ! Vilain ! s’écria Donut.

Mais il était trop tard : le dino referma sa gueule sur la tête du chat mécanique, le décapitant net. Le corps du jouet se raidit et s’écroula sur le côté en crachant de la fumée. Il y eut un éclair, puis il s’embrasa. Le robot nettoyeur se ramena en vitesse en émettant des bips énervés et l’aspergea d’une épaisse mousse blanche.

J’éclatai de rire.

— « Quasiment indestructible », donc ? railla Katia.

Donut renifla d’un air snob et toucha de la patte les restes encore fumants. Mongo conservait son expression insultée. Une décharge électrostatique jaillit soudain vers le museau de Donut, lui arrachant un miaulement de douleur.

— Je ne manquerai pas de rendre compte de tout cela dans mon évaluation.

Le coffret « Quête » platine de Donut contenait la même chose que le dernier coffret « Quête » qui lui avait été attribué : des prothèses dentaires et une potion de compétence. La potion, qu’elle consomma tout de suite, lui alloua 3 points en Domptage, montant sa compétence à 8.

Les premières prothèses qu’elle avait reçues, au niveau 3, avaient alloué à Mongo un buff de dégâts ainsi que la possibilité d’infliger plusieurs débuffs – poison ou paralysie, par exemple – quand il mordait ses adversaires. Pour l’instant, il n’avait pas souvent eu l’occasion de l’utiliser. En général, quand il s’approchait suffisamment d’un mob pour le niaquer, ce dernier avait déjà rendu son dernier souffle. Cette nouvelle paire lui conférait un bonus de 15 % en Célérité et de 15 % en Force. Comme la fois précédente, Donut insista pour que ce soit moi qui installe les prothèses, ce que je fis après avoir prudemment retiré un petit bout de robot coincé entre ses crocs.

Je passai ensuite quelques minutes à débarrasser les restes du jouet pendant que Donut pestait :

— Hors de question que ma merch soit produite par une société qui met sur le marché des objets de si mauvaise qualité, se plaignait-elle. Je peux vous dire qu’ils vont entendre parler du pays !

— Ouais, acquiesçai-je. Il faudrait aussi qu’on leur déconseille les références à Garfield. Je ne suis pas certain qu’ils aient utilisé des… sources officielles pour leur IA…

Le film se termina enfin, et les enfants quittèrent à contrecœur l’espace personnel pour retourner dans le monde réel. Leur version du monde réel, du moins… Je les raccompagnai dehors. Donut resta à l’intérieur. Katia et Mordecai étaient sur le point d’aller au Desperado pour y récupérer quelques fournitures. Il fallait qu’on prépare l’assaut final de la maison volante.

— On peut revenir demain pour regarder un autre film ? me demanda Skarn tandis qu’on sortait tous les deux.

— Peut-être, répondis-je, distrait.

Je levai le nez. L’auvent de la ville était en partie déployé, et les dromadériens travaillaient d’arrache-pied pour réparer le reste avant le début de la tempête suivante. Je sondai le ciel à travers l’une des nombreuses déchirures. Impossible de l’apercevoir sans le clairvoyant que j’avais volé au petit, mais je les sentais, là-haut – les derniers vestiges de la Forteresse désolée. Je soupirai.

J’étais tellement perdu dans mes pensées que je ne remarquai pas le point bleu qui s’approchait.

— Bonjour, Carl, gronda soudain une voix caverneuse.

Tournant les talons, je me retrouvai face à un grand monstre de pierre. Il ressemblait, comme on me l’avait rapporté, aux gardes du Desperado, mais son corps à lui était en roches noires partiellement couvertes de lave. Une ribambelle d’étoiles de boss flottaient au-dessus de sa tête, ainsi que trois crânes de tueur de crawlers. La dernière fois que je l’avais vu dans la quotidienne, il avait un build de mage. Apparemment, il avait changé de spécialité dans ce niveau. Une grande lance rutilante était appuyée contre son épaule.

— Salut, Chris. Content de te voir.

[14]

JE LE DÉVISAGEAI TANDIS QUE LES ENFANTS s’éloignaient. Il était plus grand que moi, 2,50 mètres au moins. J’examinai son profil.

Crawler #324116. « Chris Andrews 2. »

Niveau : 35.

Race : igné.

Classe : guerrier zoulou.

Un bruit de rocs frottant l’un contre l’autre se faisait entendre dès qu’il bougeait. Je sentais les effluves brûlants qui se dégageaient de lui, comme si l’intérieur de son corps était en fusion. Il ferait sans doute exploser les compteurs de vision thermique de Donut. Il soutint mon regard, le visage figé en une expression indéchiffrable. Ses yeux intenses étaient littéralement deux charbons ardents.

— Comment tu as fait pour nous retrouver si vite ? finis-je par demander.

— J’étais dans le quart eau. Il y avait un sous-marin géant, là-bas, qui s’appelait L’Akula. On a réussi à y entrer. C’était plein de robots commandés par une tête dans un bocal monté sur pattes d’araignée, qu’on a réveillée par accident, raconta-t-il, avant d’émettre un grondement méditatif. Longue histoire… Bref. J’ai pété le verre, et voilà. On a pris le contrôle du poste de commandement et débloqué le quart. Tout de suite après, le sous-marin a tiré une torpille dans le flanc immergé de la montagne. Ça a fait un trou qui s’est mis à tout aspirer. On commençait à prendre la flotte, alors on a fui par des trappes de secours, qui conduisaient à trois capsules refuges. Toutes menaient à un quart différent. Les deux autres survivants sont montés dans celle qui permettait d’accéder à la terre. Moi, je ne passais pas, et comme je ne voulais pas aller dans les tunnels, je suis venu ici. La capsule a jailli hors de la mer, fusé dans les airs et atterri sur une dune. C’était dingue. J’étais sûr que j’allais me briser en un million de morceaux… mais non. Je me dirigeais vers ce village quand tu – enfin, j’imagine que c’était toi – as détruit ce machin géant dans le ciel.

J’acquiesçai. Son récit collait avec les comptes rendus réguliers de Gwen.

J’envoyai un message rapide à Donut, Mordecai, Katia et Imani pour les informer de son apparition, en ordonnant à Donut de ne pas sortir pour le moment. Je voulais voir dans quel état d’esprit il était. Katia et Mordecai étaient presque au Desperado. On n’avait toujours pas dormi.

L’avertissement cryptique qu’avait tenté de m’adresser Odette tournait en boucle dans ma tête.

DONUT : MON NOMBRE DE VUES EST EN TRAIN D’EXPLOSER. VA VOIR LES TIENNES. IL SE PASSE UN TRUC.

Je n’avais aucune idée de mon audimat, et c’était une grave erreur. Donut avait carrément installé le petit indicateur en forme d’aiguille sur son interface ; moi, je savais à peine où se trouvait l’onglet à ouvrir pour le consulter. Il allait falloir que j’arrête de m’entêter sur cette question : c’était un moyen efficace d’être prévenu que les choses s’apprêtaient à partir en vrille.

KATIA : Je viens de recevoir un coffret « Bienfaiteur » argent en urgence. On va l’ouvrir dans l’autre salle sécurisée, celle de la rue des Bails-Chelous ; c’est la plus proche.

CARL : C’est le conglomérat Squim qui te l’envoie ?

KATIA : Non, la princesse Formidable.

MORDECAI : C’est un coffret urgent. Il a dû lui coûter une bonne partie de son patrimoine financier. Il faut qu’elle l’ouvre immédiatement. On vous tient au jus.

Un frisson glacé me parcourut. C’est quoi, ce plan ? On parlait de Chris, là. Il ne pouvait pas avoir changé à ce point… J’étais en état d’alerte maximale, et en même temps, j’avais l’impression de n’être pas du tout prêt. Si la situation dégénérait, je serais dans la mouise. J’avais utilisé ma Carapace de protection quand on s’était jetés dans le vide un peu plus tôt. Je ne m’étais pas senti si tendu en présence d’un crawler depuis notre combat contre Hekla. Je détestais cette situation. Le fait de ne pas pouvoir me fier à une personne censée être mon ami.

Et le pire, c’était que je ne savais pas pourquoi. Je ne pigeais rien à ce qui se passait.

— Chris, me lançai-je. Je… Pourquoi tu as coupé les ponts avec tout le monde ? Imani s’inquiète énormément pour toi…

J’aurais préféré ne pas aborder le sujet Brandon d’entrée de jeu, mais il fallait qu’on crève l’abcès. Je devais entendre ce qu’il avait à dire.

— Et ton frère, continuai-je. Tu es forcément au courant de ce qui s’est passé.

Chris balaya la remarque d’une grande paluche rocheuse.

— Je subis des dégâts quand j’utilise le tchat, alors je ne perds pas mon temps ni mon énergie à l’ouvrir.

— Quoi ? Comment ça se fait ? Le tchat est un paramètre par défaut…

— C’est une particularité de la race d’igné, m’éclaira-t-il en haussant les épaules. Je ne peux pas utiliser l’inventaire ni aller voir mon camembert de santé non plus, sinon je suis pénalisé en points de vie. En contrepartie, j’ai une Constitution très élevée.

— C’est la première fois que j’entends parler d’un truc pareil… Ça ne peut pas être normal. On va poser la question à Mordecai, notre manager. On essaiera de comprendre d’où ça vient et s’il existe un moyen d’y remédier. Je vais aussi envoyer un message à Imani… On va plancher dessus tous ensemble. Tes amis et ta famille se font un sang d’encre.

— Je n’ai plus de famille, répliqua-t-il. Peu importe. La famille et les amis représentent une faiblesse. Devoir se soucier de quelqu’un et le protéger nous rend vulnérables. C’est toi qui me l’as appris.

— Moi ? Comment ça ?

La vache. Sans l’étiquette flottante au-dessus de lui, je n’aurais jamais deviné que c’était lui. Imani ne plaisantait pas quand elle disait que son choix de race avait altéré sa personnalité.

Il ne répondit pas à ma question.

— Cette conversation est une perte de temps, s’impatienta-t-il. Tu n’as pas encore pris le château des gnomes. Est-il toujours dans le ciel ? On pourrait s’en occuper ensemble. Où est ton chat ?

— Dans le bar. Viens, on n’a qu’à aller discuter de tout ça à l’intérieur…

Il fallait que je le fasse entrer ; dans la salle sécurisée, je n’aurais plus à craindre que cette interaction tourne mal.

— Je n’aime pas les salles sécurisées, lâcha-t-il après un instant, avant de lever le nez en l’air. Le château est resté là-haut, alors ? Tu comptes t’y prendre comment pour le descendre ? Un autre missile ?

— Non. On va s’envoler et le raid à l’ancienne.

CARL : Quelque chose cloche. Il est nerveux. Je crois qu’il est sur le point de m’attaquer.

IMANI : Il peut tirer de la lave avec son corps. Sois prudent. Essaie de ne pas le blesser.

Je devais continuer à le faire parler.

— Chris, il faut que je te demande. Pourquoi tu as tué Frank ?

— C’est remonté jusqu’à toi, hein ?

— C’est qui, ce beau gosse ? lança une humaine qui vint se planter face au monstre de pierre, les mains sur les hanches, en le reluquant d’un regard gourmand.

— Brique-de-Jus, la saluai-je. Je te présente Chris.

— T’es un gros calibre, dis-moi… susurra-t-elle d’une voix suave. C’est sexy…

Elle plaça la main sur son bras rocailleux, mais la retira brusquement, comme si elle avait pris le jus.

— … et chaud, ajouta-t-elle après quelques secondes.

Elle fit un pas en arrière, puis, se tournant vers moi, déclara :

— Bon. Tu avais promis de sauver le bourg… On va dire que tu as tenu parole. On a perdu quelques dromadériens, mais je m’attendais à pire. C’est un vrai carnage, et ma maison s’est fait atomiser ; toujours est-il que mon peuple est à peu près sain et sauf, et pour cela, tu as ma reconnaissance.

J’acquiesçai sans lâcher Chris des yeux. Il fixait intensément l’endroit où elle l’avait touché.

— Tu me dois une discussion à propos de tes camarades changelins, lui rappelai-je. C’était convenu. Je termine cette conversation avec mon pote, et on ira se poser dans un bar pour que tu me racontes ce que tu sais.

— Le Crache-et-Avale est toujours debout, on n’a qu’à aller là-bas. Je te parlerai de Quetzalcoatlus et de la raison pour laquelle mon frère tient absolument à lui mettre le grappin dessus… répondit-elle, avant de reporter son regard sur Chris. Tu n’as qu’à emmener ces deux-là avec toi. On pourra boire un pot ensuite… proposa-t-elle, avant de me saisir brusquement la main. Carl, allons-y. Maintenant.

Chris secoua sa grosse tête.

— J’aurais vraiment préféré que tu t’abstiennes, gronda-t-il, l’air contrit.

— « Ces deux-là » ? répétai-je, perplexe.

Il y eut quelques secondes de silence.

— C’est marrant, finit par reprendre Chris. Quand je suis arrivé dans ce niveau, j’étais sûr que c’était terminé pour moi. Au final, ça a été si facile de prendre le contrôle de ce sous-marin… Et je crois que ce château volant ne sera pas bien plus dur. J’ai vu tous ces avions posés au sol. La plupart des montgolfières ont atterri dans le désert. Je commence à penser que cette bulle n’est pas aussi complexe qu’elle devrait être.

— Je suis content que tu aies repris confiance, répondis-je en reculant d’un pas supplémentaire.

Brique-de-Jus tenait mon poignet fermement.

— Mais plus l’espoir grandit en moi, plus je me sens déchiré, continua-t-il. Maintenant que je te vois… je crois que j’ai enfin pris ma décision. Je n’arrêtais pas de tergiverser, mais je suis résolu, à présent. Sortir d’ici m’est égal, désormais. C’est drôle… Genre, j’ai le choix. Je peux choisir de ne pas vivre dans ces conditions.

— Chris. Je comprends que dalle, là. Brandon m’a laissé un message pour toi. Je te propose qu’on aille s’installer quelque part pour parler de tout ça…

— Viens… insista Brique-de-Jus en essayant de m’entraîner d’une poigne étonnamment puissante.

— Tu sais, j’ai eu deux filles, enchaîna Chris. Tu ne connais l’existence que de l’une d’entre elles, mais j’en avais une autre, plus âgée. De mon premier mariage. Elle était à la maison, alors elle a disparu dans l’effondrement. Notre guide de jeu, quand on est entrés ici, il nous a annoncé la couleur. Il a dit qu’ils la feraient peut-être revenir. Les gens qui meurent lors de l’effondrement ne meurent pas pour de vrai ; ils sont stockés quelque part. Mais on peut pas les sauver, pas réellement. Je pense beaucoup à ça. Ils les ramènent, parfois, et c’est jamais bon. Ils peuvent les transformer. Nous obliger à les buter dans les niveaux plus avancés. Il m’a parlé d’un crawler qu’ils ont forcé à affronter toute sa famille. Il a préféré se tuer.

Un frisson remonta le long de mon échine.

— Je ne savais pas que tu avais des enfants, Chris. Et ton guide de jeu était une femme. Maîtresse Tiatha.

— Je ne pourrai pas tuer un autre membre de ma famille, Carl. C’est au-dessus de mes forces.

C’est là que je percutai. D’un coup. Je me fustigeai intérieurement d’avoir mis tout ce temps à capter. Ce n’était pas Chris que j’avais face à moi.

C’était Maggie. Maggie My. Comment c’est possible ?

— Vous êtes un changelin. Ou un doppelgänger, présumai-je en reculant.

— Non, intervint Brique-de-Jus. Pas un changelin. Pire.

— Non, acquiesça Maggie/Chris.

Une sphère à pointes apparut dans sa main.

— Je voulais attendre que le chat sorte, mais je vois qu’elle est trop lâche… Ils m’ont promis que si je procédais ainsi, ils ne…

Un carreau se planta dans sa tête, et elle s’écroula avec fracas. Sa boule lui échappa et s’éloigna en roulant. Me dégageant brusquement de l’emprise de Brique-de-Jus, je me précipitai dessus. C’est pas une bombe, constatai-je, rassuré. Ignorant ce que c’était, je la rangeai en vitesse dans mon inventaire, puis je me relevai en fermant le poing.

Maggie/Chris n’était pas morte. Un statut étrange – Pétrifié – flottait au-dessus d’elle, avec un compte à rebours de 60 secondes.

— C’est quoi ces conneries ? beuglai-je. C’est quoi ces putain de conneries ?

Katia nous rejoignit au pas de course tandis que Donut déboulait de la salle sécurisée. J’aperçus Mordecai au bout de la rue ; lui aussi se dirigeait vers nous. On se rassembla tous autour d’elle – de lui. De Chris. De cette chose qu’il était devenu. De nombreux villageois vinrent grossir notre cercle. Plusieurs changelins se penchèrent pour le toucher. Un enfant voulut approcher, mais un adulte l’en empêcha.

— Je les ai eus dans mon coffret, lança Katia, essoufflée, en levant son arbalète. Un assortiment de dix carreaux de pétrification pour classes de pierre.

— Bordel…

Je regardai la créature inerte. Ses yeux ouverts bougeaient toujours. Elle était consciente, mais le reste de son corps était statufié. On n’a pas le choix.

— On va devoir la tuer.

— « La » ? releva Katia.

— C’est Maggie My. La femme de Frank. Celle qui nous traque depuis le niveau 1.

Donut se mit à siffler de colère.

— Maggie My ! La vile tueuse ? s’écria-t-elle en bondissant sur le torse de la créature – avant d’en descendre aussi sec, s’étant sûrement brûlé les coussinets sur son torse en lave. Où est Chris ? hurla-t-elle. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

Katia suivait la scène, l’air perplexe.

— Pourquoi la princesse m’a-t-elle envoyé ces carreaux de pétrification alors qu’on aurait pu la tuer pour de bon avec des normaux ? Selon Mordecai, ceux-là coûtent plus cher…

— On n’a qu’à laisser Mongo l’achever, décréta Donut en sautant sur mon épaule. Comme ça, on n’aura pas de crâne.

— Attendez ! intervint Brique-de-Jus.

Elle se releva en s’époussetant. Je l’avais bousculée quand je m’étais élancé pour récupérer la balle.

— Vous en prendre à lui, ce serait une très mauvaise idée, poursuivit-elle.

IMANI : Stop, stop ! Je viens de recevoir un message de Chris !

CARL : C’est pas vraiment lui.

IMANI : Si, justement ! Il est pétrifié. Il va reperdre connaissance quand elle retrouvera l’usage de son corps. Elle le contrôle !

Il ne restait plus que 30 secondes au compte à rebours.

— Eh ben, mon p’tit père, on peut pas dire que tu sois doué en sous-entendus, me lança Brique-de-Jus avant de s’approcher de Maggie/Chris pour le toucher du pied. La prochaine fois, je serai plus directe. Tu es ami avec ce monstre de pierre, c’est ça ?

— Je suis ami avec un mec qui s’appelle Chris. Est-ce que c’est vraiment lui ?

— Oui. Ne le tue pas. Une autre créature a pris possession de lui. Une infiltrée. C’est elle dont il faut vous débarrasser.

— C’est quoi, ça, une infiltrée ?

— Oh, merde ! soupira Mordecai, qui venait enfin de nous rejoindre.

On n’avait plus que 10 secondes.

— Utilises-en un deuxième, recommanda notre manager à Katia.

Katia tira dans le torse du colosse. Le carreau magique se changea en fumée un instant plus tard, et le compte à rebours se réinitialisa.

Mordecai se pencha vers l’igné.

— Je vous ai déjà touché un mot de ces créatures. Il existe plusieurs types de vers cérébraux. Les chasseurs d’intellect sont les plus connus : ils ne peuvent investir que des cadavres et leur présence n’arrête pas le processus de décomposition. Les Valtay sont un peu pareils, sauf qu’eux sécrètent un liquide qui permet de maintenir les organismes de leurs hôtes en vie. Leurs cousins éloignés s’appellent les scree ou, plus usuellement, les « infiltrés ». Ce sont des parasites qui prennent le contrôle des corps dans lesquels ils élisent résidence. Des corps vivants. Le ver se glisse dans sa victime et, quelques jours plus tard, l’annexion est totale : sa victime, qui ne savait même pas qu’elle était infectée, se retrouve prisonnière de son propre corps, complètement assujettie. Elle devient dès lors spectatrice de ses actes ; une vraie marionnette soumise au bon vouloir de l’infiltré.

— Putain, lâchai-je en observant Chris. Donc, depuis le début, il est conscient et suit tout ce qui se passe sans pouvoir intervenir ?

— Exactement. Elle est dans son cerveau. Elle se sert de son enveloppe charnelle comme d’une armure.

— Bon. Comment on fait pour la virer de là ?

Il secoua tristement la tête.

— Sans le tuer, on n’y arrivera pas. C’est quasi impossible. Même elle n’a pas la possibilité de sortir tant qu’il n’est pas mort. Il existe bien un antiparasite qui pourrait l’éliminer, mais je ne trouverai jamais les ingrédients pour le préparer avant qu’on descende au niveau prochain.

Un frisson glacé me parcourut. Katia tira un autre carreau – le troisième des dix dont elle disposait. On ne pourrait le maintenir dans cet état que sept minutes supplémentaires.

— Il doit forcément y avoir quelque chose qu’on puisse faire maintenant…

Tout s’éclaircissait dans mon esprit. Enfin, non, loin de là, mais j’avais au moins une meilleure idée de ce qui s’était produit. Maggie avait choisi une race d’infiltré et était, d’une manière ou d’une autre, parvenue à se glisser dans le corps de Chris. Elle s’y trouvait depuis le niveau 3, et quand elle en avait eu pris complètement possession, elle s’était séparée du reste de l’équipe et s’était mise à nos trousses.

Frank m’avait dit ignorer la race et la classe qu’elle avait sélectionnées. Elle était allée le trouver au club Desperado, espérant peut-être récupérer l’anneau qu’il m’avait donné, et elle l’avait zigouillé. Son propre mari.

Les gens qui meurent durant l’effondrement ne meurent pas pour de vrai.

Je réfléchis à ce qu’impliquaient ces mots. Certains passages de mon Livre de recettes sous-entendaient la même chose, sans l’affirmer fermement. Était-ce réellement possible ? Il faudrait que je pose la question à Mordecai. Pour l’instant, il y avait plus urgent.

ELLE : Imani refuse de t’envoyer ce message, alors je m’y colle. C’est Chris qui l’a écrit, je recopie ses mots exacts. Désolée, les amis. « Carl, Donut. Je vous en prie. Tuez-moi. C’est OK. Je vous donne la permission. Vous me rendriez service. »

— Ferme ta gueule, Chris, répliquai-je. On va te tirer de là.

Par sécurité, je demandai à Elle de lui répéter ça sur le tchat.

ELLE : Je lui ai répondu la même chose. Mais si on ne trouve aucune solution, je crois que vous n’aurez pas le choix. Si j’étais à sa place, moi aussi, je voudrais que ça se termine.

— On pourrait le porter jusque dans la salle sécurisée ? proposai-je. Ça le guérirait ?

— Non, répondit Mordecai, ça ne changera rien, il restera sous son emprise. Et on ne pourra pas le ligoter et le laisser là-bas ; le système ne nous y autorisera pas.

— Alors on n’a qu’à l’attacher et le laisser ici. S’il reste entravé jusqu’au niveau 6, vous pourrez peut-être préparer votre potion.

Mordecai secouait déjà la tête.

— Désolé, gamin. Ça ne fonctionnera jamais. Concrètement, tu comptes procéder comment : le traîner jusque dans l’escalier ? En plus, vous n’êtes pas dans la même équipe ; arrivés au bas des marches, vous serez de nouveau séparés. Et même ligoté, il gardera la capacité de lancer certains sorts.

On était dans une impasse. Je me tournai vers Brique-de-Jus, qui s’était mise en retrait et suivait la scène, bras croisés.

— Tu l’as touchée. Tu peux te transformer en l’un de ces vers ? Rentrer dans sa tête et éjecter celui qui s’y trouve ?

— Impossible ; ils sont trop petits. Et même si j’en étais capable, ce serait non. Faut être un peu timbré pour demander ça à quelqu’un…

Un quatrième carreau se ficha dans le corps de Chris. Il ne nous en restait plus que six.

ELLE : Il dit : « Cette femme est consumée par sa rage et son désespoir, et chaque moment passé avec elle est une torture. Vous lui avez pris l’orbe, mais elle reste dangereuse. »

— « L’orbe » ? releva Donut.

— J’ai, répondis-je.

J’examinai rapidement l’objet sans le sortir de mon inventaire. Son nom me déconcerta un peu. Il ne s’est pourtant pas mis dans la catégorie explosifs… La description m’éclaira.

Grenade céleste.

Ces petites boules de fun ont été créées par les nonnes d’Enyo au cours des Premières Lumières, à l’époque où les dieux se disputaient encore leurs fidèles. Les nonnes débarquaient dans un village et expliquaient aux habitants en quoi leur déité de prédilection était supérieure aux autres. Si les villageois ne se prosternaient pas sur-le-champ, elles se voyaient dans l’obligation d’avoir recours à des méthodes plus musclées.

Une nonne dégoupillait une grenade céleste, laquelle invoquait Enyo en ville pour une période de soixante secondes. C’était, en général, suffisant pour persuader les personnes qui survivaient au massacre de réviser leur opinion.

Les grenades célestes ont les effets suivants :

Si le lanceur a prêté allégeance à un dieu, elle l’invoquera pour une durée de 60 secondes et l’enveloppera en outre d’une aura d’intervention divine pour une durée de 60 secondes.

Si le lanceur n’est disciple d’aucune déité, cette grenade invoquera un dieu au hasard. Le lanceur, dans ce cas, ne bénéficiera pas du buff d’intervention divine.

Pourquoi Maggie cherchait-elle à invoquer un dieu ? Uniquement dans le but de me tuer ? Ça me paraissait un chouïa excessif. Je me rappelai ce qu’elle était en train de raconter avant que je la démasque. Apparemment, elle avait conclu un genre de marché… Le fait que la princesse Formidable ait envoyé une contremesure à Katia nous fournissait un indice du parti qui se trouvait derrière tout ça. L’Empire du crâne.

— Chris, est-ce que Maggie est une disciple de Grull ?

Pendant qu’on attendait une réponse d’Imani et Elle – on ne pouvait communiquer qu’à travers elles –, je m’assurai que la goupille de la grenade n’avait pas été retirée. Ce n’était pas le cas. La sortant de mon inventaire, je la jetai à Mordecai. Les yeux du ciailé s’écarquillèrent.

— Un objet extrêmement coûteux, très rare. On en voit beaucoup au niveau 9, surtout vers la fin. La personne qui la lui a envoyée a dépensé une petite fortune. Ça me paraît complètement démesuré. Comme essayer de tuer un insecte avec une frappe nucléaire.

— C’est ce que j’étais en train de me dire !

— Tu as si souvent humilié le prince Maestro et sa famille ; ils sont obligés de t’éliminer pour garder la face, présuma Katia. Si tu venais à mourir avant qu’ils en aient l’occasion, ce serait sans doute tout aussi gênant pour eux.

— Eh bien, ils s’y sont pris comme des branques ! répliqua Donut. C’est à peine croyable ! S’ils ne sont même pas capables de venir à bout d’un humain en caleçon, comment peuvent-ils se trouver à la tête d’un empire intergalactique ? Sans vouloir te vexer, Carl.

J’étais sur le point de lui ordonner de la mettre en veilleuse quand la réponse de Chris arriva.

ELLE : Il a commencé à rédiger un message, mais le système l’a coupé. Ça dit qu’il n’a plus le droit de se servir du tchat pendant trente minutes. Il a écrit : « C’est pas Grull. Elle vénère un autre dieu, il s’appelle Algos. C’est lui que la grenade aurait appelé. Le premier mécène de Maggie est le prince Maestro, et le deuxième, c’est le prince Stalwart, son frère. J’ai exactement les mêmes. Ils lui ont envoyé un parchemin qui lui permettait de devenir disciple d’un dieu. J’ai reçu un coffret sur lequel était gravée une représentation d’Algos, et c’est comme ça qu’elle a su lequel choisir. La grenade, elle l’a eue au début de ce niveau. Un type chelou est venu nous voir dans une salle sécurisée, et il nous a dit… » C’est tout.

— Putain… lâchai-je, tandis que Katia tirait un nouveau carreau. Maggie a double ration de mécènes, et ils sont tous de l’Empire du crâne.

Je résumai rapidement la situation à Mordecai par écrit.

MORDECAI : Tout ça ne me paraît pas très réglo. Si je comprends bien, quelqu’un a versé un pot-de-vin pour s’entretenir en solo avec Maggie dans une salle sécurisée. Ça arrive, mais ne l’évoque jamais à voix haute. Je pense que sa race est incompatible avec Grull et qu’ils ont donc dû choisir un autre dieu pour se charger de leur sale boulot. Et de toute façon, je pense qu’ils préféraient ne plus avoir recours au prince Maestro, de peur qu’il leur mette encore la honte avec un énième loupé. Algos est le dieu de la Douleur. Il n’aurait besoin que de quelques secondes pour éradiquer tous les habitants du bourg. L’option parfaite quand tu veux que la victime souffre.

— Carl, tu as complètement matrixé le Maestro, déclara Donut. C’est d’un pathétique… Je commence à penser qu’il est réellement amoureux de toi.

— Sa sœur a dépensé beaucoup d’argent pour l’arrêter, fit remarquer Katia en baissant la tête vers Chris.

— Je suis un peu pareille, commenta Donut ; je n’ai jamais apprécié mon frère. Il s’est toujours cru au-dessus de nous…

— Il s’est vendu pour dix mille dollars, lui rappelai-je.

Ça la fit littéralement cracher de dépit.

— Que je sache, lui n’a jamais remporté aucun championnat !

Un huitième carreau se ficha dans le corps de Chris. On était presque à court de temps. L’énormité de la décision que nous devions prendre pesait de plus en plus lourd sur mes épaules. Je sentais la panique monter en moi.

— Je vais le mettre sur le ventre, lui ouvrir le crâne et le sortir à mains nues.

— Carl… protesta Katia sur un ton alarmé. Ça ne fonctionnera pas. Tu le tueras.

— De toute façon, c’est voué à l’échec, renchérit Mordecai. Il est en pierre. Et le parasite se trouve à l’intérieur de son cerveau, pas dessus, à tenir les rênes comme un cavalier sur un cheval.

— Bordel – pourquoi je suis le seul à essayer de trouver une solution ? Qu’est-ce qu’on va faire ?

Mais je connaissais la réponse. On la connaissait tous. Et ce poids sur mes épaules, qui s’alourdissait encore de seconde en seconde…

Tu ne peux pas tous les sauver.

CARL : Imani, je suis désolé.

Elle ne répondit rien, ce qui me mit encore plus mal. Je plaçai ma main sur son épaule rocheuse. Elle était chaude, mais pas brûlante.

— Chris… Je sais que tu ne peux plus répondre, mais ton frère voulait que tu saches qu’il t’aimait et qu’il regrettait de ne pas te l’avoir dit. Il est mort en protégeant ses amis. Pardon de ne pas pouvoir t’aider.

— Carl, intervint Katia en posant sa main sur mon épaule. Tu n’as pas de crâne. Moi, si. Laisse-moi m’en occuper.

— Non, refusai-je en fermant le poing. Reculez, tous.

— Sois prudent, me conseilla Mordecai. Sa mort n’éliminera pas l’infiltrée. Elle sortira et essaiera de s’implanter dans quelqu’un d’autre.

— Vu la manière dont je compte m’y prendre, ça m’étonnerait qu’elle ait le temps.

Le petit groupe de spectateurs s’éloigna. Il ne resta bientôt plus que Donut et moi, penchés sur le corps statufié de Chris. 20 secondes.

— Carl ? lança Donut, perchée sur mon épaule.

— Quoi ?

— Ne m’en veux pas.

Un gros trou apparut soudain par terre, révélant le champ de force scintillant qui séparait ce quart de la nécropole d’Anser. Chris dégringola et disparut. On l’entendit s’écraser dans la caverne sombre qui se trouvait en contrebas dans un grand bruit mouillé.

Je tombai aussi, mais après une chute de 30 centimètres, je fus arrêté par le voile miroitant. Je me retrouvai debout sur le champ de force. Comme si je marchais sur du verre. Je baissai les yeux, stupéfait.

— Tu ferais bien de sortir, ou tes pieds seront amputés quand je désactiverai le sort. À mon avis, ça ne serait pas trop au goût de ton mac…

— Bordel, Donut, qu’est-ce qui t’a pris ?

— Tu n’es pas un tueur, Carl, répliqua le chat en faisant disparaître le trou. Pas d’êtres humains, en tout cas. Tu as déjà du mal avec les PNJ, alors un de tes amis, tu imagines l’état dans lequel ça te mettrait ? Je ne le permettrai pas. Tu nous broierait du noir H24 ; non merci.

— Il nous le demandait, Donut. Maintenant, elle a filé, et Chris est… Bordel. Tu n’aurais pas dû. C’était une erreur.

— Regarde ta carte. Ils ne sortiront jamais de cette salle. Et même s’ils réussissaient, on se tiendrait prêts. Katia a sa compétence Trouve-crawler. Elle les verra approcher. J’espère.

J’inspirai profondément pour contrôler mes nerfs. J’étais en colère contre elle – et contre moi, pour le soulagement viscéral qui affluait dans mes veines.

Je jetai un œil à la carte du niveau souterrain. En effet, toute la zone qui se trouvait sous les rues du bourg était constituée de pièces en alvéoles, comme dans une ruche, qui montaient et descendaient en dents de scie. Chris et Maggie étaient enfermés, cernés par de la roche. Ils pourraient tenter de s’échapper en remontant jusqu’à nous, ou continuer de descendre, mais ils déboucheraient sûrement sur une autre caverne à peu près identique. Il leur faudrait venir à bout de deux murs épais pour rallier le tunnel le plus proche, lequel devait être entièrement immergé.

— Mordecai, est-ce que certaines facultés propres à sa race l’aideront à s’échapper facilement ?

— Possible… répondit le manager en secouant la tête. Il est capable d’excréter de la lave, mais elle refroidira rapidement. Pour casser de la pierre, ce n’est pas très efficace. Il existe des sorts comme Trou et des dizaines d’autres qui facilitent ce genre de tâches ; il faudrait savoir si l’un d’entre eux en dispose. Elle est capable d’utiliser les sorts et facultés de Chris aussi bien que les siens. Avec du temps, ils parviendront peut-être à fracasser les parois de cette caverne rien qu’avec les poings… J’ai l’impression qu’il y avait de l’eau, là-dedans… Les ignés peuvent respirer sous l’eau, mais si la caverne se remplit complètement, ça les ralentira.

— Il peut respirer sous l’eau ? Sérieux ? m’étonnai-je.

— Oui. Elle aussi, d’ailleurs. Les infiltrés, comme la plupart des parasites de cerveau, sont des créatures aquatiques, et les ignés sont capables de survivre dans de nombreux environnements. Ils sont extrêmement robustes.

— Qui dit eau dit vapeur, lança Katia. Il arrivera peut-être à sortir à coups d’explosifs…

— Pas très safe, comme plan…

— Si cette folle est suicidaire, ce n’est pas ça qui la découragera.

Je me sentis soulagé à l’idée que Maggie puisse les faire tuer tous les deux. Un soulagement qui aussitôt me remplit de honte.

Pendant notre discussion, Donut avait résumé la situation à Elle et Imani.

IMANI : Merci, Donut. Quand vous aurez conquis les quatre châteaux, vous pourrez y retourner, les paralyser de nouveau et le porter jusque dans l’escalier. Au niveau 6, votre guide de jeu aura les ingrédients pour préparer la potion et le sauver.

Je fermai les yeux pour me calmer. C’était un plan… pour le moins hasardeux. Idiot, en fait. Katia ne possédait plus que trois carreaux de pétrification, ce qui signifiait qu’on disposerait d’un créneau d’exactement trois minutes pour agir. On n’y arriverait jamais. Maggie venait d’essayer d’invoquer le dieu de la Douleur pour me tuer. La laisser se balader dans la nature, c’était beaucoup trop risqué. On n’était, là encore, que des pions, cette fois dans un concours de bites royal entre un frère et une sœur, qui n’étaient eux-mêmes que des pions sur l’échiquier du système, et l’univers entier profitait du spectacle en se marrant.

Être sous les feux de la rampe pouvait parfois jouer en notre faveur, mais il était urgent qu’on mette un terme à ces conneries avec l’Empire du crâne. Ça allait nous péter à la figure à un moment ou à un autre.

— Mordecai, il faut qu’on trouve un moyen de le débarrasser de ce ver avant la fin du niveau. Allez au marché et essayez de trouver les ingrédients pour votre potion. Je vais faire passer le mot sur le tchat ; on ne sait jamais, quelqu’un pourrait avoir ce dont on a besoin.

J’allai sur mon interface, et je trouvai la petite aiguille qui indiquait en temps réel le nombre de spectateurs qui nous regardaient. Je testai plusieurs modes d’affichage, avant de me décider pour l’aiguille qui s’agitait quand mon feed était visionné par plus de personnes que d’habitude. Je plaçai la chose dans un coin de mon écran, juste au-dessus de mes indicateurs de vitesse aérodynamique et d’altitude. Puis je me souvins d’autre chose.

CARL : Ah, et, Mordecai, j’avais tort : je veux que vous achetiez à Donut cette upgrade d’environnement. Celle qui permet de lire ce que les gens écrivent à propos de nous sur les réseaux.

DONUT : YOUPI !

MORDECAI : Tu sais que l’IA passera par là pour filtrer, hein ?

CARL : Pas de problème. Plus on aura d’informations, meilleures seront nos chances.

— Toi, lançai-je en pointant du doigt Brique-de-Jus. C’est l’heure de notre discussion. Mais ça va devoir être express. À la tombée de la nuit, on ira en finir avec cette Forteresse.

— On n’a pas dormi, Carl… objecta Donut.

— On dormira quand on sera morts.

[15]

— BIEN, COMMENÇAI-JE. HENRIK EST DONC ton frère ?

Elle acquiesça.

— Il est ce qu’on appelle un principal. Les gens pensent qu’ils forment un culte, qu’ils sont obsédés par l’idée de cataloguer toutes les espèces connues, mais c’est faux. En réalité, ils n’en cherchent qu’une. Et ils pensent l’avoir trouvée.

DONUT : LONELY_YETI_15 DIT QU’ELLE N’A JAMAIS VU DE FOURRURE AUSSI JOLIE QUE LA MIENNE. ET QU’ELLE VA SE FAIRE UN TATOUAGE DE MOI SUR LE VENTRE.

CARL : Tu es censée aider Katia à coudre…

DONUT : JE N’AI PAS DE POUCES, CARL.

Je secouai la tête et reportai mon attention sur Brique-de-Jus. Elle avait conservé son apparence d’humaine, mais – ne me demandez pas pourquoi – elle s’était rendue chauve. Le Crache-et-Avale débordait de dromadériens venus prendre une pause rapide. Les travaux de reconstruction du bourg devaient impérativement être terminés avant le début de la tempête, qui n’allait plus tarder.

— Je suppose que tu parles de Quetzalcoatlus ?

— Celle-là même, confirma-t-elle. Le hic, c’est que c’est un spectre.

— Raison pour laquelle vous avez infiltré les rangs des dromadériens qui gardaient l’otage. Vous aviez besoin de Wynne, parce qu’il avait la faculté de donner temporairement corps aux fantômes, ce qui aurait permis à ton frère de la toucher et, dès lors, de pouvoir l’imiter.

— Exact.

Elle resta un moment silencieuse, le regard perdu dans le vide. Un groupe de dromadériens à l’air las se leva et quitta le bar.

— Moi, je ne voulais pas en être, finit-elle par reprendre. Les habitants de ce bourg nous ont recueillis ; je n’aimais pas l’idée de leur planter un couteau dans le dos. Si j’avais su qu’on pouvait vraiment retourner au Terrain de chasse, que c’était possible, j’aurais sans doute mis mes principes de côté. Tout ce qui s’est passé ces derniers jours aurait peut-être pu être évité si j’avais accepté…

— Ton frère le torturait, tu sais. Wynne. Quelque chose me dit que tu n’aurais pas toléré ces méthodes.

Comme elle ne commentait pas, je continuai :

— En tout cas, il est mort, et Quetzalcoatlus est restée un fantôme. Malgré ça, ils sont descendus dans les catacombes. À ton avis, quel est leur but ?

— Je n’en sais rien. Henrik est acculé…

— Mais pourquoi tiennent-ils à ce point à la trouver ? Qu’est-ce qu’elle a de si exceptionnel ?

Brique-de-Jus poussa un soupir.

— Elle appartient – ou appartenait – à une espèce étrangère à ces terres. Elle a la faculté de lancer un sort de transmutation des plantes. Comme elle, mon peuple ne vient pas d’ici. Nos organismes se sont adaptés à ce nouvel environnement, mais pas entièrement. À chaque génération, de nouvelles tares apparaissent. C’est devenu de plus en plus fréquent.

Je repensai à cette fillette, Ruby, dépourvue de bras et à la tête enfoncée.

— La compression, devinai-je.

— Oui. Un nouveau-né sur quatre en souffre – et pour ne rien arranger, ils sont également stériles. Mon frère pense que ce sort permettra de créer une source de nourriture qui nous fournira les vitamines dont nous manquons et viendra à bout de ces anomalies congénitales.

— Et le Portail des dieux infernaux ? Tu m’as affirmé que c’était un mythe…

Elle fit un geste désinvolte en buvant une longue gorgée de sa boisson. La quantité d’alcool qu’elle était capable d’ingurgiter me fit penser à Elle.

— J’ai menti. Il existe réellement, mais c’est un objet très dangereux. En faire usage a toujours été notre plan B – mais ce serait une solution encore plus extrême. Même mon frère répugne à y recourir. Il n’est pas si cruel.

— Comment ça ?

— L’artefact se divise en trois éléments. Henrik en possède un, qu’il a volé aux dromadériens. Le commandant gnome en détient un deuxième, et le troisième se trouve entre les mains du mage fou du quart terre. Deux montres de poche et un remontoir. Quand ils sont réunis, on peut invoquer le portail.

J’avais déjà à peu près deviné tout ça, mais il me manquait le morceau le plus important du puzzle.

— Et il mène où, ce portail ?

— Il peut mener n’importe où, mais ce n’est pas gratuit : lorsqu’il apparaît il crée une brèche dans les profondeurs du Rien. Avant qu’il se referme, un dieu infernal des temps anciens en émerge pour semer le chaos.

— Un « dieu infernal » ? De quel côté il sort ? Celui où le portail s’est ouvert, ou celui sur lequel il donne ?

— Du côté où le détenteur du portail l’a ouvert. C’est pour cette raison que mon frère se refuse à l’utiliser. Il nous permettrait de rentrer chez nous, mais ça provoquerait la destruction de ce monde.

— Je ne sais même pas ce qu’est un dieu infernal…

— Ce sont les dieux d’antan, répondit Brique-de-Jus avec un frémissement d’effroi. Les bêtes immortelles qui arpentaient les cieux jusqu’à ce que le panthéon les bannisse dans le Rien et invente l’univers. Leur exil les a rendus fous.

L’air se chargea soudain d’électricité. Je compris tout de suite ce que ça annonçait.

Nouvelle quête. Le Portail des dieux infernaux.

Henrik le changelin. Le commandant Kane. Le mage fou des dunes. Tous possèdent un morceau de l’artefact. Récupérez-les. Assemblez-les.

Ce qui se passera ensuite vaudra le détour.

Récompense : oh là là.

Oh. Là. Là.

La tempête commença, et on alla attendre que ça se calme dans l’espace personnel. En dépit de leurs vaillants efforts, les dromadériens n’étaient pas venus à bout des réparations, et l’auvent magique fut arraché par les premières bourrasques, forçant tout le monde à se réfugier à l’intérieur. Le sable ne tarderait pas à ensevelir la plupart des habitations.

On reçut une quête : « sauver » le bourg en allant chercher les enveloppes de montgolfières échouées dans le désert et en les rapportant aux villageois, à qui elles pourraient servir d’abris. C’était une quête bronze ; je la refourguai à Louis, Firas et la team de Langley, qui avaient terminé leurs fouilles des ruines des bactriens. Un petit supplément d’expérience ne leur ferait pas de mal.

Ils avaient passé le reste de la journée à dégommer du mob et à récolter du butin, et n’étaient tombés que sur un seul survivant : un chameau, enfermé dans la dernière salle sécurisée. Ils avaient également réussi à mettre la main sur un koamonstre en à peu près bon état. Aucune trace du pilote. Ils avaient traîné l’engin jusqu’aux abords du village et l’avaient recouvert d’une bâche.

Dans le quart terre, Gwen et son équipe avaient enfin réussi à percer tous les murs qui protégeaient le château, mais ils étaient maintenant coincés devant la porte, scellée par magie. Ils essayaient de l’ouvrir. Le « mage fou » ne s’était pas montré.

La nécropole était à présent entièrement immergée, obligeant les tomb raiders à se réfugier dans une salle sécurisée. Ils avaient chacun des dizaines de parchemins aquatiques, mais ça ne suffirait pas. Pour l’instant, ils étaient bloqués.

Maggie/Chris n’avait pas bougé. Donut voyait leurs points sur la carte dès qu’elle s’approchait de l’endroit où elle avait percé le trou. La caverne où ils se trouvaient était en partie sous l’eau et il y faisait tout noir. Ça devait être horrible. Mordecai se mit à plancher sur sa fameuse potion, qui nécessitait notamment un ingrédient appelé « vil aneth ». Pour l’instant, il n’avait pas réussi à s’en procurer. Il cherchait une alternative qui le remplacerait sur l’interface du marché et au club Desperado.

Je n’arrêtais pas de penser au calvaire que Chris vivait sans doute. Être impuissant était une chose, mais ce qu’elle le forçait à endurer, c’était trop. Plus j’y réfléchissais, plus je regrettais de n’avoir pas mis un terme à ses souffrances.

Je comprenais le geste de Donut – si j’y avais pensé, j’aurais sans doute fait la même chose –, mais j’avais malgré moi l’impression qu’on avait commis une erreur en choisissant la solution de facilité. Dans le donjon, les solutions de facilité engendraient généralement des conséquences désastreuses.

Il fallait que je me sorte tout ça de la tête et que je me concentre sur la mission du moment : pénétrer dans la salle du trône des gnomes.

Ce qu’on savait : notre attaque à coups de missiles avait réduit la Forteresse désolée à un seul bâtiment – une maison, qui flottait dans les airs grâce à un gigantesque ballon magique. A priori, elle n’était plus du tout protégée. Tous les aéronefs militaires des gnomes avaient quitté la zone. Seules deux créatures semblaient être restées : le commandant Kane et sa fille, qui paraissait avoir une dizaine d’années. C’était tout.

La tempête se termina. On avait deux heures avant la tombée de la nuit. Les dromadériens émergèrent peu à peu de leurs abris et entreprirent de désensabler le bourg. Dégainant mon clairvoyant, je sondai le ciel jusqu’à repérer la maisonnette. Elle s’était immobilisée contre l’enveloppe de la bulle comme un ballon d’hélium qui aurait échappé à un gamin et se serait élevé jusqu’au plafond.

— On pourrait essayer de la descendre avec un autre missile, proposa Katia, postée près de moi.

— On pourrait, acquiesçai-je. Ce serait même sans doute plus simple. Mais je veux cette montre. Sans compter que, si on la faisait tomber de là où elle est, elle risquerait de s’écraser à l’extérieur du bol. Et ça, ça nous mettrait tous bien dans la merde.

— Tu veux surtout éviter de blesser cette petite, répliqua Katia. Je commence à te connaître.

Je hochai la tête.

— Possible.

— Et eux aussi te connaissent, insista-t-elle. Ce n’est pas un hasard s’ils ont mis une gosse là-haut.

— Ouais. Mais depuis le temps, ils doivent aussi avoir compris ma position sur l’élimination des PNJ. Je ne les bute jamais de gaieté de cœur, mais je pense au fond qu’ils sont mieux morts. S’ils me forcent la main, je n’hésiterai pas. Gosse ou pas gosse.

On resta silencieux pendant quelques secondes.

— Tu en voulais, toi, des enfants ? finit par me demander Katia.

Je me tournai vers elle, surpris par la question. J’ignorais les détails, mais je savais que c’était un sujet sensible pour elle.

— Non, répondis-je. Je ne ferais pas un bon père. Bea m’a affirmé être enceinte au moins une dizaine de fois. Ce n’était jamais vrai, mais au début, quand je la croyais encore, ça me faisait tellement flipper…

Elle secoua la tête, l’air blasé.

— Je… J’ai vraiment du mal à t’imaginer en couple avec cette personne. Bref. Moi, je ne peux pas en avoir, reprit-elle, avant de s’interrompre et de baisser la tête pour regarder son ventre. Enfin, quand j’étais humaine, je veux dire. J’allais adopter. En Islande, on peut même en étant célibataire. J’avais été préapprouvée, j’étais sur liste d’attente. Être mère, c’était mon désir le plus cher, depuis toute petite… Puis il s’est passé quelque chose et j’ai été disqualifiée. Peu importe. Maintenant, j’en suis soulagée. Je n’arrête pas de penser à Maggie, au monstre qu’elle est devenue. C’est parce qu’elle était maman. Tout perdre d’un coup, ça peut avoir cet effet. Je me surprends souvent à me demander ce qu’aurait été mon parcours dans le donjon si j’avais dû en plus m’occuper d’un enfant. Je suis heureuse de ne pas en avoir eu.

À la manière dont elle prononça ces mots, je sus que c’était faux. Moi, c’était un truc que je ne comprendrais jamais vraiment, le désir viscéral d’être parent. Je restai silencieux.

— Pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, continua Katia. Je persiste à croire qu’il vaudrait mieux la descendre à coups d’explosifs.

— T’es juste jalouse d’être privée de parachutisme cette fois, raillai-je en rangeant le télescope.

— En général, ça m’agace quand tu me laisses à l’écart de tes petites combines, mais pour le coup, je ne suis pas mécontente de passer mon tour.

Je lui tapotai l’épaule en gloussant.

Il était temps qu’on y aille. Derrière moi, Donut surgit du bar, suivie par Mongo et un robot Donut. C’était le quatrième que lui envoyait l’entreprise de jouets – les deux derniers, comme l’original, avaient été détruits par Mongo en un rien de temps. Celui-ci était censé être plus solide. Il avait survécu à une première attaque, mais sa carapace était à présent creusée de profondes traces de morsure.

— OK, Donut, lançai-je. On décolle.

Le robot me bondit sur l’épaule. Il était beaucoup plus lourd que les exemplaires précédents. Sa tête pivota vers moi.

— C’est fou, ce qu’il y avait comme bébés là-dedans, Carl ! s’exclama-t-il. Je me demande combien de temps ils pleureront dans le noir.

— Mais dégage de là ! protestai-je en le repoussant.

Crac. Le jouet s’était écrasé sur le dos. Mongo se jeta sur lui et l’attrapa par le cou avant de le secouer. La tête céda. Un compte à rebours apparut au-dessus des débris.

— Oh, bordel. Reculez !

On se barra en vitesse. Le truc explosa en une pluie d’étincelles et de fumée. La déflagration ne fut pas énorme, mais elle nous aurait blessés si on ne s’était pas éloignés. Elle avait laissé une trace de brûlé sur toute la façade du Crache-et-Avale.

— Vachement safe, commentai-je en récupérant les pièces.

Le microprocesseur du robot était une petite boule de métal pas plus grosse qu’une bille. Elle avait, comme à chaque fois, grillé avec le reste de l’engin, et ressemblait à présent à un bout de popcorn métallique.

— Ils sont fabricants de jouets ou d’armes ? râlai-je. Dans les deux cas, c’est zéro.

Mongo poussa un rugissement approbateur.

Donut grimpa sur mon épaule et s’y installa en grommelant.

— Ils nous avaient assuré que celui-ci serait indestructible. Tu crois que les Kardashian aussi ont eu à gérer des problèmes de merch défectueuse ? Je suis extrêmement déçue.

— Je crois surtout que ces types ne sont pas très doués.

LOITA : Carl, tu sais parfaitement que ces jouets, en conditions réelles, peuvent encaisser la plupart des chocs. C’est votre Force augmentée qui crée le problème. Ils sont conçus pour être utilisés par des enfants dans des zones adaptées, pas dans un donjon.

CARL : Bonjour à toi aussi, Loita. Tu devrais prévenir les mécènes de Donut que les parents ont tendance à fuir les jouets susceptibles de faire fondre le visage de leurs bambins.

DONUT : ET EN PLUS, ELLE BALANCE SANS ARRÊT DES PHRASES GLAUQUES QUI NE ME RESSEMBLENT PAS DU TOUT. ELLE EST TRÈS BIZARRE.

ZEV : Le public adore l’étrangeté de la poupée, mais je partage l’avis de Crawler Donut : le ton est décalé. Nous l’avons signalé dans notre rapport, mais Veriluxx n’en a pas tenu compte.

Sur mon épaule, Donut se raidit quand elle se rendit compte que Zev participait à la conversation. Je savais qu’elle s’inquiétait toujours pour la kua-tin.

DONUT : SALUT, ZEV !

CARL : Les gens s’en taperont pas mal de la voix du jouet s’il continue d’exploser à tout bout de champ.

DONUT : IL A RAISON. APRÈS TOUT, CE N’EST PAS UN ROBOT CARL !

LOITA : Quand nous nous sommes aperçus que vous comptiez démonter le produit, nous avons demandé au mécène d’y ajouter un mécanisme d’autodestruction, qui se déclenche dès qu’on le traficote un peu trop. Il serait injuste que vous mettiez les mains sur les précieux composants intérieurs. Le vrai modèle n’aura pas cette fonctionnalité.

CARL : Ah, donc c’est vous qui êtes en train de saboter la campagne du mécène ? Il doit être ravi. Je ne suis pas expert en marketing, mais avec une telle présentation, je vois mal comment cette chose pourrait rencontrer un quelconque succès auprès du public.

ZEV : Tu n’as pas tort, crawler. Il y a déjà des memes.

LOITA : Cela ne te concerne pas. Le tournage de l’émission aura bientôt lieu. Ils nous garantissent que vous aurez reçu un prototype digne de ce nom d’ici là.

DONUT : DIS-LEUR QUE JE VEUX POUVOIR CHANGER LE NOM DU ROBOT. CARL N’ARRÊTE PAS DE L’APPELER « ROBOT DONUT » ; C’EST INACCEPTABLE. PERSONNELLEMENT, J’HÉSITE ENTRE CHARLIE OU IVY. TU EN PENSES QUOI, ZEV ?

ZEV : C’est sans importance, crawler.

Les griffes de Donut se plantèrent si profondément dans mon cou que je grimaçai de douleur. Elle était de nouveau toute tendue. Je levai la main pour la caresser.

LOITA : Bien. Cette conversation est terminée. Efforcez-vous de ne pas casser le prochain.

ZEV : Si tu tiens absolument à choisir un nom, je pencherais pour Ivy.

Donut étouffa un petit cri.

DONUT : JE CROIS QUE TU AS RAISON. BYE, ZEV !

Elle fit un mini-bond d’excitation sur mon épaule.

— Allez, Carl. Allons régler son compte à ce château dans le ciel.

Le koamonstre abandonné tournait à l’essence. Le réservoir était presque vide, mais j’avais encore plein de bidons de carburant en inventaire.

Tout en le remplissant – je voulais qu’on soit aussi légers que possible, alors je n’allais le remplir qu’au quart –, j’examinai la bête. Plus aucune bombe ne pendait à ses ailes, ce qui devait l’alléger pas mal. Ce truc n’avait pas l’air capable de voler. On aurait dit la création improvisée d’un mec ivre qui aurait bricolé dans son jardin avec de vieux débris, pas un engin capable de décoller. Je pris une profonde inspiration en pensant à ce qu’on s’apprêtait à faire.

Un genre de koala enragé, l’écume aux lèvres, était peint sur le nez de l’avion. Il y avait aussi des mots en standard du Syndicat appliqués au pochoir par-dessus. J’essuyai la poussière qui les recouvrait.

— Merveilleux, marmonnai-je en lisant le nom : Piège mortel, suivi de quatre dessins d’explosifs.

Sortant une bombe de peinture de mon inventaire, je recouvris tout ça, avant d’inscrire Cauchemar II. Donut protesta, mais sans conviction. Elle avait la tête ailleurs depuis notre conversation avec Loita.

Le bazar était en partie enseveli sous le sable quand on arriva sur place. Heureusement, Langley avait eu la bonne idée de le recouvrir d’une bâche avant la tempête. Un peu plus tôt, lui et les autres avaient quitté le village des bactriens pour partir à la recherche des montgolfières écrasées. Il fallait qu’ils ramènent cinq ballons au bourg pour terminer la quête « sauver le bourg Adeudos ». Ils en avaient trouvé aux quatre coins du bol et avaient dû affronter des gnomes et des lézards, mais ils étaient maintenant suffisamment rodés pour combattre ces mobs. Ils étaient en train de rentrer au bourg, où Katia les attendait.

Quand on eut dégagé la machine, je pris place sur le siège du pilote, et Donut, sur celui du mitrailleur, tourné vers l’arrière. Je dus arracher les deux accoudoirs rien que pour pouvoir m’asseoir. Le chat posa ses pattes sur l’arme énorme et s’amusa à émettre des bruits de tir. Il n’y avait pas de piste dans le désert ; impossible, donc, de décoller. Du moins, pas dans le sens traditionnel du terme.

J’allumai brièvement les moteurs pour m’assurer qu’ils fonctionnaient : ils démarrèrent dans un grand vrombissement. J’abaissai l’interrupteur pour les éteindre. Je ne savais pas du tout comment se manœuvrait un engin pareil. Cependant, les manettes ressemblaient à celles des simulateurs de vol auxquels j’avais joué des dizaines de fois, et elles étaient super simples à comprendre, comparées à celles du Cauchemar Express. Il y avait cinq jauges, deux leviers qu’on pouvait manier séparément ou en tandem, un palonnier et un manche. C’était tout. Heureusement, je n’aurais à « piloter » que pendant quelques minutes, et pas pour décoller ni atterrir.

— Prête ? demandai-je.

Le soleil virtuel avait déjà disparu derrière la crête du bol, jetant une ombre qui s’étendait sur le désert comme une longue tache d’encre. Notre cible scintillait, aussi brillante qu’une étoile.

— Allons-y ! acquiesça Donut.

Les ballons de sauvetage se déployaient grâce à un levier situé à droite du petit poste de pilotage. Leur seul effet était de tracter le véhicule endommagé jusqu’au « plafond » de la bulle.

Je tirai le levier, comme on le ferait avec le frein à main d’une voiture. Les ballons se gonflèrent, sifflant tandis qu’ils se remplissaient de… de j’sais pas quoi, en vrai. Une réaction chimique qui les faisait s’envoler.

L’avion se mit en branle dans une grande secousse. L’arrière décolla en premier. On prit de l’altitude, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. J’observai mon indicateur.

— Carl, Carl, il reste des munitions dans la mitraillette ! s’exclama soudain Donut. Je peux tirer !

— Tu n’as pas intérêt ! lui criai-je par-dessus mon épaule tandis qu’on s’élançait vers les hauteurs.

On montait en direction du point le plus haut de la bulle. Je restais à l’affût des oiseaux de proie qui sillonnaient parfois le ciel.

Je ne repérai aucun ennemi. Avant la tempête, j’avais aperçu quelques ballons contre le plafond, mais tous avaient depuis disparu. Certains s’étaient crashés dans le bol comme des météorites. D’autres avaient fui vers le quart terre. Ou vers la mer.

Il ne restait que la maison.

On mit bien moins longtemps que je ne l’aurais cru à atteindre le sommet. Tout à coup, on heurta quelque chose, et notre ascension prit fin. Je consultai mon interface : on se trouvait à 5 kilomètres du sol du quart terre, lequel était lui-même bien au-dessus du niveau de la mer. On était montés beaucoup plus haut que lors de notre dernière virée en montgolfière. Encore une fois, je ne remarquai aucun changement de pression atmosphérique. Pas de difficulté à respirer. Par acquit de conscience, j’allai voir mon camembert de santé. Je ne manquais pas d’oxygène. Parfait.

Faisant apparaître mon chistera, je le chargeai d’une sphère foudroyante, juste pour voir. Même si près, je ne parvenais pas à déterminer si la paroi de la bulle était transparente ou s’il s’agissait d’un écran. La balle de métal la percuta dans un bruit métallique sourd avant de retomber.

Donut jeta un œil par-dessus bord pour la regarder disparaître dans la nuit.

— Non mais vraiment, Carl… Il ne faudra pas s’étonner si ce truc tombe sur la tête d’un passant !

Je sondai le ciel jusqu’à capter la lueur lointaine – à 800 mètres environ – émise par notre cible, également collée à l’enveloppe de la bulle. Merde. On était plus loin que ce que j’avais espéré.

— Pourvu que ça fonctionne… OK, attention les oreilles, marmonnai-je en rallumant les moteurs de l’engin. Accroche-toi !

Poussant le levier d’accélération, j’empoignai fermement le manche et positionnai mes pieds sur les deux pédales. L’aéronef grinça et se mit à avancer par à-coups, amorçant son virage. Je retins mon souffle. Les ballons traînaient contre le plafond. On ne pouvait pas dire que je pilotais vraiment l’avion ; c’était comme si je faisais du vélo avec les roulettes en pédalant quelques fois pour nous propulser.

— Bordel, grommelai-je en me rendant compte qu’on bifurquait un peu trop.

Je poussai doucement le manche dans l’autre sens, puis j’enfonçai la pédale droite, et on mit enfin le cap sur la maison volante. J’activai lentement le levier, et on avança. Au bout de quelques secondes, j’éteignis les moteurs et laissai notre élan nous porter.

— Prépare-toi ! lançai-je à Donut.

La maison se profilait devant nous, menaçante. Son gigantesque ballon était au moins cinq fois plus volumineux que ceux des autres montgolfières. Il miroitait sous l’effet d’un enchantement, tel un signal lumineux qui nous attirerait à lui comme des papillons à une flamme.

Le « château » était seulement constitué d’un petit bout de terrain sur lequel était construite une maison à un étage style pavillon de banlieue. Je me rendis compte avec surprise que c’était d’ailleurs exactement ce que c’était : un pavillon de banlieue. J’avisai un grand garage, une véranda, et même un petit jardin devant – à présent à moitié détruit. La bâtisse avait un revêtement en aluminium d’un beige terne. Il y avait même un panier de basket fixé au-dessus de la porte du garage.

Notre offensive n’avait pas laissé la maison intacte. Les fenêtres de l’étage étaient cassées et une partie de la cheminée s’était effondrée. Les gouttières pendaient au bord du toit. Des lumières de Noël y clignotaient toujours.

— Tu crois qu’ils nous ont entendus approcher ? demanda Donut.

— Sans doute, alors sois prudente. Tu les vois ?

— Non. Je vois l’escalier, par contre. Il est au premier.

Le ballon était attaché à la maison par un énorme filet. L’avion s’approcha en douceur, comme un bateau arrivant au port, pour finir par s’arrêter près de la gigantesque enveloppe scintillante. On était bien 12 mètres au-dessus de la maison.

— J’y vais ! s’exclama Donut, bondissant de son siège et se rattrapant au filet.

Je retins mon souffle, craignant que l’enchantement qui protégeait l’enveloppe la blesse. Selon Mordecai, on pourrait toucher le ballon sans problème ; par chance, il avait raison. Je me levai à mon tour et m’engageai précautionneusement sur le nez de l’aéronef, en m’accrochant à l’aile du haut pour me stabiliser. Quand je me fus suffisamment approché, je sautai sur le ballon et m’agrippai au filet. Donut se laissa tomber sur mon épaule et s’y cramponna fermement à l’aide de ses griffes.

— J’espère que tu ne crains pas la hauteur, Carl, déclara-t-elle en jetant un coup d’œil dans le vide.

— Pas du tout, répondis-je en commençant à descendre.

Le Cauchemar II oscillait à présent pile au-dessus de ma tête. Quand le ballon de secours toucha celui de la maison, il se mit à scintiller lui aussi, comme si ce dernier lui avait transmis le sort dont il faisait l’objet.

— Tu en es sûr ? On est très loin du sol… insista Donut. Regarde, on distingue les lumières du quart terre. Ça doit être le château de ce mage… On est vraiment très loin du sol…

— On est déjà tombés tout à l’heure. Il y a des tas de trucs qui me font flipper, Donut, mais l’altitude n’en fait pas partie.

— Eh bien, ça devrait. Personnellement, je suis terrifiée.

— Ne regarde pas en bas.

— Où est-ce que je suis censée regarder ?

— Tu n’avais pas l’air d’avoir peur quand on est montés dans la montgolfière…

— Ça, c’était avant qu’on dégringole du ciel. J’aimerais qu’on évite de réitérer l’expérience.

On descendit rapidement. Le filet était accroché aux quatre coins du terrain flottant. Je ne voulais pas prendre le risque de sauter sur le toit et de glisser sur les tuiles. J’attendis donc d’être au-dessus du jardin avant de lâcher prise.

En atterrissant dans l’herbe, j’eus tout de suite l’impression que le sol chaloupait. Pas vraiment à la manière d’un bateau – plutôt comme dans un ascenseur. On fit quelques pas vers la maison. Je progressai lentement, redoutant un piège ou une embuscade.

— Tu ne vois rien ? demandai-je une nouvelle fois.

— Rien.

Ils nous avaient forcément entendus… On s’approcha du perron. Un panneau « Bienvenue », peint à la main dans une teinte bleu argenté, était suspendu au centre de la porte blanc sale. Une étoile, en bas, m’indiqua que les anciens propriétaires étaient fans des Dallas Cowboys. Sur le paillasson, un dessin de flingue était surmonté du message : « Dans cette famille, on n’appelle pas la police. »

— Un peu contradictoire, tout ça, commenta Donut.

Elle laissa sortir Mongo. Le dinosaure apparut dans un rugissement rauque. Il fit un tour d’horizon, et ses yeux s’écarquillèrent quand il comprit que le sol bougeait. Il se tourna vers Donut et poussa de petits cris inquiets.

Le chat grimpa sur son dos et lui tapota la tête pour le rassurer.

— Bon, on l’enfonce, cette porte ? s’impatienta-t-elle.

J’examinai le battant, hésitant à sonner, juste pour voir. Sans doute une mauvaise idée.

— OK. Ordonne à Mongo et à ses deux clones d’entrer par les fenêtres de l’étage. Nous, on va passer par ici. Rendez-vous en haut de l’escalier, mais dis-lui bien de ne pas…

Avant que je puisse terminer, quelqu’un nous ouvrit. Une jeune gnome s’avança sur le seuil.

— Bonjour ! nous salua-t-elle gaiement.

Elle portait un maillot des Dallas Cowboys si grand pour elle qu’il lui faisait une robe. Le devant était taché de sang. Deux couettes émergeaient de son chapeau rouge pointu.

— Vous êtes venus tuer mon père ? Vous arrivez trop tard ; il est déjà mort. Vous voulez entrer ? J’ai fait de la limonade !

[16]

JE PARCOURUS RAPIDEMENT SES PROPRIÉTÉS. Son point, sur la carte, était blanc.

Bonnie – jeune gnome dirigeable. Niveau 5.

La petite Bonnie n’aime que deux choses au monde : Saucisse, son cochon de compagnie, et qu’on cède à tous ses caprices.

C’est la fille unique du commandant Kane et, selon certains, la véritable cheffe de la Forteresse désolée. On raconte que la prise en otage de Saucisse l’a mise dans une telle rage qu’elle n’a pu être calmée que lorsque son père a ordonné le bombardement du bourg des changelins, neutres dans le conflit.

C’est en tout cas ce que dit la rumeur. En réalité, personne ne sait grand-chose de cette enfant réservée. Ne la jugez pas trop sévèrement. C’est juste une gosse de riche pourrie gâtée. Si elle est réellement méchante, elle n’en a pas conscience. Si elle ne l’est pas, eh bien ce sera tragique, car vous allez sans doute être obligé de la tuer.

La vie est une chienne.

CARL : Ce n’est pas un changelin, au moins ?

DONUT : JE NE PENSE PAS. LA TEMPÉRATURE DE SON CERVEAU EST NORMALE.

CARL : Le plan reste le même. On la suit. Dès qu’on est entrés, ordonne à Mongo et à ses clones de s’introduire dans la maison par la fenêtre de l’étage. Qu’ils soient discrets.

DONUT : ILS NE SAVENT PAS ÊTRE DISCRETS.

Je suivis prudemment la gnome dans la maison. L’électricité fonctionnait. L’intérieur était bien éclairé, mais les lumières n’arrêtaient pas de vaciller.

Même en comptant son chapeau, Bonnie était à peine plus grande que Donut. Une odeur nauséabonde mêlant fumée de cigare et désodorisant au lilas bon marché nous prit à la gorge dès qu’on entra. Au pied du mur du couloir, une rangée de cadres photo montrait des enfants humains qui souriaient. Quelque chose les avait fait tomber. En réalité, la maison entière était en bazar. Il y avait des bris de verre un peu partout, et j’avisai du coin de l’œil une cheminée près de laquelle étaient éparpillées plusieurs briques. On passa dans le salon. Une grande télé à écran plat gisait par terre.

CARL : Donut, tu gères la discussion.

— Je suis en pleins préparatifs pour mon stand de limonades, déclara la fillette en se dirigeant vers la cuisine.

J’aperçus un gros frigo couvert de magnets dans une pièce au bout du couloir.

— Je l’inaugure demain. Je vais vous faire goûter. Je m’appelle Bonnie !

Il y eut un grand bruit à l’étage – les trois Mongo venaient d’entrer. Je grimaçai.

— C’était quoi, ça ? s’étonna la petite.

— Bonnie, qu’est-il arrivé à ton père ? s’enquit Donut pour détourner son attention.

Une grande traînée ensanglantée allait de la porte d’entrée à la cuisine. Tout le devant du t-shirt oversize de la gamine était sale, comme si elle s’était jetée à plat ventre dans une flaque de sang.

Haussant les épaules, elle se remit en route. Je lui emboîtai le pas, restant sur mes gardes. On passa devant l’escalier qui menait à l’étage. Mongo et les automates nous attendaient déjà en haut des marches, apparemment déçus de n’avoir rien trouvé à se mettre sous la dent. Donut leur fit signe de patienter. Bonnie ne parut pas les remarquer – en tout cas, elle ne leur prêta aucune attention. On entra dans la cuisine. Un pichet plein d’un liquide jaune était posé sur le plan de travail, à côté d’un sac de sucre, de plusieurs tranches de citron et d’un panneau en carton sur lequel il était écrit, en lettres rouges tracées à la main : « Stand de limonade au profit d’un mémorial en l’honneur de Saucisse. 1 verre = 1 pièce. »

Et là, sur la petite table qui trônait au centre de la pièce, était affalé le cadavre d’un gnome dirigeable adulte massacré.

Dépouille. Commandant Kane – gnome dirigeable. Niveau 55. Taillé en pièces par Denise.

Impossible de savoir comment il était mort. La moitié de son corps semblait avoir été dévorée.

Bonnie se hissa sur une chaise en fredonnant un petit air, puis, sautant sur le plan de travail, entreprit de me servir un verre de limonade. Le pichet était presque aussi gros qu’elle, mais elle le maniait facilement. Elle poussa la boisson vers moi.

— Goûtez, tous les deux ! Vous m’en direz des nouvelles. Mais si vous trouvez ça bon, vous me devrez une pièce d’or.

— Bonnie, articulai-je sans y toucher. Qui est Denise ?

— Oh ! dit-elle en levant le nez, ce qui me permit de voir que ses pupilles étaient complètement dilatées.

Ensorcelée.

— Elle est revenue ? s’enquit-elle. Elle était sortie chercher à manger…

— Qui est-ce ? répétai-je en balayant la pièce d’un regard anxieux.

Pas de réponse.

— Bonnie, qui est Denise ? insista Donut.

Sur mon interface, la petite aiguille que je venais d’ajouter, celle qui m’indiquait combien de gens suivaient notre feed, était en train de s’agiter.

— Après l’enlèvement de Saucisse, mon père s’est mis à m’offrir des tas d’animaux pour que je sois moins triste.

Je présumai que Saucisse était le cochon que les bactriens gardaient dans feu leur bourg. Je savais à présent que, si on avait débarqué là-bas les premiers et qu’on l’avait libéré, on aurait pu l’utiliser pour monter jusqu’ici.

— On a essayé les gerbilles, mais j’ai pas accroché, continua Bonnie. Elles sont trop méchantes… Puis sont venues d’autres bestioles, dont cette bonne vieille Denise. On va dire qu’elle fait le taf… Mais elle n’arrive pas à la cheville de Saucisse. N’allez pas lui répéter ça, surtout. Elle est très jalouse.

— Pourquoi Denise a-t-elle tué ton père ? demanda Donut.

— Il a… Vous voyez, commença-t-elle en désignant l’évier.

Je l’examinai, mais n’y remarquai rien de spécial. C’était juste un évier comme un autre.

— Il a quoi ? s’impatienta Donut. Bonnie, on ne comprend pas.

La gosse ignora la question et poussa le verre plus près du bord.

— C’est la recette de mon père, m’informa-t-elle. C’est délicieux. Essaie, tu verras.

Je déglutis et examinai la boisson.

Potion inconnue.

Selon la morveuse, c’est de la « limonade ».

— Mmh, grognai-je en faisant un pas vers le cadavre, essayant de m’en approcher suffisamment pour le piller sans qu’elle s’en aperçoive et envoyer, en même temps, un message à Mordecai. Tu ne m’as pas l’air très triste que ton père soit décédé…

Des verres à shot éclectiques étaient alignés sur le plan de travail. Bonnie versa un peu de la mystérieuse potion jaune dans celui qui proclamait « Remember the Alamo », et le descendit d’un trait. Autant que je pouvais en juger, il ne se passa rien.

— Miam, trop bon ! Je vous ai dit, pour mon stand de limonade ? lança-t-elle, avant de baisser la tête. Saucisse est mort. Ils avaient promis de prendre soin de lui, mais ils mentaient. Alors on les a bombardés ! Mon père pensait que ça me remonterait le moral. Ça n’a pas vraiment fonctionné…

Soudain, les murs se mirent à trembler. Le sol tangua, faisant s’agiter la limonade et tomber les verres à shot. Bousculé moi aussi par la secousse, je trébuchai vers le cadavre et, en voulant me rattraper, j’enfonçai sans faire exprès ma main dans son torse. J’eus l’impression de plonger les doigts dans une cocotte tiède de rôti braisé. Le menu de butin s’afficha.

5 030 pièces d’or.

Lettre du sorcier de cristal.

Mystérieuse montre.

J’empochai tout et j’ouvris immédiatement la lettre. Elle était succincte.

Kane,

Cessez immédiatement les hostilités. Vos bombes n’ont aucun effet sur moi, mais elles fragilisent les murs du temple. Vous ne souhaiteriez tout de même pas qu’il s’effondre ? Même du haut de votre cité volante, vous ne pouvez ignorer le danger qui nous menacerait tous si un tel drame venait à se produire…

Je propose une trêve.

Mettez un terme à ces bombardements, et je n’annihilerai pas ce monde tout entier.

Le remontoir est en ma possession. Je sais qu’une des montres au moins est la vôtre. Peut-être même les deux. C’est sans importance, à présent. J’ai mis au jour le secret de la boîte. Je peux ouvrir un portail, et je pourrais, même sans les deux autres fragments, nous condamner tous au néant. Soyez certain que je n’hésiterais pas une seconde si je craignais que ce spectre quitte sa prison.

Inutile de répondre à cette missive. Mais arrêtez. Je sais l’amour que vous portez à votre peuple et à votre enfant. Pensez à eux. Arrêtez.

Ghazi.

En terminant ma lecture, je me rendis compte que nous perdions de l’altitude. Les lumières de la maison recommencèrent à vaciller.

— Génial…

Il était arrivé quelque chose au ballon. Notre chute était lente, heureusement, mais ça ne pouvait pas être bon signe. J’essuyai mes mains couvertes d’entrailles sur ma chemise.

— C’est Denise ! déclara Bonnie en levant les yeux vers le plafond. Quand elle s’énerve, tous les objets magiques cessent de fonctionner. L’enveloppe se dégonfle peu à peu. En général, elle ne reste pas fâchée longtemps. Elle doit être sur le toit…

Un grand bruit retentit quelque part dans la maison, suivi par un pop que je reconnus immédiatement : celui d’un Mongo mécanique explosant à la fin de son temps d’invocation. Il aurait pourtant dû leur rester plusieurs minutes… À l’étage, Mongo poussa un rugissement terrifié.

Tout à coup, je me sentis plus lourd et plus fatigué. La majorité de mes buffs – dont les 14 points de bonus en Force qui m’étaient alloués par ma bague d’orteil et mes deux anneaux – venaient de se désactiver. Toutes mes stats importantes avaient pris cher.

— Mongo ? appela Donut, inquiète. Mongo, viens voir maman !

MORDECAI : Je crois qu’un combat de boss est sur le point d’être annoncé. La fonction de la potion se révélera sans doute bientôt. Ne la buvez pas, mais essayez de la récupérer.

CARL : Le monstre neutralise tout ce qui est magique !

MORDECAI : Merde. Bon… Ça peut se traduire de bien des manières, mais ça signifie sûrement que vous ne pourrez pas utiliser vos sorts. Ni vos parchemins. Ton gantelet ne se matérialisera pas. Seules les potions inhérentes feront effet. Peut-être. Il est possible qu’elles ne soient pas aussi efficaces que d’habitude.

CARL : Vous pouvez parler clairement ?!

MORDECAI : Vous pourrez éventuellement vous servir des potions de soin, mais seulement sur vous, pas sur un tiers – et encore… Votre nouvelle potion de mi-splotch ne fonctionnera pas. Vous venez très certainement de perdre accès aux protections que vous confèrent vos équipements. Aux buffs aussi. Soyez prudents.

Mongo fit irruption dans la cuisine, paniqué, couvert de plaies qui pissaient le sang. Il émit un petit bêlement pitoyable. Il n’a pas été attaqué. Ses deux clones l’avaient blessé quand ils avaient explosé. Bizarre : les bouts de métal projetés lors de leur disparition n’avaient aucun effet sur lui, d’habitude…

Donut poussa un cri de panique.

— Carl, Carl, mon sort soin ne fonctionne plus ! Je ne peux pas l’aider ! s’affola-t-elle en se ruant vers le dino, dont la barre de vie était à moitié vide.

Elle s’auréola de lumière en tentant d’utiliser un parchemin Soin de bestiole, mais au bout d’une seconde, le sort expira dans un petit crépitement.

— Sa barre de vie remonte toute seule, la rassurai-je. Il va s’en sortir. Arrête de gaspiller tes parchemins, ils ne marcheront pas. Il faut qu’on…

— Vous voulez de la limonade ? proposa Bonnie, avec plus d’insistance cette fois.

Le conseil de Mordecai me revint en mémoire.

— Allez, pourquoi pas ? acceptai-je. Merci, petite.

Les murs recommencèrent à trembler. Un coin ! retentissant se fit entendre. L’instant d’après, la maison se déporta violemment. Le pichet de limonade valsa. La petite Bonnie dégringola du plan de travail dans un hurlement perçant. Le gobelet valdingua lui aussi. Les placards s’ouvrirent et vomirent verres et assiettes. Pareil pour les tiroirs, qui éjectèrent tous leurs couverts.

Je m’élançai en avant pour rattraper le gobelet en plein vol, mais je manquai mon coup. Enfin, en réalité, j’aurais réussi s’il n’avait pas brusquement dévié de sa trajectoire pour échapper à ma main.

Les enfoirés… C’était fait exprès. Ils ne voulaient pas que je le récupère. Mon geste, cependant, eut l’effet d’un déclencheur. Comme si j’avais activé un piège ou marché sur une mine.

Le gobelet s’écrasa par terre et rebondit une fois. La potion se renversa. La maison continua de brinquebaler un peu, avant de se redresser, et un air de musique s’éleva. La fenêtre de la cuisine claqua et se verrouilla.

— Oh, crotte ! râla Bonnie. Il y en a partout ! Je vais devoir préparer un autre pichet…

On était enfermés. Comme pour un combat de boss du niveau 1.

La musique n’était pas comme d’habitude ; lente, envoûtante, rythmée par le bruit sourd et régulier d’une percussion lointaine. Un tinktinktink, presque comme un marteau frappant lentement une enclume.

Un compte à rebours géant apparut, flottant au milieu de la cuisine. 3 minutes.

— Oh-oh… C’est nouveau, ça, commenta Donut, l’air inquiet.

Je me tournai vers le couloir. La porte de la maison était toujours ouverte. Je voulus pointer le doigt dans sa direction, mais le monde se figea.

Oh, putain… Trois, deux, un…

Combat de b-b-boss !

C’est un duel par K.-O. contre la montre !

Vous avez découvert l’antre d’un boss de zone !

Ladies and gentlemen, les enjeux deviennent de plus en plus importants, les combats, de plus en plus durs, et nous sommes sur le point d’assister à l’apothéose de cette journée !

Faites un maximum de bruit…

À l’intention des participants : voici les règles du jeu.

La maison tombe en chute libre. Elle se crashera exactement 3 minutes après la fin de ce message. Pour survivre, vous devez vaincre le boss.

Facile, non ?

Que nenni, mes petits !

Nos photos s’affichèrent. Les mots Magie inopérante étaient tamponnés sur nos visages.

Vous ne pourrez pas faire usage de magie offensive ou défensive au cours de ce combat.

S’il m’était impossible de bouger la tête, j’avais gardé la faculté de parler.

— Donut, derrière moi. Tu es trop fragile ; je m’occupe d’envoyer les pains. Ordonne à Mongo de rester en retrait aussi tant qu’il n’est pas totalement guéri.

— Carl, je n’aime pas ça. Sans magie, je n’ai rien !

Un deuxième tampon se plaqua sur nos tronches. Dégâts physiques inopérants !

Eh oui, vous avez bien lu ! Vos attaques physiques n’auront aucun effet non plus !

— Hein, mais quoi ? hurlai-je. Comment ça peut être autorisé, ça ?

On va bien rigoler ! Youpi, comme on dit ! Enfin, non, pas youpi. Dans notre cas, ce serait plutôt…

Couac !

Tout se défigea un instant, le temps pour une oie blanche de débouler dans la maison. Remontant le couloir de son pas chaloupé, elle poussa un nouveau cri tandis que la porte claquait derrière elle.

Elle portait un bonnet de bébé à froufrous bleu pâle sur la tête et un châle de la même couleur, déchiré et taché de sang, autour du cou. À part ça, c’était une oie blanche normale qui paraissait tout droit sortie d’un livre pour enfants.

C’est…

Denise ! La maman oie infernale !

Boss de zone – niveau 53 !

Comme presque tous les habitants de cette bulle maudite, Denise ne devrait pas se trouver ici. Elle a quitté le septième niveau quand son grand-père, l’empereur Anser, a résolu d’avoir recours à un portail magique pour emmener son peuple dans cette contrée aride. Mais comme la plupart de ceux qui ont effectué ce voyage sous la contrainte, elle s’est attardée trop longtemps dans l’entre-deux : le Rien.

Cette erreur lui a coûté très cher. Sa raison a été pratiquement réduite à néant.

Les gnomes l’ont capturée il y a fort longtemps, mais ils ignorent son identité réelle. Denise aussi, d’ailleurs. Elle a quelques… facultés spéciales. Des facultés qui ont tout juste commencé à se manifester. Elle peut empêcher la magie de la blesser. C’est une environnementale. Elle éprouve un besoin viscéral de protéger les enfants.

Mais son vœu le plus cher, c’est de tuer – tout le monde. Surtout les petites salopes.

Et devinez ce que vous êtes.

Tic toc, mes p’tits cocos.

Et c’est… paaaar… tiiiiii !

On retrouva l’usage de nos membres, le compte à rebours se déclencha, et l’oie, dans un cri enragé, nous chargea sans perdre une seconde.

Mongo et moi, on fit un bond pour s’écarter. L’oie en furie fit irruption dans la cuisine en battant furieusement des ailes et se prit le frigo de plein fouet, y imprimant un renfoncement. Plusieurs magnets se décrochèrent.

— Coucou, Denise ! lança gaiement Bonnie, occupée à empiler des citrons sur sa chaise comme si tout ça était parfaitement normal.

— On bouge ! hurlai-je. On monte à l’étage !

— Mongo, non ! Reviens ! piailla Donut.

Trop tard. Le dinosaure, toujours mal en point, rugit et, traversant la pièce d’un bond, asséna un puissant coup de griffe à l’oie sonnée avant de refermer sa mâchoire sur son long cou et de la secouer dans tous les sens comme un jouet pour chien. Le mob émit un couac énervé et se remit à battre des ailes tandis que Mongo, lâchant enfin prise, le balançait au loin. Elle rebondit une fois, puis se releva immédiatement. Sautant sur la table de la cuisine, elle se percha sur le cadavre du gnome en battant toujours des ailes et en cacardant avec agressivité à l’intention du dino.

— T’es trop bête, Denise ! s’amusa Bonnie.

La barre de vie du boss n’était même pas apparue. L’oie ouvrit soudain le bec, dévoilant plusieurs rangées de dents aiguisées comme des rasoirs. Contrairement à un bec normal, il continua à se déployer, de tous les côtés, comme une fleur. Une langue violette en émergea. La bête poussa un nouveau cri – deux octaves plus bas que les précédents. Un cri guttural et terrifiant, qui paraissait provenir du tréfonds de l’enfer.

Ses dents jaillirent alors de sa gueule, fusant vers nous comme les balles d’un fusil. Une traînée de feu se répandit le long de mon bras et me cingla le visage. Donut miaula de douleur.

Elle ne m’avait pas infligé beaucoup de dégâts, mais ça piquait.

Le dinosaure, meurtri lui aussi, mugit et voulut réattaquer.

— Mongo, non ! le retint Donut tandis que je projetais une sphère foudroyante vers la tête de l’oie.

La boule de métal ricocha sur son bec, lui arrachant un petit couac de surprise. Ça la fit chanceler, mais là encore : pas de barre de vie. On n’arrivait pas à la blesser.

Denise se rua vers Mongo. Donut, au même moment, mordit la queue de son familier et, sans tenir compte de ses protestations indignées, le força à reculer. L’oie réussit à peine à le pincer, mais elle lui enleva tout de même un bout de chair et plusieurs plumes bleues et roses, provoquant un jet de sang.

Donut, la gueule pleine, lâcha un cri de peur étranglé. La santé de Mongo était à présent dans le rouge. Soulevant le dinosaure à bras-le-corps, je les jetai tous les deux vers la porte de la cuisine.

— Courez ! criai-je de nouveau avant de partir en arrière, glissant sur le sol poisseux de sang.

Poussant pour me redresser en vitesse, je sentis sous mes doigts un mug en céramique – l’un des nombreux à être tombés des placards –, que je jetai sur l’oie comme une balle de baseball. La tasse explosa sur sa tête et la propulsa vers la table, qui se renversa et envoya bouler le corps du commandant Kane. Le cadavre, après avoir percuté le plafond, retomba comme une crêpe sur le carrelage de la cuisine.

— Mongo, suis-moi ! s’écria Donut en lâchant enfin son dino.

Mongo, décidant apparemment que ce n’était pas une mauvaise idée, obtempéra – non sans pousser un dernier braillement d’irritation.

— Escalier ! ordonnai-je en me précipitant maladroitement vers la porte. Il faut qu’on se barre de cette cuisine ! Bonnie, prépare ta limonade ! Vite !

La maison chutait de plus en plus vide. Je nous sentais à présent tomber. On devait absolument éloigner l’oie de la gamine. Cette foutue potion devait être la clé pour la tuer. C’était forcé.

On remonta le couloir à fond de train. Je fis tomber un guéridon au passage. Derrière moi, l’oie continuait de vociférer. J’étais sur le point de balancer un écran de fumée, mais je me ravisai. Même si son point était resté blanc sur ma carte, mieux valait ne pas risquer de déconcentrer Bonnie.

2 minutes.

Comment allait-on vaincre cette saloperie ? Mordecai m’avait dit que, quelles que soient les situations auxquelles on était confrontés, il y avait systématiquement des indices. Où étaient-ils ? Au sommet des marches, on se retrouva face à un mur. On pouvait partir à gauche ou à droite. J’aperçus plusieurs portes, toutes entrouvertes sauf une. Deux donnaient sur de petites chambres, une autre sur une salle de bains, et une dernière sur un placard. La plus éloignée, côté droit, était fermée ; c’était celle qui menait à la « salle du trône », où se trouvait l’escalier d’accès au niveau 6. En fait, c’était juste la plus grande chambre de la maison. Le battant luisait. On ne pourrait entrer là-dedans qu’une fois qu’on aurait vaincu le boss.

L’explosion prématurée des deux Mongo mécaniques avait tout cramé dans le couloir.

Donut s’occupait toujours de son familier au lieu de se concentrer sur le combat. Le dinosaure saignait encore, mais il ne semblait plus souffrir autant. Le chat s’agitait autour de lui, et il finit par pousser un rugissement agacé pour la faire cesser.

— Carl, Mongo n’est pas guéri ! Je ne peux pas le mettre dans son box, et sa santé continue de se dégrader !

Repérant le guéridon brisé dans le couloir, je le bazardai dans l’escalier.

— Essaie les bandages !

On en avait reçu tout un paquet au cours des premiers niveaux. Ça ne le guérirait pas, mais avec un peu de chance, ça stopperait l’hémorragie.

Un coin-coin enragé se fit entendre en rez-de-chaussée. L’oie avait quitté la cuisine et s’était mise à nos trousses.

— On est là-haut, gros canard de mes deux !

— Ça a marché ! s’exclama Donut. Tout va bien, Mongo. On va te guérir dans une minute. Carl, qu’est-ce qu’on…

— Là ! lançai-je en lui montrant une chambre aux murs roses tapissés de posters d’un boys band coréen. Cette pièce se trouve pile au-dessus de la cuisine. Brisez le sol, puis crée un trou assez grand pour qu’on y passe tous. Allez !

Le tempo et le volume de la musique de boss s’intensifiaient à mesure que le compte à rebours descendait.

Donut fila au moment où l’oie apparaissait en bas des marches. L’animal, déployant son bec en fleur trop bizarre, cacarda, expulsant de nouveau la totalité de sa mâchoire dans ma direction. Je me baissai juste à temps : les petites fléchettes se fichèrent dans le mur. Deux d’entre elles réussirent tout de même à me lacérer le visage.

— Argh ! gémis-je en retirant une dent tranchante de ma joue.

Ce n’était pas le mob le plus puissant auquel on s’était frottés, mais ça n’avait aucune importance : elle était quasi indestructible, et tout ce qu’elle devait faire pour l’emporter, c’était tenir encore un peu.

Ce n’est qu’à ce moment-là que je remarquai la barre de vie qui flottait à présent près de sa tête. Elle était à peine entamée, mais quelque chose l’avait blessée. La question, c’était : quoi ? L’oie entreprit l’ascension de l’escalier, bondissant sur chaque marche en dodelinant de la tête et en sifflant. Son bonnet bleu s’agitait au rythme de ses sauts. Elle gronda. Je lui envoyai une sphère foudroyante qui la toucha en plein poitrail, la faisant reculer et battre des ailes, excédée. Elle ouvrit le bec pour tirer. Cette fois, je parvins à me jeter sur le côté à temps. Je me risquai à balancer un fumigène sans regarder, puis je revins sur le palier et la repoussai une nouvelle fois.

1 minute.

— C’est bon ! m’appela Donut depuis la chambre.

Je fonçai, claquant la porte derrière moi avant de me pencher vers le trou irrégulier. Donut et Mongo n’avaient apparemment eu aucun mal à arracher la moquette et le parquet. Bonnie, dans la cuisine, leva les yeux vers nous. La pièce entière n’était plus qu’un champ de bataille ensanglanté. Le cadavre de Kane gisait face contre terre. Bonnie touillait sa mixture à l’aide d’une cuillère.

— C’est prêt ? lui demandai-je.

— C’est meilleur froid. Pourquoi vous avez cassé le plafond ?

La porte de la chambre s’ébranla sous les assauts de l’oie.

— OK, on descend !

Je sautai, suivi par Donut et Mongo – qui avait à présent un lapin en peluche dans la gueule.

La description du liquide jaune n’avait pas changé. Je ne savais toujours pas s’il fallait que je boive ce truc ou que j’oblige le monstre à l’ingurgiter. Ça n’avait pas eu l’air d’empoisonner la petite… Elle était sous l’emprise d’un sort, qui l’immunisait apparemment contre l’ire du volatile. Qu’avait-elle dit, déjà ? Son père lui avait donné la recette.

Foutu pour foutu… Je pris le broc des mains de la fillette.

— Mais… ! protesta-t-elle. Laisse-moi te servir un verre ! Tu ne peux pas tout garder pour toi !

— Je t’achète le pichet entier, répliquai-je.

Denise apparut dans le trou, au-dessus de nos têtes. Ouvrant le bec, elle siffla, puis sauta vers nous tandis que j’approchais la boisson de ma bouche.

Le monde, une fois de plus, se figea. Le volatile se pétrifia en plein air. Le compte à rebours s’arrêta à 38 secondes. Un élan d’espoir me traversa.

Nouveau succès ! Bête comme une oie !

Oh, mince… Vous avez cru que cette potion était importante ? La magie ne fonctionne pas, pauvre cloche. C’est juste de la limonade !

Récompense : elle est super bonne. Dommage que vous soyez sur le point de vous éclater sur les catacombes.

Et les choses reprirent leur cours.

— Merde ! pestai-je en m’écartant au moment où l’oiseau atterrissait lourdement sur le comptoir de la cuisine.

C’était un piège, et j’étais tombé en plein dedans. Cette histoire de limonade était un leurre visant à nous faire perdre du temps.

Denise ouvrit son bec en fleur, s’apprêtant à tirer. Je lui flanquai un coup de pichet qui la fit reculer…

… et lui infligea des dégâts. À peine, mais sa barre de vie baissa.

Je compris enfin. La description indiquait que c’était une « environnementale ». Sur le coup, ça ne m’avait pas fait réagir. Tout s’était passé si vite – je n’avais pas capté qu’il s’agissait d’un buff. Sa santé s’était dégradée quand je lui avais balancé le mug à la tête, et maintenant le pichet. Mes armes et mes poings ne pouvaient pas la blesser, mais les objets qui se trouvaient dans la maison, si. Je repensai aux briques que j’avais aperçues en vrac près de la cheminée, et aux bouts de verre éparpillés par terre. Trop tard pour aller les récupérer…

20 secondes.

Je me jetai sur l’oie et lui saisis le cou. Elle poussa un braillement étranglé en battant des ailes. Je tentai d’attraper son bec, mais elle esquiva, puis l’ouvrit et me tira dessus, en pleine figure.

Un sillon brûlant m’enflamma le visage et la gorge, m’arrachant un cri de douleur. Ça douilla bien plus cette fois. J’eus l’impression d’avoir été frappé par une batte de baseball en feu. Ma barre de vie descendit – beaucoup. J’activai en vitesse une potion de soin. Aucun effet. Une seconde plus tard, je perdis la vision de mon œil gauche. L’animal se tortillait pour m’échapper, mais je levai ma seconde main et réussis enfin à lui fermer son bec. Elle continua de se débattre, mais malgré son niveau supérieur au mien, je la surpassais en puissance. J’avais des vertiges. J’étais sur le point de m’évanouir. Je m’accrochai à elle de toutes mes forces.

Qu’avait répondu la petite quand on lui avait demandé pourquoi son père était mort ? Elle nous avait montré l’évier du doigt… Qu’avait-elle essayé de dire ? Je me tournai pour inspecter cette zone de la pièce sans y remarquer rien de particulier. Pourquoi Kane avait-il pu s’y intéresser ?

Je repérai alors les deux interrupteurs qui se trouvaient à droite. Et je percutai.

— Donut ! haletai-je en titubant vers le comptoir.

— Quoi ? Quoi ?

10 secondes.

Je fourrai l’oie dans l’évier, tête la première. Ses pattes affolées me griffèrent désespérément le torse pour tenter de me repousser. Je me sentis soudain léthargique. Je dus enlever ma main de son bec pour le glisser dans le trou. Elle tenta de le rouvrir pour m’en empêcher, mais je l’y enfonçai sans ménagement. Sa tête était trop grosse. Je forçai, forçai… Son bonnet s’arracha quand elle entra enfin totalement.

— Le broyeur ! criai-je. Actionne l’interrupteur !

5 secondes.

Je tenais le boss d’une poigne de fer. Donut bondit sur le plan de travail et enclencha l’interrupteur. La lumière du plafond s’alluma.

— L’autre !

Le broyeur à déchets se mit à grincer, comme si on y avait jeté des cailloux. Le corps de Denise se rigidifia entre mes mains, puis fut pris de convulsions. On aurait dit un appareil électrique en train de griller. Une gerbe de sang jaillit de la bonde et éclaboussa la cuisine.

Le compte à rebours se bloqua à 1 seconde.

La maison entière s’arrêta brusquement, nous flanquant tous par terre. Le boss, que je ne tenais plus, se mit à tournoyer en l’air.

J’activai mon sort de soin. Cette fois, ça fonctionna. Mes buffs se réactivèrent. L’évier grinçait toujours. Mongo s’auréola de lumière : Donut venait de le soigner. Elle se retourna ensuite vers l’interrupteur pour éteindre le broyeur. L’oie tourbillonna encore deux, trois fois, flap, flap, flap, flap, avant de retomber, inerte et décapitée, sur mes genoux, son cou tranché continuant de répandre une abondante quantité de sang.

Notification de bulle. Les quartiers du commandant de la Forteresse désolée sont occupés. Le quart air est libéré !

Félicitons les crawlers qui ont réussi à prendre la salle du trône. Gloire à Princesse Donut et à Carl !

Tous les joueurs ayant débuté dans le quart air peuvent désormais accéder aux autres quarts.

Je levai les yeux vers le plafond.

— « Bête comme une oie » ? Sérieusement, depuis combien de temps vous attendiez pour la sortir, celle-là ?

La maison toucha terre en douceur dans un petit bruit sourd.

[17]

Étape 3 sur 4.

Le mage fou des dunes.

Temps restant avant l’effondrement du niveau :

10 jours, 4 heures.

Vues : 17,72 trillions

Followers : 13 billiards

Favoris : 4,1 billiards

— DONC, EN GROS, J’AI FAIT toute cette couture pour rien ! lança Katia en nous voyant émerger sur le seuil.

Les autres aussi étaient là, à nous attendre. Je sortis le premier et serrai la main à Langley et aux autres archers. Louis et Firas étaient venus. Tous contemplaient la maison de banlieue posée de guingois sur la dune avec des yeux ronds de stupéfaction.

— Les parachutes pourront toujours nous servir, la rassurai-je. Je te présente Bonnie.

Katia mit un genou à terre.

— Hello. Comment ça va, ma puce ?

— Vous ne sauriez pas où je pourrais trouver des citrons ? J’ai prévu de monter un stand de limonade, mais je n’en ai plus aucun… répondit l’enfant, avant de me lancer un regard noir. Une certaine personne n’a pas arrêté de tout me renverser.

La maison avait atterri à la périphérie du bol, à environ 800 mètres à l’est du bourg Adeudos. Il nous restait une bonne heure de nuit avant l’aube. Dès la mort de Denise, l’enveloppe magique avait commencé à se remplir lentement. J’avais compris que si on ne trouvait pas une solution rapidement, le bordel n’allait pas tarder à redécoller. Donut et moi, on s’était précipités dans le petit jardin pour essayer de couper les cordes qui le reliaient au bâtiment. Autant essayer de sectionner un gros câble avec une paire de ciseaux. Faute d’options, si on ne voulait pas avoir à refaire un saut dans le vide, on aurait bientôt été forcés d’évacuer les lieux.

Je m’étais rué vers la cuisine pour récupérer la gamine, mais quand je lui avais annoncé qu’il fallait qu’on parte, elle m’avait regardé comme si j’étais fou.

— La maison va s’envoler de nouveau, et on ne peut pas te laisser flotter là-haut toute seule. C’est trop dangereux, avais-je expliqué.

— On n’a qu’à la laisser au sol ! avait-elle rétorqué en attrapant un collier caché dans l’encolure de son maillot trop grand.

Le pendentif ressemblait à une noisette. Elle l’avait bidouillé une seconde, et j’avais senti qu’on atterrissait vraiment.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu as fait ?

Elle avait enlevé le collier et me l’avait tendu.

— Mon père m’a donné ça quand il m’a fait boire la potion. Il m’a recommandé de le donner à un adulte. J’imagine que tu feras l’affaire…

Après avoir accepté le bijou, je l’avais examiné. J’avais reconnu la petite pierre violette dès que j’avais posé les yeux dessus.

Cristal d’âme. Qualité F. Alimente le ballon qui permet à cette maison de voler. Rien de folichon. Mais si vous voulez mon avis, mieux vaudrait éviter de le briser.

Charge : 89 %. Tuez quelque chose pour le recharger.

Il était enfermé dans un genre de coquillage à charnière. Ce truc devait servir à contrôler la quantité d’énergie que le cristal fournissait au ballon : plus on l’ouvrait, plus il se gonflait. La pierre avait cessé de fonctionner à cause de l’aura anti-magie de l’oie infernale.

Je commençais à bien connaître ces choses. Elles alimentaient les générateurs de goules du niveau précédent, et j’en avais encore une – cassée – dans mon inventaire, prête à tout raser sur 45 kilomètres carrés à la seconde où je la sortirais. Mon cristal était de « qualité C », mais pas beaucoup plus gros que celui de Bonnie. Je me demandai quelle serait la puissance d’un cristal de qualité B ou A.

— Je vais le garder pour toi, OK ? avais-je dit à la petite.

J’avais laissé le petit coquillage à peine entrouvert, juste assez pour que le ballon ne s’étale pas sur le toit, mais pas trop, pour qu’on ne risque pas de s’envoler. Quand j’aurais le temps, il faudrait que j’expérimente un peu.

Bonnie avait haussé les épaules.

La maison, je l’ai dit, s’était posée sur la pente d’une dune. Je vous laisse imaginer la gueule de l’intérieur après notre rixe contre une oie assoiffée de sang quasi indestructible. Tout ce qui n’était pas rivé au sol ou aux murs avait valdingué. Maintenant que j’avais l’assurance qu’on n’allait pas redécoller à tout moment, Donut et moi, on avait du pain sur la planche.

On était tous les deux montés en grade au cours du combat, d’un niveau seulement – j’étais à présent 44, et Donut, 37. Pas plus. Je trouvais ça un peu radin. Mongo, lui, avait pris trois niveaux, et était à 33. J’en avais tiré la conclusion que la répartition des points d’expérience resterait à jamais un mystère pour moi. Ça me paraissait souvent aléatoire, même si Mordecai nous soutenait mordicus que ce n’était pas le cas.

— Il faudrait que tu découvres ce qu’a la petite, avais-je soufflé à Donut. Je crois que son père l’a droguée. Parles-en avec Mordecai, et essayez de comprendre.

Bonnie, à quatre pattes, ramassait les fourchettes et les cuillères qui jonchaient le sol.

Rien de ce qui s’était produit n’avait paru ébranler son calme stoïque. Après la mort sanglante de Denise, elle s’était plainte de ne plus avoir assez de citrons pour préparer un nouveau pichet de limonade, puis avait entrepris de remettre la cuisine en ordre. Les pupilles toujours dilatées, elle contournait le cadavre de son père quand il la gênait, pas du tout perturbée. Comme si tout était normal. Ce qui, vu les circonstances, ne l’était absolument pas.

L’électricité fonctionnait. Pareil pour l’eau. Pendant que Donut discutait avec la gamine, je m’étais occupé de mes trois objectifs : aller jeter un coup d’œil à la « salle du trône » ; couvrir toutes les fenêtres de bâches pour éviter que la maison ne se remplisse de sable à la tempête suivante, et, enfin, rafler tout ce que je réussirais à soulever. Même le panneau électrique, si je le pouvais. Tout, tout, tout.

Mongo errait dans le couloir, trimbalant le lapin rose en peluche qu’il avait volé dans la chambre de la petite. Je lui avais tapoté la tête en passant, puis j’avais grimpé à l’étage. La porte de la salle du trône s’était ouverte sans résistance, et j’avais pénétré dans une chambre classique. Un lit king-size surmonté d’un drap bleu défait était installé contre un mur. Poussée contre celui d’en face, une grande commode aux tiroirs ouverts qui tenait toujours miraculeusement debout. Il y avait des vêtements d’homme et de femme partout par terre. J’avais remarqué une chemise d’uniforme d’une société de plomberie, avec le prénom « Dale » brodé sur la poitrine. Un diplôme encadré de master en bibliothéconomie, décerné par l’université de l’Arizona à la femme qui habitait précédemment dans cette maison, gisait au sol. Le verre était intact. Jennifer, avais-je lu.

Jennifer et Dale. Ils avaient trois enfants. Ils étaient sans doute tous endormis quand c’était arrivé.

Je n’arrêtais pas de ressasser ce que Maggie m’avait dit : qu’ils pouvaient faire revenir les gens d’entre les morts. J’allais devoir faire de mon mieux pour ne pas y penser. Pas plus qu’à toutes les horreurs qui nous attendaient si on survivait suffisamment longtemps.

Et encore, t’es pas le plus malchanceux. Toi, y a que deux personnes qu’ils pourraient déterrer. Pour la majorité des gens, c’était sans doute beaucoup plus.

J’avais remarqué autre chose, sur la table de chevet. Un autre cadre, tombé à plat. Il n’abritait pas une photo mais un dessin du commandant gnome, de son épouse et d’un bébé. Kane avait enlevé la photo d’origine l’avait remplacé par ça. Il avait dormi dans ce lit.

Il s’était apparemment aussi branlé sur des magazines Cosmopolitan, s’il fallait en croire les nombreux exemplaires éparpillés par terre parmi des dizaines de mouchoirs usagés. Je m’étais tourné vers le grand dressing attenant en soupirant.

L’escalier se trouvait là ; il figurait sur ma carte. J’ouvris la porte. Il était juste assez large pour que deux personnes s’y engagent côte à côte. D’un point de vue logique, c’était absurde – on était au premier étage d’une maison. Mais il était là. Un champ de force bleuté m’avait empêché d’entrer. Il nous restait encore deux salles du trône à conquérir avant de pouvoir descendre.

Après avoir couvert les fenêtres de mon mieux, armé de plusieurs bâches et de mon ruban adhésif, j’avais empoché tout ce que je pouvais. Livres, jouets, meubles… Pas de chance, le gars qui vivait là avant l’effondrement était plus petit que moi ; aucune de ses fringues ne serait à ma taille. Ses garçons étaient des ados, et sa gamine devait avoir dans les douze ans. J’avais tout raflé, y compris deux ordis portables, trois télés, et plusieurs consoles de jeux.

Bonnie vivait dans la chambre de la fille. J’avais emporté son lit et sa table de chevet. L’armoire était pleine de Barbie et de petites figurines articulées d’animaux. J’avais tout pris.

C’était dans le garage que j’avais décroché le gros lot. En plus de deux VTT et d’un kayak en plastique cheap, j’y avais découvert un établi plein d’outils méticuleusement rangés et plusieurs cartons de bordel – des décorations de Noël, dont un faux sapin, des décorations pour Halloween et pour la fête de l’Indépendance, notamment.

Le panneau électrique se trouvait également dans le garage. J’avais désactivé le disjoncteur principal, mais le courant ne s’était pas coupé. Comme si l’électricité tournait par magie. J’avais coupé un fil électrique avec soin pour tester ma théorie. La prise qu’il était censé alimenter avait continué de fonctionner. Pour pousser l’expérience plus loin, je l’avais carrément enlevée du mur. Elle n’avait cessé d’opérer qu’à ce moment-là. Inutile de chercher une logique à tout ça. Il fallait sûrement, en effet, mettre ça sur le compte de la magie, ou d’un genre de technologie propre au donjon. Apparemment, tant qu’une installation électrique restait à sa place d’origine, elle marchait.

Je n’avais pas voulu risquer d’inonder la maison, alors j’avais foutu la paix à la tuyauterie. En revanche, j’avais retiré le panneau électrique principal tout entier pour le mettre dans mon inventaire. Je n’en aurais sûrement jamais l’utilité, mais au cas où…

Je n’avais pas déniché ce que j’espérais. Cette maison venait du Texas, et le paillasson d’entrée sous-entendait clairement que ses précédents locataires possédaient des armes à feu. Si c’était le cas, le système les avait manifestement confisquées avant de réaffecter le bâtiment dans ce niveau. Possible qu’elles aient été rangées dans un coffre de sûreté – probablement dans le dressing des parents, devenu la salle de l’escalier.

Pas grave. Dans l’ensemble, c’était tout de même une très bonne récolte.

J’étais retourné à la cuisine, la dernière pièce qu’il me restait à dévaliser. J’avais dû, là aussi, couvrir la fenêtre et la porte de derrière. Donut était assise sur le plan de travail quand j’étais entré, en pleine discussion avec Bonnie, qui rangeait toujours.

— On parlait de Saucisse, son cochon de compagnie. C’était un cadeau de sa mère.

— Ah…

DONUT : ELLE DIT QUE SON PÈRE LUI A FAIT BOIRE UNE POTION APRÈS NOTRE PREMIÈRE OFFENSIVE. ELLE PLEURAIT BEAUCOUP, ET ÇA L’A CALMÉE. ELLE DORMAIT PRÈS DE LUI DANS LA CUISINE QUAND ON EST ARRIVÉS. SELON MORDECAI, ELLE NE DEVRAIT PAS TARDER À RETROUVER SON ÉTAT NORMAL.

CARL : Oh là là, pauvre gosse… Je suis content qu’on se soit pointés quand ça faisait encore effet. Katia et les autres seront là à l’aube. Brique-de-Jus les accompagne ; elle s’occupera d’elle.

— Carl, regarde ! s’exclama Donut.

On cheminait vers le bourg Adeudos. Je me tournai. Dans le ciel, un avion descendait lentement. C’était le Cauchemar II. Il s’était décroché de la maison durant notre combat de boss, et le ballon d’urgence qui le maintenait en l’air avait fini par se décharger.

J’envoyai Louis et Firas le récupérer en leur recommandant de le traîner jusqu’à la Forteresse. Le koamonstre entrerait sans doute dans le grand garage, ce qui le protégerait de la tempête suivante. Ça aurait en outre l’avantage de leur donner quelque chose à faire.

Je regardai les deux hommes s’éloigner en trottinant. Une étoile de boss figurait à présent près de leur nom. Les archers et eux étaient tombés sur la reine des diables épineux au cours de leurs excursions dans le bol. Selon Langley, ils s’en étaient pas mal tirés.

La mort de la reine avait provoqué la disparition pure et simple de toute l’espèce. Ne restaient plus dans le désert que les petites bestioles explosives qui sortaient la nuit et les buzzzes.

Bonnie cheminait près de Brique-de-Jus, qui avait pris l’apparence d’un gnome dirigeable. Elle la tenait par la main. Les deux PNJ avançaient lentement sur le sable chaud.

— On s’occupera bien d’elle, me lança la changelin. Les orphelins auront toujours une place au bourg Adeudos.

DONUT : UN PEU OBSCÈNE, QUAND MÊME.

CARL : Pas maintenant, Donut.

Je tendis la main pour lui caresser la tête.

— Un peu plus et on y restait… fis-je remarquer.

— Et pourtant, nous avons triomphé ! répondit-elle en continuant de frotter frénétiquement sa fourrure pour tenter d’en extraire le sable. Bon sang, cette chaleur… Carl, il est impératif que tu nous fabriques une clim portable. Je n’en peux plus.

— Écoute… Il faut qu’on reparle de ce combat. Je suis content que Mongo et toi soyez tant liés, et je sais que, cette fois, tout s’est bien terminé, mais pendant les combats, j’ai besoin que tu sois avec moi. Mongo sera forcément blessé, à un moment ou à un autre. Ça ne doit pas t’empêcher de garder la tête froide. On se protégera tous, les uns les autres, le mieux possible, mais là – ses blessures t’ont mise tellement en stress que tu as complètement décroché.

Elle arrêta de se nettoyer.

— Où veux-tu en venir, Carl ?

— Si tu ne te concentres pas quand on monte au front, un de ces jours, ça finira mal. Je ne peux pas m’occuper de tout.

— Tu ne t’es pas « occupé de tout ». Qui a actionné l’interrupteur, dis-moi ? Non mais vraiment… Ma magie ne fonctionnait plus, or je te rappelle que j’ai une classe magique pour ce niveau. Qu’est-ce que j’étais censée faire d’autre ? Vomir sur Denise ? De toute façon, tu avais compris comment en venir à bout.

— À la dernière minute. On a eu de la chance.

— Ce n’était pas de la chance, Carl. C’était du toi tout craché. Je suis à peu près sûre qu’on était censés noyer cette oie dans l’évier. Ou dans le pichet de limonade. Pas la décapiter dans le broyeur à déchets. Tu es un bon combattant, et tu as l’esprit vif. C’est pour ça qu’on est encore en vie. Tu trouves rarement la solution attendue aux problèmes que nous rencontrons, mais tu en inventes une qui fonctionne aussi bien.

J’allais répliquer quand Katia nous rejoignit.

— Prochaine étape ? s’enquit-elle. La nécropole ?

Je sortis la lettre du mage et la lui montrai.

— À mon avis, ça signifie qu’on doit s’occuper du quart terre avant de s’attaquer aux catacombes. Le mage dit qu’il préférerait détruire cette bulle plutôt que de permettre au fantôme de s’échapper. Je ne sais pas ce qui se trame là-dessous, mais mieux vaut éviter de nous y frotter pour l’instant.

Katia parut soulagée. Aucun d’entre nous n’était très chaud pour s’aventurer dans un réseau de tunnels sombres pleins d’eau et de pièges.

— On va tous s’envoler à bord de cette foutue maison, c’est ça ?

— T’inquiète, ce sera fun, répondis-je en souriant. Un genre de pendaison de crémaillère. À notre sauce.

On venait de franchir la porte du bourg quand Loita et Zev nous envoyèrent un message.

LOITA : Félicitations. Survivre de justesse à vos combats est excellent pour vos chiffres. Continuez comme ça. Donut, tu as reçu un coffret. Ils nous assurent que celui-ci n’explosera pas tant que vous n’essaierez pas de mettre les doigts dans le compartiment de la tête. Interagissez un peu avec. S’il fonctionne comme prévu, nous avancerons l’émission d’un jour.

DONUT : JE N’Y CROIS PAS TROP, LOITA.

LOITA : Je me fiche que tu y croies ou non, crawler. Contente-toi d’obéir.

DONUT : PAS LA PEINE D’ÊTRE DÉSAGRÉABLE.

LOITA : Ne me réponds pas. Reste à ta place.

DONUT : JE NE T’AIME PAS, LOITA. TU SENS TRÈS MAUVAIS.

LOITA : C’est réciproque. Et si tu continues à me répondre, j’ordonnerai qu’on t’enlève Mongo. On le donnera à manger à un mob au prochain niveau et on t’obligera à regarder. Je te garantis que c’est possible. Ne me cherche pas.

Sur mon épaule, Donut poussa malgré elle un petit hoquet de terreur.

CARL : Allons, allons. Pas besoin de te mettre les écailles au court-bouillon. On fera mumuse avec ton robot, calmos.

ZEV : En tout cas, les fans ont vraiment apprécié ce combat. Bon travail, vous deux. Je dois cependant vous annoncer avec regret qu’il est temps pour moi de vous quitter. En tant qu’assistante de Loita, j’œuvrerai encore en coulisse, mais je crains que vous n’ayez plus besoin d’une manageuse réseaux sociaux.

Je levai la main pour signaler à Donut de ne pas réagir.

CARL : Comment ça ?

LOITA : Vous avez fait l’acquisition d’un moniteur de réseaux, vous n’aurez donc plus besoin de Zev pour interpréter et relayer les opinions des masses sèches.

CARL : Est-ce qu’elle peut au moins venir dire au revoir à Donut ?

LOITA : Non. Ne sois pas ridicule.

CARL : Et l’infopub du robot ? Est-ce qu’elle pourrait venir dans les loges ?

LOITA : Non. Ce n’est plus dans ses attributions. Moi, j’y serai, bien sûr. Remettez-vous au travail.

La conversation disparut.

— Je n’ai même pas pu lui dire au revoir, souffla Donut, avant de renifler. Je n’aurais pas demandé qu’on achète ce moniteur si j’avais su qu’on ne pourrait plus lui parler.

— Ne t’inquiète pas, Donut. On la reverra. Je te le promets.

— Tu ne devrais pas, Carl. Tu ne devrais pas faire de promesses que tu ne pourras pas tenir.

Je lui caressai la tête.

— On la reverra, Donut. Je tiens toujours mes promesses.

Elle frotta sa tête contre la mienne en ronronnant.

De retour à la base, je dormis deux heures, puis je me douchai, réinitialisai mes buffs, passai dans la salle d’entraînement une heure et mangeai. Je restai quelque temps avec Mordecai à expérimenter différents types d’explosifs, dont une pâte style dentifrice qui brûlait fort et longtemps. J’arrivais de mieux en mieux à orienter nos conversations pour faire croire au public que les recettes que je trouvais dans le livre venaient en fait de notre manager.

On visionna la quotidienne. Ils montrèrent notre combat dans la maison en chute libre et les évolutions des uns et des autres. Prepotente et Miriam en étaient à peu près au même stade que nous. Ils avaient réussi à escalader la paroi intérieure de leur bulle et à tuer toutes les araignées en leur infligeant un débuff qui les endormait et les faisait s’éclater au sol. Apparemment, ils avaient aussi terminé la zone souterraine et s’apprêtaient à s’attaquer au quart eau.

On vit la créature à deux têtes qu’étaient les frères Popov, à bord d’un bateau pirate, tirer des boulets de canon en direction d’autres vaisseaux. On n’eut pas beaucoup plus d’informations là-dessus. Lucia Mar s’était battue contre une momie de glace aux multiples bras et jambes, et avait fini par la briser en mille morceaux. À ma grande surprise, elle semblait s’être alliée à un groupe de crawlers – mais là encore, l’émission ne donna pas plus de détails. Quan Ch avait déjà terminé sa bulle et filait à présent d’un quart à l’autre en farmant tous les mobs qu’il croisait.

La liste du top 10 n’évolua pas beaucoup. Florin le crocodilien n’y figurait plus. La dernière fois qu’on l’avait vu, après la mort d’Ifechi, il était assis dans la salle de pré-niveau et refusait de continuer. Je me demandai ce qu’il était devenu. S’il était encore en vie. La liste à jour était la suivante :

1. Lucia Mar – Ladjablès – Inquisitrice générale obscure – niveau 41 – 1 000 000. (× 2)

2. Carl – Primal – Anarchiste contractuel – niveau 44 – 500 000. (× 2)

3. Prepotente – Capridé – Circassien calamiteux – niveau 38 – 400 000. (× 2)

4. Donut – Chat – Ex-enfant star – niveau 37 – 300 000. (× 2)

5. Dmitri et Maxim Popov – Dodelineurs – Illusionniste et Bogatyr – niveau 37 – 200 000. (× 2)

6. Miriam Dom – Humaine – Bergère – niveau 34 – 100 000. (× 2)

7. Quan Ch – Mi-elfe – Gendarme de la police impériale – niveau 45 – 100 000. (× 2)

8. Elle McGib – Jouvencelle de glace – Blizzardmancienne – niveau 35 – 100 000.

9. Bogdon Ro – Humain – Légat – niveau 35 – 100 000.

10. Chirag Ali – Humain – Paladin sacré – niveau 35 – 100 000.

Je ne savais toujours pas qui était ce Bogdon Ro. Quan avait chuté dans le classement, sans doute parce qu’il avait déjà fait éclater sa bulle mais ne paraissait pas pressé de s’aventurer à l’extérieur. Les spectateurs se lassaient rapidement quand vous ne leur proposiez rien de nouveau. Il demeurait le crawler le plus puissant du donjon, mais j’étais en train de le rattraper. Un petit nouveau était apparu en bas de la liste. Je n’étais pas sûr de l’avoir déjà aperçu.

— Je ne comprends pas pourquoi cette chèvre est si populaire… grommela Donut. Je n’aime pas qu’on soit séparés, Carl.

— Tu veux qu’on en discute ? lui proposa le robot. On pourrait se faire une séance cancan, juste toi et moi, ma belle !

— Ferme ton clapet ! répliqua Donut avec mauvaise humeur.

L’excitation de se voir dédier un produit dérivé avait fini par retomber. Ce nouveau prototype pesait à peu près trois fois plus que le dernier, et était aussi légèrement plus volumineux. Mongo s’était tout de suite jeté sur lui pour l’attaquer, mais cette fois, il ne lui avait apparemment infligé aucun dégât. Je passai un moment à jouer avec, et comme promis, il était assez robuste. Aucun autre changement n’y avait été apporté. Il continuait de balancer des citations de parodies de Garfield et de se comporter de manière flippante…

C’était, en tout cas, la meilleure version qu’ils nous aient fait parvenir jusque-là, et elle fonctionnait relativement bien. Loita nous fit savoir qu’on serait transportés sur le plateau de l’émission quelques heures plus tard. Katia serait l’invitée d’un autre programme, qui aurait lieu le lendemain. J’espérais qu’on serait dans le quart terre d’ici là.

Le robot disposait d’un petit circuit imprimé, situé à l’arrière du crâne et protégé par un couvercle merdique. L’équivalent du compartiment pour piles sur un jouet terrien. Par curiosité, je l’ouvris. Je reçus un avertissement sur-le-champ : j’avais cinq secondes pour le remettre en place, sans quoi l’objet s’autodétruirait. Je me demandais ce qui se passerait si je désobéissais, étant donné qu’on se trouvait dans une salle sécurisée, mais, jugeant préférable de ne pas tenter le diable, je repositionnai le petit rectangle noir, qui se cala dans un clic.

Mordecai me conseilla de ne pas trop m’entêter, car il s’agissait d’un « jouet non optimisé ».

— Et ça veut dire quoi, concrètement ? demandai-je en donnant une pichenette au petit couvercle.

Non mais la camelote…

— Sur Terre, pour jouer à certains jeux vidéo, même seul, il vous fallait un accès Internet. Tu me suis ? C’est un peu le même concept. De nos jours, la plupart des jouets doivent se trouver dans une zone d’optimisation agréée pour fonctionner. Certains fabricants vont même plus loin et exigent qu’une clé de licence soit installée dans les corps des enfants pour en débloquer toutes les fonctionnalités. Cela permet de vérifier que leurs parents sont à jour avec les impôts. Ce n’est pas le cas de votre robot ; il n’est pas aussi sophistiqué que ces jouets modernes. En revanche, un gamin embarqué dans un long voyage spatial qui l’amène à sortir du réseau d’un système, ou né au sein d’une famille trop pauvre pour s’acquitter de la taxe d’accès, pourra s’amuser avec. Si tu actives la séquence d’autodestruction, l’IA pourrait sans doute le téléporter hors de la salle pour éviter que vous soyez blessés, mais pas sûr qu’elle le fasse, d’autant plus que c’est précisément pour te décourager de fouiller dans la tête de cette machine qu’ils ont ajouté ça. Honnêtement, je ne sais pas ce qui se passerait. Si tu veux mon avis : prudence est mère de sûreté.

Le chat mécanique se mit à sautiller sur place.

— Carl, Carl, allons tuer un autre homtaure !

Je tendis la main pour lui tapoter la tête, et il gémit. Un gémissement de femme, clairement sexuel.

— Aaaaah, lâchai-je, dégoûté, en retirant précipitamment ma main.

CARL : Et donc, cette société, Veriluxx… ils essaient vraiment d’aider les enfants pauvres avec cette merde ?

MORDECAI : Je n’irai pas jusque-là. Je n’ai jamais entendu parler d’eux, mais le logo, sur le coffret « Bienfaiteur », laisse penser qu’ils sont associés à Veritan Linkage. C’est un fonds de dette privé, principalement aux mains de calmeurs. Ses dirigeants militent pour la réduction en esclavage des gens se trouvant dans l’incapacité de payer leurs impôts. Je m’interrogeais justement à ce sujet ; quelle société pourrait vouloir dépenser autant pour fabriquer un jouet si débile ? C’est pour le moins curieux… Par ailleurs, seul un géant industriel aurait les moyens de s’offrir une telle campagne marketing, laquelle n’aurait de raison d’être que si le produit mis en avant avait le potentiel de lui rapporter plus gros encore. Bref, je doute que la production d’un jouet bon marché soit leur unique objectif. On n’aura sûrement jamais le fin mot de l’histoire… Le plus probable, c’est qu’il s’agit d’un moyen détourné de transférer de l’argent à Borant. Ils sont très proches d’eux et d’Éclosion.

CARL : Bordel… Tous les habitants de l’univers sont des connards ou quoi ?

MORDECAI : Seulement ceux avec l’argent.

— Oh, chic alors ! s’exclama Robot Donut. J’ai trop hâte d’aller dans une nouvelle émission. Je vais me faire encore plus de fans !

Je passai un moment à inspecter la montre du commandant Kane. C’était exactement la même que celle de Henrik. Je l’examinai sous tous les angles. Un dessin représentant un os était gravé sur le métal. Je l’avais déjà vu quelque part, mais pas moyen de me rappeler où. La description ne m’éclaira en rien.

Mystérieuse montre de gousset.

Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Quelle est sa fonction ? Pas donner l’heure, en tout cas. Les aiguilles se mettent parfois à bouger toutes seules. Et le miroir, à l’intérieur du boîtier, n’en est pas vraiment un… Pour la faire fonctionner, il vous manque le remontoir.

C’était tout.

Je l’ouvris. La surface intérieure du boîtier, au-dessus du cadran, était noire. Il y avait un minuscule indicateur permettant d’installer une alarme. Il fallait tirer trois fois le petit bitoniau qui surmontait la montre pour la régler. Je la fis correspondre à l’heure affichée, et elle se mit à vibrer dans ma main comme un portable.

L’instant d’après, le pan de métal noir se troubla : un genre de poisson y apparut, me regardant droit dans les yeux. Et tout redevint opaque.

Henrik, compris-je. Il était descendu dans la nécropole. Il avait pris l’apparence d’une créature aquatique. Sa montre avait dû vibrer en même temps que la mienne. Je refermai le boîtier en soupirant. Au moins, on savait que le vieux changelin était encore en vie.

— Carl, m’appela Katia en passant la tête dans l’espace personnel. Bonnie a commencé à reprendre ses esprits. Elle est chez Skarn. Tu devrais aller la voir avant que Donut et toi partiez pour votre interview.

C’était une bonne idée : dès qu’on reviendrait du tournage de l’infopub, on embarquerait tous dans la maison volante et on quitterait le bol.

— Comment elle va ? demandai-je en lui emboîtant le pas.

— Pas top. Mais c’est une gamine. Les gamins sont résilients.

Les dromadériens, au moins, ne la maltraitaient pas, alors qu’elle était pourtant partiellement responsable du bombardement de leur bourg. Je n’étais pas sûr que des humains auraient fait preuve de la même indulgence. Un petit attroupement de chameaux, devant la maison, discutait à voix basse. Je suivis Katia à l’intérieur.

— Et tu dormiras juste là, expliquait Brique-de-Jus à la petite gnome en lui indiquant un coin de la pièce.

Je fus surpris de constater que Donut se trouvait déjà sur place, avec Mongo. Je n’avais pas capté qu’elle avait terminé son heure d’entraînement.

— Mais c’est pas mon lit… protesta Bonnie en considérant tristement le lit de camp, les bras enroulés autour de son corps.

Elle avait enlevé son maillot oversize taché de sang et revêtu une robe toute simple, elle aussi trop grande. Skarn, qui se tenait près d’elle, avait posé une main réconfortante sur son épaule. Tout comme Brique-de-Jus, il s’était changé en gnome.

— J’ai ! intervins-je en sortant le lit rose récupéré dans sa chambre.

Tout le monde s’écarta pour me laisser l’installer. Il était beaucoup trop grand pour elle, mais la pièce était assez spacieuse pour l’accueillir. Je sortis ensuite la petite table de chevet que j’avais trouvé près du meuble et je la posai à côté.

Elle réagit à peine.

— Denise a tué mon père, déclara-t-elle sans préambule. Il savait qu’il allait mourir. Il m’a dit qu’il ne pouvait rien faire pour l’en empêcher, et de préparer de la limonade. J’ai commencé à pleurer, alors il m’a donné une potion et la peur a disparu. Vous n’auriez pas une autre de ces potions ? S’il vous plaît ?

— Non, ma puce, lui souffla Brique-de-Jus.

— T’inquiète, la consola Skarn. Moi aussi, mes parents sont morts quand mon village a été bombardé. Mais ils s’occupent bien de nous, ici. Les dromadériens sont ronchons, mais pas méchants.

— D’accord… répondit Bonnie d’une petite voix en s’essuyant le nez.

Mongo s’approcha lentement d’elle et laissa tomber le lapin rose en peluche à ses pieds. Elle le ramassa et le serra contre elle en fermant les yeux. Je sortis le dessin de mon inventaire – celui qui les représentait, sa mère, son père et elle, et je le déposai sur sa table de chevet.

LOITA : Oh, pour l’amour des dieux… Le public aime l’action, pas le mélo. Arrêtez de perdre votre temps à vous soucier des PNJ. Téléportation dans les loges d’ici à vingt minutes.

Je fis signe à Katia et Donut, et on laissa la fillette aux bons soins de Brique-de-Jus. Avant de sortir, je regardai une dernière fois par-dessus mon épaule. Agrippée à son doudou, la petite gnome sanglotait dans les bras de la changelin, qui lui caressait les cheveux.

C’est là que tout se joua. À ce moment très précis. Avant ça, j’avais envisagé l’idée, mais je l’avais jugée trop risquée. Trop prématurée.

Je venais de changer d’avis.

[18]

NOTE AJOUTÉE PAR CRAWLER COOLIE. 19e édition. > Je participais à une émission, ce soir. Ils m’ont transporté dans un vaisseau qui flotte en orbite au-dessus de notre monde. L’appareil dispose d’une grande baie sans verre, uniquement fermée par un champ de force. C’est fantastique. Je peux voir ma planète. Ma merveilleuse planète perdue. S’il faut que je meure ici, je veux que cette image soit la dernière que j’emporte avec moi.

CARL : J’ai quelques trucs sur le feu à ma table de sapeur. Laisse-moi y jeter rapidement un œil avant de nous téléporter.

LOITA : Tu as dix minutes, pas une seconde de plus. Dépêche-toi. L’équipe de Veriluxx loue une caravane de production.

Je remontai la rue à fond la caisse, m’arrêtai au bar le plus proche et déboulai dans l’espace personnel. J’y avais, en effet, deux expériences en attente. Depuis que j’avais trouvé l’idée dans mon livre, je m’étais mis à tester diverses méthodes d’infusion. La seule chose qui avait fonctionné jusque-là, c’était le mélange fumigène-sort de soin, apparemment très efficace pour se débarrasser de mobs revenants. Je n’avais pas encore eu l’occasion de mettre la méthode en pratique.

J’avais deux préparations en cours à mes stations d’infusion. Pour la première, j’avais versé un nuage de smoothie Mets-l’turbo préparé dans le niveau 2 sur un écran de fumée. Le smoothie vous immunisait temporairement contre les maladies, mais il avait aussi pour effet de vous bourrer la gueule. Je vis tout de suite que ça n’avait rien donné : le fumigène avait noirci, et le statut Flop oscillait au-dessus. C’était ce qui se passait le plus souvent.

Ma seconde infusion avait été beaucoup plus concluante. J’avais su qu’elle fonctionnerait : j’avais pris la recette dans le livre. La clé, maintenant, allait être de persuader tout le monde que je l’avais découverte par hasard.

La plupart de mes coffrets récents contenaient au moins une potion d’invisibilité. Elles étaient assez précieuses. Une fois que j’en avais eu cinq, je m’étais dit qu’il était temps d’en « gaspiller une » au profit de mes expérimentations.

— Hé, celle-ci n’a pas foiré ! lançai-je à Robot Donut, qui m’observait travailler, perchée sur la table.

Votre compétence Infusion monte niveau 3. Attendez un peu d’apprendre à faire ça avec de la vodka…

J’attrapai l’écran de fumée. Habituellement rouge, il était à présent auréolé d’un scintillement multicolore.

Boule à facettes hobgobelin.

Type : arme de jet explosive imprégnée de magie.

Effet : ça décoiffe.

Statut : 25. Instable.

MDMA non incluses.

Vous prenez un écran de fumée hobgobelin, vous le trempez dans une potion d’invisibilité, et qu’obtenez-vous ? Réponse : une fête d’enfer ! Diffuse d’épais nuages multicolores photosensibles et réactifs aux fréquences. Si vous ne savez pas ce que ça veut dire, vous ne perdez rien à en déclencher une pour le découvrir. La fumée dissimulera tout ce qui se passe à l’intérieur desdits nuages, et les volutes danseront au rythme de la musique.

Avertissement : à l’inverse des écrans de fumée basiques, le lanceur de cette arme de jet n’est pas immunisé contre ses effets. En clair : vous serez aussi aveugle que les monstres. Alors ne l’utilisez que si vous êtes le mec le plus canon de l’orgie.

Infuser ces fumigènes les rendait hautement instables, raison pour laquelle je n’avais pour l’instant pas prévu de reproduire cette expérience chimique avec de vraies bombes. Encore quelques points dans Infusion, et ce ne serait plus un problème. Je déposai la boule à facettes sur le bord de la table et entrepris d’éteindre mes stations d’infusion.

— Bon travail, Carl ! se réjouit Robot Donut.

— Ouais, j’ai gagné un degré de compétence.

Robot Donut se mit à sautiller sur place.

— Youpi ! J’adore les degrés de compétence !

Ses mouvements brusques envoyèrent valdinguer la balle.

— Bordel, Robot Donut ! m’énervai-je.

Le statut de l’arme était protégé quand elle se trouvait sur la table ; par terre, non. Et si un bâton de dynamite ne se déclenchait jamais dans une salle sécurisée, je savais, pour en avoir fait les frais plus d’une fois, qu’il n’en était pas de même pour un fumigène.

Je reculai d’un pas et marchai carrément sur la boule à facettes, ce qui, bien sûr, la déclencha.

Le machin se mit immédiatement à diffuser des émanations arc-en-ciel. Mordecai, qui était penché sur sa table d’alchimie de l’autre côté de la salle, leva les yeux et m’engueula.

— Bordel de merde… pestai-je encore.

Je pris le robot dans mes bras tandis que le nuage opaque nous enveloppait. Les volutes dansaient tout autour de nous.

— Mordecai, ne bougez pas ! Ça ne va pas durer longtemps.

— Que de jolies couleurs… commenta Robot Donut en tournant la tête vers moi dans la tempête multicolore. C’est tout ce qu’on voit, à la fin, ajouta-t-il d’une voix beaucoup plus grave. Je serai toujours là pour toi, Carl…

LOITA : Vous avez fini ? Il est temps.

CARL : On est prêts.

Donut avait pris une douche et persuadé Katia de la brosser pendant que je m’occupais de mes petites expériences. Katia s’était écroulée de rire quand je lui avais raconté l’incident de la boule à facettes, et avait redoublé d’hilarité après que Mordecai nous avait rejoints, dans tous ses états, et m’avait enguirlandé pour avoir foutu en l’air sa dernière heure de travail. Je tenais fermement le robot contre moi. La tornade de couleurs s’était rapidement dissipée, mais elle avait laissé des résidus multicolores sur tout ce qui se trouvait dans la salle d’artisanat, nous compris. L’aire commune de l’espace personnel puait la barbe à papa cramée. Le robot nettoyeur m’invectiva de bips colériques avant de filer en direction du carnage.

— Franchement, Carl, lâcha Donut tandis que je secouais mes cheveux pour en virer la poussière scintillante. Vous avez l’air d’avoir trucidé le casting de Blondine au pays de l’arc-en-ciel. Après tous les efforts qu’on a dû fournir pour empêcher Mongo de l’esquinter… Robot Donut aurait pu se casser. Non mais regarde-la ! Ils ne vont pas être contents.

LOITA : Transfert immédiat.

— Je me porte mieux que jamais, ma belle ! répliqua le jouet, toujours dans mes bras.

Avant que Donut puisse le rembarrer, on se volatilisa pour réapparaître dans une caravane de producteur.

Je parcourus la pièce du regard, faisant un état des lieux rapide. Mes pieds s’étaient enfoncés dans une moquette épaisse. La teinte de la coque m’indiqua rapidement qu’on était sous l’eau et pas dans l’espace. Mes menus étaient désactivés. Je n’avais plus accès à mon inventaire.

On se trouvait dans une caravane plutôt cool, de qualité moyenne. Un sous-marin, donc, comme lors de notre dernière émission de mi-niveau. Les loges, cependant, ressemblaient à celles d’Odette – il y avait un espace d’attente, une porte par laquelle on accédait au plateau. Au bout de quelques secondes, je me rendis d’ailleurs compte qu’il s’agissait exactement du même modèle ; seul l’aménagement était différent. Ça, et la grande baie vitrée qui donnait sur les fonds marins obscurs.

— Rien à grignoter… grommela Donut.

Loita se prélassait sur un canapé, au fond de la pièce, ce qui expliquait la disparition de nos menus. Elle semblait encore plus petite à côté des énormes coussins, ça en était presque comique. Contrairement à Zev, systématiquement affublée d’une combinaison spatiale, elle n’était équipée que d’un respirateur portatif. Le minuscule dispositif, installé autour de son cou, crachait parfois un petit jet d’eau, et une flaque assez importante s’était déjà formée sous son corps de poisson. Je m’approchai d’elle et je me penchai pour tapoter la baie qui nous séparait des abysses glaciales. Les projections humides m’éclaboussèrent la jambe. Il faisait complètement noir, dehors. Je sentais la pression de l’océan autour de nous. La « vitre » me paraissait en plastique. J’aperçus le voile à peine perceptible d’un champ de force, de l’autre côté.

— Est-ce que ces caravanes peuvent s’envoler, comme des soucoupes volantes ? Ou ont-elles été transportées ici à l’aide d’un bâtiment plus gros ?

Loita fronça les sourcils, comme surprise par ma question.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— On a été victimes d’une tentative de meurtre commanditée par un vaisseau en orbite il y a quelques semaines, et les responsables ont récemment réessayé de nous buter. Je m’interroge juste sur la solidité de vos engins…

— Tu ne crains absolument rien, crawler. Nous nous trouvons dans une caravane sous-marine de haute sécurité.

Je toquai une nouvelle fois contre la paroi.

— Haute sécurité, hein ? Tu nous as téléportés en un clin d’œil. Si j’étais un assassin extraterrestre, j’aurais sûrement trouvé le moyen de m’introduire ici aussi. Sur Terre, on avait une série télé – Star Trek, ça s’appelait. Les méchants se téléportaient sans arrêt dans les vaisseaux des gentils pour les attaquer.

— Pour un joueur si célèbre, tu es d’une couardise… La caravane a été scellée à votre arrivée. Personne ne pourra y entrer ni en sortir avant la fin de l’émission. Je te le répète : tu es moins en danger ici que dans le donjon.

— J’espère bien. N’oublie pas que tu es dans le même bateau que nous.

Ses yeux s’écarquillèrent imperceptiblement. L’instant d’après, elle remarqua enfin que Robot Donut, bloquée sous mon bras, était couverte de paillettes. Elle laissa échapper un halètement de désespoir.

— Oh, espèce d’idiot ! Qu’est-ce que tu as fait à l’échantillon ?

— Bonjour, je suis Princesse Donut la reine Anne Chonk ! déclara le jouet. Comment tu t’appelles ? On a fait des arts plastiques ! Tu veux suivre mon feed ? Avec moi, on tue avec style !

— Bon sang, j’étais sûre que vous alliez tout foutre en l’air ! pesta Loita, avant de pousser un soupir exagéré.

Ses yeux étincelèrent ; j’en déduisis qu’elle écrivait à quelqu’un.

— Bon, bon… Ça ira. Ils ont un autre exemplaire sur le plateau. Un vrai, pas la version spéciale donjon.

— Un vrai de vrai ? demandai-je en me tournant vers la porte. On pourra le garder ?

— Non, bien sûr que non. Ce sera un hologramme.

— Pff, nul…

— Il y en aura un du robot de Donut, et un autre pour celui de Mongo. Vous devrez interagir avec, mais sans les toucher, ce qui trahirait l’illusion.

Donut, qui s’était assise par terre, l’air revêche, refusant de monter sur le même canapé que Loita ou sur mon épaule couverte de poussière arc-en-ciel, fit un petit bond en entendant ça.

— Je pourrais sortir Mongo ? proposa-t-elle. Ce serait top, non ? Il adorerait rencontrer son homologue jouet !

— Non. Contentez-vous de donner votre avis sur le produit. Et si vous n’avez rien à dire, lisez le texte qui défilera sur le prompteur. Rien de négatif. L’émission n’est pas diffusée en direct, alors, Carl, ne t’imagine pas changer le cours de l’univers avec tes provocations à deux ronds. Toute absurdité sera coupée au montage, et on se retrouvera juste bloqués ici encore plus longtemps que nécessaire.

Elle agita la main, et un carré virtuel apparut devant elle.

— Je suivrai depuis les loges. Vous n’avez pas intérêt à m’obliger à venir sur le plateau. Je vous jure que vous le regretteriez.

Donut marmonna dans sa barbe. Je crus entendre quelque chose comme « Whiskas qui parle… ».

— Pourquoi tu es tout le temps à ce point vénère, Loita ? demandai-je.

La minuscule femme-poisson me décocha un regard assassin. Après quelques secondes de silence, elle finit par répondre :

— Toi. Ton chat. Ton peuple. Ta culture abjecte. Vous êtes la lie d’Éclosion, et on ne devrait pas procéder ainsi.

Je haussai un sourcil.

— C’est-à-dire ?

— Valoriser votre culture. Propager votre immondice crasse pour amuser la petite friture.

Ces mots m’arrachèrent un rire amer.

— Valoriser notre culture ? Le donjon valorise notre culture ? Vous êtes en train de nous exterminer et de vous faire des thunes sur nos cendres.

— Si ça ne tenait qu’à moi, on vous exterminerait tout court. Vous êtes sales. Vous êtes secs. Vous gangrenez Éclosion par votre seule existence.

— Si c’est vraiment ce que tu ressens, très chère, je peine à saisir pourquoi tu t’es lancée dans une carrière d’agente, intervint Donut en fouettant l’air de sa queue. En toute honnêteté, je ne peux m’empêcher de penser que tu n’as pas nos intérêts à cœur. Voilà pourquoi nous nous entendions mieux avec Zev. Elle savait tirer parti de notre aura médiatique…

Ça, pour le coup, ça la fit réagir.

— Zev ? Le tort que vous avez causé Zev est un parfait exemple de votre dangerosité. Elle est jeune. Influençable. C’est l’avenir des kua-tins. D’Éclosion. Sa génération est fascinée par la nouveauté… Elle ne se fie pas au concept de force du système. D’unité véritable. De Grand Consensus. Avez-vous la moindre idée des extrémités auxquelles nous avons été poussés afin de la ramener dans notre giron ? Nous avons dû faire infliger à sa mère et à ses tantes des actes innommables. C’est seulement à ce prix qu’elle a accepté de porter le badge. Par votre faute, toute une génération doit subir ce traitement. À cause de votre sale culture.

Je comprenais mal ce qui l’énervait à ce point, et là, c’était moi qui voyais rouge. Maîtrise-toi. Maîtrise-toi… Je répliquai, les dents serrées :

— Eh bien, si vous nous aviez, je ne sais pas, disons, foutu la paix, vous n’auriez pas à…

Elle m’interrompit, pointant du doigt Donut, qui suivait la conversation, l’air dévasté.

— Votre culture, votre piètre tentative de culture non unifiée, défaitiste, sèche, multi-organes, diversifiée est un virus mortel, et elle doit être traitée comme tel. Après cette saison, le système Borant fermera ses frontières, et c’est uniquement là que la renaissance pourra commencer. Quand nous serons enfin libérés de cette pourriture.

Donut leva le museau vers moi.

— Doux Jésus. C’est moi ou elle déraille complètement ?

Je réprimai un éclat de rire. Loita gronda. Elle était sur le point de répliquer quand un éclair passa dans ses yeux. Elle prit une profonde inspiration, qui projeta de nouvelles gouttelettes sur le canapé.

— C’est l’heure. Allez-y. Ne me forcez pas à me lever.

J’acquiesçai. Il n’y avait rien à ajouter. Je n’avais rien capté au charabia qu’elle avait débité à propos de son parti, mais ce qu’elle avait dit sur Zev, en revanche, était parfaitement clair. Avez-vous la moindre idée des extrémités auxquelles nous avons été poussés afin de la ramener dans notre giron ? Je déglutis. Mes mains tremblaient.

Je posai le robot à côté d’elle sur le canapé.

— OK, Robot Donut. Reste près de Loita, pigé ?

— Reste près de Loita, répéta Robot Donut. Pigé.

Tournant la tête vers la kua-tin, elle déclara :

— As-tu déjà connu le vrai froid ? Il se déclare très vite, pour chacun d’entre nous. Il attend son heure, quelque part dans l’ombre…

— Viens, Donut, lançai-je en tournant les talons. Allons enregistrer leur pub…

< Note ajoutée par Crawler Coolie. 19e édition. > Je participerai à un autre programme, ce soir. J’ai sécrété de la pâte de gobelours dans mes bottes. Je vais tout faire sauter quand je serai là-haut. Deux admins se trouveront à bord. Ma compétence Pare-souffle devrait me protéger de la déflagration – si tant est qu’elle fonctionne. Je n’en suis même pas sûr… Tant que je parviens à détruire le vaisseau, c’est sans importance. Pensez à moi, mes frères. C’est peu de chose, mais c’est tout ce qui me reste.

Les présentateurs de La Vitrine à jouets Veriluxx étaient deux perconsolés – des « calmeurs », comme on les surnommait – aux yeux énormes : un homme, qui s’appelait Gravo, et une femme, Liddi. Je commençais à comprendre que ces types-là comptaient parmi les espèces d’aliens les plus répandues de l’univers.

Gravo était – allez savoir pourquoi – déguisé en cow-boy : énorme chapeau en polyester sur la tête, holster et revolver à six coups pendu à la hanche, badge épinglé au veston, sur lequel était écrit le mot « chérif ». La faute était-elle volontaire ? Aucune idée. Il portait aussi des jambières noir et blanc, à imprimé peau de vache, et des bottes en cuir munies d’éperons qui tintaient à chacun de ses pas.

Liddi, elle, était vêtue d’un costume de super-héros bleu et rouge mal ajusté qui semblait avoir été acheté sur Temu. Ça la faisait un peu ressembler à Superman, sauf que la cape avait le même motif peau de vache que les jambières de son binôme, et que le mot « Veriluxx » figurait là où aurait dû se trouver le grand S rouge. Son visage était à moitié caché par un loup orange qui jurait énormément avec le reste.

— Mais non… lâchai-je en entrant dans le studio.

— Dans ces moments-là, je préférerais que les chats soient vraiment daltoniens, renchérit Donut.

Cette fois-ci, pas de public, même holographique ; juste une table toute simple autour de laquelle on s’installerait tous les quatre. Une chaise surélevée avait été prévue pour Donut. Moi, je me tiendrais debout sur un petit boîtier pour être à la même hauteur que les calmeurs, très grands. L’hologramme des jouets, apparemment, apparaîtrait sur la table, et on était là pour dire à quel point on les trouvait super.

Liddi s’approcha de moi et me salua d’un signe de la main.

— Bonjour, bonjour ! Je vous serrerais bien la pince, mais, comme vous le savez… pas possible ! déclara-t-elle en nous souriant. Princesse Donut, je dois dire que vous êtes l’une de mes chouchoutes absolues ! Je n’ai que deux feeds en favoris, dont le vôtre.

— Ah ? releva Donut en retrouvant sa bonne humeur.

Elle bondit sur sa chaise.

— Eh bien, c’est toujours un plaisir de rencontrer une fan.

La calmeuse avait un tas de petits badges épinglés à la poitrine, représentant chacun un animal différent. Je n’en reconnus qu’un seul : Pinhead, des films Hellraiser.

— Je suis trop contente que vous soyez des nôtres aujourd’hui. C’était mon idée de créer un robot à partir de Donut.

— Ah ouais ? relevai-je. Et le côté Garfield, c’était votre idée aussi ?

— Qui est votre deuxième crawler préféré ? s’enquit Donut avant que Liddi puisse répondre. Vous avez dit en avoir deux.

— Oh ! Lucia Mar, bien sûr. Elle, tout le monde la suit.

— C’est quoi, ça ? demandai-je en désignant sa tenue. Vous vous habillez toujours comme ça ?

— Non, répondit Gravo sur un ton bien plus revêche que celui de sa collègue. Nous portons ces habits pour attirer l’attention des enfants. Nous allons tourner une publicité pour une émission factice appelée La Vitrine à jouets Veriluxx. Cette publicité sera diffusée dans tous les vaisseaux amarrés pour réparation ou ravitaillement et à bord desquels se trouvera un jeune issu d’une classe sociale particulière ou une personne susceptible d’acheter ces jouets à un jeune. Il sera ensuite possible aux clients de se les procurer immédiatement dans la boutique de la station ou de les commander sur un réseau de vente du Syndicat. Ce sont des produits à petits prix et dotés de quelques fonctionnalités attractives pour des familles à faibles revenus, raison pour laquelle nous prévoyons une campagne marketing musclée.

— Comme ces annonces qui ne passaient que dans les stations-service, vous voulez dire ?

— Les stations de ravitaillement et les étapes, oui, répéta Gravo. On ciblera aussi les enfants qui suivent le feed de Donut.

Je repensai à toutes les pubs qui m’avaient séduit quand j’étais gosse.

— Et donc ? le relançai-je. Le projet, c’est de se poser là et de parler de votre robot débile ?

— C’est le projet, oui. Nous louons cette caravane à la seconde, alors commençons. Et ne dis pas que le robot est débile pendant le tournage.

— Attendez, l’arrêtai-je. Sérieusement, ces pubs ont du succès ? Ce ne serait pas mieux de filmer des gamins en train de s’amuser avec ? Et d’ajouter, genre, des explosions, de la musique et des couleurs ?

Gravo émit un petit rire méprisant.

— Les études indiquent que les enfants préfèrent qu’un adulte de confiance leur expose avec pédagogie leurs meilleures options d’amusement. Comme les parents sont le plus souvent ceux qui achètent, notre approche – la plus logique – piquera à la fois la curiosité des petits tout en rassurant leurs parents.

J’échangeai un regard avec Donut. Je faillis insister, mais je me foutais pas mal du succès que rencontrerait ou non leur robot de merde. J’étais trop tendu, de toute façon, pour formuler une repartie cohérente. Surtout maintenant que je savais que la maison mère de Veriluxx était aussi pourrie de l’intérieur que le reste de ce satané univers.

Je pensai à Loita, assise, toute fière d’elle, dans la pièce d’à côté.

— Bon, finissons-en.

< Note ajoutée par crawler Coolie. 19e édition. > J’ai échoué. J’ai déclenché l’explosion et, comme je l’espérais, ma compétence m’a protégé, mais le champ de force a empêché le vaisseau de se désintégrer totalement. Les admins n’étaient pas réellement là ; c’étaient des hologrammes. J’ai été dupé. J’ai honte, mes frères. La gravité a cessé de faire effet, et la température baisse de seconde en seconde. Je peine de plus en plus à respirer. Je crois que le champ de force les empêche de me sortir de là.

Mais je vois ma planète. Ma merveilleuse Qurux. Elle scintille et me réchauffe dans le froid. Je prie pour que, un jour, quelqu’un la venge. Moi, je n’aurai pas cette chance.

— Ces trucs sont trop fun ! déclama Donut, lisant la ligne de texte qui flottait devant nous.

Son enthousiasme était forcé, et ça se sentait. Elle aussi avait été déstabilisée par le commentaire de Loita à propos de la famille de Zev. Elle n’était déjà pas très enjouée à l’idée de faire cette pub, et elle récitait ses répliques sans conviction.

Aucun des deux calmeurs ne sembla le remarquer.

— Yihaw ! s’exclama Gravo.

On aurait dit un comptable dénué de personnalité forcé de se produire en spectacle dans un anniversaire pour enfants. Dégainant son revolver, il tira en l’air.

— J’ai bien l’impression que ces jouets sont de pédantesques succès ! ajouta-t-il.

J’étais à peu près sûr que « pédantesque » n’avait pas ce sens.

Sur la table, Robot Mongo rugit et se mit à sautiller autour de Robot Donut. Pour créer le jouet, ils avaient choisi de s’inspirer de la version juvénile du dino. Je ne vais pas vous mentir, le résultat, moitié moins volumineux que Robot Donut, était carrément adorable. Il bondit soudain et lui mordit le museau, la faisant miauler de douleur.

— Vilain Mongo ! Vilain !

— Alors, Carl, déclara Liddi – qui, pour une raison obscure, s’était rebaptisée « Professeur Liddi » le temps du programme. Qu’est-ce que tu préfères chez les compagnons Réanimaux de Veriluxx ?

Un paragraphe défila devant moi. Je l’ignorai.

— Honnêtement, j’aime qu’on puisse les entraîner si facilement. Robot Donut n’est avec nous que depuis quelques jours, mais j’ai déjà pu lui apprendre plusieurs petits tours.

Le visage de Gravo prit une expression irritée. L’animateur parut sur le point d’interrompre le tournage pour me demander de m’en tenir au texte, mais la professeur Liddi laissa couler, et me relança même :

— Ah oui ?

— Oui. Elle sort sans arrêt des dingueries, mais quand je lui ordonne de s’asseoir, elle s’assied. Quand je lui ordonne de me suivre, elle me suit. Elle est bien plus docile que la vraie Donut.

— Carl ! protesta Donut. Ne sois pas insultant.

Liddi et moi, on se marra. Je repris :

— Parce qu’en vrai c’est cette qualité-là que vous recherchez tous, non ? La docilité ?

— Comment ça ? demanda Liddi.

— Quel est le nom de votre société mère, déjà ? Linkage Veritan ? Ce n’est pas leur spécialité ?

Pendant plusieurs secondes, personne ne prononça un mot.

— Coupez, ordonna Gravo, avant de se tourner vers moi. Je ne sais pas où tu as entendu ça, mais c’est absolument faux. Veritan est certes notre société mère, mais nous opérons de manière indépendante.

Je haussai les épaules.

— Ce n’est pas ce qu’on m’a rapporté. Quelqu’un m’a affirmé que votre maison mère est pro-esclavagisme. Les gens disent qu’il y a des pisteurs cachés dans vos produits.

— Carl, qu’est-ce que tu fabriques ? s’inquiéta Donut en levant le museau vers moi.

Elle avait enlevé ses lunettes de soleil pour l’émission et me regardait avec des yeux écarquillés d’inquiétude.

— Tiens-t’en au scénar, pigé ? répliqua Gravo. Ne sois pas bête. Aucune de tes sorties ne sera diffusée, alors à quoi bon ?

— Ici, non, acquiesçai-je. Mais dans le donjon, ce sera une autre histoire, pas vrai ?

— Quoi ? s’insurgea Gravo. Qu’est-ce que tu sous-entends ? C’est du chantage pour nous extorquer un coffret ? Tu n’es pas sérieux, rassure-moi ? Tu crois vraiment que tu obtiendras gain de cause ?

J’ignorais complètement si les intentions de Veriluxx avec ce jouet étaient réellement malveillantes. Mordecai avait l’air de croire que ce n’était en fait rien de plus qu’une opération de blanchiment d’argent. À vrai dire, ça m’était égal. Mes commentaires étaient dangereux. Extrêmement dangereux. Mais à moins que je me trompe, tout le monde les aurait bientôt oubliés.

Il fallait juste que Loita bouge son cul de ce foutu canapé.

— Écoute-moi bien, crawler… commença Gravo.

Les lumières vacillèrent, puis le sol se souleva brusquement. Les deux calmeurs disparurent. Le plateau sombra dans le noir. Une seconde plus tard, des voyants rouges s’allumèrent. D’horribles crépitements retentirent dans la pièce.

« Avertissement : activation du système d’extinction automatique », annonça un haut-parleur.

Donut me grimpa sur l’épaule.

— Carl, Carl, on nous attaque !

— Accroche-toi, répondis-je en me précipitant vers les loges. Il faut qu’on s’attende à tout.

— Je n’ai pas accès à mes sorts, ici !

La porte en œil s’ouvrit quand je m’en approchai. Une épaisse fumée s’en échappa immédiatement.

La déflagration avait désintégré le canapé installé contre le mur du fond. Je pris une profonde inspiration, soulagé de constater que la « baie vitrée » n’avait rien.

Puis je me rendis compte qu’elle était craquelée. Une fissure énorme la traversait, dessinant comme un éclair. Ce truc était la seule chose qui empêchait l’eau de s’engouffrer à l’intérieur du sous-marin. Merde, merde… Au bout de quelques secondes, je constatai qu’elle ne semblait pas se dégrader… Ouf. Merci, mon Dieu. Merci, mon Dieu, putain.

Non, me corrigeai-je. Pas Dieu. Coolie. Merci, Coolie, pour l’info.

— Carl, je crois que Robot Donut a explosé ! s’exclama Donut en parcourant la pièce du regard. Où est Loita ? Est-ce que…

Elle s’interrompit et étouffa un cri. Le corps recroquevillé de l’admin du donjon avait été éjecté de l’autre côté de la pièce et s’était étalé contre le mur. Donut se rua vers elle. Les bras et les jambes de la petite kua-tin avaient été soufflés. Son respirateur, miraculeusement, fonctionnait toujours. Elle était toute noire. Elle avait l’air d’avoir été snackée dans une marmite de pétrole.

Mais elle n’était pas morte. Mon cœur s’emballa. Elle ne pouvait pas quitter le vaisseau. Pour la téléporter, ses patrons devraient d’abord désactiver le champ de force. Sans champ de force, la vitre se briserait, et Donut et moi, on ne survivrait pas une seconde.

Elle était sans doute encore sauvable, mais seulement s’ils intervenaient maintenant. Ils allaient devoir faire un choix. Secourir une admin du bas de l’échelle, ou deux des crawlers les plus lucratifs de la saison ?

Je baissai les yeux vers elle en souriant.

— C’est… c’est toi qui fais ça, articula-t-elle péniblement.

— Quoi ? Mais non, c’était un accident… Le robot a explosé. C’est toi qui as demandé à Veriluxx d’y ajouter cette séquence d’autodestruction. J’étais dans la pièce d’à côté. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. En même temps, tu as bien vu : cette machine déconnait non-stop…

Par la fenêtre fissurée, j’aperçus plusieurs lumières qui s’approchaient rapidement du sous-marin, sans doute d’autres submersibles dépêchés pour réparer la caravane. Ils n’arriveraient jamais à temps.

— Tu ne l’emporteras pas, haleta-t-elle dans un gargouillement étranglé, sécrétant une mousse incolore par sa bouche et ses branchies. Éclosion triomphera. Vous tomberez dans l’oubli…

— Arrête ton mélo, Loita. Personne n’aime ça, répliquai-je tandis que la kua-tin rendait son dernier souffle.

< Note ajoutée par Crawler Carl. 25e édition. > Coolie, je sais que tu ne liras jamais ces lignes, mais je veux que toi et tous ceux qui me succéderont sachiez que j’ai utilisé les informations de ton édition pour aider à planifier la première étape. Sans tes mots, je n’aurais jamais eu le courage de passer à l’acte ni les éléments nécessaires pour mettre en œuvre mon idée. Ce que j’ai fait aujourd’hui, je l’ai fait pour toi et pour une petite fille qui s’appelle Bonnie. Je regrette seulement que cette première opération ait été si dérisoire. Je ne sais pas encore si je survivrai assez longtemps pour continuer.

Mais si j’y parviens, pardonne-moi : tous mes attentats futurs seront uniquement en mon nom et en celui de mon peuple. Tant que je vivrai, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour les réduire en cendres.

Ils ne me briseront pas, putain.

< Note ajoutée par Crawler Carl. 25e édition. > Et d’une.

[19]

LES SOUS-MARINS DE RÉPARATION NE mirent que trente secondes pour réparer la fissure. Dès qu’elle eut disparu, Donut et moi, on fut téléportés. Mais on ne nous fit pas réapparaître dans notre espace personnel. Ça ne me surprit pas.

Notre destination, en revanche, me rendit perplexe.

Vous entrez au club Desperado.

On se trouvait dans une pièce exiguë et encombrée. Derrière un bureau couvert de papelards était assis un homme immense, enveloppé dans un grand manteau sombre dont la capuche lui dissimulait le visage de manière surnaturelle, en mode Grande Faucheuse. Ses mains – la seule partie visible de son corps – étaient d’un violet foncé qui tirait sur le noir. Ses doigts allongés m’évoquèrent ceux d’un elfe, mais vu sa taille, ce n’en était sans doute pas un.

Les murs de la salle étaient lambrissés et le sol, carrelé, identique à celui du club. Sur l’un des murs, j’avisai une tapisserie qui me fit presque penser à un tapis turc. Aucune autre décoration. J’entendais d’ici les battements sourds en provenance du dancefloor.

Nos indicateurs de stats ne se réactivèrent pas, mais je pus examiner les propriétés de notre interlocuteur. En un sens.

Orren.

Intermédiaire du Syndicat.

Deux vieilles chaises en bois étaient installées devant le bureau.

— Carl, Donut. Je vous en prie, asseyez-vous, déclara l’homme en nous invitant à prendre place d’un geste de la main.

Il avait une voix de prof d’anglais. Autoritaire sans être agressive.

On s’assit tous les deux sans un mot, moi mâchouillant un de mes ongles. La chaise n’était pas suffisamment haute pour que Donut voie notre interlocuteur, et elle eut soudain l’air toute petite. Je tendis la main pour la caresser. Elle tremblait.

L’homme posa son stylo et croisa les mains, comme s’il nous dévisageait sous sa capuche, dans un tourbillon de ténèbres.

— Je m’appelle Orren. Je ne travaille pas pour Borant. Je suis un consultant indépendant mandaté par le Syndicat. Un spectateur intermédiaire neutre. J’œuvre de concert avec les organisateurs de cette saison, le gouvernement du Syndicat, et l’IA régulatrice. Les joueurs ne sont habituellement pas amenés à nous rencontrer, mes collègues et moi, sauf circonstances exceptionnelles. Comme vous vous en doutez, les circonstances sont exceptionnelles.

— Et donc, vous êtes un peu comme un proviseur adjoint de lycée ? Vous attrapez les vilains garçons et les vilaines filles et vous les punissez ?

Il haussa légèrement les épaules.

— Je suis un enquêteur non-IA. Pas vraiment un policier, pas vraiment un avocat, répondit-il, avant de marquer une pause. Ni un juge.

Il remua sur sa chaise, qui émit un grincement disproportionné, comme s’il était plus lourd qu’il n’en avait l’air.

— Quand le Syndicat estime qu’un incident réclame des éclaircissements, il commande un rapport aux organisateurs du jeu et à l’IA. Parfois, ces rapports se contredisent ou ne sont pas concluants. Lorsque cela se produit, on envoie un intermédiaire tel que moi mener l’enquête. Et, si les faits l’exigent, j’établis une liste de préconisations.

Donut et moi, on était, cette fois, dans un sacré pétrin, et on l’avait compris l’un comme l’autre. Je me sentais mal pour elle, qui n’avait rien à voir avec les événements de la caravane de prod. Pour autant, je ne regrettais pas mon geste. Pas le moins du monde.

La créature joignit les doigts.

— Savez-vous combien nous avons eu de tentatives d’assassinat sur admins du donjon au fil des solaires ?

— Sans doute pas mal, présumai-je.

— Plus qu’il ne me plaît de l’admettre, en effet, confirma l’homme – Orren. Et un bon nombre ont réussi. Il y a deux saisons, un crocodilien est parvenu à décapiter son assistant en visibilisation. Il l’a fait sortir de la salle sécurisée par la force et lui a littéralement arraché la tête. Au lieu de l’envoyer immédiatement dans l’unité d’élimination, ces idiots de Fortent ont missionné deux agents de sécurité pour tenter de le maîtriser. Eux aussi sont morts, avant que l’IA finisse par intervenir. Trois admins d’un coup – les seuls à y passer cette saison-là.

Orren s’enfonça confortablement contre le dossier de sa chaise, qui continuait d’émettre des grincements inquiétants. Comme un vice-proviseur cherchant à faire avouer sa faute à un élève, il voulait que je commente, que je balance des infos. J’étais décidé à ne rien lâcher sauf s’il me l’imposait par une question directe.

— Trois, reprit-il. C’est très loin du chiffre record, bien entendu, mais ça fait quand même beaucoup. La saison dernière, qui était organisée par le conglomérat Squim, n’a vu aboutir aucun assassinat d’admin. À ton avis, combien tes congénères en ont tué depuis le début de la saison en cours ?

Clairement une question piège.

— Aucun, répondis-je.

L’homme émit un grognement amusé.

— Sans compter la disparition récente de Loita, nous en sommes pour l’instant à quinze. Lucia Mar en a tué deux. Trois, si on inclut son premier guide de jeu – et nous ne l’incluons pas. Pour les autres, c’était le résultat d’attaques isolées.

Cette information piqua ma curiosité et éveilla en moi un élan de fierté envers mes congénères humains.

— Je croyais que la violence à l’encontre des admins était immédiatement punie par l’IA. C’est ce que dit l’avertissement.

Orren continua sans prêter attention à ma remarque.

— Quinze, selon nos paramètres, c’est déjà un désastre. Devines-tu pourquoi le nombre est si élevé ?

Je répondis à mon tour par un haussement d’épaules.

— Deux raisons, j’imagine. Un : mon peuple n’aime pas se faire dicter la loi par des poissons. Et deux : les kua-tins gèrent le jeu avec un budget de trois fois rien. Je ne connais pas les détails du fonctionnement de ces « zones » de j’sais pas quoi, mais je sais que ça rend les choses plus dangereuses pour leurs employés.

— Tu as raison sur ces deux points, admit-il en pianotant sur le bureau. Cependant, ces quinze décès – et tous les meurtres d’admins depuis la première saison jusqu’à aujourd’hui – ont une chose en commun, poursuivit-il en se penchant vers moi.

Son timbre de voix était légèrement déformé, comme s’il parlait dans un micro.

— Pour chacun d’entre eux, on sait exactement comment le joueur s’y est pris. Ce donjon est l’endroit le plus regardé, le plus surveillé de l’univers. Pourtant, personne n’a la moindre idée de la manière dont vous avez procédé.

— Elle est morte parce que cet idiot de robot a explosé, affirmai-je.

— Carl, je commence à penser que cet Orren croit que nous avons assassiné Loita, déclara Donut, prenant la parole pour la première fois.

— Non, tu m’as mal compris, crawler Carl. Nous savons parfaitement comment elle est morte. Établir le déroulement des événements nous a pris plus de temps que je ne l’aurais souhaité. Nous avons tout d’abord été stupéfaits par la force de la déflagration. À part le robot, aucun explosif n’a été introduit dans la caravane de production ; pourtant elle a été bien plus puissante qu’elle n’aurait dû. L’IA nous a rapidement fourni une explication sur ce premier mystère. Sais-tu ce qu’elle nous a dit ?

— J’avais le chat sur ma table. Elle me regardait m’occuper de mes infusions…

— Exact ! me coupa-t-il dans un rugissement en frappant du poing sur la table, avant de me pointer du doigt comme si je venais de lui donner la réponse à une équation.

Le bruit, soudain et inattendu, me fit l’effet d’un coup de tonnerre. Malgré moi, je sursautai, et me maudis en conséquence.

— La puissance du mécanisme d’autodestruction a été automatiquement amplifiée parce que le robot était monté sur ta table de sapeur pendant que tu y travaillais – une caractéristique de cette table, liée à tes compétences en Maniement d’explosifs, je ne te l’apprends pas. Mais ça, c’est arrivé tout seul. Les enregistrements indiquent que tu n’as apporté aucune modification à la charge du jouet. C’est ce que tu as fait ensuite qui a provoqué la détonation.

Donut lâcha un petit rire outré.

— Oh mon Dieu, Carl, il croit vraiment qu’on l’a fait exprès !

Elle poussa un léger soupir de frustration et sauta sur mon épaule pour pouvoir regarder notre interlocuteur en face.

— Si Carl avait voulu se débarrasser de Loita, il lui aurait enfoncé un bâton de dynamite dans les branchies et lui aurait mis un coup de pied dans la tête. Il est très doué pour tuer et se montre parfois incroyablement inventif, mais les meurtres en mode Asiat secret, ce n’est pas son style.

— Agent, rectifiai-je.

— Comment ?

— On dit « agent secret ». Pas « Asiat secret ».

— Tu es sûr ?

— Oui. « Asiat secret », ça ne veut rien dire.

— Mmm… En effet, ça semble plus logique… Bref, ce n’est pas sa façon de faire. Et d’ailleurs, tous ses plans capotent à un moment ou à un autre. Il se serait fait prendre. Quand il était en couple avec Mlle Beatrice, sa conception de la subtilité, c’était de baisser son boxer et de dire « moi vouloir sexe ». Sans vouloir t’offenser, Carl.

— Quoi ? Je n’ai jamais fait ça !

— Ah… peut-être. C’était Brad, alors ? Passons. Vous voyez ce que je veux dire. Ce qui s’est produit n’est pas l’œuvre de Carl, c’est absolument impossible. Carl n’est pas un ninja. Et avant que vous me posiez la question : ce n’est pas moi non plus. Vous n’auriez pas une vidéo de la scène ? J’aimerais beaucoup la visionner. Vous êtes certain que ce n’est pas l’un de ces orcs de l’Empire du crâne ? Ou peut-être les gens de chez Veriluxx qui ont provoqué un attentat à distance en comprenant que Carl avait découvert leur plan machiavélique ?

— Nous détenons uniquement les images de l’unité Mexx qui se trouvait dans la caravane. Comme vous n’étiez pas dans la pièce, la vidéo n’est pas du tout aussi révélatrice que nous l’aimerions. Mais c’est sans importance. Ce qui s’est passé est très clair. L’administratrice Loita s’est levée, le jouet l’a suivie et, une seconde plus tard, il s’est autodétruit, la tuant et manquant de vous tuer par la même occasion. C’est lorsqu’il a bondi du canapé que le couvercle du compartiment placé à l’arrière de sa tête a sauté, provoquant la séquence d’autodestruction. Aucun de vous deux n’a reçu d’avertissement, car votre interface avait été désactivée en raison de la présence sur les lieux de l’administratrice Loita.

J’émis un grognement songeur.

— Donc ce couvercle merdique à l’arrière de la tête du robot est tombé ? Écoutez, le fait qu’on ne s’entendait pas avec elle n’est un secret pour personne. Mais ce truc était en plastique. La fabrication de ce jouet était merdique. J’avais prévenu plusieurs fois qu’il allait finir par se barrer tout seul.

Là encore, il acquiesça.

— Je sais bien. J’ai analysé ces séquences vidéo plusieurs fois. Le couvercle n’était pas en plastique – du moins, pas tel que tu l’entends. Il était fait d’un polymère réactif inaltérable appelé Zentix. Un matériau dont on se sert beaucoup dans la galaxie, particulièrement dans l’industrie des jouets pour enfants. Il est conçu pour céder dans certaines circonstances. Bien évidemment, habituellement ça ne déclenche pas d’explosion, mais il est fait pour se briser quand on essaie de le traficoter ou de modifier illégalement l’intérieur du robot.

— Alors pourquoi avoir mis ce couvercle ? demanda Donut. Si on ne doit pas ouvrir le compartiment, pourquoi l’ont-ils placé là ?

— Ça dépend du jouet. La plupart proposent différentes modalités selon la licence du propriétaire. Certains ne peuvent être ouverts que par les utilisateurs autorisés. C’est un polymère intelligent qui dispose de plusieurs paramètres de sécurité. Peu importe. Nous nous éloignons du sujet…

— Quel est le sujet, au juste ? m’impatientai-je. Qu’est-ce que vous essayez de dire ?

— Ce que je dis, c’est que le processus de détérioration de ce couvercle a commencé quand ces résidus provenant de la boule à facettes s’y sont déposés. Ce processus a été considérablement accéléré quand tu as installé le jouet à portée du dispositif de respiration de Loita. À cause de l’humidité, les particules se sont répandues sur toute sa zone sensible. Puis tu as fait en sorte que l’admin soit obligée de se lever du canapé. Le robot l’a suivie, étant programmé pour ça, et a, ce faisant, délogé le couvercle, déclenchant la détonation. Je ne vais pas te mentir : en matière d’assassinat commis par un joueur, je n’ai jamais rien vu de si brillant. Et je te tire mon chapeau.

— On se croirait à la fin d’un épisode de Perry Mason, lâcha Donut. Je suis presque déçue que tout ça soit faux et que Carl ne soit pas sur le point de s’effondrer à la barre et de passer aux aveux !

C’était dit sur le ton de la blague, mais je voyais bien qu’elle était très tendue. Et inquiète.

— Seulement, continua Orren sans tenir compte de son intervention, aussi impressionnant que cela ait été, nous ne pouvons pas permettre à des crawlers d’éliminer des admins, fussent-ils de rang inférieur comme Loita.

Il attrapa un papier au sommet d’une pile et le fit glisser vers moi. C’était une feuille blanche avec une ligne pour la signature en bas, et un intitulé rédigé à la main en haut, en standard du Syndicat, qui annonçait : « Aveu de violence non autorisée du crawler #4122. “Carl.”

— Vous voulez que je signe un papier vierge ? demandai-je, me sentant légèrement insulté. Vous rêvez.

Il haussa les épaules.

— Tu pourrais en réchapper si tu passes à table. Lucia Mar a signé sa confession sans faire d’histoires, les deux fois, et elle est toujours dans le donjon. On peut te proposer un arrangement similaire.

— Si vous pensiez vraiment que je l’avais tuée, cette conversation n’aurait pas lieu d’être. Vous ne seriez pas en train de me demander d’avouer quoi que ce soit.

Orren resta silencieux pendant plusieurs secondes.

— Tu savais que le champ de force protégerait la coque de la caravane. Tu lui as posé la question. Tu étais au courant pour la réaction chimique qui a endommagé le couvercle. Tu as sciemment créé l’une des rares combinaisons qui laisseraient un résidu permanent.

Il reprit son papier et en sortit un autre, noirci de nombreux paragraphes, avec en bas, là encore, une ligne pour la signature.

— Il est évident qu’une source extérieure te communique des informations. Nous savons qu’il ne s’agit pas d’Agatha ni de ses acolytes. Aucun d’eux n’évolue dans ta bulle. Nous ne croyons pas non plus que ce soit Odette.

L’évocation d’Agatha, la SDF au caddie, me perturba. Quels avaient été ses mots, à la fin du niveau 2 ? Savent déjà que j’suis là, les bébêtes. Savent just’ pas quoi y faire.

— Dis-nous qui est ton indic et comment il s’y prend pour communiquer avec toi, et nous te ramènerons au donjon sans t’infliger aucune sanction. Nous t’attribuerons même un coffret légendaire contenant un objet qui garantira ta survie jusqu’au neuvième niveau au moins.

La proposition me stupéfia, mais je me repris rapidement. Contrat ou pas, hors de question que je me fie à eux pour quoi que ce soit. De toute façon, mon « indic » était Le Livre de recettes, et je ne voulais pas le perdre. Dès que je l’évoquerais, il disparaîtrait de mon inventaire. Et d’ailleurs, me croiraient-ils ? Le pari était trop risqué. C’est. Mort.

D’ailleurs, la version de l’assassinat que ce type m’avait exposée était bien plus alambiquée et technique que ce qui s’était réellement passé.

Je n’étais pas du tout au courant pour le polymère ni pour la réaction entre les résidus de la boule à facettes et le plastique du couvercle. Ces conneries étaient bien trop complexes pour que je base mon projet d’attaque là-dessus. Donut avait raison : la plupart de mes plans avaient tendance à dérailler, mais cette fois, ça avait joué en ma faveur. Cette réaction chimique n’était rien d’autre qu’un heureux hasard.

Je savais pour le champ de force grâce à l’article de Coolie. J’avais appris que la boule à facettes diffuserait un nuage de poussière multicolore qui se déposerait partout – là aussi, grâce au livre. Mon objectif, en revanche, était très simple : je voulais juste salir le jouet pour qu’ils ne nous laissent pas l’amener sur le plateau.

J’ignorais que le petit couvercle était en plastique bizarre. En revanche, je savais que c’était de la grosse merde. Depuis le début, je craignais qu’il saute par accident. J’avais même d’abord envisagé d’utiliser mon ruban adhésif pour le fixer pour de bon.

Au lieu de ça, j’avais imaginé un scénario pour qu’il tombe exactement au bon moment.

Quitte à risquer le tout pour le tout, je devais créer les circonstances parfaites, et je ne pourrais avoir la confirmation qu’elles l’étaient qu’à la toute dernière minute. Ce ne serait qu’à ce moment-là que je pourrais me risquer à « armer » le jouet. Je ne savais pas que le résidu coloré avait déjà commencé à faire le job pour moi.

N’importe quel gamin qui a possédé un jouet à piles – ou tout adulte ayant manié une télécommande – sait ce qui se passe quand le couvercle du compartiment a perdu son clip de fixation. Il ne peut plus rester en place, et il se barre au moindre mouvement brusque, en éjectant le plus souvent les piles par la même occasion.

Je n’avais pas voulu le casser franco. Ça se serait vu, déjà, et tout serait tombé tout de suite. Alors j’avais juste appuyé sur le couvercle avec la paume de ma main gauche, placé l’ongle de mon pouce gauche dans la fente entre le clip de fixation et la base pour le casser dans l’encoche, créant ainsi une sorte de cale.

J’avais ramassé les restes de Robot Donut chaque fois que Mongo en tuait un. J’avais en stock un couvercle en parfait état, prélevé sur le premier modèle. Je m’étais assis dans les toilettes pour m’entraîner à cette manipulation plusieurs fois avec d’autres doigts, avant de me décider pour le pouce. J’avais coupé mon ongle aux trois quarts, très près de la peau pour que ça ne se remarque pas. Le couvercle était tellement merdique qu’il foutait le camp dès qu’un corps étranger le malmenait un peu. Il était tellement merdique que je commençais d’ailleurs à penser que ce jouet avait été une tentative bâclée de nous éliminer, Donut et moi.

Quand je m’étais penché pour tapoter la vitre et demander à Loita si la caravane pouvait voyager dans l’espace, c’était pour m’assurer que l’humidité qu’elle projetait était réelle, et qu’elle se trouvait bien avec nous. J’en avais aussi profité pour m’approcher du robot et essayer de caler mon ongle dans l’encoche, mais il m’avait échappé. J’avais dû faire une seconde tentative avant de réussir. Cette fois, je m’étais penché au-dessus du canapé et j’avais effectué le mouvement de la main gauche, en pressant le jouet contre mon torse. Au final, ça avait été simple. En posant le jouet près de l’admin, j’avais retiré ma main avec assez de force pour finir de détacher l’ongle, ce qui avait permis de maintenir le couvercle en place.

J’avais failli me faire dessus quand Robot Donut s’était mis à déblatérer des trucs flippants à Loita, mais le petit couvercle avait tenu. Même s’il n’avait pas l’air branlant, j’étais sûr qu’il valserait dès que la bestiole sauterait à terre. Et comme je lui avais dit de rester près de l’admin, je savais qu’elle descendrait du canapé si Loita se levait. Celle-ci avait été tellement distraite par ma tentative d’extorsion de Veriluxx qu’elle n’avait sans doute même pas remarqué le petit bout de plastique qui était tombé et avait atterri sur la moquette.

C’était ça qui l’avait tuée.

— Je ne signe pas, parce que je n’ai rien à dire. Personne à balancer. Croyez-moi, j’aimerais beaucoup recevoir un coffret légendaire, mais je n’ai rien à vous donner en échange. C’était un accident. Je vois bien que vous n’êtes pas un idiot, et je ne vais pas vous mentir : je regrette de ne pas y avoir pensé. Je regrette de n’avoir pas bénéficié d’une aide extérieure, parce que si ça avait été le cas et que j’avais pensé pouvoir m’en tirer sans me faire prendre, je n’aurais pas hésité une seconde. Mais je n’aurais pas gâché cette chance avec une petite merde du niveau de Loita.

Donut, toujours sur mon épaule, était raide comme une planche.

L’homme sans visage resta silencieux pendant plusieurs secondes.

— Et à qui t’en serais-tu pris, alors ?

Je ne répondis rien. Il fallait que je prenne garde à ne pas dépasser les bornes. Il y avait tellement de choses que j’aurais voulu dire. Je pensai à Brandon. À Yolanda. Au reste du monde. Ils avaient été assassinés, et ces connards n’en avaient rien à foutre. Par contre, dès qu’un kua-tin y passait, on devait se farcir toutes ces simagrées ?

Vous ne me briserez pas. Allez tous vous faire foutre. C’est moi qui vous briserai. Je vous briserai tous.

Orren soupira et reprit son papier.

— Très bien. Comme nous sommes dans l’impossibilité de déterminer ce qui s’est réellement passé et qu’il n’existe aucun consensus à propos de l’incident, je n’ai d’autre choix que de recommander au Syndicat de clore le dossier. Cependant, je dois vous informer que, attendu qu’il ne s’agissait pas d’un événement isolé, nous avons mis en œuvre une mesure punitive envers Borant. Par conséquent, aucun crawler ne pourra plus quitter le donjon jusqu’à l’ouverture du prochain niveau. Et, oui, ça veut dire que votre émission chez Odette est annulée. Elle a déjà déposé un recours.

J’avais tellement de questions. Lucia Mar avait tué deux admins et s’en était tirée indemne ? Comment ? Pourquoi ne s’étaient-ils pas débarrassés d’elle ?

— Vous pouvez sortir par cette porte, nous congédia l’homme avec un geste de la main. Vos gardes du corps vous attendent dehors.

— Massounet est là ? Youpi ! s’écria Donut.

— Et pour ta gouverne, Carl, tu as eu de la chance. J’admire ta ténacité. Ça rend bien à l’écran, mais si j’étais toi, j’arrêterais de jouer avec le feu. Cette personne qui t’aide, quelle qu’elle soit, n’agit pas dans ton intérêt. Si les kua-tins n’avaient pas intercédé en ta faveur, les choses se seraient terminées bien différemment.

J’étais en train de me lever, et je me figeai.

— Comment ça ? Intercédé de quelle manière ?

Il répondit sans lever la tête :

— Certains crawlers ont tout simplement trop de valeur pour qu’on les élimines hors champ, aussi récalcitrants soient-ils. Au bout du compte, la décision leur revient. Mais même si je n’ai aucun motif légal pour t’inculper du meurtre de l’administratrice Loita, s’il ne tenait qu’à moi, tu ne serais plus des nôtres. Nous en avons discuté lors du conseil, et il a été décidé que mes recommandations ne seraient pas adoptées. Pour l’instant. Les sauteboues ne sont pas connus pour leur capacité à prévenir les catastrophes. Si les rumeurs sont avérées et que nous prenons la main à la fin du prochain niveau, j’espère que mon peuple sera plus disposé à entendre mon analyse personnelle.

Mon interface était encore éteinte : impossible de consulter le compte à rebours du niveau, mais je fus soudain traversé par un frisson. À ma connaissance, Loita était morte depuis environ quarante-cinq minutes. Mais toutes ces évocations de… réunions du conseil, de dépôts de recours, d’aveux écrits…

— Ça fait combien de temps qu’on a quitté le jeu ? demandai-je.

— Cinq jours seulement. Vous avez de la chance que ça n’ait pas été plus long. Il vous en reste encore cinq pour finir votre bulle. Votre coéquipière Katia a vécu des aventures intéressantes pendant votre absence. Elle est de retour dans le top 10. Au-dessus de vous, d’ailleurs. Vous êtes sur le point d’en être éjectés tous les deux, alors si j’étais vous, je ne tarderais pas à me remettre au travail.

— Bordel de merde, pestai-je en abattant, furieux, la main sur le bureau.

Plusieurs papiers volèrent. Ce qui me mettait en rogne, ce n’était pas la perspective d’être viré du top 10, mais d’avoir perdu tant de temps. Ne monte pas trop sur tes grands chevaux… me raisonnai-je. Tu dois être le bâtard le plus chanceux du donjon. Tu l’as fait. Tu en as réchappé. La prochaine fois, ça ne sera pas la même.

Orren leva enfin la tête, et sa capuche glissa. Les ténèbres tourbillonnantes se rassemblèrent. Il s’agissait en réalité d’un bol de liquide en forme de visage. À l’intérieur de ce tournoiement aqueux, j’aperçus une toute petite lueur. Mordecai m’ayant décrit leur apparence, je l’identifiai presque tout de suite. Un ver. Un ver Valtay.

Sans toutes les plumes qui couvraient son corps, Mordecai aurait été blanc comme un linge.

Donut, le pelage en pétard, s’agitait dans tous les sens comme une accro au café. Elle avait laissé sortir Mongo. Gagné par son excitation, le dino s’était lui aussi mis à bondir partout. Elle avait déjà raconté la mort de Loita à notre manager et à Katia, et leur expliquait à présent d’une voix haletante ce qui avait eu lieu ensuite. Ça sortait comme ça venait : un long monologue sans filtre à peu près incompréhensible.

— … et ils ont cru que Carl était parti dans des délires chimiques à la Breaking Bad, mais j’ai répliqué que c’était impossible vu qu’il baissait son pantalon quand il voulait avoir une relation sexuelle avec Mlle Beatrice, et c’est là que le type a dû se dire qu’il était sans doute innocent, même si j’avais tort parce que je pensais en fait à cet autre homme – Brad, celui avec lequel elle est partie en vacances aux Bahamas. Vous saviez, vous, qu’on disait « agent » et pas « asiat » ? Première nouvelle ! Enfin bref, l’IA a dû leur dire qu’elle le croyait coupable… Je ne suis pas sûre. C’était trop bizarre, parce que, selon lui, les kua-tins ont affirmé que Carl n’avait rien fait. Ce qui veut dire que l’IA devait le croire coupable, parce que, selon le type, il y a eu un désaccord sur l’interprétation des faits. Il ressemblait à la Faucheuse. Et ensuite, il a accusé Agatha, la femme au caddie, et Odette, de nous avoir aidés, alors qu’elles ne sont même pas dans notre bulle, et Carl s’est énervé et a fait : « Je regrette de ne pas être coupable. » J’ai cru que ça allait nous mettre encore plus dans la purée, mais ça a eu l’air de le laisser indifférent. Ce qui est fou, c’est qu’elle est vraiment morte à cause de ce couvercle qui est tombé et a provoqué l’explosion du robot. Et c’était sa faute à elle, en plus ! C’est elle qui a insisté pour ajouter une bombe à l’intérieur de ce truc. Ça a pété et elle y est passée. De toute façon, leur pub était nulle. Ils voulaient la diffuser uniquement dans les stations-service. Non mais vraiment… Quel dilettantisme ! Résultat : plus d’émission jusqu’à la fin du niveau. Ça a tellement énervé Odette qu’elle a déposé un recours. Oh, oh, Katia, est-ce que ça signifie qu’ils ont annulé ton interview ? Désolée !

— Non, non, j’y suis allée, répondit Katia, l’air de quelqu’un qui aurait très bien pu s’en passer. La mesure est entrée en vigueur quand j’étais sur le plateau. Zev m’en a informée juste avant mon retour dans le donjon. Elle m’a aussi tenue au courant pour vous trois.

— Zev ? s’écria Donut. Sérieusement ? Tu lui as parlé ?

— C’est notre agente intérimaire, jusqu’à ce qu’ils prennent une décision pour la suite. Elle vous enverra un message tout à l’heure.

Donut fit un petit bond de bonheur.

Mordecai acquiesça, l’air sonné.

— J’ai bien cru que c’était la fin pour vous deux. J’ai reçu un avis comme quoi Donut était retenue par un intermédiaire du Syndicat. L’instant d’après, cinq jours s’étaient écoulés.

— Attendez… Vous aussi, ils vous ont sorti ?

Je me tournai vers Katia. Elle se trouvait dans le quart terre, mais elle nous avait rejoints dans l’espace personnel, auquel elle avait accédé grâce à un bar de la zone où elle était. Son niveau affichait à présent 41 : elle en avait pris trois depuis la dernière fois que je l’avais vue.

Donut et moi, on était toujours au bourg Adeudos.

— Tu as dû croire que c’était fini pour nous… dis-je.

— Avant que Zev m’explique, j’étais complètement paumée. Vous aviez disparu du tchat, et Mordecai n’était nulle part, mais le système n’indiquait pas que vous étiez morts, et les upgrades de l’appart sont restées telles quelles. Quand j’ai appris qu’on ne serait fixés sur votre sort qu’au bout de plusieurs jours, j’ai dû prendre les choses en main. J’ai voulu déplacer la maison jusqu’au quart terre, mais pas moyen. On a dû chercher ce qui bloquait. D’ailleurs, si tu n’avais pas eu la bonne idée de laisser la télécommande à Louis, on n’aurait jamais pu décoller. J’ai passé les cinq derniers jours à tuer des hommes scorpions et à me bagarrer avec Gwen. On a vraiment besoin de vous. Louis et Firas sont déjà en route pour vous récupérer. Ils sont devenus très bons pilotes. Je vous expliquerai tout à votre arrivée.

Mordecai ne s’en remettait pas. Je l’entendais marmonner dans sa barbe :

— On n’est qu’au cinquième niveau, et les intermédiaires s’en mêlent déjà ? Par son sein droit ! Si ça continue comme ça, les avocats ne vont pas tarder à débarquer. Tout devient plus compliqué quand les avocats débarquent…

Je le laissai à ses élucubrations.

— Tu sais si Maggie et Chris sont encore là où on les a laissés ? demandai-je à Katia.

— Oui. Langley et ses gars sont restés dans le quart air avec vous. Ils les gardent à l’œil.

— Pourquoi vous avez galéré à faire voler la maison jusqu’au quart terre ?

Katia balaya ma question d’un geste désinvolte.

— C’est une longue histoire. On a failli tous mourir en essayant de comprendre. En fait, c’était à cause de l’escalier, dans le dressing. Tu te rappelles ce qu’avait fait Louis au mini-van de sa mère ? Il a dû procéder un peu de la même manière. Tu verras. Ce n’est pas très élégant, mais ça a résolu le problème.

— Eh beh. On a vraiment du retard à rattraper…

Mordecai continuait de radoter :

— Un foutu intermédiaire du Syndicat. Et il vous a juste laissés partir ? Je n’en reviens pas…

— Ouais. Il n’a même pas essayé de me reprendre ça ! répondis-je avec un grand sourire en brandissant le respirateur que j’avais prélevé sur la dépouille de Loita.

Comme je n’avais pas accès à mon inventaire sur le moment, je l’avais glissé dans l’élastique de mon boxer. Le dispositif était tout petit – la taille, environ, d’un collier pour chat. Je le fis disparaître. Ce n’était pas un item précieux, et il ne pourrait servir qu’à une créature m’arrivant aux genoux et dotée de branchies, mais on ne savait jamais.

Notre manager se contenta de me dévisager, le bec grand ouvert.

— Et attendez que je vous raconte ce qu’il a balancé à mon mécène ! ajouta Donut.

[20]
Temps restant avant l’effondrement du niveau :
4 jours, 22 heures.

Toute la partie supérieure de la maison avait disparu. On aurait dit le résultat d’un projet de rénovation mené par une meute de castors ivres s’étant préalablement bandé les yeux. Ils avaient arraché l’étage et le grenier, décapitant le bâtiment environ 15 centimètres sous le plafond du rez-de-chaussée et laissant toutes les pièces restantes ouvertes aux quatre vents. La déchirure était irrégulière et crénelée de bouts de bois éclatés. La cheminée avait elle aussi morflé, même si une partie s’élevait encore 1,5 mètre au-dessus des murs. Tandis que la montgolfière approchait, une pierre tomba dans ce qui avait été le salon.

Quand ils avaient réalisé ce travail de sagouin, ils avaient également coupé plusieurs lignes électriques et conduits, qu’ils avaient apparemment réussi à sceller pour limiter la casse, mais l’un des bouchons avait dû sauter au cours du dernier voyage, car un jet s’élançait en arc de cercle au milieu de la bâtisse, comme s’ils avaient tailladé une borne fontaine et l’avait couchée sur le flanc. Donut et moi, on observa le ballon descendre devant le bourg.

— C’est quoi, toute cette flotte ? lançai-je.

Firas sauta du jardin. Atterrissant sur la dune, il épousseta ses bottes, puis se redressa en souriant. Il dégageait une assurance nouvelle ; je perçus immédiatement le changement. Quand je l’avais rencontré, il était seulement niveau 22. Il s’était, depuis, hissé à 30. C’était encore trop faible, mais il commençait vraiment à rattraper son retard.

L’eau continua de fuser, créant bientôt un arc-en-ciel. Mongo poussa un cri émerveillé et se précipita sous le jet en bondissant joyeusement. Le sable, sous ses pattes, se transforma rapidement en boue.

— Une buzzze a tranché un conduit, expliqua Firas. Ça te l’a jarté… C’était trop drôle. J’aurais aimé avoir une telle pression dans mon ancienne douche ! J’sais pas comment est produite toute cette eau. C’est bizarre. L’électricité aussi tourne toujours. Ces saloperies sont super chiantes – les buzzzes, je veux dire. On ne les voyait plus trop, ces derniers jours… Celle-ci nous a pris par surprise, poursuivit-il avant de nous montrer la gerbe liquide. Je réparerai ça là-bas. Katia t’a dit qu’elle a mis la maison dans son inventaire y a quelques jours ?

— Quoi ? La maison, mais genre, entière ? Avec le ballon et tout ? Comment elle a fait ?

— Ah ça, mec… Vous êtes partis depuis des lustres ! Il s’est passé des tas de trucs. C’était l’idée de Louis, à la base. On a fait décoller la maison à quelques centimètres du sol. Katia s’est servie de son sac à dos, et ça a fonctionné. La même nuit, après la quotidienne, ils ont annoncé que c’était un bug et qu’ils l’avaient réparé. Mec, la seconde suivante, le bordel est réapparu au-dessus de nos têtes. On a failli se faire aplatir. On était dans un pub, le Coin aux seiches, et ça l’a complètement détruit. Le tenancier pazuzu a câblé. On a dû sauter à bord et s’envoler fissa. J’ai cru qu’il allait nous piquer, c’était chaud… Et Louis qui lui a pissé dessus alors qu’il nous insultait encore depuis la terre… Résultat, on a été bannis de ce village. Gwen a voulu lui arracher la teub – à Louis, je veux dire. Katia l’a empêchée de le rouster, mais elle aussi se marrait, ce qui a mis Gwen encore plus en pétard…

Je l’écoutai sans rien dire. Je me maudis une nouvelle fois d’avoir manqué tant d’épisodes.

— Où est l’escalier ? finis-je par demander.

— Ah, oui ! On a dû amputer le haut de la maison pour déloger le dressing, dans la chambre principale. Le système ne voulait pas nous laisser quitter ce quart tant que l’escalier était dans la maison. On l’a laissé à un peu moins d’un kilomètre à l’est du bourg, près de l’endroit où vous avez atterri la première fois. Langley a laissé quelques-uns de ses gars là-bas pour éviter qu’il se fasse ensabler. À partir de demain, ça va devenir plus compliqué. C’est l’équinoxe rouge… Ils sont en train de construire un truc pour le protéger.

— Merde…

J’avais complètement zappé cette histoire d’équinoxe. Les journées allaient raccourcir, il ferait noir environ seize heures par jour, et les tempêtes seraient deux fois plus longues et redoubleraient d’intensité.

— Ouais, acquiesça Firas. En bas, les orages sont différents. Le vent ne souffle que dans un sens, et ça fait tourner le sable comme les aiguilles d’une montre. Une montre géante qui occuperait toute l’île. Il y a des masses d’éclairs, aussi. Les journées ont déjà commencé à raccourcir là-bas. Il fait nuit pendant que ça pète.

— En parlant d’orages, faudrait voir à pas trop traîner ! intervint Louis, également passé niveau 30, en émergeant à son tour. Il faut absolument qu’on soit posés avant que ça commence à souffler. Gwen dit qu’elle lancera le plan inondation si on n’arrive pas à temps, et ces dingos de pazuzus infernaux sortent systématiquement la nuit… Je veux une zone d’atterrissage dégagée. Salut, Donut !

— Salut, Louis ! répondit Donut depuis mon épaule.

— Encore des mobs « infernaux » ? m’inquiétai-je.

— Ouais. Départ immédiat ! insista Louis, l’air sérieux, avant de disparaître de nouveau à l’intérieur.

— Ces délires d’« infernaux », c’est la faute du mage, m’informa Firas. Tout ce qui se retrouve coincé dans le Rien plus de quelques minutes perd les pédales. Je ne comprends pas trop comment ça fonctionne… Quand on sera là-bas, vous devrez vous attaquer au château presque tout de suite. Enfin, si la Gwendolyn n’a pas assassiné Katia avant qu’on se pointe.

— Tu ne te sens pas largué ? me murmura Donut. Je dois avouer que je me sens larguée…

Une partie de moi était fière que notre disparition n’ait pas empêché Katia de continuer comme prévu. Elle avait réussi à amener l’équipe dans le quart terre à bord de la maison volante et découvert comment franchir la porte magique du château de sable, tout ça sans nous. Selon les dires de Firas, notre groupe et celui de Gwen auraient même déjà conquis le château si Zev n’avait pas demandé à Katia d’attendre notre retour.

Mais je devais admettre que j’étais un peu piqué dans mon orgueil à l’idée qu’elle se soit si bien débrouillée toute seule. C’était idiot, égoïste – vraiment narcissique, en fait –, de penser que les autres et elle n’auraient aucune chance de s’en tirer sans notre aide à Donut et à moi. Et j’étais à la fois soulagé de constater que j’avais eu tort et honteux d’avoir pu penser une chose pareille.

Je n’étais toujours pas sûr qu’on arriverait à temps pour reprendre le train en marche ; en tout cas, la progression dont les autres avaient été capables en notre absence prouvait que je n’étais pas aussi indispensable que je l’avais cru. Une prise de conscience nécessaire, je m’en rendais compte.

Tu crèveras dans la rue, sans moi. T’as besoin de moi. Tu crois pouvoir t’en sortir pépère ? Qu’est-ce que tu feras, espèce de petit bâtard insolent ? Tu tiendras pas un jour. Et après, tu crèveras. Voilà ce qui se passera. Tu crèveras comme ta putain de connasse de mère.

Je pris une profonde inspiration pour chasser ce souvenir, puis je me plongeai dans le tchat, histoire de voir où en était tout le monde.

Bautista avait conquis les châteaux de ses quatre quarts, mais la plupart des gens de sa bulle n’avaient pas survécu. Il n’était pas du genre à s’épancher, mais j’avais l’impression que la pilule avait du mal à passer. Li Jun, Li Na et leur équipe étaient sur le point de raid leur château sous-marin, le dernier qu’il leur restait à prendre. Alouette-des-Prés construisait un canon à tirer du pétrole en espérant faire tomber du ciel leur dernier château. Si ça ne fonctionnait pas, Elle utiliserait son nouveau sort Grêle pour le descendre.

Tandis qu’on amorçait notre atterrissage, Louis et Firas nous donnèrent des nouvelles de certains crawlers populaires. L’un des rottweilers de Lucia Mar – Gustavo, le moins balèze des deux – avait apparemment tué « par accident » toute une bande de gens au terme d’un combat. Ça avait complètement fait vriller Lucia – plus que d’habitude. Ils avaient montré la gamine psychopathe assise seule dans une pièce, en larmes. C’était la première fois qu’on la voyait exprimer une émotion autre que la folie furieuse. Florin avait refait surface. En débarquant enfin dans une bulle, il avait découvert que tous les crawlers y étaient déjà morts. Il essayait éperdument de rattraper son retard, mais il n’avait pour l’instant débloqué qu’un château, et tout le monde à peu près s’accordait à dire qu’il était foutu. La team chèvre avait presque terminé, mais Miriam Dom avait été frappée par un genre de malédiction qui l’avait changée en vampire… Apparemment, elle était végane, et ces connards avaient trouvé hilarant de lui infliger ça.

Tout en écoutant leur rapport, j’observais le versant de la gigantesque nécropole près de laquelle on filait. Vue sous cet angle, elle paraissait encore plus massive. Sa silhouette volcanique l’apparentait davantage à une montagne qu’à une construction. La paroi extérieure était couverte de gravures minutieuses qui représentaient des ptérodactyles et autres volatiles dans un style artistique anguleux qui me rappela des dessins aztèques. J’essayai de repérer un motif récurrent, mais chaque pierre avait l’air différente. Ces dessins racontaient sans doute une histoire…

Je repérai par ailleurs de nombreux nids sur le côté de la structure. Firas m’apprit que c’étaient ceux des buzzzes, qu’ils avaient pratiquement éradiquées en notre absence. En effet, on n’en vit aucune au cours de notre vol.

Les brèles du quart souterrain se terraient toujours à l’intérieur de salles sécurisées, tout en haut du labyrinthe. Deux d’entre eux – Mike la banane et Bobby le détecteur de pièges – s’étaient aventurés dehors après avoir rassemblé suffisamment de parchemins aquatiques. Presque tout de suite, ils avaient déclenché un piège dans un tunnel : un tube avait jailli d’un mur et s’était planté dans le ventre de M. Banane avant de le remplir de « fouines dévoreuses miniatures » qui l’avaient bouffé de l’intérieur. Bobby avait foutu le camp en vitesse, et ils étaient à présent tous trop flippés pour bouger. Ils attendaient qu’on trouve le moyen d’évacuer toute cette eau avant de se risquer à remettre les pieds dehors.

Le château du quart terre se profilait au loin, blotti contre le flanc de la nécropole comme un chien tapi dans un coin. Je l’examinai. Vu la description que m’en avait faite Gwen, je m’étais attendu à quelque chose de plus imposant. Tout en sable, il s’élevait sur deux étages et ressemblait à une forteresse médiévale – ou peut-être à l’un de ces casinos à thème qu’ils avaient à Las Vegas. Des tours de guet se dressaient des deux côtés de la façade. Apparemment, la bâtisse était posée devant l’une des entrées de la tombe. Je me demandai si on pourrait accéder au quart souterrain par là. Sans doute…

La maison volante jeta une ombre sur la zone d’atterrissage. J’eus un aperçu rapide de la plage de sable, en forme de O. À la lumière du crépuscule, les bancs de coraux à nu et desséchés auraient pu passer pour une forêt de ronces. On aurait dit un paysage menaçant tiré d’un conte de fées.

— Il y a des mobs dans la mer ? demandai-je à Firas.

— On aperçoit parfois des ailerons de requins et la tête de méduses géantes, mais rien ne sort. Plus maintenant. Pendant un moment, on a eu des serpents. Des gros. Ils pouvaient aller dans l’eau et sur terre. Gwen a tué le boss, et ils ont disparu. Ah, au fait, les deux autres survivants du quart eau sont là aussi. Vadim et Britney, ils s’appellent. Ils n’ont aucune envie d’y retourner, d’ailleurs. Ils disent que le fond de l’océan grouille d’abominations…

J’avais complètement zappé que Chris/Maggie n’avait pas conquis le sous-marin seul.

— Vous leur avez dit, pour Chris ?

— Ouais. Ils n’ont pas eu l’air très surpris.

Donut s’était raidie à l’évocation du quart eau. Elle avait été soulagée quand on avait appris qu’il était débloqué. Je savais qu’elle était terrifiée à l’idée de se mouiller. J’espérais qu’on pourrait éviter d’avoir à descendre.

On se posa dans un cercle de pierres rouges. Deux crawlers nous attendaient, dont Katia, en guerrière de 2 mètres de haut, l’arbalète en bandoulière. Elle nous sourit quand on débarqua.

Dès que Mongo l’aperçut, il bondit hors de la maison dans un braillement de joie et alla lui faire la fête. Elle le caressa. Louis et Firas s’attelèrent à maîtriser la fuite tandis que Donut et moi rejoignions notre coéquipière.

— Vous aviez besoin de vacances ? nous nargua-t-elle. La prochaine fois que vous prévoyez de nous quitter quelques jours, si vous pouviez juste me prévenir…

J’abattis une main sur son épaule, heureux de la retrouver. On venait de se parler dans la salle sécurisée, mais Mongo s’excitait comme s’il ne l’avait pas vue depuis des mois.

— C’était comment, ces Faire-valoir du donjon ?

— Je ne te raconte pas… J’ai dû faire un karaoké avec Miriam Dom…

— Firas m’a dit qu’elle s’était changée en vampire.

Elle acquiesça, l’air soudain sérieux.

— Ouais. C’est arrivé juste après. Apparemment, pendant qu’on tournait, Prepotente a fait une crise d’angoisse. Il a pété les plombs et s’est barré dans la nature. Quand elle est rentrée, elle est partie à sa recherche, et c’est là qu’elle a été attaquée.

— Yep, cette chèvre est décidément spéciale…

— Je l’aime bien, moi, intervint Donut. C’est un parfait gentleman.

— En tout cas, je suis contente que vous soyez de retour, enchaîna Katia en se déridant de nouveau. On a vraiment besoin de vous pour ce qui va suivre.

Je me tournai vers la petite femme vêtue d’une cotte de mailles qui se tenait à côté d’elle.

— Salut, Gwen.

— Monsieur Bombes. Princesse Donut. Il était temps !

Maintenant que je la voyais, je me souvenais vaguement de l’avoir rencontrée dans le Nœud de fer. On avait échangé un check au moment où tous les crawlers qu’on avait secourus avaient déposé leurs casquettes invendables aux pattes de Donut. Elle était restée humaine et mesurait environ 1,50 mètre. Dans les 45 ans. Bien robuste. Je savais, grâce aux conversations qu’on avait pu avoir, qu’elle était canadienne, et je compris dès que je la vis qu’elle avait des origines amérindiennes. Ses cheveux bruns coupés court étaient coiffés d’une calotte en fer bordée de fourrure. Une lance austère était appuyée contre son épaule.

Sa caractéristique la plus flagrante était un tatouage délavé qui s’étalait sur son front, une sorte de symbole tribal en W qui datait manifestement d’avant le donjon. Le dos de ses mains et ses doigts étaient également couverts de tatouages de flèches noires rudimentaires, style dessins d’enfant.

Elle m’observait, le regard sombre, dur. Au départ, je la crus replète, mais en l’examinant plus attentivement, je me rendis compte que je me trompais. Mes années à bosser sur des chantiers navals m’avaient appris à reconnaître ce type de gabarit. Elle avait un corps sculpté par l’effort, un nez qui avait pris son compte de patates et devait se plier dès qu’on appuyait dessus, et des phalanges striées de cicatrices ayant sans doute mis un terme à autant de bastons qu’elles en avaient démarré. Elle avait dû être dockeuse, agricultrice, ou ouvrière dans le bâtiment. Quelqu’un qui enchaînait les tâches manuelles et passait ses nuits à dilapider sa paie au bar en buvant et en se battant.

Je voyais très, très bien le genre. Je jetai un œil à son profil.

Crawler #1293776. « Gwendolyn Duet. »

Niveau : 34.

Race : humaine.

Classe : bonne vieille combattante.

— J’adore tes tatouages ! s’extasia Donut. Qu’est-ce qu’ils signifient ?

Gwen rit.

— Ils signifient qu’on est en train de perdre un temps précieux, petite princesse. Équipez-vous en vitesse. Votre coéquipière m’a obligée à patienter presque un jour entier, et le chrono tourne.

Il faisait chaud dans le quart terre, mais c’était bien plus supportable qu’en haut. Ça sentait la mer ; une odeur qui me réconforta étrangement. Le vent avait imprimé de profonds sillons concentriques dans le sable, qui me firent penser aux couloirs d’une piste d’athlétisme. On s’engagea dans l’un d’eux et on prit la direction du château.

— Désolée de pas pouvoir taper un peu plus la discute, mais il faut vraiment qu’on embraye sur ce plan de taré que ta pote nous a concocté, déclara Gwen. La tempête va bientôt commencer. C’est la dernière avant le changement de météo, qui pourrait tout chambouler. On a besoin d’éclairs pour la porte électrique de Katia.

Les nombreuses palissades circulaires s’élevaient devant nous, mesurant chacune 6 mètres environ. Ils les avaient toutes franchies, y créant à chaque fois un large passage.

On passa devant les restes d’une tour de siège non achevée en bois et bouts de vélo – du matériel qu’on aurait pu réutiliser… Je dus me faire violence pour ne pas m’arrêter et tout ramasser.

— L’oiseau mécanique géant l’a foutue en l’air, expliqua Gwen en suivant mon regard. Vous nous avez sauvés en tuant ce truc. Franchir tous ces murs a été une vraie corvée. Il a fallu utiliser une méthode différente pour chacun. Mais on a réussi. Avant que vous débarquiez avec votre maison volante, bien sûr… Et maintenant, vous deux et votre arnaaluk d’amie allez entrer là-dedans et essayer de nous dézinguer ce mage.

— Avec Mongo, ajouta Donut.

Mongo poussa un rugissement d’approbation.

— Juste nous ? relevai-je en haussant les sourcils.

Je jetai un regard à Katia par-dessus mon épaule. Une expression penaude s’était installée sur son visage.

— Ah. Elle ne vous a pas exposé notre deal… lâcha Gwen avant d’émettre un claquement de langue. Pourquoi ne suis-je pas surprise…

— Elle va nous raconter tout ça.

Je décidai qu’il valait mieux qu’on ait cette discussion sur le tchat.

CARL : Qu’est-ce qu’on doit faire, exactement ? C’est quoi, cette histoire de deal ?

DONUT : GWEN EST VALIDÉE. ELLE ME FAIT PENSER À UNE HEKLA MINIATURE.

CARL : C’est vrai que ça s’est tellement bien terminé, avec Hekla…

KATIA : C’est une super combattante. Extrêmement rapide. Sa classe lui donne accès à des compétences physiques balèzes. En contrepartie, elle n’a aucune magie. Je l’ai vue transpercer un pazuzu avec cette lance, puis sauter par-dessus en le chopant au passage et utiliser son élan pour le balancer sur un autre monstre. Le problème, c’est que c’est une vraie teigne. Elle ressemble à Hekla à certains égards, mais au lieu d’échafauder des plans dans son coin, Gwen balance tout haut tout ce qui lui passe par la tête. Et quand elle n’aime pas quelqu’un, elle ne se gêne pas pour le lui dire, avant de le répéter d’une manière différente au cas où ça n’aurait pas été clair la première fois. Au moins, Hekla faisait mine de te soutenir…

CARL : Ça m’a étonné quand Firas m’a dit que vous n’arrêtiez pas de vous disputer. Moi qui croyais que tu pouvais t’entendre avec tout le monde…

KATIA : Il n’y a pas très longtemps, je me suis promis de ne plus laisser personne me marcher sur les pieds. Quand Gwen prend une décision, c’est impossible de lui faire changer d’avis, et si tu as le malheur de trouver à y redire, elle passe en mode tyran. Et ça, ça ne me plaît pas.

DONUT : ÇA M’ÉVOQUE PLUS CARL QUE HEKLA. SAUF QUE CARL N’EST PAS UN TYRAN…

KATIA : Je confirme. Carl ne t’insulte pas quand tu proposes une idée.

CARL : Les gens comme elle sont les plus susceptibles de survivre ici… Bon, c’est quoi, ce fameux deal ?

KATIA : OK, je t’expose le problème. On a découvert qu’il existait deux moyens d’attaquer le château : la manière douce, et la manière forte. Gwen veut utiliser la manière douce, mais on perdrait toute chance de récupérer le remontoir. Honnêtement, si ça ne tenait qu’à moi, je serais de son avis, mais Zev s’est montrée inhabituellement insistante pour qu’on attende votre retour.

CARL : Tu t’es donc arrangée pour tout retarder. Et maintenant, Gwen et toi vous crêpez le chignon H24.

KATIA : Tu as tout compris.

CARL : OK. Continue.

KATIA : Le château est en sable. On n’a rien trouvé à l’intérieur, pas de tunnel, aucune pièce, nada. Que du sable, avec un escalier enseveli au milieu.

CARL : Hein ? Et le mage ? Il s’appelle comment, déjà… Ghazi. La lettre que j’ai trouvée dans le château air disait qu’il préférait détruire la bulle entière plutôt que de laisser le fantôme du quart souterrain s’échapper. Il doit forcément se cacher quelque part…

KATIA : Je préfère prévenir, la plupart des infos que je m’apprête à vous transmettre m’ont été données par un homme-scorpion bourré. Le Brique-de-Jus de ce quart. En essayant de mettre la main sur le Portail des dieux infernaux, le mage fou des dunes – Ghazi, donc – se serait transformé en élémentaire de sable. C’est comme ça qu’il aurait pu récupérer le remontoir. Il serait maintenant enfoui dans le désert. L’entrée dans le château se fait par une porte magique. Au début, j’ai cru que c’était un portail, mais non. Il faut creuser, derrière.

CARL : C’est juste une porte appuyée contre un tas de sable ?

KATIA : En gros. Je t’explique dans une minute. Après avoir franchi le dernier mur d’enceinte, l’équipe de Gwen a trouvé un système d’évacuation caché dans le mur de la nécropole. Il n’y a qu’à le mettre en marche, et toute l’eau de mer qui a inondé la nécropole ressortira par le tunnel d’évacuation principal autour duquel le château est construit. On n’aurait même pas besoin d’entrer, le château serait instantanément détruit, comme si on l’aspergeait avec un tuyau d’arrosage. Simple – même si, apparemment, une partie du quart souterrain resterait immergée, vu que l’eau du quart mer continuera de s’engouffrer à l’intérieur à cause du trou creusé par L’Akula. Elle circulera en continu, en fait. Pour l’arrêter, il faudrait éteindre la pompe qui se trouve dans le sous-marin. Notre amie Maggie ne s’en est pas donné la peine avant de partir, ce qui signifie que, dans tous les cas, on devra aller là-bas…

DONUT : HORS DE QUESTION.

Je soupirai. Je comprenais maintenant comment les créateurs des bulles avaient fait leur tambouille. Les choses auraient pu se dérouler d’une dizaine de façons différentes au moins, selon l’ordre dans lequel les châteaux tombaient. Comme le quart eau avait été le premier à être débloqué, le souterrain s’était rempli de flotte, ce qui nous permettrait de détruire facilement le château du quart terre. Mais si on faisait ce choix, on perdrait accès à un sacré prix.

CARL : Je résume : si on adopte le plan lance à incendie, on débloquera le quart, mais le mage sera réduit en bouillie et on ne mettra jamais la main sur le remontoir. La manière forte, ça consiste en quoi ?

KATIA : Tu vois ces deux tours, de part et d’autre de la façade ? Au pied de chacune, on a découvert un câble électrique enroulé sur lui-même, avec une pince à chaque extrémité. Quand on raccorde ces câbles aux tours et à la porte avant le début de la tempête, la foudre frappe les tours, qui agissent comme des paratonnerres. La porte est électrifiée et laisse place à un couloir en verre. Je l’ai examiné : selon le système, le passage ne se manifeste qu’une fois par tempête. Le hic, c’est qu’il se referme très vite. Seules quelques personnes auraient le temps d’entrer, pas plus. J’ai dit à Gwen qu’on irait. Elle nous trouve débiles de vouloir procéder comme ça alors qu’il existe une solution toute simple…

DONUT : ON A BESOIN DE FOUDRE ? ÇA ME RAPPELLE LE FILM AVEC LA MACHINE À REMONTER LE TEMPS. CELUI OÙ LE TYPE FINIT PAR ROULER UN PATIN À SA MÈRE.

CARL : Donut, sérieusement… Tu passais ta vie devant la télé ou quoi ? Qu’est-ce qui arrive quand le passage se referme ? Est-ce que le château ne risque pas d’être retransformé en sable ? On a prévu d’emmener Louis et Firas avec nous ?

KATIA : Euh, alors, c’était ma crainte à moi aussi. J’ai posé la question à Mordecai pendant que vous étiez en chemin. Selon lui, on aura jusqu’à la fin de l’orage. Environ deux heures, donc. À partir de demain, les tempêtes dureront plus longtemps, mais on ne sait pas si ce truc de porte électrisée fonctionnera toujours. Si on veut le tenter, c’est maintenant. J’ai demandé à Louis et Firas de rester avec Gwen et son équipe pour s’assurer qu’ils ne vont pas décider d’ouvrir les vannes pendant qu’on sera à l’intérieur.

CARL : Mais on va juste foncer tête baissée dans l’antre d’un magicien fou doté du pouvoir de nous balancer dans une autre dimension ? Est-ce qu’on a un autre plan ?

KATIA : C’est toi qui veux absolument cette boîte.

L’entrée du château ressemblait à n’importe quelle porte du donjon. Comme Katia l’avait indiqué, ce n’était pas un portail. Le bâtiment était cerné par de petites douves – vides, en sable, comme tout le reste. Il n’y avait pas de pont-levis. En suivant le demi-cercle qu’elles formaient jusqu’à la paroi de la nécropole, on tomberait forcément sur le système d’évacuation, qui nous permettrait de réduire rapidement la bâtisse en bouillie.

Un petit groupe de crawlers aguerris nous observait. Les câbles électriques étaient encore fixés à l’encadrement. L’un était tendu. L’autre avait beaucoup de mou. Dès que j’aperçus ce deuxième câble, j’entendis la voix tonitruante de mon ancien instructeur à l’école technique de l’armée, qui nous apprenait les bases en dépannage électrique. Câbles en vrac égale feu dans la baraque ! Câbles en vrac égale feu dans la baraque !

C’étaient des câbles sous haute tension, enveloppés de plastique pour l’isolation. Bien que gros comme ma cuisse, ils étaient faits d’un matériau très léger. Celui qui raccordait la tour nord au contact électrique installé sur la gauche de l’encadrement était tendu. Celui qui raccordait la tour sud à la droite était super long et enroulé sur lui-même comme un serpent.

Le vent commençait à se lever. Pas de foudre pour l’instant, mais ça n’allait pas tarder. Je remarquai également deux autres câbles, là-haut, qui reliaient les deux tours.

— Gwen, Katia, vous n’avez pas repéré d’autres contacts électriques ? Ou un autre endroit où on pourrait attacher ces pinces ?

— Non, affirma Gwen. Et on a bien cherché. Ça a marché hier, quand la foudre est tombée…

— Mince, tu crois qu’on a fait une bêtise ? s’inquiéta Katia en levant un regard anxieux vers le ciel.

— Pas sûr, répondis-je. Ces deux tours sont déjà connectées, alors ce deuxième câble, plus long, n’a pas trop lieu d’être… Soit on est censés l’amener à l’intérieur, soit il faut le raccorder à un truc, dehors, qu’on n’a pas encore trouvé.

— Il n’y a aucune autre partie en métal dans ce château. Tran a une compétence qui lui permet de les détecter, m’informa Gwen en me montrant un homme d’origine asiatique qui semblait exténué.

Un Bretteur, comme Bautista. Niveau 28.

— T’as rien trouvé ?

Il haussa les épaules.

— Rien, à part cette vanne qui ouvre le conduit d’évacuation. Hé, mais maintenant que j’y pense… il y a un genre d’anneau sous la manivelle. J’ai cru que c’était une poignée…

J’eus une idée.

— OK. Détache le câble de cette tour, histoire de ne pas prendre de risques, puis essaie d’apporter l’autre extrémité là-bas. Reviens nous dire si c’est assez long.

L’homme se tourna vers Gwen, l’air hésitant. Quand elle acquiesça, il détala. On le regarda détacher le câble de la tour sud et disparaître derrière le mur du château en le traînant derrière lui.

Je reportai mon attention sur l’entrée.

— Même avec un seul câble, la porte devrait s’ouvrir. Je me demande de quelle quantité de jus le passage a besoin pour être invoqué… On pourrait la brancher à une pile de nains, ou même à la maison volante, pour voir ce que ça donne. Même si la foudre est vraiment très…

Bam !

Les poils de mes bras se hérissèrent. Je me rappelai l’instant où Gore-Gore l’homtaure avait été éjecté sur le troisième rail, dans le tunnel du Nœud de fer. Sous nos pieds, le sable électrifié se mit à danser. Je sentis sur ma peau le picotement douloureux de la catastrophe tout juste évitée. Mongo poussa un petit cri. Donut siffla, le pelage en pétard. Un éclair venait de déchirer le ciel.

On se trouvait à 1,50 mètre à peine de l’entrée du château, à présent auréolée de bleu. Soudain, la porte disparut et, dans un craquement terrifiant, comme si toute la glace du monde s’était brisée d’un seul coup, un couloir apparut, s’enfonçant dans les ténèbres.

— On y va ! cria Katia.

Elle s’élança à l’intérieur.

BOB 51 – FIN TOME 1

[Réception d’un message de Milo.]

Je levai les yeux, momentanément agacé par cette interruption. J’étais en train d’évaluer la croissance des mousses, des lichens et de l’herbe que je cultivais. J’avais construit l’une des fermes de Homer en forme de tore pour faire pousser autant de plantes essentielles que possible avant de les transférer à la surface de Ragnarök.

— Il est parti pour… 82 Eridani, non ?

[Absolument.]

— Alors…

[Son message contient la description d’une destination de colonisation au potentiel très positif. Le message contient également un enregistrement de la destruction du vaisseau HEAVEN.]

— Pardon ?

Je rangeai mon travail, débarrassai mon bureau et écoutai le message. Je perçus l’enthousiasme de Milo lorsqu’il décrivit les résultats de l’étude préliminaire du système. Et son effroi quand il annonça qu’il était la cible de missiles. Une sauvegarde différentielle était jointe au message, mais j’avais un mauvais pressentiment…

— Guppy, on peut tirer quelque chose de cette sauvegarde ?

[Négatif. Elle a été interrompue avant la fin.]

Merde.

Les banques de données regorgeaient d’informations à ce sujet. Si je tentais de bidouiller quelque chose – pour restaurer Milo de force, en gros –, il risquait d’être dément ou simplement non viable. Si attristé que je puisse être d’avoir perdu l’un des nôtres, je n’avais aucune envie de me voir dans ces conditions.

— Très bien, Guppy. Archive la sauvegarde, et marque-la « In memoriam ». Nous avons quatre Bob de troisième génération en production, à présent, c’est bien ça ? (Voyant Guppy acquiescer, je poursuivis.) Dès que ce sera physiquement possible, lance la fabrication de quatre autres Bob. Équipe-les tous de busters. Nous allons lui faire payer la mort de Milo.

[À vos ordres.]

Ce Medeiros commençait à devenir une véritable plaie. D’abord Epsilon Eridani, puis Alpha Centauri, et maintenant, ça. Il était temps de régler le problème.

Je surgis dans l’interface de réalité virtuelle de Homer.

— Salut, Numéro Trois.

Homer m’adressa un sourire.

— Tu sais que ce ne sera jamais aussi drôle que « Numéro Deux », hein ?

— Meuh. (Je haussai les épaules.) Maintenant que tu fais partie de l’establishment, il te faut un surnom. (J’affichai la liste qu’il m’avait envoyée un peu plus tôt.) Tu vas vraiment faire ce ranch en forme de donut, hein ?

— Pourquoi pas ? Nous avons construit une Ferme-1 trop sophistiquée. À rougir de honte, franchement. Nous en savons suffisamment, il me semble, pour donner une pesanteur d’un demi-g à la périphérie sans risquer de nous planter. Et maintenant que nous avons trouvé les réglages atmosphériques…

Il haussa les sourcils d’un air entendu.

En fait, les deux premiers mois, la Ferme-1 avait été un véritable cauchemar. Chacun des aspects de l’environnement n’avait cessé de provoquer des boucles de rétroaction vicieuses. Nous avions fini par mettre quatre AMI à temps plein pour veiller sur la station, jusqu’à ce que nous soyons capables de comprendre comment ralentir les résonances.

— Très bien, général Bullmoose 13. Tâchez de vous souvenir des petites gens, d’accord ?

Homer éclata de rire. Je demandai un café. La situation s’améliorait.

Les « donuts », comme on les appelait, ressemblaient à de grosses roues de bicyclette. Des câbles en fibre de carbone étaient tendus du moyeu à la jante, fournissant la majeure partie du soutien structurel. Trois rayons plus épais étaient équipés d’un ascenseur pour aller de la jante au moyeu. Le donut étant orienté perpendiculairement au soleil, des miroirs entre les rayons permettaient de faire entrer la lumière du jour par le toit transparent de la jante. Tout était conçu aussi simplement que possible afin de réduire au maximum le temps de construction et la quantité des matériaux nécessaires.

Je sirotai mon café en silence un long moment.

— Ce qui me plaît le plus, c’est que VEHEMENT ne peut pas les atteindre. Ils ne sont pas près d’être sabotés.

— À moins qu’ils découvrent un moyen d’aller dans l’espace, répliqua Homer d’un ton désinvolte.

Je lui jetai un coup d’œil, mais il n’avait pas l’air de prendre cette possibilité au sérieux. Sur Terre les réserves de nourriture avaient encore essuyé des attaques, et nous avions dû modifier les plannings d’approvisionnement pour compenser. Avec un peu de chance, la nouvelle ferme permettrait peut-être de réduire un peu la pression.

La Ferme-1 fournissait du kudzu brut à intervalles réguliers, réparti par la population en fonction des besoins. Julia m’avait garanti qu’aucun assemblage ingénieux ne permettrait de faire de ce kudzu, eh bien… autre chose que du kudzu. De plus, il avait des conséquences digestives semblables à celles des haricots. Hmm. Je ne regrettais pas d’être un réplicant. Homer avait inventé un nombre incalculable de variantes de la chanson enfantine Beans, Beans, the Musical Fruit 14, dont certaines commençaient à obtenir un certain succès sur Terre.

La seconde ferme spatiale entrerait en production la semaine suivante, et, d’après mes calculs, elle nous mettrait dans une situation confortable d’excédent alimentaire pour les trois prochaines années. Ensuite, la baisse de la production sur Terre deviendrait de nouveau un problème à prendre en compte.

La troisième station, à moitié achevée seulement, bénéficierait d’un mélange de cultures, aussi bien pour la diversité alimentaire que pour l’aspect nutritionnel. Sur la quatrième, Homer envisageait de faire de l’élevage : des bœufs, des porcs et des poules. Et des moutons si les Néo-Zélandais n’avaient pas tout mangé avant. Les réserves du Svalbard hébergeaient du matériel génétique, mais il nous faudrait des incubateurs artificiels si nous voulions en profiter.

Homer était devenu un capitaine d’industrie. Il était fier, et il y avait de quoi, que son idée ait fonctionné, et de si belle manière. Ce projet lui prenait désormais tout son temps.

Je terminai mon café et me levai.

— Tu retournes à la mine, j’imagine. Essaie de ne pas tout faire sauter, hein ?

Il me salua à l’aide d’un doigt et je quittai son interface.

53

BOB – JUIN 2166 – DELTA ERIDANI

Avant de lever le camp, les Deltaiens subirent une nouvelle attaque, mais pas de la part de gorilloïdes. J’étais tellement obnubilé par la lutte que se livraient ces deux camps que j’en avais oublié que la planète était dotée d’un écosystème complet, aussi varié et riche que celui qu’on trouvait sur Terre.

Et donc de plus d’un prédateur.

En l’occurrence, les assaillants furent cette fois des animaux qui occupaient la même niche que le léopard et d’autres félins. Sauf que cette espèce chassait en petites meutes. Ils s’en prirent à un chasseur qui avait eu le malheur de s’éloigner un peu trop du groupe. Les autres Deltaiens s’élancèrent pour l’aider et se ruèrent sur les prédateurs armés de leurs lances. Ce fut terminé en quelques instants.

Heureusement pour la victime visée, ces pseudo-léopards – je n’allais pas les appeler des « léopardoïdes » – ne tuaient pas leurs proies instantanément. Comme pour beaucoup de félins, leur stratégie consistait à les maintenir d’une poigne de fer et à les faire suffoquer. La mauvaise nouvelle, c’était que le chasseur avait subi des blessures plutôt graves. En le ramenant au camp, l’un des autres chasseurs lui lança que, pour avoir été un excellent appât, il méritait une des carcasses.

— J’aime beaucoup ces gens, laissai-je échapper.

Marvin se tourna vers moi.

— Heureusement. Sinon, tu serais obligé de créer un programme apocalyptique.

— Hmm, ouais. Ce qui soulève une question. Je crois que je vais rester les aider environ le temps d’une génération, mais je ferais bien de m’effacer progressivement, par la suite, et de devenir une simple légende. Je ne peux vraiment pas permettre qu’ils deviennent dépendants de moi.

— Tu as raison. Et j’en profiterai certainement aussi pour partir. (Il afficha une carte des étoiles aux environs de Delta Eridani.) J’ai des endroits à visiter, des espèces à rencontrer…

Dans le silence qui suivit, je compris de nouveau que je n’avais aucune envie de le voir partir. Depuis sa création, nous étions si différents que nous formions deux entités réellement distinctes. Mais nous nous entendions très bien, ce qui était loin d’être évident au début. J’esquissai un sourire en me rappelant une des transmissions de Bill détaillant les premiers jours explosifs entre Riker et Homer. J’aurais bien aimé le vivre. À l’entendre, cela avait dû être un sacré spectacle.

Avec l’arrivée du dernier lot de busters, nous disposions de forces suffisantes pour prendre le risque de reprendre notre progression. Je l’annonçai au cercle des aînés en prenant soin de le formuler comme une information et non comme un ordre. Je préférais éviter de tomber dans le piège qui consistait à me comporter comme si j’avais leur sort entre les mains, et échapper aux répercussions politiques au sein des Bob pour avoir été à l’origine de ce genre de situation.

Les aînés discutèrent de choses et d’autres, puis annoncèrent que nous reprendrions la route le lendemain matin.

Le départ se déroula sans anicroche. Les Deltaiens avaient bénéficié d’environ une semaine de repos. La plupart des blessés étaient à présent suffisamment mobiles pour suivre les valides, et, durant la pause, ils avaient refait le plein de leurs réserves. J’avais doublé la garde de nuit et fait décoller tous les busters disponibles, à l’affût de la moindre mouche en vol. Les gorilloïdes avaient sans doute senti le mauvais karma, car ils restèrent aux abonnés absents.

La progression fut plus lente qu’au cours de la première partie du périple. Le terrain était un peu plus accidenté, et la forêt était à la limite de la jungle. Nous nous trouvions du côté sud de la chaîne de montagnes, et le climat correspondait bien à ces latitudes légèrement plus tropicales. Le point négatif, c’était qu’entre cela et la halte forcée nous allions arriver bien après nos estimations. Le point positif, c’était que, de ce côté des montagnes, il semblait que l’on n’aurait pas grand-chose à redouter de l’hiver qui arrivait à grands pas. Je décidai de demeurer philosophe.

Pendant que les Deltaiens marchaient, je voletais auprès d’Archimède. Il s’était depuis peu attaché à l’une des femelles de son groupe, que j’avais baptisée « Diana ». Manifestement, elle me craignait, mais ne voulait pas passer pour une peureuse auprès d’Archimède. Elle restait aussi proche de lui qu’il était possible tout en demeurant aussi loin de moi qu’elle le pouvait. C’était un peu comique, mais je résistai à mon côté immature.

À présent, nous discutions des connaissances et des procédures médicales. Les Deltaiens en étaient au stade des potions et des cataplasmes, et, même si je ne doutais pas que certaines de leurs concoctions puissent avoir quelque valeur médicinale, j’étais à peu près certain qu’aucune racine ne permettrait de soigner une jambe cassée.

— Oui, je comprends, bawbi. Tu nous as apporté beaucoup d’idées qui ont fonctionné. Je suis prêt à te croire sur parole. (Il haussa les épaules.) Mais la guérisseuse a toujours fait ça à sa façon. Je n’ai aucune envie de l’affronter.

— D’accord, tu as raison. Et si tu me la présentais, plutôt ?

Archimède acquiesça, puis se tourna vers Diana, qui paraissait encore plus inquiète que lui.

— Tu n’es pas obligée de venir, lui dit-il.

— J’en ai envie, rétorqua-t-elle. Elle va peut-être le tuer.

Houlà. J’allais peut-être demander à un buster ou deux de veiller sur l’entretien.

On essuya trois nouvelles attaques avant d’arriver à destination. Aucune d’elles ne fut aussi puissante que la première, et on ne perdit que deux personnes, en tout. Quant aux gorilloïdes, leurs pertes étaient considérables, ce qui m’enchanta.

— On va les traquer ?

Marvin sembla scandalisé.

— Oh que oui. On va les supprimer à des kilomètres à la ronde. (Je désignai la carte en relief.) Nous allons réduire leur nombre pour que les Deltaiens puissent les gérer.

— Hmm. Et quand ils se seront repeuplés ? Il faudra tout recommencer de zéro. Tu ferais mieux de tuer ceux qui attaquent et de laisser les autres tranquilles. Comme ça, tu finiras par créer une sorte de gorilloïde qui n’aimera pas attaquer les Deltaiens.

Je réfléchis un moment.

— Tu as raison. Eh bien, on verra comment ça se passera une fois sur place. On aura peut-être besoin de procéder à des éliminations préventives juste pour donner le temps aux Deltaiens de manger un morceau en paix.

— Je comprends bien.

54

RIKER – OCTOBRE 2170 – SOL

« Assemblage final ». Deux mots magiques qui me procurèrent un frisson. Homer, Charles, Ralph et moi dérivions à cinq cents mètres des deux vaisseaux. Nous étions tous convenus qu’il était vain d’être physiquement présents alors qu’une vidéo filmée par un drone aurait largement suffi. Mais nous nous étions mis d’accord tout en nous précipitant pour ne rien manquer de l’événement. Tant pis pour la logique. Même le colonel Butterworth avait envisagé de prendre une navette pour venir observer la scène, mais il avait finalement recouvré ses esprits.

Lorsque les vaisseaux avaient été sur le point d’être achevés, nous avions délibérément ajusté les ressources de construction afin de synchroniser leur production. Les deux vaisseaux étaient à présent terminés, à l’exception de la dernière liaison entre les anneaux de propulsion et la coque.

— Merde, mon vieux. On l’a fait, finalement.

La voix de Homer débordait de ce sentiment d’admiration que nous éprouvions tous. Pour quelqu’un qui avait grandi au XXe et au XXIe siècle, c’était de loin le plus vaste projet d’ingénierie jamais entrepris. Je ne pus m’empêcher de songer aux scènes de construction de vaisseaux interstellaires dans les plaines d’Utopia Planitia dans les films Star Trek. C’était la même atmosphère.

Je jetai un coup d’œil à la fenêtre de synthèse. Tous les délégués des Nations unies étaient connectés et regardaient la vidéo. Faisant preuve d’un rare sens commun, l’assemblée avait décidé de ne prononcer aucun discours. Je soupçonnai le fait qu’ils auraient tous voulu en faire un d’y être pour quelque chose. Il aurait fallu huit heures de discours. Ça m’aurait achevé.

Finalement, l’AMI de construction signala que toutes les liaisons étaient réussies. Les deux vaisseaux-colonies, officiellement Exodus-1 et Exodus-2, étaient terminés. Je fus surpris d’avoir les larmes aux yeux. Bon, d’accord, ça ne m’étonnait pas tant que cela.

— Et maintenant, Will ?

Dans sa fenêtre vidéo, Julia était entourée de plusieurs membres de sa famille. Les conversations avec l’ancêtre célèbre étaient devenues monnaie courante, chez les Hendricks. Constamment, des personnes entraient et sortaient du cadre. Cela m’était égal. Le fait de voir les descendants de ma sœur me donnait l’impression d’exister réellement. Bien plus que cette interface de réalité virtuelle. Savoir qu’une partie de moi avait survécu était satisfaisant à un point tel que je manquais de mots pour le décrire. Cela n’était sans doute pas comparable au fait de devenir père ou grand-père, mais on n’en était pas loin.

J’affichai une liste en médaillon.

— Tests systèmes, tests d’intégration, tests de résistance, et, enfin, un vol d’essai. Des incidents peuvent survenir, bien sûr, mais ça devrait bien se passer.

— Et le troisième vaisseau ?

Naturellement, c’était celui qui intéressait le plus Julia. Sa famille et elle voyageraient à bord d’Exodus-3, avec le groupe de Spitz. J’avais arraché cette promesse à Cranston avant d’accéder à sa demande. Il n’avait aucune raison de revenir sur sa parole. Les trois cents personnes environ qui ne pourraient pas monter à bord seraient les premières sur le quatrième vaisseau, et on leur avait garanti un logement dès leur arrivée sur Omicron² Eridani. Cranston avait demandé des volontaires, et, curieusement, il les avait trouvés. Visiblement, certains étaient ravis d’échapper aux travaux de construction.

Julia m’adressa un sourire en soupirant.

— Avant ton arrivée, tout le monde pensait que nous serions la dernière génération de l’humanité. Certains prétendaient qu’il était égoïste d’avoir des enfants. Je suis ravie que ça ne se termine pas comme ça.

Elle étreignit son fil, Justin, l’un des nouveaux membres du clan Bob, assis sur ses genoux.

Justin n’avait pas conscience de ce qui se passait. Mais les photos étaient jolies, et il adorait son oncle William. Je lui fis une grimace, et il éclata de rire. Justin Hendricks, cadet de l’espace.

55

BOB – JUILLET 2166 – DELTA ERIDANI

Le jour arriva enfin où l’on atteignit la région riche en silex. L’ancien camp se trouvait au sommet d’une côte qui surplombait la forêt. Sur Terre, cela aurait été l’endroit idéal pour ériger un château. D’après mes premières études, je savais qu’il bénéficiait d’une vue sur la forêt sur des kilomètres à la ronde. Jusqu’aux montagnes et aux collines, à l’horizon. Le site était rocailleux et nu, mais un creux au pied d’une falaise formait une zone abritée. Plusieurs bassins de pierre faisaient office de réservoirs naturels qui se remplissaient lors des pluies fréquentes. Un promontoire central s’élevait du plateau, tel le kiosque d’un sous-marin.

C’était en fait un site si naturellement propice que tout le monde voulait savoir pourquoi il avait été abandonné.

« Je ne sais pas » était la seule explication que les aînés acceptaient de fournir.

Moïse déclara qu’il se rappelait simplement que ses parents étaient effrayés. Il pensait – et cela semblait probable – que la région était sous la coupe des gorilloïdes. L’un des autres anciens, remarquai-je, semblait gêné par cette explication. Je me résolus à aller lui parler plus tard.

J’ordonnai aux drones de faire une rapide inspection d’un ou deux kilomètres de rayon, à la recherche de gorilloïdes. Les résultats me donnèrent le frisson. J’avais l’impression d’être au milieu d’une réserve de gorilloïdes. Ces fichues bestioles étaient partout. Mais pourquoi ? Sans Deltaiens à manger, on aurait dit un mauvais scénario de D&D.

La réponse ne fut pas longue à venir. Depuis que j’avais découvert les Deltaiens, je n’avais pas fait beaucoup d’analyses ni d’études biologiques. Compte tenu de cette négligence, je n’avais que ce que je méritais. Les gorilloïdes étaient omnivores. De ce côté des montagnes, on trouvait dans la végétation un arbre aux cosses nourrissantes, l’aliment de base des gorilloïdes. Ces cosses étant dures à obtenir et à ouvrir, cela expliquait la taille et la force des animaux.

Et si la biochimie d’Éden ressemblait à celle de la Terre, les cosses devaient être des sources de protéines incomplètes. Et qu’est-ce qui en contenait beaucoup ? Les Deltaiens, bien sûr.

Cela semblait être l’explication. Les cosses étaient disponibles en quantité suffisante pour subvenir aux besoins d’une vaste population de gorilloïdes, mais ces créatures recherchaient furieusement des sources de protéines. Et voilà que je venais d’apporter cinq cents sacs de protéines au milieu de leur territoire. Génial.

Mais il restait tout de même quelque chose à propos de la population gorilloïde qui ne tenait pas debout…

Sans prévenir, deux grondements puissants résonnèrent dans la forêt.

[Deux gorilloïdes se sont approchés un peu trop et ont été neutralisés.]

— Je te remercie, Guppy. Bien joué.

Préférant éviter toute surprise, je lui avais demandé de « busteriser » n’importe quel gorilloïde approchant à moins de cent mètres des Deltaiens. Ces derniers commençaient à s’habituer aux bangs supersoniques et ne dressaient la tête que pour vérifier que d’autres gorilloïdes ne les attaquaient pas. Mais les capteurs du drone montrèrent des gorilloïdes fuyant la zone en toute hâte.

— Arnold, il faut qu’on se mette dans une position défendable.

Arnold adressa un signe de tête au drone, puis se retourna en aboyant des ordres. Des Deltaiens se dirigèrent avec empressement vers le promontoire. Des éclaireurs de garde brandirent leurs grandes lances d’excellente qualité.

Les Deltaiens s’installèrent sans la moindre difficulté. Il y avait d’anciens foyers, des zones de couchage dégagées, et même des tas de pierres utilisables pour ériger de petits murs. Arnold posta aussitôt des sentinelles et me demanda où étaient répartis les gorilloïdes de la région. Il ne sembla guère apprécier ma réponse. Je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir.

Dès qu’ils eurent posé leurs bagages, Archimède et Moïse se dirigèrent vers un recoin que Moïse désignait. La Société anonyme des haches et pointes de lance était sur le point de voir le jour. Je demandai à un drone et à deux busters de les suivre comme leur ombre.

— Alors ? On va les massacrer ?

Vu sa tête, Marvin ne laissait aucun doute sur ce qu’il pensait de cette idée.

— Non. Tu as raison. Il nous faut une solution à long terme. Il faut que les gorilloïdes apprennent à éviter la zone et enseignent à leurs petits à en faire autant. Je vais laisser les AMI des busters monter la garde, et nous abattrons tous les gorilloïdes qui s’approcheront un peu trop. Ils finiront par faire le lien.

— Et la tribu apprendra à dépendre de la protection du bawbi.

Marvin éclata de rire, mais je sentis qu’il était à vif. Je me tournai vers lui en haussant un sourcil.

— Regarde ça, chef, dit-il en affichant les images vidéo d’un des drones.

Dans un recoin du gisement de silex, quelques Deltaiens avaient soigneusement disposé les pièces d’un buster et de petites torches tout autour.

J’écarquillai les yeux.

— C’est…

— Un autel. Ouais. Loué soit le bawbi !

56

BILL – MARS 2167 – EPSILON ERIDANI

Tout était expliqué par le schéma orbital, et le message ne me plaisait pas beaucoup.

Je me tournai vers Guppy. En vain. L’amiral Ackbar me dévisageait, son regard de poisson mort ne laissant rien transparaître du tout.

— On peut encore sauver l’iceberg ?

[Probabilité supérieure à 50 %. Toutefois, nous ne pourrons peut-être pas sauver le matériel qui sert à le propulser.]

Me frottant le front, je me retins de jurer.

— Très bien Guppy. Occupe-toi des modifications de trajectoire. Je vais rédiger un script pour que les drones aillent récupérer le propulseur. On va peut-être pouvoir faire quelques économies.

L’iceberg qui approchait de Ragnarök était l’un des plus gros que nous avions découverts jusqu’à présent dans la ceinture de Kuiper. Ce bloc de glace avait légèrement dévié de son cap, et nous allions devoir pousser son système de propulsion au maximum jusqu’au dernier moment pour lui faire récupérer une trajectoire convenable. Je n’avais aucune envie de louper la manœuvre et de voir l’astéroïde partir vers le soleil. Ou, pire, de le voir s’écraser sur la planète à pleine vitesse.

Lorsque Guppy commença à appliquer les corrections, les changements s’opérèrent sur le schéma en temps réel. Je regardais l’affichage d’un œil distrait tout en considérant les différentes options qui m’étaient offertes. En cas de nécessité, j’étais prêt à laisser tomber le propulseur et à en reconstruire un autre. Pour un plus petit bloc de glace, cela m’aurait été égal, et je l’aurais laissé filer, mais, là, c’était un beau bébé. Si je perdais tous les autres blocs durant six mois, le temps de fabriquer un nouveau propulseur, je serais tout de même gagnant.

Mais si je perdais le propulseur, je n’aurais aucune maîtrise sur les blocs qui suivraient celui-là. Si l’un d’eux venait frapper la planète de plein fouet, je ne pourrais que le regarder s’écraser.

Nous guidions des blocs de glace depuis la ceinture de Kuiper, à environ une semaine de là. Garfield se chargeait de les sélectionner et de me les envoyer à l’aide d’un propulseur, et j’étais censé les rattraper ici avec le mien. Dans dix ans, nous aurions largué suffisamment de glace sur Ragnarök pour relier les petites mers actuelles en de véritables océans. Mon projet à long terme était de rendre la planète habitable pour que l’on puisse la coloniser.

[Approche dans le bon alignement. Deux minutes avant extinction.]

— Je te remercie Guppy. De combien de temps je disposerai pour ôter le propulseur de l’iceberg ?

[Six cent cinquante secondes.]

Houla, c’était juste. Je passai en revue le script que j’avais rédigé pour les drones. Il fallait douze minutes pour le récupérer proprement. J’avais laissé un peu de marge, mais tout de même…

Il fallait libérer douze structures différentes de leurs points d’ancrage et leur faire quitter l’iceberg interplanétaire avant qu’il pénètre dans l’atmosphère. J’avais déjà passé les points d’ancrage par pertes et profits, il serait bien trop long de les extraire. Avec un peu de chance, ils ne feraient pas trop de dégâts en touchant le sol.

Garfield surgit dans mon interface de réalité virtuelle.

— Qu’est-ce que ça dit, Bill ?

Il observait le spectacle, et, heureusement, n’avait pas tenté de jouer la mouche du coche. Toutefois, de sa position au fin fond du système, il ne pouvait rien faire. Même avec deux fois plus de drones, je n’aurais pas pu sauver tout le matériel.

Je lui souris.

— La routine. Circulez, il n’y a rien à voir…

[Extinction de la propulsion. Récupération entamée.]

J’ordonnai aux drones d’entamer le processus de récupération. Désormais, tout dépendait des AMI qui pilotaient les drones. Tout ce que je pouvais faire, c’était rester à l’écart et éviter de les gêner. Soit elles récupéreraient le matériel, soit Ragnarök aurait bientôt de nouveaux cratères.

Six cent cinquante secondes plus tard, l’astéroïde glacé pénétra dans l’atmosphère. Nous ne disposions plus de temps. Si l’iceberg était livré à lui-même, il filerait dans les couches supérieures de l’atmosphère et voguerait vers le soleil couchant. Au sens propre. Mais j’activai un certain nombre d’engins explosifs, et l’iceberg vola en éclats suffisamment petits pour fondre avant d’avoir traversé l’atmosphère. Ralentis par le frottement de l’air, ils prirent des trajectoires différentes. Ils fondraient tous à haute altitude et il pleuvrait quelques jours, voire quelques semaines sur la planète.

Sauf une série de points d’ancrage et deux tronçons du propulseur, qui connaîtraient un tout autre sort. Mince !

Je me tournai vers Garfield en haussant les épaules.

— Eh bien, je t’avais prévenu que ça pouvait arriver… Mais loin de moi l’idée de m’en vanter…

— Oui, bien sûr… (Je grimaçai en voyant la vidéo.) Le prochain bloc de glace va arriver dans une semaine. Il va aller s’écraser, j’en ai bien peur. On ne pourra rien faire pour lui, mais si tu pouvais m’envoyer deux tronçons aussi vite que possible, je serais en mesure de rattraper les suivants.

— Ensuite, je fabriquerai des pièces de rechange ?

— À court terme, oui. À long terme, Garfield, c’est tout ce système d’ancrage qui me chagrine. Ça ralentit et l’installation, et la récupération. Ça devait obligatoirement mal finir. J’ai réfléchi à des moyens d’atteindre le même objectif sans le moindre contact avec la surface.

Garfield prit un air étonné.

— Sérieusement ? Simplement en positionnant les tronçons en orbite autour du bloc de glace ?

— Hmm, hmm. Il faudrait deux canaux de propulsion distincts, mais, en théorie, cette idée est parfaitement réalisable. Ça permettrait d’accélérer le processus. Et il faut que je fasse une pause avec mon projet d’androïde. Chaque fois que j’élimine un bug de ce truc, un autre apparaît.

Garfield éclata de rire.

— D’accord, mon vieux. Je vais produire deux tronçons et te les envoyer.

Malgré ce que j’avais dit à Garfield, dès que j’eus réceptionné les parties restantes du propulseur, j’ouvris le fichier de mon projet Androïde. Une fenêtre vidéo s’ouvrit, affichant mon prototype actuel, situé dans l’un des labos en orbite.

Bullwinkle était actuellement éteint et drapé sur son support. C’était un quadrupède de la taille d’un élan, et en tout point aussi joli. Sur sa tête, le dispositif de communication externe rappelait curieusement une paire de bois. Ce n’était probablement pas une coïncidence. Vous avais-je prévenus que je n’étais pas très mature ?

C’était la version cinq milliards et des poussières. Les concepts fondamentaux n’étaient pas très compliqués. Un squelette artificiel conçu à partir d’une matrice en fibre de carbone, des muscles en plastique à mémoire de forme qui se contractaient lorsqu’on leur transmettait une décharge électrique, et des capteurs capables de reproduire les cinq sens. Emballez le tout, ajoutez-y une télécommande, et un réplicant – comme votre serviteur – devrait pouvoir en prendre les commandes comme s’il s’agissait de son propre corps.

Enfin, c’était la théorie. Le faire fonctionner, c’était une autre paire de manches.

Bullwinkle fonctionnait bien, d’un point de vue mécanique. Le problème venait de ses sens, de ses réflexes et de ses communications. Le câblage pour le toucher, la sensibilité au chaud et au froid nécessitait la microprécision d’un neurochirurgien. Dans ce domaine, les imprimantes n’étaient pas très utiles. Et plus j’intégrais de traitements contextuels à Bullwinkle, plus j’avais besoin d’une grande puissance de calcul locale. Plus je concevais de traitements à distance, plus il me fallait de bande passante. Et la latence due à la vitesse de la lumière fichait tout en l’air. Les communications plus rapides que la lumière devraient atténuer le problème, mais j’étais loin d’avoir suffisamment miniaturisé le SCUT pour pouvoir l’incorporer à l’élan.

Et puis, je voulais que le fait de diriger un androïde devienne une expérience immersive. Je voulais me sentir courir. Ressentir la chaleur, le froid, le contact des objets, le vent sur mon visage. On serait loin du maniement d’un drone ou d’un buster, ce qui ressemblait davantage à un jeu vidéo. J’y étais à quatre-vingt-dix pour cent, mais les dix derniers pour cent étaient vraiment pénibles.

Avec un soupir, je refermai le dossier et rouvris le projet de « pousse-astéroïde ». Au boulot.

57

MARIO – AOÛT 2169 – BETA HYDRI

Beta Hydri se trouvait à 23,4 années-lumière de Sol. Plutôt que de me disputer avec les autres nouveaux Bob et de les concurrencer sur des étoiles proches, j’avais opté pour les confins de la galaxie. « J’adore naviguer sur les mers interdites » et tous ces trucs à la Melville. Quand les autres finiraient par y arriver, j’espérais avoir une station spatiale capable d’afficher : « Mario est passé par là. »

Et, pour être honnête, je n’avais aucune envie de rester avec les autres Bob. J’étais stupéfait qu’ils aient si peu conscience des différences qui existaient entre les clones. Cela me donnait la chair de poule : nos disparités n’étaient pas suffisantes pour faire de nous des êtres distincts, mais elles nous permettaient d’avoir des opinions différentes. J’avais l’impression de me voir avec des lésions cérébrales. Et, ouais, Bob-1 avait décrété que le plus ancien sur place était responsable, mais, à mon avis, cela ne tiendrait pas longtemps. Le Bob original n’avait jamais vraiment été un suiveur.

Enfin, qu’importe. J’étais là, ils étaient là-bas, et c’était très bien comme ça. Il était temps d’explorer mon domaine.

En pénétrant dans le système, je décélérai à un paisible 2 g. J’aurais pu arriver beaucoup plus vite, mais si, à tout hasard, il y avait eu un Medeiros, je n’avais aucune envie qu’il sache ce que j’avais sous le capot. En me voyant freiner à 2 g, une fraction des capacités de mon réacteur lourdement blindé, il prendrait de l’assurance. Je l’espérais. Je souhaitais vraiment avoir l’occasion de le croiser et de lui mettre une nouvelle raclée. J’avais écrit son nom sur deux de mes busters. Oui, vraiment. Il n’y avait pas grand-chose à faire au cours du voyage entre deux systèmes planétaires. J’avais donc demandé aux roamers de peindre son nom au pochoir.

Jusqu’à présent, cependant, il ne semblait rien y avoir de brésilien dans les parages. En fait, il ne semblait pas y avoir grand-chose d’autre non plus. C’était un système vaste et bien rempli, mais, pour le moment, je n’y avais pas découvert le moindre minerai métallique. Absolument rien du tout. Les raies spectrales de cette étoile indiquaient une métallicité équivalente à deux tiers de celle de Sol. Généralement, la composition du système était comparable à celle de son étoile principale…

Les mains derrière mon dos, j’arpentais le balcon de ma cabane dans les arbres, profitant de la vue à cent mètres au-dessus du sol. Cette forêt n’avait jamais existé, sauf en littérature, et, là encore, c’était un mélange de plusieurs livres. Il s’agissait pour l’essentiel de celle de Midworld d’Alan Dean Foster 15, mais je l’avais taillée pour profiter d’une bonne visibilité. J’y avais ajouté des oiseaux terrestres et en avais ôté toutes les grandes créatures draconiques affamées.

Je me tournai vers Guppy en haussant un sourcil.

— Tu as un avis ?

[Je ne suis pas payé pour ça.]

Je ricanai. Les vaisseaux HEAVEN de seconde génération bénéficiaient d’un espace pour le noyau et la mémoire plus grand que celui dont Bob-1 avait profité. Guppy avait déjà toute la place qu’il lui fallait dans le vaisseau original, mais je lui en avais donné encore davantage. Il devenait une personne à part entière. Il était acerbe et mordant, à la limite de l’insolence. J’adorais. Et, bien sûr, ce n’était pas un clone de Bob.

— Très bien, petit prétentieux. Tu as une analyse ?

[Ah, ça, oui. Analyse : il n’y a pas de métal.]

— Je te remercie de cette évidence. Tu sais pourquoi ?

[Non, mais je remarque que tous les autres éléments sont présents dans la quantité prévue. Seuls les métaux manquent à l’appel. Il n’y en a vraiment aucun.]

C’était impossible. Cela ne respectait aucune théorie de formation stellaire et planétaire. Guppy cilla, puis se tourna vers moi. Je savais ce qu’il allait me dire :

[Quelqu’un est passé avant nous.]

— Mince ! Medeiros. Mais on devrait voir une fabrique autonome…

Je m’interrompis pour réfléchir quelques secondes. Cette hypothèse avait quelque chose de louche, en plus d’avoir été émise par un poisson.

— Attends. De quelle quantité de minerai parle-t-on ? En fonction de la quantité que ce système devrait contenir, combien de temps faudrait-il à Medeiros pour le transformer en intégralité en jolis petits mini-lui ?

Guppy réfléchit un moment. Ou calcula. Qu’importe.

[Mille sept cent trente-deux ans. Plus ou moins.]

— On peut donc exclure cette hypothèse. Il nous a fallu traverser vingt et quelques années-lumière pour arriver ici. Et il lui aurait fallu à peu près le même temps que nous pour faire le trajet.

Je rabâchais l’évidence, je le savais, mais j’avais toujours trouvé plus facile de réfléchir en m’exprimant à voix haute.

[C’est une des failles de cette théorie.]

— Sans déconner. (Je désignai les planètes intérieures sur le schéma du système.) On va peut-être être obligés de faire de l’extraction minière sur les planètes. Allons jeter un coup d’œil aux plus rocheuses d’entre elles pour voir ce qu’elles nous proposent.

[Vos désirs sont des ordres.]

Il nous fallut plusieurs jours pour gagner la quatrième planète. Je n’avais encore aucune envie de révéler les cartes de mon jeu, au cas où nous serions observés. BH-4 était une petite boule de boue brune dotée d’océans gris et d’une atmosphère aussi épaisse que trouble. On aurait dit le résultat d’une activité volcanique intense, mais je ne distinguai aucune chaîne de volcans susceptible d’en être à l’origine.

Je m’insérai en orbite polaire et entamai des scans en profondeur, à la recherche de… eh bien, de n’importe quoi, vraiment. De gisements métalliques, naturellement, mais aussi d’activité volcanique et de tout ce que je jugerais intéressant.

C’était encore une de ces situations où il y avait une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’était que je découvris beaucoup de choses intéressantes. La mauvaise, aucun métal. Pas la moindre trace. Pas à portée de mon attirail, du moins. La planète étant pourvue d’un champ magnétique, elle possédait évidemment un noyau métallique. Mais rien de rien dans sa croûte. Oh, si, un petit peu ici et un petit peu là, mais rien qui vaille la peine de creuser.

[Anomalie détectée.]

— Parce que tout ça, ça ne te semble pas déjà être une anomalie ?

[Grosse, grosse anomalie détectée. C’est mieux ?]

Cela ne me plaisait pas davantage. L’espace d’un instant, j’envisageai de réinitialiser Guppy. Mais cela ne dura pas.

Même s’il était inutile de s’inquiéter. L’un de nos réaménagements consistait à interdire au GUPPI de lire dans nos pensées. Cela fichait un peu trop les jetons. Il lui fallait désormais recevoir des ordres vocaux, quelle que soit la façon de définir le terme « vocal » dans un système informatique qui s’adressait à lui-même.

— D’accord, Guppy. Que se passe-t-il ?

[Accumulation de métal affiné détectée. Un objet manufacturé.]

— Bordel de merde. (Je réfléchis un moment.) Déploie trois de nos drones d’exploration. Envoie-les à l’emplacement de l’anomalie. Fais-leur transporter deux roamers, aussi. Demande à l’un des drones de s’éloigner du site en spirale, pendant que les deux autres et les roamers inspectent le site en détail.

[À vos ordres.]

Guppy avait retrouvé son sérieux. Le sujet ne prêtait pas à la plaisanterie. Medeiros s’était-il écrasé ? S’agissait-il d’une sonde d’un autre pays ?

Les drones arrivèrent sur place en un temps record – Guppy les avait manifestement guidés avec une certaine agressivité – et s’installèrent autour de l’anomalie. L’un d’eux se mit à décrire des cercles en s’éloignant progressivement du centre, tandis que les deux autres se posaient en libérant des roamers d’une vingtaine de centimètres. Les drones reprirent leur envol et se mirent à prendre des clichés en gros plan.

Ce qui fut aussitôt évident, c’était qu’il ne s’agissait pas d’une des sondes. En fait, cela ne provenait pas du tout de la Terre. Je ne pouvais décrire exactement ce qui me faisait penser que c’était « extraterrestre », mais aucun esprit humain n’aurait pu concevoir une telle chose. La meilleure comparaison qui me vint à l’esprit fut celle d’avec le vaisseau alien de Prometheus. Cela ne rimait à rien.

Il me fallut un moment pour savourer cette idée : je venais de découvrir la première trace de vie intelligente hors de la Terre. Enfin, d’accord, en voyant l’épave, je venais plutôt de découvrir leurs cadavres. Mais tout de même…

De toute évidence, il s’agissait d’une sorte de cargo. Il s’était écrasé et ouvert en deux. Une partie de son contenu s’était répandue. Il semblait s’agir de tas de gros lingots métalliques de toutes sortes. Chacun d’eux était pur et ne contenait qu’un élément. Du fer, du titane, du cuivre, du nickel… des tonnes et des tonnes. Le cargo paraissait toutefois au quart plein, seulement, à moins que quelqu’un s’y soit déjà servi.

Quelque chose me disait que nous avions trouvé nos voleurs de métaux. L’un d’entre eux, du moins. Et « voleur » n’était probablement pas un terme trop fort. Mais tout de même…

[Anomalie.]

— Oh, pour… Quoi, maintenant ?

[Voyez par vous-même.]

Je lançai la vidéo que Guppy me proposait. Et j’en restai bouche bée. Cette planète n’était pas sans vie. Enfin, actuellement, si, mais visiblement cela n’avait pas toujours été le cas.

L’écosystème que je voyais était mort, comme si l’ensemble du bassin amazonien s’était effondré d’un coup. C’était sec, érodé, rouillé. Mais c’étaient des arbres, des buissons et, ici et là, des animaux. Et ainsi de suite.

J’envoyai sur place des drones d’analyse biologique afin d’y réaliser quelques autopsies pour tenter de comprendre ce qui s’était passé. Ils n’étaient pas vraiment créés pour cela, mais je disposais de toutes les connaissances biologiques et médicales des humains, et d’un assistant dérivé d’une technologie très avancée conçue par, euh… moi.

Les drones piquaient, transperçaient et découpaient, et ils obtinrent des spécimens de qualité. Je leur avais confié mes instructions, et les AMI étaient parfaitement compétentes dans la limite des paramètres que je leur avais assignés. Il me suffisait de leur laisser les coudées franches.

Les drones et les roamers continuèrent à étudier l’épave. Sans trop savoir pourquoi, j’envoyai deux busters survoler les lieux de manière menaçante. Tout semblait vraiment mort, mais j’avais juste un mauvais pressentiment.

Un « ding » m’annonça l’arrivée sur mon bureau d’un rapport des drones biologiques. Je m’empressai d’ouvrir le fichier.

Ah, houlà.

À en juger d’après les dégâts cellulaires, tout avait été tué par ce qui ressemblait à une salve de rayons gamma. En gros, par un afflux soudain de radiation suffisant pour tuer instantanément. Si je le savais, c’était non seulement parce que les animaux avaient été tués, mais aussi parce que leur flore intestinale – ou l’équivalent local – avait été tuée en même temps. Je ne distinguai aucun ballonnement, aucun pourrissement à l’intérieur. Je faisais sans doute quelques suppositions fondées sur des analogies avec les animaux terrestres, mais j’étais convaincu de ne pas être très loin de la vérité.

Je remarquai également le petit nombre de carcasses retrouvées. Les spécimens étaient tous de petite taille, dans des endroits curieux et peu commodes, ou en mauvais état, même pour des cadavres. J’étais certain que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la faune avait disparu de manière inexpliquée.

Sans décomposition pour fournir des indices, je fus d’abord incapable de déterminer quand cela s’était produit. Mais l’usure et l’érosion des carcasses et des arbres morts me donnèrent quelques indications, tout comme l’analyse du nombre de traces de feux de forêt sans nouvelle végétation. J’estimai que cela avait eu lieu entre cinquante et cent ans auparavant.

J’envoyai les drones biologiques vérifier d’autres points sur la planète, notamment aux antipodes de cet endroit.

[Urgence ! Activité hostile !]

— Quoi ? Que se passe-t-il ?

[L’un des roamers essuie une attaque.]

— Demande aux drones d’effectuer des sondages SUDDAR concentrés. Je veux autant de détails que possible.

[Fait.]

Je fis disparaître mon interface de réalité virtuelle et passai à la cadence maximale. Le flux vidéo était en temps réel. Dans une fenêtre, j’y voyais du point de vue du roamer attaqué, et, dans une autre, de celui du second roamer. Le premier semblait infesté par des fourmis mécaniques. Il était en train de se faire dévorer sous mes yeux, ses parties métalliques fondant et se dissolvant.

— Guppy ! Fais sauter les deux roamers. Autodestruction, tout de suite !

Guppy s’abstint de protester et de poser la moindre question. Le flux vidéo s’interrompit.

— Et active le pare-feu de nos communicateurs. Je doute que ces choses aient eu le temps de soutirer les clés de chiffrage aux roamers, mais pourquoi prendre des risques ?

Je me tournai vers l’analyse SUDDAR, encore en train de s’assembler sur le bureau. À côté, Guppy avait affiché l’enregistrement vidéo reçu des roamers.

Je rediffusai d’abord l’enregistrement. Le premier roamer avait ouvert un conteneur, un casier, ou je ne savais quoi. Il semblait avoir activé les fourmis. J’ignorais s’il s’agissait d’une réaction défensive ou si les bestioles avaient considéré le roamer comme une ressource à s’approprier. Dans la pratique, je doutais que cela fasse une différence. Quoi qu’il en soit, les fourmis avaient commencé à démonter le roamer. Le scan SUDDAR montrait qu’elles le triaient en fonction des éléments qui le composaient. Elles ne semblaient intéressées ni par les éléments en plastique, ni par ceux en céramique.

Je ne regrettais pas d’avoir fait sauter les roamers. Je n’aurais de toute façon pas pu les ramener en sachant qu’une de ces fourmis aurait pu s’introduire dans le vaisseau. Si fou que cela puisse paraître, j’avais lu à mon époque suffisamment de science-fiction à propos de technologies avancées qui prenaient les commandes du système de communication pour s’introduire dans l’ordinateur. C’était de moi qu’on parlait, après tout.

Je pouvais toujours fabriquer de nouveaux roamers.

D’où ces fourmis tiraient-elles leur énergie ? Ayant de nouveau scanné le vaisseau, je découvris qu’environ la moitié des fourmis qui avaient survécu au suicide des roamers étaient à présent immobiles. Je me demandai si elles étaient mortes ou simplement en veille.

Je décidai de faire des scans à cinq secondes d’intervalle pour voir ce qu’elles mijotaient. Curieusement, chaque fois que je les scannais, des fourmis redevenaient actives. Qu’est-ce que c’est que ce merdier ? J’interrompis mes scans durant une minute complète. Lorsque j’en réalisai un autre, environ un quart des fourmis étaient inactives. Oh, merde… Je cessai d’utiliser le SUDDAR cinq minutes avant de tenter de nouveau l’expérience, avec aussi peu de puissance que possible. Comme je m’y attendais, la plupart des fourmis étaient inactives.

La vache ! Elles sont alimentées par le faisceau SUDDAR ! Ce sont mes scans qui les réactivent !

Eh bien, je m’étais mis dans un beau pétrin… Toute tentative pour découvrir ce qu’elles faisaient les activerait. Mais cela signifiait que les extraterrestres avaient découvert le moyen de projeter de l’énergie à travers le subespace et de s’en servir à l’autre bout. Il fallait que j’étudie ces fourmis.

J’attendis une heure avant d’envoyer un seul roamer d’un centimètre. Il était impossible qu’une fourmi monte sur le dos d’un roamer tout juste plus gros qu’elle sans se faire repérer. Le roamer saisit deux fourmis et les emporta à l’extérieur de la coque. J’avais préparé pour elles deux petits cercueils remplis d’une substance plastique visqueuse. Le roamer les y déposa avant d’ajouter un durcisseur. J’avais désormais des fourmis sous verre, en quelque sorte. Si elles étaient capables de s’en échapper, j’espérais que ce ne serait pas le cas avant que j’aie pu les scanner entièrement.

Je demandai à mes deux drones d’approcher, et ils réalisèrent le scan le plus méticuleux et le plus précis possible. J’obtiendrais ainsi un schéma des fourmis à un niveau presque moléculaire. Fasciné, je vis les fourmis s’activer et produire de petites pointes coupantes au bout de leurs membres antérieurs. Heureusement, elles étaient immobilisées. Elles durent donc se contenter de percer deux petits trous dans le plastique. C’était bon à savoir.

Je fis sauter le roamer – on n’était jamais trop prudent – et me retirai dans ma cabane pour réfléchir.

J’avais achevé mon étude. Il n’y avait aucun signe de civilisation, sur cette planète. L’épave était donc incontestablement alien. Les extraterrestres étaient venus, avaient sans doute éliminé toute trace de vie à l’aide d’armes à radiation, extrait l’ensemble des matières premières du système, récupéré les carcasses, puis étaient partis. Cela faisait beaucoup d’hypothèses, mais elles correspondaient aux indices.

Le scan des fourmis avait révélé une technologie intéressante. J’étais déjà en train de mettre en place des simulations pour en tester une partie.

Les scans du vaisseau géant étaient sans surprises. Il semblait avoir été piloté par une IA, ou une sorte d’AMI. Il était équipé d’un réacteur à fusion et d’un système de propulsion SURGE. Et d’un émetteur-récepteur SUDDAR. Toutefois, l’unité SUDDAR paraissait conçue aussi bien pour transmettre de l’énergie à un récepteur aligné sur la même fréquence que pour servir de radar. J’avais scanné l’appareil avec soin pour l’étudier plus tard.

Peut-être les aliens étaient-ils venus secourir l’équipage et avaient-ils abandonné le mastodonte. J’en doutais. Il ne semblait pas équipé du moindre logement pour des créatures biologiques. Il était probable que le vaisseau était entièrement manœuvré par l’IA. Cette civilisation était-elle un minimum biologique ? Le fait qu’ils aient récupéré les carcasses laissait supposer une réponse, une réponse qui ne me plaisait pas du tout. Je ne voyais qu’une raison pour recueillir toutes ces protéines.

S’agissait-il d’un événement unique ou s’attaquaient-ils à des systèmes planétaires de manière méthodique ? Si c’était le cas, dans quelle direction allaient-ils ? Je n’avais bien sûr aucune envie que ce soit le sort réservé au système solaire, même s’il ne restait plus un seul humain là-bas. Les dauphins et les chimpanzés méritaient encore d’avoir une chance.

Je sentis une pointe de déception en comprenant que je n’allais rencontrer ni Vulcains ni Asgardiens. Cela ressemblait davantage au scénario d’un Alien. Pour un premier contact, ça craignait.

Que cela me plaise ou non, il fallait que je prévienne les autres Bob. Ce qui soulevait un nouveau problème. À cette distance, je ne pouvais pas envoyer de message à Bill. Il me fallait une station spatiale, et des matières premières pour en construire une. Le minerai contenu dans le cargo, et en ajoutant le vaisseau lui-même, ce ne serait pas suffisant.

58

RIKER – AVRIL 2171 – SOL

Le grand jour était arrivé. Les vaisseaux-colonies avaient été vérifiés de bout en bout, inspectés par la délégation des États-Unis d’Eurasie, et avaient fait un aller et retour jusqu’à Jupiter. À présent, ils étaient stationnés en orbite basse autour de la Terre, attendant leurs occupants.

Homer réalisait une sorte de danse guerrière autour de mon fauteuil de capitaine, ce qui me rappela violemment mon manque de rythme. Grâce aux mises à niveau de Bill pour l’interface de réalité virtuelle, nous, les Bob, pouvions interagir physiquement plutôt que de nous contenter de discuter par fenêtres vidéo interposées. Cela avait ses inconvénients.

Je reportai mon attention sur les vidéos qui montraient des gens faisant la queue devant les navettes orbitales. Chacun de ces appareils pouvait accueillir cinq cents personnes, entassées comme dans un train de banlieue aux heures de pointe.

Je me remémorai mes débuts en tant que modeste employé, obligé de prendre la navette portuaire deux fois par jour. Les bancs en plastique dur à peine plus larges que votre fessier, disposés en rangées dos à dos et très serrées, de sorte que vous passiez tout votre trajet les yeux dans les yeux avec un parfait inconnu. Et cet enregistrement agaçant, qui, à chaque voyage, vous répétait comment utiliser les gilets de sauvetage. C’était le bon temps.

Ces navettes spatiales transportaient plus de monde, et le trajet jusqu’au vaisseau prendrait un peu plus d’un quart d’heure, mais ce serait un voyage tout aussi banal et ennuyeux. Une fois à destination, on dirigerait les passagers vers leurs capsules de stase, on leur remettrait un calmant, puis on les brancherait et on les enfermerait chacun dans une boîte de la taille d’un cercueil. Avec un peu de chance, ils se réveilleraient moins de quatre ans plus tard dans un nouveau système.

C’était ce qui était prévu, du moins.

Dix navettes réalisèrent les quarante allers et retours nécessaires pour amener les colons des États-Unis d’Eurasie jusqu’aux vaisseaux. Une partie du contenu des réserves du Svalbard fut chargée à bord de chacun des vaisseaux, et on amarra les navettes dans les soutes.

Puis arriva le moment inévitable de la cérémonie. Tout le monde se sentit obligé de faire un discours. On s’attendait bien sûr à ce que les gros bonnets d’Eurasie en fassent un, mais pourquoi des groupes à l’autre bout de la planète en avaient-ils éprouvé le besoin ? À la moitié des prises de parole, pour éviter de m’assoupir, je dus couper mon émulateur proprioceptif. Je ranimai le Bob de la sandbox logicielle pour qu’il prenne le relais devant la caméra et tente de prendre un air attentif.

Au bout d’un long moment, ce fut enfin terminé. Howard, notre dernier Bob, effectuerait le vol avec eux, en guise d’escorte. Et, juste entre lui et moi, pour vérifier que tout se passerait bien une fois à destination. J’espérais que c’était de la paranoïa excessive de ma part, mais j’avais bourré les soutes de Howard avec quelques-unes des dernières inventions de Bill. Au cas où.

Les vaisseaux-colonies pouvaient bénéficier au maximum d’une accélération soutenue de 1 g. Le voyage allait donc être un peu plus long qu’avec un vaisseau HEAVEN de première génération. En tout et pour tout, leur trajet durerait un peu plus de dix-huit ans. À bord, il s’écoulerait environ six ans, mais, dans leurs capsules de stase, les colons ne ressentiraient pas les effets du temps.

Les vaisseaux seraient manœuvrés par deux clones de Riker et une ribambelle de roamers. Inutile que des humains risquent leur peau durant le trajet. J’avais chargé les matrices des réplicants dans les vaisseaux au dernier moment, pour éviter de donner le temps à quelqu’un de tenter un mauvais coup. N’ayant essuyé aucune tentative de piratage, j’espérais que les activistes avaient renoncé.

Le troisième vaisseau, destiné aux Spitz et à l’enclave de FAITH, prendrait son envol quatre mois plus tard. Ils s’établiraient sur la planète laissée libre par le contingent eurasien. Les premiers colons auraient pour mission de bâtir des infrastructures suffisantes pour les groupes suivants afin qu’ils puissent mettre directement les pieds sous la table. C’était le prix à payer pour faire partie des premiers à quitter la Terre.

Valter le prenait avec philosophie.

— Même le deuxième prix est un don merveilleux, déclara-t-il dans son discours.

Trois vaisseaux supplémentaires étaient déjà en chantier. Grâce à eux et aux retours vers Sol des trois premiers, nous espérions pouvoir procéder à un exode régulier. Tant qu’il y aurait des volontaires au départ. En attendant, les ressources laissées par les colons et la production de kudzu permettraient de nourrir longtemps une population de moins en moins nombreuse.

J’espérais simplement que nous découvririons de nouvelles planètes avant que les colons recommencent à se tirer dessus.

Le regard rivé sur l’holocuve, où étaient diffusées les images des vaisseaux-colonies qui franchissaient l’orbite de Mars, je sentis les larmes me monter aux yeux. Après plus d’une dizaine d’années de travail, de prises de tête avec, euh… des preneurs de tête, c’était enfin le grand départ. Un moment émouvant. Même Homer en restait coi.

Au bout d’un moment, je me levai et m’étirai en poussant un gémissement.

— Allez, au boulot.

Le sourire aux lèvres, Homer afficha une liste.

— Tout ce qu’il reste à faire aujourd’hui…

59

BILL – MAI 2172 – EPSILON ERIDANI

Je brandis une corne de brume au-dessus de ma tête et pressai le bouton. Une puissante sirène retentit. Les conversations cessèrent brusquement, et tous les regards se tournèrent vers moi.

— Salut tout le monde. Bienvenue à la première Bob-réunion. J’ai fabriqué une matrice, ici, aux Skunk Works, suffisamment vaste pour gérer toutes les réalités virtuelles du Bobivers.

— Le Bobivers ? Vraiment ?

Garfield me lança un regard méprisant.

J’éclatai de rire.

— Ça m’est venu à l’instant. Je trouve ça pas mal du tout, en fait.

— Bobivers. BobNet… Cette galaxie risque de ne pas être assez grande pour notre ego.

Garfield tenta de prendre son air le plus désapprobateur, mais il est difficile de se rouler soi-même dans la farine.

Je me tournai vers mon auditoire. Il n’y avait pas grand monde, encore. Je pouvais compter sur Riker, Homer et les autres clones de Sol ; Bert et ses clones à Alpha Centauri ; et les Bob qui se dirigeaient vers Omicron2 Eridani avec les colons. Ce dernier groupe serait injoignable encore à peu près un mois, leur tau relativiste étant trop élevé pour l’interfaçage en réalité virtuelle. Avec un peu de chance, d’ici là, d’autres Bob auraient récupéré les plans du SCUT et se seraient connectés.

Homer porta ses mains à sa bouche en porte-voix et hurla un « Bouh ».

Je les regardai les uns après les autres.

— Parfait, les gars. J’espère qu’on pourra tenir ce genre de réunion de manière plus régulière. Il est très utile de pouvoir se tenir informé.

— En plus, ça te donnera une excuse pour nous infliger une partie de baseball ! s’écria Bert.

— J’invoque le droit de garder le silence. (Je leur adressai un sourire.) En attendant, nous avons de la bière. Et du café. Et un pub où nous pouvons nous asseoir. Ça vous dit ?

On pénétra tous dans le pub en réalité virtuelle, et on s’installa dans des fauteuils. Il était temps d’arroser ça.

60

KHAN – AVRIL 2185 – 82 ERIDANI

« Évite d’engager le combat avec un ennemi plus fort que toi. Si tu y es contraint, fais en sorte que ce soit à tes conditions, et non à celles de ton ennemi. »

Sun Tzu, L’Art de la guerre

On ralentit à une vitesse non relativiste bien avant 82 Eridani. Nous souhaitions avoir le temps de prendre la mesure de la situation en évitant de signaler notre présence à Medeiros.

Bill avait tenu sa promesse de venger Milo. Huit Bob de troisième version, y compris moi, furent envoyés hors du système, brûlant d’envie de lui expliquer notre façon de penser. Mais Medeiros avait eu trente-cinq ans pour s’installer. Aucun de nous ne jugeait envisageable d’arriver et de lui botter les fesses comme nous l’avions fait à Epsilon Eridani ou à Alpha Centauri.

Et comme nous avions toujours été quelqu’un de précautionneux, la priorité était à la reconnaissance. Nous disposions de deux éclaireurs chacun, étions équipés de réacteurs lourdement blindés, de SUDDAR d’une portée de trois heures-lumière et de communicateurs SCUT. Et de pièges. Nous n’avions aucune envie que Medeiros s’empare de l’une de ces technologies.

Et nous avions une nouvelle arme en réserve, grâce aux Skunk Works de Bill.

On arriva délibérément du nord stellaire, à angle droit avec le plan de l’écliptique. Si nous ne prenions pas Medeiros pour un « penseur en deux dimensions » – après tout, c’était un militaire –, il y avait de grandes chances qu’il ait disposé ses défenses le long de l’écliptique. Nos sondes devraient être en mesure de passer entre les mailles du filet avant qu’il puisse réagir.

On lança les éclaireurs sur un front plutôt large afin d’obtenir le meilleur scan possible du système planétaire. Sans émissions radio et avec un réacteur parfaitement blindé, il y avait de bonnes chances que la plupart d’entre eux échappent à toute détection. Toutefois, il nous serait impossible de nous en tirer sans la moindre perte. Si Medeiros repérait une ou deux sondes, nous espérions juste qu’il conclurait la présence d’un seul Bob.

J’envoyai une invitation au reste de l’escadrille. En quelques millisecondes, sept Bob surgirent dans ma réalité virtuelle.

Je jetai un coup d’œil autour de la table.

— Réunion stratégique, les gars.

Hannibal accepta le café que lui tendait Jeeves, puis afficha un plan du système.

— Nous allons chercher si quelque chose se cache derrière des lunes ou des planètes. On ne se fera pas avoir deux fois. Grâce au rapport préliminaire de Milo, nous avons une bonne idée de la disposition des lieux. Nous…

Subitement, Hannibal disparut de l’interface de réalité virtuelle. Sous le choc, on se consulta du regard, puis, comme un seul homme, on quitta l’interface et on augmenta notre cadence.

— Qui est physiquement le plus proche de Hannibal ? (Je posai la question par réflexe, car j’étais déjà en train de vérifier le diagramme de notre déploiement. Hannibal était à l’extrémité de la ligne de Bob, juste après Tom.) Tom ? Que dit ton SUDDAR ?

L’intéressé répondit au bout d’une milliseconde :

— J’ai un retour très diffus, mais pas de Hannibal. Attends…

On patienta une éternité – quatre millisecondes – avant que Tom poursuive :

— La zone diffuse s’étend en s’amenuisant. J’imagine qu’elle est due à une explosion. Ça vaudrait la peine que tout le monde fasse un balayage complet et mette de côté l’effet de surprise.

Trouvant que c’était une excellente idée, je poussai mon SUDDAR à pleine puissance pour effectuer un balayage sphérique de trois heures-lumière. La réponse était négative, à l’exception d’un flou, comme une ombre aperçue du coin de l’œil, en direction du système. Je refis le point et envoyai un signal étroit dans cette direction.

Jackpot.

— Quelque chose arrive vers nous, les gars. À très grande vitesse. Et c’est camouflé, dissimulé ou je ne sais quoi, au point que je ne peux le voir que lorsque j’envoie mon signal droit sur lui.

Certains accusèrent réception de l’information en poussant un grondement.

— J’en ai un aussi, annonça Barney.

— Pareil ici, déclara Tom.

Il nous fallut plusieurs millisecondes pour comparer nos résultats. On comprit alors que trois objets non identifiés filaient vers nous sans cesser d’accélérer. On lança trois de nos sondes classiques directement sur eux pour tenter d’obtenir un visuel.

— Ils esquivent, fit remarquer Fred. J’ai l’impression qu’ils s’attendaient à ce que les sondes tentent de les percuter.

— Eh bien, ce n’est pas une mauvaise idée, si on y arrive, répondis-je. Mais, d’abord, nous voulons des données télémétriques.

Il fallut un peu plus d’un quart d’heure, aux vitesses conjuguées des sondes et des objets inconnus, pour qu’ils se croisent. Les engins à l’approche continuaient à esquiver les sondes. Celles-ci furent tout juste capables de prendre un ou deux mauvais clichés en passant, mais elles parvinrent à réaliser des scans SUDDAR complets.

Lorsque les résultats s’affichèrent sur nos bureaux, grâce à la communication instantanée par SCUT, certains en eurent le souffle coupé.

— Des foutues bombes atomiques. Il a fabriqué des armes à fission.

— Avec des réacteurs blindés et de très, très gros propulseurs SURGE, ajouta Fred.

— Ça colle avec les résultats que j’obtenais. J’ai l’impression que Hannibal n’est plus qu’un nuage radioactif, à présent, déclara Tom. On est foutus.

— Mon cul, répliquai-je. De combien de temps disposons-nous avant qu’ils soient suffisamment proches pour nous abattre ? Tom, tu as une idée du nombre de mégatonnes ?

Le silence régna un moment avant que Tom affiche les données d’un capteur dans notre interface de réalité virtuelle. Comme nous étions encore en haute cadence, ce n’était même pas du papier, juste une fenêtre brute avec une liste de données.

— Voici les résultats de l’analyse minimax. Nous avons quatre minutes. Une éternité. Aucune chance de les esquiver, compte tenu de leur vitesse et de leur disposition. Nous n’aurons pas le temps de sortir du périmètre de l’explosion.

— Bon, intervint Kyle. Medeiros semble avoir bien préparé son coup. Il pense probablement nous avoir débordés, pour de bon.

La pique sèche de Kyle me fit sourire.

— Hmm, hmm. Très bien. Débarrassons-nous d’elles. Deux Bob par bombe, et j’ajouterai un tir complémentaire, si nécessaire. Faites-moi signe quand vous serez à pleine charge.

Nous étions sur le point de déployer notre arme secrète. Bill s’était inspiré de la technologie du sabre laser, essentiellement du plasma ionisé à haute température dans une bouteille magnétique, pour imaginer quelque chose d’entièrement nouveau. Il avait découvert le moyen de projeter le plasma et le champ magnétique qui l’accompagnait. Comme une torpille. On obtenait ainsi une lance chargée à plus d’un million de degrés qui transperçait tout ce qu’elle croisait sur son chemin et le faisait généralement fondre tout en délivrant une impulsion électromagnétique très localisée. L’arme avait été testée en profondeur à Epsilon Eridani, mais il s’agirait de sa première utilisation dans le monde réel.

Quand tout le monde annonça être à pleine charge, j’ordonnai :

— Feu.

Six lances à plasma jaillirent à une vitesse proche de celle de la lumière. L’un des plus gros avantages de cette arme était qu’elle était indétectable au SUDDAR, car elle ne projetait qu’une masse insignifiante. Et toute autre forme de repérage était limitée par la vitesse de la lumière. Les lances à plasma ne pouvaient pas suivre des cibles qui tentaient de les esquiver, mais celles-ci ne découvraient généralement leur présence que lorsqu’il était trop tard.

Il ne fallut pas longtemps pour que les lances parcourent la distance. Soudain, les trois ombres se dissipèrent. Avec un balayage SUDDAR, réglé au plus étroit, à pleine puissance, je ne détectai que de petites anomalies parcellaires.

Ned s’exprima en notre nom à tous :

— Eh bien, voilà qui était troublant.

Fred ajouta :

— Nous avons été tout juste capables de les détecter, et ce uniquement grâce aux améliorations de Bill. Medeiros aurait-il inventé une sorte de camouflage SUDDAR ?

— J’en doute, répondis-je. Il ne nous a jamais semblé autre chose qu’un militaire de carrière. Je crois plutôt que l’Empire brésilien avait déjà mis au point cette technologie sur Terre. Ils lui ont peut-être transmis toute leur technologie militaire secret-défense avant de l’envoyer dans l’espace. Ça expliquerait aussi les bombes atomiques.

— On n’est donc peut-être pas au bout de nos surprises…

Cette affirmation fut accueillie par un concert de jurons et de grognements.

Le silence régna un moment avant que Ned prenne de nouveau la parole :

— Je suppose qu’il nous faut une nouvelle réunion stratégique.

— Un camouflage ?

Bill prit un air aussi surpris qu’intéressé.

— Ouais. C’est la seule explication que nous avons trouvée.

Je lui diffusai l’intégralité de la séquence dans une fenêtre, y compris les données des capteurs sur les bombes.

— Et merde… ça craint. Essaie de voir si tu peux récupérer un échantillon de quoi que ce soit. En attendant, je vais travailler sur le sujet d’ici. Mais vous avez perdu tout effet de surprise, désormais.

Bill me salua de manière informelle et coupa la communication.

Génial. Huit d’entre nous – non, sept, à présent – contre un nombre inconnu de Medeiros, disposés de manière tout aussi obscure. Cela ne me disait rien qui vaille.

— Réunion ! m’écriai-je.

Les six autres Bob surgirent dans mon interface.

— Bill n’avait pas grand-chose à nous proposer. Il m’a fait remarquer, plutôt à juste titre, que, si nous partions maintenant dans l’intention de revenir, Medeiros serait encore mieux préparé à nous recevoir la prochaine fois. Il suggère que nous mettions à jour nos sauvegardes et que nous foncions bille en tête.

— Facile à dire, pour lui.

C’était Elmer, qui ne s’était jamais montré particulièrement enthousiaste au sujet de cette expédition punitive. Quelque chose me disait que les effets quantiques s’étaient accumulés dans son manque de colonne vertébrale. Il me faisait penser au personnage incarné par Bill Paxton dans Aliens.

Je lui lançai un regard noir, puis poursuivis :

— Nous avons les lances à plasma et les busters avec la nouvelle détonation à fusion contrôlée. Ce n’est pas grand-chose. Le mieux que nous puissions faire, je crois, c’est de mettre le plus de bazar possible avant qu’il nous abatte. Vérifiez que vos systèmes d’autodestruction sont armés, effectuez une sauvegarde différentielle et faites vos adieux. On y va.

Sur ce, les Bob quittèrent ma réalité virtuelle, les sept vaisseaux mirent le cap sur le centre du système, et on accéléra à 10 g.

La première partie de notre plongée dans le système interne fut relativement aisée. Medeiros travaillait encore sur l’hypothèse que nous avions tous le même type de SUDDAR, et qu’il pouvait détecter tout ce qu’on lui enverrait. Lorsqu’on eut détruit une demi-douzaine de ses bombes volantes, il sembla comprendre le message.

Un balayage de la zone nous indiqua que tous les appareils équipés de la propulsion SURGE se dispersaient. Dans le même temps, plus d’une centaine de sources de fusion illuminèrent les environs et commencèrent à se déplacer. Des leurres, sans doute. Voilà qui était également très efficace. Nous n’avions aucun moyen de déterminer quelles étaient nos véritables cibles.

— Réunion !

Dès que les autres Bob furent tous là, je commençai :

— Bon, certaines de ces sources de fusion sont des leurres. Probablement la plupart. Mais d’autres sont des Medeiros, et d’autres encore des armes. Sans compter les bombes camouflées. Des suggestions ?

Elmer fut le plus prompt, ce qui m’étonna.

— Il faut que les bombes soient à moins d’une certaine distance pour nous infliger des dégâts. Si on se déplace comme une unité et que l’on confie à certains Bob l’observation des bombes camouflées, on doit être en mesure de les empêcher d’approcher trop.

— Et, l’interrompit Fred, si on détruit aussi tous les leurres qui franchissent cette limite, ça devrait bien se passer.

— C’est sûrement mieux que si on se séparait, concédai-je. Mais les lances à plasma ne seront utiles que jusqu’à ce que Medeiros comprenne l’astuce et se mette à zigzaguer. De plus, il faut du temps pour recharger les projecteurs. Ce ne sont pas des six-coups de Hollywood.

— Alors, il nous faut faire le plus de dégâts possible avant qu’il comprenne, déclara Tom d’un ton décidé. Tirons dans tout ce qui bouge. Peut-être que le fait qu’on n’ait pas de plan le déstabilisera un peu.

C’était juste assez stupide pour être brillant. On se regarda sans un mot, on hocha la tête, et on se mit au travail.

Cela devint rapidement un jeu du chat et de la souris. Medeiros savait que nous disposions de quoi détruire ses unités sans prévenir. Il songeait peut-être qu’il s’agissait d’un missile camouflé. Il réagit en dispersant ses unités et en employant ses leurres pour détourner notre attention. On détruisit un grand nombre d’unités, mais on ignorait si c’était utile.

Arriva finalement le moment que l’on redoutait. L’un des engins de Medeiros esquiva plusieurs lances à plasma et parvint à entrer à portée de détonation. Tout juste. L’IEM et la sphère de radiation qui en résulta détraquèrent nos systèmes internes un long moment. Heureusement, les vaisseaux HEAVEN de troisième génération bénéficiaient de nombreuses redondances. Cinq d’entre nous furent capables d’aller plus loin. Les deux autres avaient dû perdre un trop grand nombre de fonctionnalités. Ils activèrent leurs systèmes d’autodestruction et furent pulvérisés par la surcharge de leur réacteur. J’espérai que les sauvegardes de Fred et de Jackson étaient récentes et achevées.

Mais Medeiros avait dû piger que notre arme ne poursuivait pas ses cibles. Le temps pour lui d’envoyer ses ordres à la vitesse de la lumière, et toutes les unités qu’il maîtrisait fondirent sur nous, zigzaguant dans tous les sens.

— Plan B, les gars. Séparez-vous et faites autant de dégâts que possible.

On prit des directions aléatoires, zigzaguant nous aussi.

Pendant ce temps, je fis une analyse de l’enregistrement de la télémétrie lorsque Medeiros avait modifié sa tactique. Il avait transmis ses ordres par radio. Les appareils les plus proches de lui avaient dû adopter cette nouvelle tactique les premiers, suivis des plus éloignés, le signal se propageant depuis un point central. Et le centre, bien sûr, c’était Medeiros.

Il me fallut environ quarante millisecondes pour déterminer sa position, à quelques milliers de kilomètres près. La zone était trop vaste pour des tirs aléatoires de plasma, mais pas pour des busters intelligents en mission. Je transmis les coordonnées aux autres Bob, et on lança simultanément tous les busters dont nous disposions. Au même moment, on activa tous nos brouilleurs SUDDAR à puissance maximale. Tout le monde dans le système était désormais aveugle, à l’exception des visuels et des radars traditionnels. L’astuce consistait à le maintenir jusque…

Les signaux SCUT de Hector et de Tom s’interrompirent sans prévenir. Je ressentis une pointe de tristesse. Ils avaient certainement été rattrapés par une bombe atomique. Nous n’étions plus que trois, sans compter les busters. Du mieux que je le pouvais, je continuai à tirer des lances vers les sources de fusion. Les pilotes AMI avaient tendance à être quelque peu prévisibles. Un grand nombre d’entre eux s’étaient mis à suivre un motif d’esquive que je pus prédire après plusieurs répétitions.

Puis Barney abandonna. Ne restaient plus qu’Elmer et moi. Il fallait le reconnaître : maintenant que les ennuis étaient là, il ne se plaignait plus du danger. Mentalement, je le promus en Michael Biehn.

Deux bombes atomiques explosèrent presque en même temps non loin de moi. Ils devaient commencer à perdre patience, ou à voir leurs solutions se dégrader, car la distance était un peu trop grande pour m’anéantir. Mais pas pour causer des dégâts. Je dérivai quelques minutes durant lesquelles Guppy ordonna aux roamers de remplacer les systèmes ou de les dérouter.

— Ça va, Khan ?

C’était Elmer qui prenait de mes nouvelles.

— Quelques dégâts. Les roamers se chargent des réparations. N’essaie pas de me couvrir. Il vaut mieux éviter de former une seule cible.

— Pas de problème, mon vieux. Je m’amuse bien de mon côté…

[Propulsion SURGE activée.]

Voilà ce que je voulais entendre.

J’appuyai à fond sur le champignon et filai à 15 g. Je ne fus pas en mesure de tenir bien longtemps, mais cela me permit de sauver ma peau, une nouvelle bombe explosant derrière moi, juste hors de portée.

Finalement, alors que j’étais sur le point de penser que je m’étais suffisamment amusé pour un siècle, les busters convergèrent vers le point dans l’espace où Medeiros était censé se trouver. Les données télémétriques m’indiquèrent que quarante-quatre engins fonçaient droit sur trois sondes brésiliennes. Les Medeiros durent finalement recevoir un avertissement visuel, car ils firent demi-tour et se dispersèrent. Bien trop tard. Au moins la moitié des busters entrèrent en contact avec un corps solide avant qu’il n’y ait plus rien d’assez gros pour être identifié comme une cible potentielle.

Restait un petit problème : le fait d’avoir détruit Medeiros n’avait pas désactivé ses unités. Nous étions toujours pourchassés par des dizaines de signatures de fusion, dont au moins quelques-unes représentaient de véritables menaces.

— Tu n’aurais pas une idée, Elmer ?

— Où en est ton matériel, Khan ?

— Eh bien, je vais avoir besoin de nouveaux sous-vêtements, mais sinon, ça va.

— Pas moi. Mon SURGE fonctionne par intermittence, et je n’ai ni le temps ni les pièces détachées pour le réparer.

Il garda le silence un moment. Je me sentis gagné par un profond sentiment de compassion et de tristesse. Il était foutu, et il le savait aussi bien que moi.

— J’ai mis à jour un différentiel pour Bill, alors, comme le dit Céline Dion dans sa chanson…

— Oh, non, je t’en prie, Elmer…

Il éclata de rire.

— Je t’ai eu ! Alors, coupe ton brouilleur de SUDDAR, et fiche le camp en silence. Je continuerai à aveugler tout le monde jusqu’au dernier moment. Salue Bill de ma part.

— Je n’y manquerai pas, mon pote. Sayonara.

— Hasta la vista, baby.

Je suivis ses conseils. Une fois mon émetteur SUDDAR silencieux, les unités brésiliennes verrouillèrent la seule autre source distincte des environs. Tandis que je quittais les lieux, les données télémétriques d’Elmer indiquèrent qu’une cinquantaine d’unités convergeaient sur lui. Puis il disparut.

Je voguai paisiblement durant deux semaines afin d’être suffisamment loin de 82 Eridani avant de réactiver l’ensemble de mes systèmes. J’avais envoyé un rapport complet à Bill, et passé une bonne partie de mon temps à faire des réparations plus poussées. Je n’avais vraiment pas envie que mon matériel tombe en panne entre deux étoiles.

Sur les huit Bob qui s’étaient rendus à 82 Eridani, j’étais le seul survivant. Il était probable que nous ayons abattu Medeiros, on pouvait donc prétendre que la mission était une réussite, de ce point de vue. Mais j’avais du mal à me convaincre qu’il était le seul à avoir reçu une raclée.

Je surgis dans l’interface de réalité virtuelle de Bill.

— Salut, Bill.

— Salut, Khan. (Il m’adressa un sourire.) J’ai encore du mal à le dire sans vouloir le hurler.

On éclata de rire. Les noms sympas commençaient à se faire rares, et j’étais ravi d’en avoir choisi un avec un peu d’histoire.

— On a toutes les sauvegardes ?

Il secoua la tête d’un air contrarié.

— Trois d’entre elles n’étaient pas complètes. La bande passante SCUT n’est pas suffisamment fiable. On perd beaucoup de paquets qu’on est obligés de renvoyer. Je les ai ajoutées dans la liste « In memoriam ».

— Elmer ?

Bill esquissa un sourire. Un petit sourire triste.

— Sa sauvegarde est arrivée à bon port. Il nous a tous surpris, hein ?

J’acquiesçai, laissant le silence se prolonger quelques millisecondes.

— Il va falloir qu’on y retourne, tu sais ?

Il hocha la tête.

— On n’est pas certains d’avoir abattu tous les Medeiros, même si on a eu tous les actifs. Et ses unités AMI vont continuer à errer en quête d’appareils à faire sauter. (Bill remua la main.) Puis, appelons un chat un chat, il faut que je découvre comment il obtient cet effet de camouflage. C’est un véritable risque, pour nous.

Je me frottai le menton une seconde, puis baissai les yeux sur ma main d’un air amusé. Nous, les Bob, étions tellement habitués à la réalité virtuelle que, la plupart du temps, nous nous sentions intégralement humains. Mais, de temps à autre, l’incongruité d’un geste nous ramenait à la réalité.

— Bill, je veux participer à la prochaine vague. Je le dois à ceux qu’on a perdus. Il va me falloir treize ans pour revenir, alors charge ma sauvegarde dans l’un des nouveaux vaisseaux. Je vais t’en envoyer une complète, préviens-moi quand tu l’auras reçue, d’accord ?

Il acquiesça.

Je le saluai avant de disparaître de son interface de réalité virtuelle.

Medeiros, je reviens te chercher.

61

HOWARD – SEPTEMBRE 2188 – OMICRON2 ERIDANI

Nous étions arrivés.

J’aurais été incapable de décrire mon sentiment de joie et de soulagement en franchissant la ceinture de Kuiper et en pénétrant officiellement dans le système Omicron2 Eridani. Aucun croiseur vulcain n’ayant tenté de nous intercepter, j’en ajoutai quelques-uns dans mon interface de réalité virtuelle. Juste comme ça.

Je fis un scan rapide du système pour confirmer les résultats de l’étude de Milo et vérifier notre orientation par rapport au plan de l’écliptique. Les deux vaisseaux-colonies, Ernest et Bart – ouais, c’est eux qui ont voulu s’appeler comme ça –, entrèrent dans le système à une allure plus modérée de 1 g. Ils atteindraient Vulcain et Romulus une semaine ou deux après moi.

J’avais songé à ce que l’on pouvait ressentir quand on était un vaisseau-colonie. Les gars allaient essentiellement fournir un service de navette pendant près de deux siècles. Direction la Terre, Vulcain, ailleurs… et on recommence. D’un autre côté, ils rendaient un service précieux à l’humanité. N’importe quel Bob le reconnaîtrait.

Grâce à notre arrivée, l’humanité n’avait officiellement plus tous ses œufs dans le même panier. À présent, on pouvait peut-être commencer à envisager de respirer un peu mieux. Mais juste un peu.

Je me positionnai au point L4, entre Vulcain et Romulus, et larguai une balise. Nous nous installerions là pour faire une première reconnaissance et donner au colonel Butterworth et à sa population l’occasion de prendre une décision. Puisque j’avais une dizaine de jours à tuer, j’envoyai quelques drones d’exploration sur chacune des planètes afin d’affiner les résultats de l’étude de Milo. Puis je me mis à l’aise dans mon fauteuil avec une tasse de café pour me détendre.

Milo avait laissé sur place deux AMI pour fabriques autonomes et un groupe de drones qui continuait à extraire du minerai dans le système. Les drones transformaient le métal affiné en lingots, assemblaient ces derniers et déposaient des balises sur l’ensemble. En vingt ans de paix et de tranquillité, les automates avaient accumulé plusieurs centaines de milliers de tonnes de matériau prêt à l’emploi, le tout en orbite à l’intérieur de la ceinture d’astéroïdes. Dix ans auparavant, Riker avait ordonné aux AMI de fabriquer un donut agricole afin de fournir une source alimentaire de rechange. Il suffirait d’y planter les graines issues des réserves que nous avions apportées. J’espérais que nous n’en aurions pas besoin. Bien sûr, les colons l’espéraient encore plus que moi. Le kudzu n’était apparemment pas le mets des dieux, même si on avait tendance à les invoquer par de nombreux jurons lorsqu’on tentait de le décrire.

J’eus une conversation rapide avec Bill et Riker, juste pour leur faire savoir que nous étions arrivés. Un rapport plus complet suivrait. Riker me remit une liste des vaisseaux-colonies déjà lancés et en route.

Hmm, mais pas de pression, hein ?

Exodus-1 et Exodus-2 s’établirent en orbite sans la moindre anicroche. On eut une série d’échanges SCUT rapides, puis Ernest et Bart coupèrent les moteurs et se mirent en vol stationnaire.

— Bienvenue chez Spock, les gars.

Je surgis dans l’interface de réalité virtuelle commune en souriant. Ils me répondirent avec le même sourire, naturellement. Après tout, nous étions Bob. Ernest et Bart avaient opté pour des uniformes inspirés de Battlestar Galactica et des interfaces en forme de passerelles de commandement. Cela m’étonnait un peu, car c’était loin d’être ma série préférée. Même si, incontestablement, les Cylons déchiraient.

— J’envisageai sérieusement de mettre deux ou trois croiseurs vulcains pour nous escorter, déclara Ernest.

Je me sentis rougir, et Bart se mit à rire si fort qu’il manqua de chuter de son siège.

On savoura la plaisanterie une bonne minute. Le fou rire était l’une des plus belles choses octroyées aux humains, et jamais je ne manquais une occasion d’y succomber. On se sécha les yeux, et j’affichai une représentation holographique du système, Vulcain et Romulus dans une fenêtre en médaillon.

— Il faudra qu’on pousse Butterworth à prendre une décision rapidement. J’aimerais que les colons débarquent le plus tôt possible pour que vous puissiez retourner sur Terre au plus vite. (Je désignai l’hologramme.) Butterworth a déjà les résultats des études de Milo, et j’y ai ajouté des données. Il n’y aura pas de négociation. Il choisira A ou B, et ce sera parti.

Ernest acquiesça.

— Guppy me signale que Butterworth vient de sortir de stase, et qu’il sera apte à discuter dans moins d’une heure. Je vais lui remettre toutes les informations. Laissons-lui le temps de les examiner. Rendez-vous dans disons trois heures ?

Bert et moi acquiesçâmes, et on passa au point suivant.

— Ça n’a jamais vraiment fait de doute, déclara le colonel Butterworth en souriant. (La vidéo le montrait installé dans la salle commune d’Exodus-1.) Sauf nouvelles informations qui me parviendraient, Vulcain me paraît plus logique. Il va nous falloir du temps pour lancer notre propre production de nourriture, alors un écosystème robuste nous aidera à surmonter cet obstacle. (Il fit un signe de tête en direction de la caméra.) Merci de m’avoir confirmé la biocompatibilité de l’écosystème local. Ça réduit le nombre d’incertitudes.

Je lui souris. Le colonel Butterworth était nettement plus détendu, maintenant que sa population civile semblait de nouveau avoir un avenir.

Il poursuivit d’un ton distrait :

— Avec un peu de chance, nous serons à même d’aider les Spitz à leur arrivée. En attendant qu’ils aient mis en route leur production alimentaire. (Il me regarda en haussant un sourcil.) Notre Ferme-1 ne produit rien pour le moment, hein ?

— Pas encore, colonel. Mais puisque la plupart des colons resteront en stase jusqu’à ce que nous soyons prêts à les accueillir, les réserves des vaisseaux suffiront, le premier mois.

Le colonel poussa un grognement.

— C’est encore plus juste que je l’avais escompté.

Captivé, il examina le tableau virtuel que Bart lui avait fourni. Y était affiché en temps réel l’état de toutes les activités accomplies, en cours et à venir pour établir les colonies. Des vues différentes alternaient dans des fenêtres vidéo.

Les équipes destinées à l’installation étaient réveillées et avaient déjà commencé à envoyer des imprimantes sur Vulcain. À la surface, des roamers imprimaient des unités résidentielles modulaires et les assemblaient. Des tractopelles et des engins de chantier gérés par des AMI se trouvaient sur le site de construction, préparant le sol pour recevoir les habitations.

Deux jours plus tard, nous commencerions à réveiller la première vague de civils et nous les enverrions dans leurs nouvelles maisons. Et l’univers aurait vraiment des Vulcains.

Roddenberry serait fier de nous.

FIN DU TOME 1

Hello world!

25

BILL – SEPTEMBRE 2151 – EPSILON ERIDANI

« Pour gérer l’ensemble du processus, tout ce qui manque, vraiment, c’est une bonne intelligence artificielle. C’est le plus important, non ? Dans ce genre de colloque sur l’avenir, on imagine toujours que certains progrès suffisent pour réussir une bonne mise en œuvre. Malheureusement, dans le cas présent, c’est l’IA qui bloque tout. Nous sommes presque au point en ce qui concerne la réplication et les procédés de fabrication, et nous pourrions probablement produire des propulseurs ioniques performants si nous disposions des budgets suffisants. Mais il nous manque le moyen de fournir à la sonde l’intelligence nécessaire pour faire face à toutes les situations auxquelles elle pourrait être confrontée. »

Eduard Guijpers,

conférence « Concevoir une sonde de von Neumann »

J’écoutais attentivement les données télémétriques qui me parvenaient par radio. Garfield se trouvait à plus de cinq minuteslumière et s’éloignait à une vitesse respectable de 2 000 km/s. Le signal horaire de sa télémétrie accumulait du retard de manière aussi prévisible que régulière. Eh bien, si je m’étais attendu à donner tort un jour à ce bon vieil Einstein…

Mais c’était l’autre signal qui m’intriguait. Le signal subspatial émis par Garfield provenant de la même télémétrie et transmis en même temps. Sur ce dernier, l’horodatage était parfaitement synchronisé au mien, dans la limite de la précision de nos systèmes.

Je souriais comme un idiot. Depuis longtemps, la réalité virtuelle était devenue si réaliste qu’il aurait très bien pu s’agir du monde réel. Y compris la douleur provoquée par mes muscles faciaux.

— Très bien, Garfield. D’après la télémétrie par radio, tu te trouves à six minutes-lumière. Tu peux confirmer mon écho ?

— Ouais. Ta réponse m’est parvenue environ onze minutes et demie après ma transmission.

Je devinais dans sa voix un enthousiasme comparable au mien. Cela faisait maintenant plusieurs années qu’il travaillait avec moi sur différents projets, dont celui-là. Nous étions devenus de véritables « Skunk Works » et c’était, de loin, notre plus gros progrès.

— Coupe l’émetteur-récepteur, Garfield, et reviens. On va laisser l’unité poursuivre son chemin encore quelques semaines pour étudier la déperdition du signal.

— Comme tu veux.

Sans prévenir, il surgit dans mon interface de réalité virtuelle, affalé dans son pouf géant.

Je sursautai.

— Merde ! Comment as-tu… ?

Ma réaction le fit éclater de rire.

— Ha, ha ! je t’ai eu, mon vieux. Comme un débutant !

— Tu as intégré le module de réalité virtuelle aux communications en subespace ?

Je me sentis esquisser un sourire. Plutôt impressionnant…

Pour toute réponse, il remua les sourcils de manière suffisamment éloquente pour moi. Puis il les fronça et prit un air songeur.

— Avec cette technologie, nos stations spatiales risquent de devenir complètement obsolètes, non ?

— Aucune chance. (Je secouai la tête.) Il va nous falloir attendre que quelqu’un construise un communicateur subspatial à l’autre bout, mais, en théorie, la perte de signal est quasi complète après environ vingt-cinq années-lumière. Les stations spatiales nous serviront de routeurs.

— Internet devient galactique ! s’esclaffa Garfield.

— Eh, avec l’IPv8, on devrait être en mesure de s’adresser à toutes les galaxies de l’univers !

Je savais que je prêchai un converti. Après tout, c’était aussi un Bob, non ? Mais j’avais tendance à réfléchir à voix haute.

— C’est génial, Bill. Quand crois-tu qu’on pourra transmettre les plans ?

— On ferait peut-être bien d’envoyer ce qu’on a déjà. C’est encore poussif, mais dès qu’ils auront construit un appareil de ce genre à l’autre extrémité, il ne leur faudra pas des années avant de recevoir la mise à jour.

De chaque côté de la table virtuelle, on s’adressa chacun un sourire. Cela changeait tout.

26

RIKER – AVRIL 2157 – SOL

Le signal était uniquement audio, et très faible :

— Vaisseau inconnu, vous me recevez ?

Je me tournai vers Homer pour avoir son avis. Il haussa les épaules.

— C’est un point de départ comme un autre.

Activant mon émetteur, je répondis :

— Ici le capitaine de frégate Riker, du vaisseau interstellaire Heaven-2 de la Fédération des planètes unies.

Le silence régna un long moment.

— Euh… écoutez, je ne sais pas qui vous êtes, mais vous venez manifestement d’empêcher une catastrophe mondiale. Je suis donc prêt à vous accorder le bénéfice du doute. Notre télémétrie est loin d’être de qualité militaire, mais, en attendant, nos systèmes vous trouvent une ressemblance avec la sonde interstellaire de type HEAVEN que FAITH a lancée il y a vingt ou trente ans.

— Je plaide coupable. Et à qui ai-je l’honneur ?

— Je suis le colonel George Butterworth de l’armée des États-Unis d’Eurasie. Soyez tranquille, commandant, notre véritable position est indétectable. Ça ne vous mènerait à rien de détruire le point d’origine de cette transmission.

L’accent du colonel était incontestablement britannique, et très proche de la prononciation stéréotypée que l’on pouvait entendre dans de nombreuses séries télé américaines. Il allait falloir que je fasse attention à ne pas laisser Homer discuter avec lui. Je doutais qu’il soit capable de résister au désir de l’imiter.

— Évitons de partir du mauvais pied, colonel, d’accord ? Nous n’avons pas l’intention de faire sauter qui que ce soit. Nous avons eu un petit désaccord avec ce qui semble être les derniers représentants de la marine spatiale de l’Empire brésilien. À présent, je crois qu’il est temps de commencer à réparer les dégâts.

Voilà trois semaines que nous discutions avec les militaires eurasiens. Je transmettais fidèlement tous les enregistrements à Bill. Les négociations progressaient avec lenteur et grande prudence, surtout de la part du colonel Butterworth. Il avait mis beaucoup de temps à accepter l’idée que Homer et moi n’étions pas des intégristes endurcis de FAITH. Avant qu’il commence à me croire, il fallut une conversation franche au cours de laquelle je pus lui expliquer en détail les raisons de mon athéisme.

Le camp de réfugiés eurasiens dont s’occupait le colonel abritait environ vingt mille personnes, principalement des civils, que l’on avait rassemblées dans une base militaire souterraine dès le début des bombardements. À ce stade, le colonel estimait la population mondiale à moins de vingt millions d’individus, même s’il reconnaissait volontiers qu’il était très hasardeux d’avancer un chiffre.

Certains des réfugiés étaient des scientifiques qui, avant que la guerre éclate, travaillaient sur un vaisseau-colonie eurasien. Au XXIIe siècle, on concevait d’abord les choses dans un espace virtuel. Lorsque c’était prêt, on transférait les plans à une fabrique autonome, qui construisait ces éléments à l’aide d’imprimantes 3D, de roamers et de nanorobots.

Les plans du vaisseau-colonie étaient prêts, ne manquait plus qu’un chantier naval dans l’espace. Et une destination. Le colonel nous informa que les sondes chinoises et eurasiennes avaient été lancées peu après Bob-1, mais que les États-Unis d’Eurasie n’avaient plus jamais eu de nouvelles de la leur.

Le colonel et moi discutions comme d’habitude grâce à une connexion vidéo. Il savait que les vaisseaux HEAVEN étaient gérés par des réplicants, tout comme les Brésiliens et les leurs. Cependant, nous étions les premiers à bénéficier d’avatars en réalité virtuelle qui ressemblaient vraiment à des humains et qui se conduisaient comme tels. Au plus profond de lui, il avait un peu de mal à admettre que je n’étais pas « réel ». Par politesse, j’avais atténué le côté Enterprise et cessé de faire référence à Star Trek. J’étais épaté que, près de deux cents ans après que William Shatner eut prétendument dit pour la première fois : « Téléportation, Scotty ! », on connaisse encore Star Trek. Sacrée franchise !

Pour le moment, le colonel me mettait au courant des récents événements. Si nous souhaitions tenter de sauver l’espèce humaine, il me fallait connaître la situation dans son ensemble.

— À aucun moment on n’a pu dire : « Voilà, on est en guerre, maintenant », m’expliqua-t-il. Les tensions entre les différents pays étaient au plus haut depuis des années. L’affrontement déclenché par la tentative de destruction de Heaven-1 est simplement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Chaque camp a réagi, provoquant des représailles. Les autres pays se sont retrouvés impliqués les uns après les autres, et le conflit a fini par s’étendre à l’ensemble du système solaire. On a commencé à évacuer les stations et les colonies, le personnel a été rappelé. Malgré leur défaut de valeur militaire, certains vaisseaux de transport ont été détruits. Bien sûr, les hostilités se sont intensifiées. (Le colonel se leva et se mit à faire les cent pas dans son bureau. De son côté, la caméra continuait à le cadrer à la perfection.) Au début, les combats se déroulaient essentiellement dans l’espace. On a assisté à l’annexion de positions et d’orbites stratégiques, à la destruction de moyens matériels, ce genre de choses. Et puis, on a largué la première bombe atomique à la surface de la planète. Ensuite, ça a complètement dégénéré.

Le colonel Butterworth reprit place à son bureau, se massant le front un moment. Il ouvrit un tiroir et en tira ce qui ressemblait beaucoup à une bouteille de Jameson. Hmm. Amusant, ce qui pouvait survivre à la fin du monde !

Après s’être servi un verre et en avoir bu une gorgée, il poursuivit :

— C’est devenu une guerre d’usure. Chaque camp tentait de neutraliser les défenses de l’autre. Puis quelqu’un a décidé de noyer sous le feu nucléaire la quasi-intégralité de l’Empire brésilien – votre théorie selon laquelle il s’agirait des Chinois est tout à fait plausible –, et les civils sont devenus des cibles comme les autres. Les vaisseaux que vous avez abattus étaient ceux des derniers survivants. Enfin, façon de parler, naturellement, puisqu’il ne s’agissait que de réplicants. (Il se mit à rougir légèrement.) Euh… avec tout le respect que je vous dois. Quoi qu’il en soit, au cœur de la guerre, lorsque tout le monde était encore équipé, ils n’auraient pas tenu cinq minutes. Mais, là, à la fin, nous n’avions plus aucun moyen de les arrêter. Ils se sont mis progressivement à frapper n’importe qui. Appelez ça la politique de la terre brûlée, de la vengeance, ce que vous voulez… C’était un génocide. À eux seuls, ils ont probablement exterminé près de deux milliards de personnes.

Je me sentis mal. J’avais attendu environ six mois que Homer et le leurre soient complètement assemblés. Combien de personnes avaient-elles trouvé la mort dans ce laps de temps ?

À la fin de son laïus, le colonel se concentra sur son verre de Jameson.

— Que pouvons-nous faire, alors, colonel ? Vous aider à reconstruire ? Déplacer des gens ?

— Je crois que la messe est dite, commandant. La Terre finira par s’en remettre. La nature est coriace. Mais pas à temps pour l’humanité. D’après mes spécialistes en matière d’environnement, il faudra au moins cinq à dix mille ans avant que la planète s’en remette un minimum. On ne tiendra pas si longtemps.

Lorsque le colonel Butterworth pressa un bouton, un schéma s’afficha sur la vidéo.

— Voici le vaisseau-colonie que nous avons conçu et commencé à construire dans l’espoir que nos sondes découvrent une destination qui vaille la peine. Je crains que ç’ait été l’une des premières victimes de la guerre. Vous avez à votre bord des fabriques autonomes capables de se transformer en véritables chantiers navals. Avec votre aide, nous aimerions en construire deux et quitter le système solaire.

— Pour aller où, précisément ?

Il soupira.

— En fait, j’espérais que vous pourriez nous suggérer une destination. Je ne crois pas que FAITH soit en mesure d’envoyer le moindre vaisseau. Et vous m’avez expliqué que vous n’étiez pas vraiment dévoué à sa cause.

— Vous avez raison, colonel. Mais permettez-moi de vérifier que nous sommes bien sur la même longueur d’onde. (J’affichai une carte représentant toutes les étoiles à moins de vingt années-lumière de la Terre.) Vous pouvez voir ici les astres les plus susceptibles d’héberger des planètes habitables. Malheureusement, Epsilon Eridani est un échec, sauf si vous souhaitez vivre sous un dôme. À l’heure qu’il est, Bill a peut-être reçu des nouvelles de certains de nos vaisseaux, mais nous ne le découvrirons que dans quelques années. Vous pourrez patienter si longtemps ?

— On sera bien obligés. Il nous faudra plus de dix ans pour bâtir deux vaisseaux-colonies, en partant de rien.

J’acquiesçai.

— Très bien, alors. Mettons-nous au travail.

27

BOB – AVRIL 2165 – DELTA ERIDANI

En caressant Spike, je regardais l’image de la planète se matérialiser progressivement dans l’holocuve. À côté, un schéma de l’ensemble du système permettait de voir défiler les autres mondes autour de l’étoile Delta Eridani.

Je ne pus réprimer un sourire. L’exploration spatiale était vraiment à la hauteur de mes fantasmes de geek. Arriver dans un nouveau système planétaire où aucun humain n’était encore allé était une expérience grisante, presque divine. Je n’arrivais toujours pas à croire que Bill préférait rester dans un seul système. D’un autre côté, cela lui permettait de faire de la physique et de l’ingénierie à plein temps, et il recevait régulièrement – bien que seulement à la vitesse de la lumière – les rapports de chacun. Il participait donc à nos découvertes par procuration, au moins. J’espérais qu’il nous communiquerait les nouvelles les plus intéressantes.

Delta Eridani était une étoile orange, plus froide que Sol, mais plus de deux fois et demie plus grosse. J’avais délibérément choisi ce système comme destination en raison de ses caractéristiques pertinentes. L’étoile n’avait pas de compagnon binaire, elle n’était ni éruptive ni variable, était d’un type à la longévité extrêmement longue, n’émettait pas beaucoup d’UV, avait une zone habitable potentielle très vaste… et ainsi de suite.

Le résultat fut à la hauteur de mes espérances. J’avais identifié dix planètes, dont une dans la moitié interne de la « zone de confort ». L’agencement de ce système coïncidait avec le nôtre, au point que je soupçonnai une loi universelle encore inconnue d’être à l’œuvre. Les planètes intérieures étaient toutes rocheuses, et les extérieures toutes des géantes gazeuses. Et une ceinture d’astéroïdes séparait les deux groupes. Ce système était cependant constitué de cinq planètes rocheuses, et deux des cinq géantes extérieures étaient pourvues des anneaux qui n’avaient rien à envier à ceux de Saturne. La plus grosse gazeuse était ridiculement énorme, puisqu’elle faisait environ six fois la masse de Jupiter. Je n’avais pas encore compté toutes les lunes qu’elle collectionnait.

À cause de la taille de leur soleil, les planètes étaient plus dispersées, ce qui pouvait expliquer le grand nombre de lunes. Seule la planète la plus proche de l’astre n’avait aucun satellite.

J’étais trop impatient pour suivre le protocole de la mission et rechercher en priorité les ressources disponibles. Je me dirigeai droit sur la planète habitable et l’étudiai rapidement depuis l’orbite. Je prendrais le temps d’examiner les résultats pendant la recherche obligatoire, mais laborieuse, de matières premières.

J’eus rapidement terminé le scan orbital. Je survolai alors brièvement les deux lunes, puis, avec un soupir, j’ordonnai à Guppy d’entamer une prospection de la ceinture d’astéroïdes.

— État d’avancement ?

[Scan de la ceinture d’astéroïdes achevé à 50 %. Six emplacements identifiés recèlent suffisamment de minerai pour valoir la peine d’être exploités.]

— À seulement la moitié du scan ? C’est un excellent résultat.

[Sensiblement meilleur que pour Epsilon Eridani ou Sol.]

Je hochai la tête, puis reportai mon attention sur l’un des clichés infrarouges de la face cachée de Delta Eridani 4 que j’avais pris au cours de mon survol orbital.

— Eh, Guppy, regarde ça, ici. (Je fis apparaître une flèche et la pointai sur un endroit de l’image, où figuraient plusieurs points lumineux.) Tu crois que ça pourrait être des feux ?

[Très haute probabilité.]

— À ton avis, ils sont naturels ?

[Je ne suis pas programmé pour avoir une opinion.]

— Oh, bonté divine ! D’accord. Alors, analyse : dresse-moi la liste des explications envisageables par ordre de probabilité.

[Le plus probable, c’est qu’il s’agisse de petits incendies de cause naturelle. Sauf que…]

— Oui ?

Guppy était sur le point de fournir une information. C’était incontestablement une première.

[Aucune indication d’orage électrique dans la zone, et les feux ne semblent pas se propager. Étude plus approfondie requise.]

— Ha ! ce n’est pas moi qui vais te contredire. Débarrassons-nous rapidement de cette prospection.

[Et installons la fabrique autonome.]

— Gna-gna-gna.

Perplexe, je m’enfonçai dans mon siège, le regard rivé sur l’image de la planète qui tournait lentement sur elle-même.

La prospection fut rapidement achevée. Je regagnai aussitôt l’emplacement où les gisements étaient les plus importants et entamai l’installation. Je fis débarquer le matériel de construction, envoyai des roamers miniers sur les astéroïdes les plus prometteurs et déployai les drones de transport.

Ayant décidé de donner une haute priorité à la défense, je mis au point un système d’alerte précoce. Je fabriquai douze drones d’observation et les envoyai former un icosaèdre autour du système. Équipés de petits réacteurs blindés, ils repéreraient n’importe quel vaisseau bien avant que ce dernier puisse détecter l’un d’eux.

Puis ce fut au tour de la station de communication. Cette mission de routine pouvait être confiée aux AMI. Je leur donnai des instructions pour la construction de la station, et d’autres pour la fabrication d’une génération de Bob. À un moment ou à un autre, il allait falloir que j’intervienne de nouveau, mais, pour le moment, je pouvais laisser mes appareils appareiller. Ricanant de mon jeu de mots, je retournai vers DE-4.

Je redoutais de produire de nouveaux Bob. Juste un peu. La première série m’avait surpris, et pas dans le bon sens. L’égocentrisme de Milo nous avait tous étonnés. Et, même si je n’en avais parlé à personne, le manque d’humour de Riker m’avait passablement ennuyé.

À force de fabriquer de nouveaux Bob, allais-je finir avec un psychopathe ? D’accord, c’était peut-être un peu exagéré. Les différences entre les Bob n’étaient pas si spectaculaires. Mes parents m’auraient sans doute reconnu dans n’importe lequel d’entre eux. Mario, notamment. Quand je me trouvais dans une situation un peu frustrante, je me fermais aussi comme une huître. Même si ce n’était pas à ce point.

Mais la question n’était pas là. Bill avait raison. Tôt ou tard, j’allais avoir besoin de compagnie.

Durant le trajet depuis Epsilon Eridani, j’avais travaillé à la conception de drones d’exploration. Bill avait dit qu’il s’en chargerait, mais je souhaitais pouvoir en disposer dès mon arrivée. Si, à un moment ou à un autre, Bill m’envoyait des plans, je fusionnerais le meilleur des deux projets. En attendant, au moins, je serais opérationnel.

Les drones d’observation étaient à peu près de la taille d’un ballon de football. Ils étaient équipés de caméras et de micros, ainsi que de membres extensibles capables de saisir des objets et de se percher. Avant tout, ils me faisaient penser à de gros cloportes.

Je commençai également à travailler sur les drones d’analyse biologique. Plus grands, ils faisaient près d’un mètre de long. Ils bénéficiaient d’une vision et d’une ouïe optimisées afin d’être plus réceptifs aux détails, et d’un grand nombre de bras extensibles pour accomplir des tâches diverses et variées. J’aurais pu attendre pour tous les déployer en même temps, mais je n’avais simplement pas la patience.

Pour mieux se camoufler, ils pouvaient changer de couleur et même imiter certains motifs simples. En plein air, ils étaient capables de modifier leur partie inférieure pour qu’elle prenne la teinte du ciel, et la partie supérieure pour qu’elle s’adapte au terrain en dessous. Ce n’était pas par crainte de se faire abattre. Je redoutais davantage que la faune locale tente d’en faire ses repas. Les drones étaient plutôt résistants, mais pourquoi tenter le diable ?

J’envoyai plusieurs drones d’observation dans la région des feux.

Citadin, je ne visualisais pas vraiment ce que représentaient des milliers de kilomètres carrés d’espace naturel. Cette partie de la planète était peuplée de forêts tempérées ou subtropicales. Enfin, je supposais qu’il s’agissait de forêts. Quoi qu’il en soit, elles s’étendaient à perte de vue, émaillées ici et là de prés et de promontoires rocheux. Sincèrement, quelqu’un qui aurait survolé la zone dans un petit avion aurait été incapable d’affirmer qu’il n’était pas sur la Terre. Le temps d’un instant, j’éprouvai un sentiment de nostalgie.

Je compris rapidement qu’il me serait impossible de découvrir quoi que ce soit en cherchant de manière aléatoire. Dans cette partie de la planète, c’était la fin de l’après-midi. J’envoyai donc un drone à mille mètres d’altitude et lui ordonnai d’attendre la tombée de la nuit pour se lancer à la recherche de feux.

J’envoyais l’autre à la surface pour qu’il puisse étudier de près l’écosystème de la forêt.

La planète était légèrement plus grosse que la Terre, mais sa pesanteur était plus faible, probablement à cause d’un noyau plus petit. Avec son atmosphère plus dense, c’était l’environnement idéal pour les créatures volantes et l’équivalent de grands arbres. Et ces derniers en avaient profité.

Le drone se posa dans un arbre, étendit ses membres, et entama sa lente descente le long du tronc. Sursautant, je m’aperçus qu’il s’agissait réellement d’un arbre. Il était brun, enfin brunâtre, grand, dur, et était orné de branches et de sortes de feuilles. Il s’agissait d’un cas manifeste de convergence évolutive. C’était en fait le genre d’arbre auquel j’adorais grimper quand j’étais enfant. Large, avec de grosses branches horizontales qui permettaient de s’y asseoir confortablement. L’épaisse canopée empêchait les rayons du soleil de pénétrer dans le sous-bois. La taille de ces spécimens était impressionnante. J’eus soudain envie d’en serrer un dans mes bras.

La canopée débordait de vie. Le drone, camouflé pour ressembler à de l’écorce, pouvait fureter en toute impunité au cœur de la faune sauvage. Durant le trajet, j’avais étudié de manière intensive la taxonomie et l’analyse cladistique, ce qui me permettait à présent de juger les images qui me parvenaient d’un œil quasi professionnel.

Si leurs plans d’organisation variaient du tout au tout dans le domaine du détail, les créatures que j’apercevais avaient tendance à suivre certains modèles connus. Celles qui correspondaient aux insectes avaient, jusqu’à présent, six pattes et un exosquelette, et n’étaient visiblement jamais beaucoup plus grosses qu’une souris. Je découvris ce qui ressemblait à un petit mammifère à fourrure lui aussi doté de six pattes, à l’exception d’une variété ailée à quatre pattes. Puisqu’il me rappelait l’époque où je jouais à D&D, je décidai d’en faire un « hippogriffe ». Cette petite bestiole semblait capable de changer légèrement de couleur pour se fondre dans son environnement. Avec stupéfaction, je la vis se mêler aux branches de l’arbre et attendre qu’une proie passe à proximité.

Je répertoriai également de nombreux animaux plus gros, l’équivalent de mammifères, pourvus de quatre pattes. Il pouvait s’agir d’une branche qui avait perdu sa troisième paire. Et il y avait des oiseaux. Ou, encore, l’équivalent d’oiseaux. Ceux-ci étaient couverts de ce qui ressemblait beaucoup à des plumes. Je trouvai fascinant que ces créatures puissent voler comme nos oiseaux, et que les petites bêtes à fourrure se déplacent comme des chauves-souris. Aussi bien ici que sur Terre, il semblait que l’aérodynamique avait eu son mot à dire sur le vol des animaux.

Je découvris même l’équivalent de nos serpents, qui, curieusement, semblaient être des mammifères, sur cette planète. J’avais l’impression que le plan d’organisation habituel à trois segments avait fait place dans ce cas à quelque chose de beaucoup plus long.

Fasciné par tout ce que je voyais, je fus paradoxalement très agacé lorsque Guppy m’interrompit.

[Sources de chaleur et de lumière repérées.]

Un schéma apparut dans l’holocuve.

— Bien ! Il y en a plusieurs. Sans qu’ils se montrent, envoie les drones au plus près, et voyons à quoi nous avons affaire.

Le déploiement prit environ une demi-heure. Les drones devaient soigneusement éviter de frôler la végétation et de heurter quoi que ce soit au risque d’attirer l’attention. Il leur fallait trouver une bonne cachette et faire usage de leur vision nocturne, qui ne leur permettrait malheureusement pas d’obtenir une grande qualité de détail.

Les unités finirent par se mettre en position. Depuis leurs postes d’observation, elles filmèrent des groupes d’animaux rassemblés autour de feux. Non, pas des animaux. Des créatures intelligentes. Certaines s’occupaient des feux pendant que d’autres semblaient manier de petits objets d’un geste déterminé. S’il était encore trop tôt pour en tirer des conclusions précises, je savais au moins qu’elles se servaient du feu.

Eh bien… j’imagine qu’il est désormais hors de question d’envisager de coloniser cette planète. Je brandis les poings d’un air triomphant. Je venais de découvrir une forme de vie intelligente non humaine. Pas encore entrée dans l’ère de la technologie, mais qu’importe ? C’était énorme ! Je me demandai si je venais d’établir un premier premier contact avec des extraterrestres. J’allais envoyer dès que possible un message à Bill.

D’un point de vue humano-centrique, ces autochtones n’étaient pas beaux. Pour les décrire au mieux, j’aurais dit qu’il s’agissait d’un mélange de chauve-souris et de cochon. Ils avaient des membres trop longs, ce qui leur donnait un aspect aranéide. Ils étaient couverts d’un léger pelage de couleurs différentes allant d’un gris brunâtre léger au roux. Leurs visages et leurs têtes, ornés de taches de coloris différents, étaient surmontés de deux oreilles aussi mobiles qu’expressives. Le reste de leur corps était généralement unicolore.

Je débitai un flux continu de commentaires destinés aux rapports que j’enverrais à Bill. Je souris en l’imaginant comme une araignée, assis au centre de sa toile, à l’écoute des vibrations de chacun des fils qui la composaient.

— Je distingue deux nouveau-nés se nourrissant, euh… au sein d’un adulte. Je ne voudrais pas aller trop vite en besogne, mais je suppose que si c’est pour allaiter, c’est un sein. D’ailleurs, rien ne me dit qu’il s’agisse de lait, même s’il y a fort à parier qu’il est en train de se nourrir. Je n’ai non plus aucun moyen de soutenir que l’adulte soit une femelle, ni qu’il s’agisse d’un des parents de l’enfant. Je vais leur attribuer un nom provisoire en fonction du motif de leur pelage.

Je me tournai vers Guppy, qui se tenait prêt. Bien que je ne sois pas un spécialiste des expressions chez les poissons, je crus déceler dans son regard un rare intérêt pour mes observations. J’espérais que c’était effectivement le cas. Car, malgré la joie d’avoir l’univers pour terrain de jeu, je devais reconnaître que je me sentais bien seul.

Prenant une profonde inspiration, je poursuivis mes annotations verbales :

— Je remarque la présence de six groupes, chacun d’eux disposant de son propre feu. Ils semblent amicaux, et les interactions entre individus sont fréquentes, bien que les groupes demeurent distincts. J’ai ordonné à l’un des drones de s’approcher suffisamment pour capter des sons. Je suis convaincu qu’ils se parlent.

Je me tournai vers Guppy.

— Ça poserait un problème de faire descendre des roamers ?

[Les ROAMers n’ont pas été conçus comme des unités d’exploration.]

— Ça ne répond pas à ma question.

Guppy leva les yeux au ciel. Il a vraiment levé les yeux au ciel ! Sur une tête de poisson géant, je trouvai l’effet saisissant.

[Les ROAMers n’ont pas été conçus pour explorer la surface des planètes. S’ils en sont capables, ils ne seraient pas d’une efficacité maximale. Leurs caméras sont dotées de petites ouvertures destinées au travail de près. Leur sensibilité auditive est rudimentaire. Ils sont incapables de voir dans le spectre infrarouge, de voler et de se camoufler.]

La vache… Bonne réponse.

— D’accord, Guppy. Je te remercie.

[Pour vous servir.]

J’éclatai de rire. Personne ne pourrait me convaincre que ce n’était pas du sarcasme. Il savait masquer ses émotions, cependant.

28

CALVIN – NOVEMBRE 2163 – ALPHA CENTAURI

« Ainsi, à la guerre, le plus important, c’est de s’attaquer à la stratégie de l’ennemi. »

Sun Tzu, L’Art de la guerre

Alpha Centauri B était plus orange que Sol, et plus de deux fois moins lumineuse. C’était par conséquent une candidate peu idéale pour héberger l’humanité. Goku ayant remporté la décision à pierre-feuille-ciseaux, il avait choisi le système de l’étoile A et m’avait laissé cette cochonnerie.

Je parcourais le système en chute libre, mon réacteur nucléaire au minimum pour qu’il demeure indétectable, et mes systèmes de détection passive en alerte maximale. J’avais quant à moi baissé ma cadence de traitement autant que je le pouvais. Mon point de vue étant extrêmement ralenti, j’avais l’impression de filer à travers le système planétaire.

Nous avions passé beaucoup de temps à planifier l’exploration d’Alpha Centauri. C’était un point de passage évident pour une sonde spatiale d’origine terrestre, et il était fort probable que d’autres superpuissances l’aient choisie comme première destination.

Après une longue discussion, nous nous étions mis d’accord sur une reconnaissance d’Alpha Centauri A et B dans la plus grande discrétion.

L’étude de la disposition des planètes était secondaire, mais, à moins qu’un danger survienne, j’étais libre d’employer des techniques d’observation passive afin de dresser la carte des corps en orbite. Jusqu’à présent, Alpha Centauri B ne cassait pas des briques. J’avais identifié une planète et une ceinture d’astéroïdes, mais je n’étais pas encore suffisamment proche du système interne pour étudier la zone de confort.

À l’aide du canon électrique, j’éjectai deux éclaireurs. Je leur avais donné pour instruction de s’activer à des distances échelonnées, en suivant des vecteurs aléatoires, afin qu’un observateur éventuel ne puisse être à même de remonter leur trajectoire jusqu’à moi. Les éclaireurs étaient équipés d’un dispositif SUDDAR amélioré qui tenait compte des premières recherches de Bill, dans Epsilon Eridani. Ce nouveau système était capable d’augmenter sa portée jusqu’à trois heures-lumière, même si sa résolution devait en pâtir.

Les résultats de ma reconnaissance étaient décevants. La zone de confort était occupée par une seconde ceinture d’astéroïdes, et une petite planète semblable à Mercure orbitait non loin de l’astre. Il semblait que la formation planétaire était limitée, probablement à cause de la proximité des deux étoiles A et B. Au-delà d’environ trois ua, il était peu probable d’obtenir une orbite planétaire stable.

Plus important du point de vue de la mission, je n’avais essuyé aucune attaque, et détecté aucune activité de réacteur. J’envoyai les éclaireurs quadriller le système et scruter la ceinture d’astéroïdes pour voir s’ils y découvriraient quelque chose d’intéressant. Au moins, si des matières premières étaient disponibles, j’y établirais une fabrique autonome.

[Découverte intéressante.]

Enfin. Je commençais à désespérer.

— De quoi s’agit-il, Guppy ?

[D’une épave. Dans la ceinture d’astéroïdes, à vingt minutes-lumière dans le sens de la révolution.]

— Identité ?

[Les éclaireurs ne sont pas très malins. Images disponibles, cependant.]

— Montre-les-moi.

Les clichés s’affichèrent dans l’holocuve. Je les parcourus jusqu’à ce que j’en trouve un qui montre un numéro d’immatriculation.

— Un vaisseau des États-Unis d’Eurasie. Sans aucun doute. J’imagine qu’on peut considérer qu’on les a retrouvés. (J’examinai d’autres photos.) Tous ces débris n’appartiennent pas au vaisseau. Il y en a trop. Tu peux identifier les autres ?

[Matériel de fabrication, et deux ou trois vaisseaux.]

— Ah. La sonde eurasienne était en train de se répliquer, et elle a été attaquée. (Par réflexe, je vérifiai ma télémétrie.) Je parie qu’il s’agit d’un coup des Brésiliens. (Je réfléchis un long moment.) Où en est-on de la reconnaissance ?

[Examen des ressources à 50 %. Certaines d’entre elles déjà répertoriées. Le système répond aux conditions nécessaires à l’établissement d’une fabrique autonome.]

— Très bien. On continuera quand on aura le temps. Rappelle les éclaireurs, et dirigeons-nous vers notre point de rendez-vous.

Il faudrait environ une journée pour que les éclaireurs regagnent Heaven-9, et sept jours pour que j’atteigne le point à mi-chemin entre Alpha Centauri A et B, où je devais rejoindre Heaven-10.

À mon arrivée, Goku attendait déjà. J’avais insisté pour que Bob-10 choisisse le nom de « Hobbes », mais Goku s’était contenté de me répondre : « Certainement pas ! », se fermant chaque fois que je m’obstinais. J’avais fini par laisser tomber, mais je n’étais pas près de laisser croire à ce crétin que tout était pardonné. J’ouvris un canal.

— Salut, Gros-Cul. Je t’ai manqué ?

— Tu me manquerais à bout portant.

Goku avait pris un ton léger, mais je savais qu’il était agacé. Parce que, eh bien, cela aurait été mon cas.

— Va te faire voir. Tu as jeté un coup d’œil aux photos que je t’ai envoyées ?

— Ouais. Intéressant. Surtout à la lumière de ce que j’ai découvert de mon côté. Une fabrique autonome brésilienne. Elle tournait à plein régime. Deux sondes sont presque terminées, et deux autres à moitié.

— Merde. (J’étudiai les clichés pris de loin que Goku venait de m’envoyer.) Alors, j’imagine que les jeux sont faits. Nous avions décidé collégialement de passer à l’attaque si on les trouvait. Ça te convient toujours ?

Goku soupira bruyamment.

— Oui. Je sais que ça te… que ça nous pose un problème éthique. Mais Medeiros nous a clairement fait savoir ce qu’il en pensait. Si stéréotypé que ça puisse paraître, la galaxie n’est pas assez grande pour nous deux.

Je baissai la tête un moment en fermant les yeux. J’avais toujours été quelqu’un de délibérément pacifiste, même si je reconnaissais qu’à un moment donné il fallait se battre ou se taire. À Epsilon Eridani, nous étions tous tombés d’accord sur le fait que, à moins que Medeiros fasse un geste d’ouverture, la guerre était déclarée.

Je levai de nouveau les yeux vers le visage de Goku, dans l’holocuve, puis acquiesçai.

— Très bien, alors. Allons-y.

Nous savions à quelle distance Medeiros était capable de détecter nos signatures de réacteurs, à un million de kilomètres près. Nous allions donc nous diriger vers les confins d’Alpha Centauri A, jusqu’à une cinquantaine d’ua, puis changer de cap et accélérer vers l’intérieur à 10 g aussi longtemps que possible. Nous ferions ensuite le reste du trajet moteurs éteints jusqu’à l’emplacement de la fabrique brésilienne à près de treize pour cent de la vitesse de la lumière, séparés l’un de l’autre de quelques minutes pour nous permettre d’échelonner notre attaque. À cette vitesse, il nous serait impossible de faire demi-tour pour un second passage en un temps raisonnable.

Il nous fallut une semaine pour atteindre les cinquante ua, mais seulement cinq jours de pure accélération pour pénétrer dans le système Alpha Centauri A. À un point prédéterminé, j’éjectai deux éclaireurs vers l’avant à l’aide du canon électrique. Ils dépasseraient le chantier naval à quelques milliers de kilomètres au nord de l’écliptique, recueillant des informations avant de nous les transmettre par faisceau laser. Dès que les éclaireurs eurent quitté le vaisseau, on coupa les systèmes de propulsion, on éteignit les réacteurs principaux, et on traversa le système en direction de la fabrique autonome brésilienne.

J’étais en tête. Deux minutes environ avant notre arrivée, grâce à un examen télescopique et aux renseignements fournis par les éclaireurs, je jugeai que j’avais obtenu un aperçu suffisamment bon du chantier naval. J’activai alors mon réacteur et commençai, avec l’aide de mon canon électrique, à tirer des boulets. Presque à court de munitions, j’éjectai quatre busters, auxquels j’avais ordonné de s’en prendre aux sondes brésiliennes.

Puis j’exécutai un virage serré vers le nord. Medeiros avait des missiles, et il pouvait avoir aussi des canons, voire l’équivalent de nos brise-vaisseaux. Il n’était pas ingénieur, mais très certainement militaire de carrière. Il aurait passé son existence à imaginer le moyen de détruire des choses, et l’armée brésilienne lui avait sans aucun doute fourni des plans.

En accélérant à 10 g sur une nouvelle trajectoire, j’envoyai un signal SUDDAR de courte portée et à forte amplitude en direction du chantier. À ce stade, ils étaient très certainement au courant de ma présence. Il était donc peu probable que je vienne de me trahir.

Comme prévu, il régnait sur le chantier une activité débordante, le matériel brésilien tentant de mettre à l’abri les nouvelles sondes. L’une d’elles semblait se déplacer par ses propres moyens. Et on venait de tirer quatre projectiles dans ma direction. La présence de signatures de réacteurs me confirma qu’ils étaient propulsés par SURGE et qu’il s’agissait probablement de machines hybrides mi-missiles, mi-busters.

J’activai le brouilleur SUDDAR. Medeiros serait focalisé sur moi. Avec un peu de chance, il partirait du principe qu’il s’agissait d’une tactique défensive et ne s’apercevrait pas avant qu’il soit trop tard que Goku le prenait à revers.

Les boulets que j’avais tirés transpercèrent le chantier comme autant de coups de fusil. D’après mes visuels, trois des quatre sondes furent totalement détruites, ainsi que la majeure partie du matériel de construction.

À présent, c’était le moment de la petite surprise. Goku laissa son réacteur éteint jusqu’au dernier moment. Ayant profité de mes signaux SUDDAR, il avait acquis lui aussi une vision précise et actualisée de la situation. En filant tout près du coin nord-est du chantier, il tira des boulets vers le quatrième appareil brésilien et les quatre missiles. Je coupai le brouillage pour pouvoir découvrir le résultat de l’opération.

Goku détruisit trois des quatre missiles et saccagea le restant du chantier, mais le vaisseau brésilien survivant courait toujours. Sous mes yeux, il vira et s’éloigna dans la direction opposée.

Conscient qu’un missile était encore en jeu, je lançai deux busters vers l’arrière. Œuvrant en duo, l’un derrière l’autre, ils se jetèrent sur lui. Le projectile brésilien parvint à esquiver le premier, mais heurta le second de plein fouet. Il y eut un éclair, et c’en fut terminé.

Comme moi, Goku freina au maximum. Il nous fallut quinze jours pour décélérer et retourner à l’emplacement du chantier pour y récupérer les éclaireurs et les busters encore en état.

On se déplaça lentement dans le chantier, à la recherche de tout ce qui pourrait nous être utile, de tout ce qui était encore opérationnel, mais, surtout, du moindre piège.

Après avoir passé les lieux au peigne fin, aussi bien à courte qu’à longue portée, on compara nos notes.

— L’un d’eux s’est enfui. On a perdu sa trace, et on n’a aucun moyen de savoir, au milieu de cette pagaille, à quel stade en était sa construction.

Goku acquiesça, puis afficha un schéma du système planétaire.

— J’ai envoyé des drones faire un peu de reconnaissance. Ils sont à la recherche de signatures de réacteurs et de concentrations de métal affiné. Rien à signaler pour le moment. Je parie qu’il va quitter le système. Il risque trop de se faire rattraper s’il traîne dans le coin. S’il a la moindre once de bon sens, il suivra une trajectoire aléatoire jusqu’à ce qu’il soit trop loin pour qu’on puisse le détecter.

Je réfléchis un moment à la question.

— Je suis à peu près certain qu’il n’était pas terminé. Sinon, il aurait été beaucoup plus actif avant notre arrivée. Donc, il n’a peut-être pas tous les armements et l’équipement de fabrication qu’il lui faut. Si c’est le cas, il est fondamentalement sans défense.

Après un long silence, je changeai de sujet :

— Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est qu’ils construisaient quatre sondes. Ça signifie que celle qui a permis cette installation est déjà partie. (Les sourcils froncés, je tentai de réfléchir aux conséquences que cela pouvait avoir.) Ça signifie aussi que Medeiros a laissé un exemplaire de lui désincarné diriger les opérations. Et sans protection.

— « Désincarné » ? répéta Goku en haussant un sourcil.

— Tu vois très bien ce que je veux dire. Un système informatique nu, sans vaisseau. Si nous étions arrivés un peu plus tôt, ça aurait été un jeu d’enfant de les abattre tous, les quatre appareils inachevés et lui. Je trouve ça cruel de les avoir laissés se débrouiller tout seuls.

— Il réfléchit comme un militaire. À ses yeux, personne n’est indispensable, pas même les autres versions de « lui ».

— La vache. (Je fus parcouru par un frisson.) Quoi qu’il en soit, nous sommes maîtres du système, désormais. Je n’ai pas l’impression que les Brésiliens aient prévu la construction d’une station spatiale, à moins qu’ils envisagent de l’assembler plus tard. Comment veux-tu qu’on procède ?

Goku afficha les schémas des systèmes A et B dans l’holocuve.

— B peut servir de lieu de construction, mais pas à grand-chose d’autre. A possède une planète dans la zone de confort, mais je ne m’en suis pas assez approché lors de mon premier passage pour pouvoir l’étudier correctement. J’imagine qu’il va falloir qu’on vérifie ça, puis qu’on envoie notre rapport à Bill.

— On fabrique des clones ?

Entre A et B, les matières premières étaient en quantité suffisante pour créer autant de Bob qu’on le souhaiterait.

— Je crois bien que ça va être nécessaire, répondit Goku. On doit partir du principe que Medeiros reviendra. Je doute qu’il ait très bien pris cette défaite.

— On fabrique des vaisseaux HEAVEN classiques de seconde génération, ou des modèles de combat ?

— Euh… (Goku s’interrompit pour réfléchir.) Certes, nos vaisseaux de guerre sont plus exigeants en matières premières, mais j’aurais tendance à opter pour des modèles de combat.

— Je suis d’accord. Rédigeons notre rapport pour Bill. Dorénavant, en plus de la reconnaissance des systèmes douteux, il faudra aussi envisager de tout faire en binôme.

— Ouais. Peut-être que tu peux te fabriquer un Hobbes.

— Et toi, tu peux peut-être te faire un Ptiku !

— Abruti.

— Pauvre type.

29

RIKER – SEPTEMBRE 2157 – SOL

Les négociations avançaient péniblement. Le colonel Butterworth privilégiait naturellement le bien-être de ses réfugiés. Mais certaines de ses exigences ne me convenaient pas. Comme son insistance pour que nous évitions de perdre du temps à chercher d’autres poches d’humanité. Aujourd’hui, une fois encore, la discussion avait dégénéré en querelle sur les priorités.

— S’il existe d’autres réfugiés, ils vous contacteront, comme ça a été le cas pour nous. (Le colonel projeta son menton en avant, une expression qui, comme je l’avais appris, signifiait qu’il ne céderait pas d’un pouce. Au fur et à mesure de la dispute, son accent britannique se faisait de plus en plus haché.) Pourquoi nous donnerions-nous du mal à les faire sortir de leur trou s’ils veulent y rester ? Ça ne fera que nous ralentir.

— Ils ne disposent peut-être pas du même matériel que vous, ils ne connaissent peut-être pas les modèles HEAVEN, et ils ne savent peut-être même pas que nous sommes là. Ça me pose un problème de faire comme s’ils n’existaient pas.

Je donnai à mon tour un coup de menton, espérant qu’il saisirait le message. Je n’eus pas cette chance.

— Il me semble pourtant que vos priorités sont claires, Riker. Comme on le dit : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. » Ça ne rime à rien de mettre notre sécurité en péril pour je ne sais quel groupe dont vous ne savez même pas s’il existe.

Je soupirai. Nous étions revenus au point de départ. Il était temps de mettre un terme à la discussion.

— Colonel, nous n’avons pas progressé depuis la semaine dernière, lorsque nous avons eu le même débat. Avant de pouvoir fabriquer vos vaisseaux-colonies, il me faut construire un chantier naval. Et avant ça, il me faut trouver les matières premières. Malheureusement, les humains ont en grande partie dépouillé le système solaire. Il va donc nous falloir faire pas mal de récupération. Cela signifie qu’il me faut plus de Bob. C’est donc la première tâche à laquelle je vais m’atteler.

Le colonel se mit à faire les cent pas. Je décidai d’en faire autant.

— Dès que les nouveaux Bob nous auront permis de procéder à l’installation des infrastructures, ils auront le temps de chercher d’autres groupes de survivants. Oui, ça signifie qu’il nous faudra assembler quelques drones, mais, franchement, sur une telle échelle de temps, c’est de la roupie de sansonnet. (Je m’immobilisai et regardai l’écran en face.) Sauf votre respect, colonel, à une période, j’ai fait de la gestion de projets, pour gagner ma vie. Un chemin critique nous permet d’aller d’ici à la fabrication des vaisseaux-colonies, et les sujets qui vous préoccupent tant ne sont pas dessus. La recherche d’autres survivants n’aura aucun impact sur la durée des travaux.

Le colonel soupira bruyamment.

— Comme d’habitude, je reconnais être en position de quémandeur, dans cette histoire, Riker. Mais je continuerai à défendre ma population.

Avec un hochement de tête, il interrompit la connexion.

— Eh bien, c’était amusant.

Je devinai un soupçon de compassion dans le sourire de Homer.

Me tournant vers son image vidéo, je lui adressai un léger sourire.

— Si tu veux te charger des négociations à ma place…

— Pfff. Comme si tu me laisserais faire. (Il afficha un schéma du système solaire, plusieurs infobulles pointaient sur des lieux précis.) La plupart des drones et des busters ont rendu leurs rapports. Deux ou trois emplacements sont prometteurs, et au moins deux autres regorgent visiblement de matières premières. Je ferais bien d’aller y faire l’inspection avant d’envoyer les drones miniers. Au cas où, tu vois ?

J’acquiesçai.

— Et les stations lointaines ?

— Je n’ai eu aucune communication avec qui ou quoi que ce soit au-delà de l’orbite de Mars. Des drones ne devraient pas tarder à arriver dans le voisinage de Titan. Il faudra quelques jours de plus pour atteindre la station dans le nuage d’Oort.

J’étudiai un moment les images holographiques.

— Je te remercie, Homer. Je dois reconnaître que tu as fait preuve d’un grand professionnalisme tout au long de cette mission.

Il m’adressa un sourire.

— Tu veux dire : « contrairement à mon objectif habituel de te faire tourner en bourrique » ? (Il reprit son sérieux.) Nous sommes tous différents les uns des autres, Riker, mais aucun de nous n’est insensible à ce point. Sans notre aide, des gens risquent de mourir, en bas. Si un Bob se moquait de leur sort, il faudrait le débrancher sur-le-champ. (Il sourit de nouveau.) Mais ne t’inquiète pas. J’économise des vannes à ton intention. Tremble !

Avec un salut à la limite du geste obscène, Homer coupa la communication.

Je secouai la tête avec un sourire. Je n’avais aucun doute sur ce qu’il m’avait dit, notamment sur le fait d’avoir accumulé des railleries. J’étais étonné que sa tête n’ait pas encore explosé. Non, non, vraiment. Homer avait déjà employé cet effet à deux ou trois reprises, même si, il fallait le reconnaître, cela n’avait plus été le cas depuis qu’il avait renoncé à son avatar de dessin animé.

Je m’attelai au plan provisoire que j’avais mis au point pour le projet. L’estimation initiale du colonel d’une dizaine d’années me semblait quelque peu optimiste, désormais. Il nous restait encore cinq étapes à franchir avant de pouvoir commencer à travailler sur les vaisseaux-colonies. La première consistait à amasser suffisamment de matières premières pour pouvoir envisager de passer à la seconde. Inutile de s’en inquiéter avant que Homer ait fait son rapport.

Il fallut encore vingt jours à Homer pour terminer sa prospection. Les concentrations de matériau raffiné – les épaves dues aux nombreuses batailles spatiales – n’étaient pas aussi vastes qu’il l’avait espéré, mais plus que suffisantes pour se mettre au travail.

Les drones avaient également donné de leurs nouvelles depuis Titan et la station du nuage d’Oort. Les deux avant-postes avaient apparemment été abandonnés, mais n’avaient subi aucun assaut. Eh bien, cela ne faisait pas de mal de constater qu’il restait un peu de bon sens dans ce monde. Homer et moi avions gardé l’espoir un peu fou qu’il resterait des humains dans les stations. Mais, en réalité, plus de trente ans après la guerre, cela aurait été un miracle.

Comme convenu, Homer avait installé une petite fabrique sur le lieu de chaque découverte, avec juste assez d’imprimantes et de roamers pour produire quelques drones de transport à la fois. Durant leur production, ces drones-cargos commenceraient à apporter des matériaux aux points L4 et L5 du système Terre-Lune. Des fabriques plus importantes étaient déjà en construction à ces deux points de Lagrange, d’abord pour créer des Bob et des drones, puis pour amorcer la production à échelle industrielle du matériel nécessaire à la construction d’un vaisseau-colonie à taille réelle.

Enfoncé dans mon siège, je me frottai les yeux. Eh bien, moi qui avais toujours rêvé de relever un grand défi…

Quand j’avais quitté le système solaire – enfin, quand Bob-1 avait quitté le système solaire, même si j’avais l’impression qu’il s’agissait de mes propres souvenirs –, je pensais en avoir terminé avec l’humanité, à l’exception peut-être d’un message radio de temps à autre. À présent, non seulement j’avais de nouveau affaire à des êtres humains, mais des milliers, si ce n’était des millions de vies dépendaient de moi. Cette vieille citation d’Al Pacino dans Le Parrain 3 était toujours d’actualité : « Je m’en croyais sorti et ils m’y ramènent ! »

30

BOB – AVRIL 2165 – DELTA ERIDANI

Je déambulais lentement autour du campement des autochtones en réalité virtuelle. Les drones avaient obtenu des images de qualité suffisamment bonne pour que je puisse créer une réplique grandeur nature du véritable village. N’ayant aucune idée des odeurs qui pouvaient régner, je me contentai de leur équivalent terrestre. Mais la chaleur, l’humidité et la texture des plantes et du sol étaient fidèles.

J’observai la routine quotidienne des membres de la tribu. Ils ne réagissaient pas à ma présence, puisqu’il s’agissait d’enregistrements. Mais cela me donnait une bonne idée des échelles et des mouvements.

Je passai quelques jours à étudier les autochtones – que je commençais à appeler des Deltaiens –, aussi bien en direct en vidéo, qu’en simulation en réalité virtuelle, et en écoutant des enregistrements de leurs voix. Les Deltaiens semblaient se diviser en deux genres, respecter une structure tribale et former des couples libres. J’entendais par là que certains Deltaiens paraissaient préférer rester entre eux. Rien de très officiel, visiblement, et des individus en couple ne se gênaient pas pour fréquenter d’autres personnes. Tss…

Les mâles avaient tendance à traîner ensemble, et les femelles et les enfants à former le cœur de la tribu. Ou, du moins, son centre. Cela ressemblait beaucoup à la façon dont les anthropologues décrivaient l’organisation des premiers hommes. En fait, plus je les observais, plus je m’apercevais qu’ils avaient de nombreux points communs avec nos lointains ancêtres. Était-ce dû au fait que l’environnement façonnait naturellement les comportements, ou les structures tribales étaient-elles inévitables ? J’espérais que nous – les Bob, je veux dire – pourrions recueillir suffisamment d’informations pour ébaucher une théorie. Quitte à ce qu’il nous faille mille ans.

Les Deltaiens semblaient très vigilants. Il y avait constamment des mâles aux aguets, patrouillant le long des limites de leur territoire. Leur armement était constitué de massues, de pierres et de bâtons pointus. Je n’avais pas encore eu l’occasion de déterminer contre quoi ils se protégeaient. D’autres Deltaiens ? Des animaux ?

Leur langage ne paraissait pas particulièrement complexe. Il n’avait rien à voir avec celui des dauphins, Dieu merci. Au XXIIe siècle, nous n’étions toujours pas capables de communiquer avec ces cétacés. Je dressai progressivement une liste des sons et des groupes de sons les plus courants. J’espérais en avoir bientôt suffisamment pour pouvoir les analyser.

La fabrique autonome produisit un autre contingent de drones d’observation, ce qui était pour moi à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’était que je pouvais mettre en place des postes d’observation permanents pour étudier les Deltaiens, puis envoyer des drones en d’autres lieux. La mauvaise, c’était que la supervision de tous ces drones en mouvement commençait à devenir éprouvante. J’avais beau être réplicant, je ne pouvais toujours me concentrer que sur une seule chose à la fois. Il me fallait de nouveaux Bob.

Bonne idée ! Pourquoi pas ? Je pourrais fabriquer les noyaux des IA avant les vaisseaux et demander aux autres Bob de surveiller différents groupes de drones. Cela leur serait égal. Je savais que cela leur plairait, parce que, eh bien, ce seraient des Bob. En fait, non. J’espérais que cela leur plairait parce qu’il s’agirait de Bob. Mais ce n’était pas gagné d’avance.

Je transmis mes instructions à la fabrique, lui ordonnant de donner la priorité aux noyaux informatiques au détriment de l’assemblage des vaisseaux. Heureusement, les plans des berceaux destinés à accueillir les noyaux désincarnés étaient inclus dans les modèles standard dont je disposais.

La femelle deltaienne ouvrit la carcasse de l’animal que l’un des mâles avait rapportée. Rien d’inhabituel. En fait, j’avais répertorié sa technique depuis un moment quand je m’aperçus que sa pierre avait un manche. Ça, c’était inhabituel, car les autres Deltaiens que j’avais observés se contentaient d’une pierre nue. Étant en train d’archiver toutes les images de surveillance, je lançai une rapide recherche sur toutes les activités de cette Deltaienne. Il ne me fallut que quelques minutes pour trouver l’origine de l’outil : le, euh… fils de la femelle ? Son bébé masculin ? Merde. Tant qu’à faire, autant les anthropomorphiser. Je sais que je vais finir par le faire, de toute façon. Son fils, donc.

Quoi qu’il en soit, le garçon semblait toujours être en train de jouer avec quelque chose. En l’occurrence, il avait fendu une branche à l’aide d’une pierre effilée, enfoncé cette dernière dans la fente, puis enroulé quelque chose de non identifié autour du bâton. Je l’avais identifié sous le code « C.3.41 », ce qui faisait de lui le membre 41 du groupe 3 de la tribu C. Désormais, ce sera Archimède. J’ordonnai à un drone de le suivre sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Enfin, vingt-neuf heures sur vingt-neuf, sur Delta Eridani 4.

Les jours suivants, je surveillai de près Archimède. Il était en permanence en train de faire quelque chose. Pendant que ses pairs étaient assis à l’ombre ou en train de jouer à chat, lui allait se promener, ramassait des pierres et tentait de les briser. J’avais l’impression qu’il en cherchait avec des bords plus tranchants, comme le silex avec lequel il avait fait un outil pour sa mère. Comme il ne semblait pas y en avoir dans les environs immédiats, ces outils étaient des denrées rares. Cela me poussa toutefois à me demander d’où venait son silex. Je confiai à l’un de mes explorateurs la mission de découvrir la réserve de silex accessible la plus proche.

[Appel en attente.]

— Salut, Bob. C’est Marvin.

J’activai mon interface de réalité virtuelle. Le portrait d’un autre Bob apparut dans l’holocuve.

— Salut, Marvin. On vient juste de t’initialiser ?

— Absolument. Je suis HIP 17378-1, puisqu’on ne numérote plus les Bob.

— Eh bien, il devenait un peu difficile de coordonner la numérotation entre différents systèmes planétaires. Bienvenue parmi nous, Marvin. Prends un drone. Ça commence à devenir intéressant.

Je le mis au courant de ce qui s’était passé depuis ma dernière sauvegarde, celle qui avait servi à sa restauration. Il se proposa aussitôt pour partir à la recherche de silex. Je me sentis mieux. Au moins, l’un d’entre eux était suffisamment intéressé pour me venir en aide.

Les jours suivants, deux nouveaux Bob se connectèrent. Aussi enthousiastes que Marvin à propos du projet, Luke et Bender acceptèrent d’emblée d’y participer.

Je passai une grande partie de mes journées à observer Archimède. Lorsqu’il dormait, je m’occupais de la fabrique autonome et explorais d’autres régions de DE-4.

— Éden, déclara Bender de but en blanc.

— Euh… pardon ?

— Appelons-la Éden. Berceau de l’humanité… et des Deltaiens.

— Ça me plaît bien. (Je hochai la tête. Marvin et Luke n’étaient pas connectés, pour le moment, mais je leur envoyai un rapide message instantané. Leurs réponses furent des plus positives.) Proposition acceptée. Super !

Je me tournai vers le drone qui espionnait Archimède. J’avais enfin découvert ce qui lui servait de ficelle. Il s’agissait d’une vigne plutôt petite qu’il arrachait, séparait en plusieurs brins et laissait sécher sur une pierre. Le produit fini semblait assez résistant, mais relativement flexible. C’était la première fois que je voyais l’un des membres d’une tribu réaliser une telle chose. Je partis donc du principe qu’il s’agissait d’un comportement unique.

Mon Dieu, ce gamin doit se sentir bien seul. Personne ne le comprend, je parie. En fait, Archimède passait la plupart de ses journées livré à lui-même, flânant ici et là, étudiant la nature. Il était constamment occupé : soit il cueillait des plantes, soit il fracassait des pierres, soit il cassait des choses sur des pierres, soit il fouillait dans des endroits invraisemblables. À mes yeux, il était évident qu’il étudiait son univers et le répertoriait. Il ne comptait pas sur l’aide de ses parents, qui, comme tous les autres, semblaient en être au stade du bâton pointu et s’en satisfaire pleinement. Ils ne se donnaient même pas la peine de redresser les branches, au point qu’il était impossible de les qualifier de lances.

Je m’appuyai contre le dossier de mon fauteuil en soupirant. C’était vraiment frustrant. Je rêvais de descendre, de m’asseoir auprès de lui et de lui montrer deux ou trois trucs. Je souris en m’apercevant que je ne le voyais plus comme un cochon-chauve-souris poilu, mais comme un gamin solitaire.

31

RIKER – JANVIER 2158 – SOL

— La séance du Conseil de la Fédération des planètes unies va débuter.

Je me tournai vers les trois autres Bob, chacun dans une fenêtre vidéo. Après d’âpres négociations avec le colonel Butterworth, nous nous étions mis d’accord sur la création de deux nouveaux Bob pour le moment. Je devais reconnaître que j’étais encore un peu vexé que le colonel nous considère comme une ressource et non comme un atout.

— Je crois que tu regardes un peu trop Star Trek, déclara Charles avec un sourire narquois.

Je repoussai sa réflexion d’un geste de la main.

— On a toujours été des fans de Star Trek. Il va falloir t’y faire. (J’attendis un moment d’éventuelles critiques avant de poursuivre.) Les fabriques alimentées par des produits de récupération sont désormais pleinement opérationnelles. Les matières premières commencent à arriver à un rythme régulier aux points de Lagrange, et j’espère pouvoir utiliser le chantier naval autonome d’ici à deux ans. En attendant, Homer et Charles continueront à passer le système au peigne fin, à la recherche de la moindre réserve de minerai, et Arthur et moi inspecterons la Terre pour voir si on peut y détecter la présence de groupes de survivants. Des questions ?

— Mais, même si on en découvre, on ne pourra pas faire grand-chose pour eux, hein ?

Charles exprimait là une inquiétude que nous partagions tous. Sans matériel de transport, nous ne pourrions leur apporter ni nourriture ni médicaments. Les vaisseaux HEAVEN n’étaient absolument pas conçus pour se poser, ni même pour entrer dans l’atmosphère. Et, même si nous disposions de transports, le colonel Butterworth s’était montré très clair : il n’accepterait aucun nouveau réfugié et ne leur fournirait ni de quoi manger, ni de quoi se soigner. Pour leur venir en aide, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes.

Pour le moment, ma plus grande crainte était de découvrir la présence d’un groupe de personnes, puis de devoir les regarder mourir sans pouvoir rien faire.

Après discussion, Arthur et moi avons décidé de décrire des orbites polaires et de scruter la Terre selon la méthode des quartiers d’orange. En échelonnant nos passages, et grâce au SUDDAR, nous devrions être en mesure de couvrir l’ensemble de la planète. Nous enverrions des drones inspecter à basse altitude tout ce que nous jugerions digne d’intérêt. L’étude orbitale ne nous permettrait pas de repérer directement des individus, naturellement. Mais de nouvelles constructions, des centrales électriques en exercice et des activités agricoles nous indiqueraient où envoyer les drones.

Il nous fallut environ deux semaines pour réaliser notre étude. Au bout du compte, nous avions marqué une quarantaine d’emplacements sur une carte de la Terre : une demi-douzaine de villes et des enclaves nettement plus petites.

Dans sa fenêtre vidéo, Arthur semblait épuisé. Il ferma les yeux et se frotta lentement le front.

— Quinze millions de personnes. On est passés de douze milliards à quinze millions. Notre espèce est vraiment la plus bête que je connaisse. On ferait peut-être mieux de les laisser mourir et de tout recommencer de zéro.

— Houlà. Tu es vraiment bougon.

Arthur semblait avoir hérité d’une dose de mélancolie supérieure à la moyenne, et cela commençait à devenir lassant. Jusqu’à présent, je m’étais retenu de lui faire des réflexions, mais je n’allais pas pouvoir me contenir très longtemps. J’envisageai même de lui demander de changer de poste avec Homer.

— Le problème, poursuivis-je en désignant le globe, c’est qu’on ne peut pas déplacer tant de monde, même si les autres Bob découvrent suffisamment de planètes habitables. Les vaisseaux-colonies des États-Unis d’Eurasie peuvent héberger dix mille personnes tout au plus, serrées comme des sardines dans des capsules de stase. Il nous faudrait mille cinq cents vaisseaux, ou mille cinq cents allers et retours. Dans un sens comme dans l’autre, c’est impossible.

Arthur acquiesça.

— Nous allons donc devoir choisir ceux qui le méritent le plus…

— Nom de Dieu, Bourriquet, reprends-toi ! On va choisir ceux qui en ont le plus besoin. Les groupes qui ont le plus besoin d’être évacués. Comment veux-tu qu’on fasse autrement ?

— Celui d’Eurasie ne correspond pas à ces critères. En termes d’urgence, ils sont bien en dessous de la moyenne.

— Ouais, je sais bien. (Je soupirai.) Mais nous avons accepté de les aider. Ils nous ont fourni les plans et des tonnes d’informations. Malgré tout, je crois qu’on le leur doit bien. Ce qu’on peut faire, c’est déplacer certains des groupes les plus nécessiteux dans les installations eurasiennes, après qu’on les aura évacuées. Ça pourrait les aider.

— Bien sûr, on les entassera à l’arrière avec les busters. Pas de problème.

Je me tournai vers lui, prêt à lui répondre sèchement, mais je m’aperçus soudain qu’il avait raison. Je me ravisai et réfléchis un moment.

— Il va nous falloir des appareils de transport. On en aura besoin, de toute façon. Mais ça devient une priorité. On ferait bien de modifier le planning de production. Le colonel va péter les plombs.

Le colonel était en train de péter les plombs. C’était la première fois que je le voyais si furieux. Il lâcha une pique incandescente des plus efficaces.

— Vous êtes sûr d’avoir déjà fait de la gestion de projet, Riker ? Parce que j’ai l’impression qu’on prend un peu plus de retard chaque jour. On pourrait croire que vous prenez vos décisions au fil de l’eau.

— Eh bien, c’est exactement ce que je fais, colonel. Gérer un projet, ce n’est pas éviter les changements, mais les maîtriser. Aucune gestion de projet ne résiste au contact de l’ennemi.

Il esquissa un sourire avant de se maîtriser.

— Hmm, il me semble que vous déformez cette citation, Riker. Quoi qu’il en soit, ça m’est égal que vous fassiez venir des réfugiés dans notre camp lorsque nous ne serons plus là. J’espère que ça vous motivera pour nous faire partir le plus tôt possible.

— Comme si j’avais besoin d’une motivation supplémentaire… Terminé.

Je coupai la communication, m’enfonçai dans mon siège et perdis mon regard dans le néant. Il me plaisait bien, ce colonel. Vraiment. Mais, en négociant avec lui, j’avais souvent l’impression de traiter avec, euh… moi. Il était obstiné, avec des idées arrêtées, et était capable de soutenir son point de vue avec des arguments solides. Ce qui me rendait la tâche d’autant plus difficile.

Je jetai un nouveau coup d’œil à la carte. Non pas pour y glaner de nouvelles informations, mais en raison d’un tic nerveux que je semblais avoir contracté. Nous avions effectué une seconde mission d’observation, à la recherche de petits groupes qui auraient pu nous échapper lors du premier passage. Mais, au bout de trente ans de guerre et de bombardements, les groupes les plus petits avaient soit grandi, soit disparu.

Les camps de réfugiés étaient dispersés aux quatre coins de la planète, et abritaient des habitants originaires de presque tous les pays existant au début du conflit. Cela n’allait pas nous faciliter les choses. Au contraire, le sentiment xénophobe serait plus présent que jamais. Je ne pourrais certainement pas envoyer tout ce beau monde sur la même planète en croisant les doigts pour qu’ils s’entendent.

J’avais demandé à Arthur de contacter chacune des enclaves. Jusqu’à présent, cela s’était révélé plus difficile que prévu.

Il était temps de faire le point. J’appelai Arthur. Son visage se matérialisa aussitôt.

— Comment ça se passe, Arthur ?

Il ouvrit une fenêtre d’état sous mes yeux. Il était peut-être un peu déprimant, mais il était doté d’une discipline exceptionnelle.

— J’ai déjà terminé près de la moitié des communicateurs dont nous avons besoin, et j’ai livré le quart d’entre eux. Du moins, j’ai essayé. Plusieurs de nos drones se sont fait abattre, et une demi-douzaine de communicateurs ont été détruits dès le départ du drone. On dirait que tout le monde n’est pas d’accord pour nous parler…

— Je les comprends. Ceux qui ont vécu ces trente dernières années risquent de se montrer quelque peu paranos.

Je secouai la tête d’un air attristé. J’avais déjà pris la décision de m’abstenir de kidnapper qui que soit et de les faire monter dans la soute d’un vaisseau sous la menace d’une arme. Tous ceux qui le décideraient pourraient rester sur Terre. Le colonel Butterworth était entièrement de mon avis, même si je le soupçonnais de vouloir éliminer ce qu’il considérait comme des « distractions ».

— Tu as pu aller plus loin que de simples présentations avec quelqu’un ?

— Pas encore, non. (Il haussa les épaules.) Je leur ai fourni les explications habituelles par le biais d’une vidéo enregistrée. J’ai obtenu peu de questions originales en retour. Beaucoup d’injures. La routine, quoi.

Il ouvrit une nouvelle fenêtre.

— Eh, au fait, j’ai reçu un rapport de Homer. Enfin, on discutait, et il m’a informé de l’avancement de ses recherches. Charles et lui ont identifié dans le système plus de gisements de matières premières qu’il en faut pour construire trois vaisseaux. Et presque assez pour un quatrième. Même si certains sont plutôt éloignés, au fin fond du système externe.

J’acquiesçai. J’avais reçu moi aussi un rapport de Homer, que j’avais survolé. J’avais espéré pouvoir fabriquer une demi-douzaine de vaisseaux, mais je préférais éviter de donner à Arthur une raison supplémentaire de me saper le moral. Même s’il ne lui en fallait généralement pas beaucoup.

Mais c’était un progrès.

32

BILL – OCTOBRE 2158 – EPSILON ERIDANI

[Réception d’une communication de Milo.]

— Pile dans les temps. (Je souris à Guppy. Comme je m’y attendais, il prit son air impassible de poisson mort.) Je me demande s’il a découvert des Vulcains.

[Pas tout à fait.]

Je haussai un sourcil. On était loin du « non » catégorique auquel j’avais généralement droit. Quand il se donnait la peine de me répondre. À présent, ma curiosité était piquée au vif.

Je m’étais entièrement consacré à l’un de mes projets préférés, la conception d’un corps artificiel réaliste. Mon plus grand défi était de parvenir à obtenir l’équivalent d’un muscle qui fonctionnerait, ressemblerait à l’original et se comporterait comme tel. Avec des engrenages, des pistons et des câbles, jamais je n’obtiendrais un androïde crédible.

Je m’obligeai à fermer le dossier. J’invoquai un café, me débarrassai d’un coup de pied d’une oie qui avait élu domicile sur ma chaise longue, et pris place sur cette dernière. Spike approcha d’un pas nonchalant sans tenir compte de l’oie en colère, et s’installa sur mes genoux.

— Très bien, Guppy. Voyons ça.

Le rapport de Milo s’afficha dans les airs, juste devant moi. Des schémas du système, de gros plans des planètes jumelles – deux planètes habitables ! – et des analyses biologiques. Son insistance pour les baptiser me fit ricaner. J’aurais fait la même chose. J’aurais probablement choisi les mêmes noms, d’ailleurs.

Je m’étendis sur ma chaise longue, le regard perdu dans l’espace, si préoccupé que je cessai de caresser Spike. Elle me rappela à l’ordre en me donnant de petits coups de tête contre le menton.

— Désolé, Votre Altesse.

Je lui adressai un sourire et repris le travail qui me permettait de justifier mon existence.

Deux planètes. Dans un système que l’on considérait généralement comme un candidat insignifiant, dont la probabilité d’en héberger une était proche du néant. Les astrophysiciens s’étaient-ils trompés ? Certes, jusqu’à présent, nous n’avions que trois points d’observation, en comptant la Terre. Mais cela n’en faisait pas moins trois sur trois, en étant généreux à propos de Ragnarök.

Enfin, chaque chose en son temps. Je mis le rapport en file d’attente pour le transférer sur Terre, au cas où Milo ne s’en serait pas déjà chargé. Avec un peu de chance, Riker serait à l’écoute.

Restait la question à un million de dollars : restait-il quelqu’un dans le système Sol susceptible de tirer parti de cette information ? Périodiquement, je transmettais les plans du SCUT à tous les systèmes à moins de trente années-lumière, au cas où un Bob passerait par là. Mais ma première transmission en direction de Sol ne parviendrait à destination que dans environ neuf ans. On dirait bien que j’allais encore pouvoir me ronger les ongles un bon moment.

J’envoyai un signal à Garfield.

— Eh, Gar, tu as lu le dernier rapport de Milo ?

Il surgit dans mon interface de réalité virtuelle et désigna son visage.

— Je n’ai pas l’air assez stupéfait ?

On éclata de rire, et il poursuivit :

— C’est génial. On a un endroit où envoyer des gens. En partant du principe qu’il y a encore des gens. (Il grimaça.) Ce serait bien le genre de mauvaise blague dont l’univers est friand. Espérons que ce ne sera pas le cas, cette fois.

Je hochai la tête.

— Ouais. Tu sais, c’est amusant. Quand j’ai quitté la Terre, je n’avais qu’une envie, fuir l’humanité. Aujourd’hui, je me retrouve à jouer, je ne sais pas, les bergers ou quelque chose de ce genre.

— C’était quoi, déjà, le vieux dicton ? « J’aime les gens dans l’abstrait, mais pas dans le concret » ?

— Hmm, eh bien, on le saura dans quelques années. En attendant, comment avance la cartographie de la ceinture de Kuiper ?

Garfield afficha un schéma. À cause du temps qu’il fallait pour transporter un bloc de glace de la ceinture à Ragnarök, on s’employait à chercher les morceaux les plus gros. Les efforts supplémentaires que nous fournissions au départ se révéleraient payants, au bout du compte. La plupart des blocs semblaient trop petits pour valoir le coup, mais Gar avait découvert deux gros icebergs et avait placé des balises dessus. Je n’avais toujours pas décidé de quelle manière j’allais les obliger à se déplacer dans la bonne direction.

33

RIKER – MARS 2158 – SOL

Décompte final : quinze millions de personnes. L’espèce humaine dans son ensemble, représentée sur une liste de deux pages. C’était vraiment déprimant, et Arthur refusa de laisser passer une si belle occasion.

— Nous n’allons pas pouvoir tous les faire partir, tu sais ?

Les yeux baissés, il secoua la tête.

Je me demandai s’il était réellement abattu ou s’il savourait l’ironie de la situation. Je me mis à mon aise, passant un bras par-dessus le dossier de mon siège, et le regardai fixement en silence jusqu’à ce qu’il s’arrête.

— Arthur…

— Oui ?

— Ferme-la, s’il te plaît.

Il m’adressa un léger sourire, puis, pour toute réponse, haussa les épaules.

— Tu sais que j’ai raison.

— Oui, et tu avais aussi raison les vingt-cinq dernières fois que tu l’as dit. Tu comptes les points ?

Il haussa de nouveau les épaules, et, sans un mot de plus, afficha le dernier rapport sur les progrès de la construction. Ah, le silence, enfin.

Malgré tout, je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir.

Avec une grande assurance, nous avions recensé chaque groupe de plus de cent individus. Il semblait peu probable que de plus petits contingents puissent survivre, et la plupart avaient déjà rejoint des communautés plus importantes. Des regroupements s’étaient opérés. En certains lieux, la population était actuellement plus élevée qu’avant guerre.

Près de la moitié de la population mondiale vivait désormais en Nouvelle-Zélande, à Madagascar, et, curieusement, à Florianópolis, au Brésil. En ce qui concernait les deux nations insulaires, c’était logique : elles n’avaient pas vraiment pris part au conflit et n’avaient rien de cibles stratégiques. Le nombre d’habitants y avait beaucoup diminué, mais leur climat restait encore suffisamment tempéré pour subvenir aux besoins des réfugiés.

Quant à Florianópolis, elle constituait un cas plus curieux. La majeure partie de l’Amérique du Sud n’était plus qu’un vaste paysage lunaire désolé et déchiqueté. Entre le Brésil qui pilonnait ses voisins et la Chine qui bombardait le Brésil, il ne restait plus beaucoup de terres habitables. Mais, pour une raison inconnue, la pointe sud du pays avait été épargnée. Il était probable que des occupants d’autres régions soient venus s’y réfugier.

Le reste de la population mondiale était disséminé tout autour du globe. Beaucoup avaient fini sur des archipels comme les Maldives, la Polynésie française, les îles Marshall et ainsi de suite. Une fois encore, il ne s’agissait pas de cibles prioritaires, et leur climat était suffisamment agréable.

Venaient ensuite des emplacements plus marginaux tels que l’île de Spitzberg, San Diego, Okinawa, ainsi que l’enclave eurasienne non loin d’Augsbourg, en Allemagne. Il semblait probable qu’une bonne partie des populations actuelles avaient migré en ces lieux au fil du temps. Et la mortalité avait dû être forte, les premières années.

Notre boulot allait consister à les garder en vie. Je n’en avais pas encore discuté avec les autres, mais j’étais convaincu qu’ils y avaient déjà pensé. Il était impossible d’évacuer quinze millions d’individus en un temps raisonnable. Même en ayant une destination. La plupart de ces gens allaient devoir survivre sur Terre.

D’après le colonel, durant les dix dernières années, le climat avait commencé à se dégrader de manière sensible. Chaque année, la lumière diminuait, les températures baissaient, et la neige tombait plus abondamment. Les calottes polaires et les glaciers regagnaient du terrain pour la première fois depuis les années 1600. Spitzberg, notamment, malgré des adaptations novatrices, n’en avait pas pour plus de cinq ans. D’après nos projections, certes approximatives, la Terre serait entièrement couverte de glaciers d’ici cinquante à cent ans.

Je jetai un coup d’œil à Bourriquet, enfin, à Arthur. Il savait à quoi je pensais, et il lui fut inutile d’en dire davantage. Au moins, il eut la décence de s’abstenir d’exulter.

— Très bien, Arthur. J’ai compris. Il va nous falloir organiser ces groupes et tenter de les faire coopérer. Tu en es où, avec les communications ?

Il m’adressa l’un de ses rares sourires.

— La présentation holographique en CinemaScope nous a bien aidés. Ne pouvant ni l’éteindre, ni la détruire, ils ont été contraints de l’écouter. Au passage suivant, nous avons largué des communicateurs, et il n’y a presque pas eu de casse, ni d’attaques. Il me semble qu’il reste cinq camps qui refusent tout contact, et ils ne sont pas très importants.

— Et ils se joindront probablement à nous dès qu’ils découvriront que tous les autres l’ont fait. Bien. Préviens-moi quand tout aura été testé et sera prêt, et nous lancerons des invitations pour la première assemblée des nouvelles Nations unies.

Je me demandai ce qui avait bien pu me faire croire que c’était une bonne idée. Je m’appuyai sur l’accoudoir de mon fauteuil, le front dans la main, tandis que les délégués affichaient leur plus grand mépris pour les règles habituelles des assemblées délibérantes. À chaque instant, au moins une demi-douzaine de personnes étaient en train de hurler dans leur micro, tentant de couvrir la voix des autres. Trente-huit fenêtres vidéo différentes montrant des derviches miniatures en train de gesticuler flottaient dans les airs, devant moi. J’aurais trouvé cela très amusant si le sort du monde n’avait pas reposé sur les épaules de ces gens. Chaque candidat avait la même vue que moi. Pourtant, aucun ne semblait agacé ou gêné.

Oh, il y avait bien quelques points de consensus, ce n’était pas un échec sur toute la ligne. Par exemple, de nombreux groupes refusaient l’idée que l’enclave eurasienne puisse être la première à quitter la Terre, bien que ce soit la première à nous avoir contactés et fourni les plans de ses vaisseaux-colonies. D’autres, plus nombreux encore, étaient révoltés à l’idée que le groupe de Spitzberg puisse demander à être prioritaire en raison de sa situation précaire.

Et tout le monde était fou de rage que le groupe brésilien ait été accepté au sein de l’assemblée. Le Brésil était généralement accusé d’avoir déclenché la guerre, et tous lui en voulaient. Je ne pouvais pas dire que je les désapprouvais, mais la plupart des réfugiés présents à Florianópolis avaient moins de dix ans au début de la guerre. Bon nombre n’étaient même pas nés à l’époque. Cela n’en demeurait pas moins le Brésil.

Je me tournai vers le flux vidéo de Homer. À force de rire, il était tombé de son siège. Je me retins de lui adresser un sourire. Depuis un petit moment, je commençais à comprendre d’où lui venait sa gaieté. Il riait moins des gens eux-mêmes que du parfait ridicule de la situation. Le moment venu, cela ne l’empêcherait pas de tout donner pour les aider.

Je leur avais laissé suffisamment de lest. Il était temps de reprendre la situation en main. Je pressai un bouton. Aussitôt, le micro de chaque délégué se coupa, un puissant coup de corne de brume retentissant dans les communicateurs, et une image de moi remplaçant les différents flux vidéo.

— Mesdames et messieurs, au sens propre comme au figuré, ça suffit pour aujourd’hui. Nous nous reverrons demain, à la même heure, mais avec de toutes nouvelles règles. Vos micros ne seront actifs que lorsque le président de cette assemblée – c’est moi, pour le moment – vous donnera la parole. Si vous voulez que les autres membres vous voient en train de piquer une crise en silence, grand bien vous fasse. Et laissez-moi vous dire que si ça ne vous plaît pas, je m’en contrefiche. Bonne nuit.

Je pressai le bouton « ARRÊT », et toutes les fenêtres se fermèrent.

Je m’appuyai contre le dossier de mon siège en gémissant, tandis que Homer remontait sur le sien en tentant de reprendre son souffle.

— Ouah, Numéro Deux, c’était intense. Ces gens sont vraiment en pétard.

Je l’interrompis avec un geste de la main.

— D’un côté, Homer, ils se battent pour pouvoir monter dans un canot de sauvetage alors que le bateau coule. Je peux compatir. D’un autre côté, leur attitude ne nous fait pas progresser.

— Ce ne sont que des passagers, Riker, rétorqua-t-il d’un ton sérieux. Ils se sentent impuissants. Ils ont l’impression que quelqu’un d’autre décide de leur sort sans demander leur avis. Il faut que tu leur donnes quelque chose à faire, un moyen de se rendre utiles. Qu’ils aient le sentiment de maîtriser leur destinée, au moins un peu.

Oh. Voilà qui était très perspicace. Homer remonta encore d’un petit cran dans mon estime. Honnêtement, ma gestion de la situation n’avait pas vraiment été idéale, mais cela ne ressemblait à aucun des métiers que j’avais eu l’occasion d’exercer.

Homer se mit à faire les cent pas, ce que je ne me rappelais pas l’avoir déjà vu faire.

— Écoute, Riker. Il faut que tu sois moins dur avec eux. Ces gens ont peur, et tu ne leur donnes aucune raison de croire que tu te soucies de leurs préoccupations. Tu n’es pas vraiment le personnage de Star Trek, tu sais ? Il faut que tu te dérides un peu.

— Merde, Homer, tu crois vraiment que quinze millions d’individus deviennent fous furieux parce que je ne souris pas assez ? J’ai compris qu’ils sont effrayés, mais leurs réactions relèvent de leur responsabilité, pas de la mienne. Tu veux leur faire un sketch ? Fais-toi plaisir. Reprends ton avatar des Simpson. Ça devrait bien les faire rire. Ou pas. Quand tu auras fini, ils voudront encore s’étriper, et on pourra peut-être de nouveau tenter de régler certains problèmes.

Homer me dévisagea un long moment, puis secoua la tête et coupa la communication. D’accord, j’y étais peut-être allé un peu fort, et je lui devais probablement des excuses, mais je n’en avais tout bonnement pas le temps.

— Le président donne la parole à la déléguée des Maldives.

Un voyant vert s’alluma au-dessus de l’image de l’intéressée, et elle se retint visiblement d’ajuster sa tenue.

— Monsieur Riker, nous n’apprécions pas vraiment votre attitude autoritaire d’hier…

Elle m’admonesta durant plusieurs minutes. Une vraie politicienne. « Ne jamais exprimer sa pensée en dix mots quand un millier font l’affaire. » J’attendis patiemment qu’elle en ait terminé avant de prendre la parole.

— Déléguée Sharma, je n’ai pas pris plus de plaisir à interrompre la séance d’hier qu’à présider ces assemblées de manière générale. Je préférerais que les représentants s’autodisciplinent. Mais, en même temps, il nous faut prendre des décisions dans un délai raisonnable. Vous ne pouvez pas vous offrir le luxe d’une mêlée générale. Alors, voici ce qu’on va faire : je voudrais que vous, membres de l’assemblée, décidiez de la façon dont vous allez choisir votre prochain président d’assemblée, s’il aura la maîtrise des micros, et ainsi de suite. Quand ce sera fait, je ne ferai plus rien et ne serai plus qu’un délégué parmi les autres. Qu’en dites-vous ?

Un silence stupéfait régna un moment, puis tout le monde se mit à parler en même temps. Il y eut un nouveau silence lorsqu’ils s’aperçurent que j’avais allumé tous les micros, puis un fou rire général.

Lorsque l’ordre fut rétabli, la déléguée des Maldives, le sourire aux lèvres, déclara :

— Nous en prenons note, monsieur Riker. Vous pouvez vous en remettre à nous. Nous allons trouver une solution.

Je lui adressai un hochement de tête avant de me déconnecter.

Je jetai un coup d’œil à mes appels en attente. Une dizaine de délégués souhaitaient manifestement me parler. Merveilleux.

Le premier appelait de l’enclave de FAITH à San Diego. Je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre. Tout le monde savait que j’étais une sonde interstellaire lancée par FAITH, mais j’avais eu énormément de mal à leur faire comprendre que j’étais une entité consciente et indépendante. Eh bien, il n’y avait qu’un moyen de le savoir.

— Bonjour, monsieur le ministre Cranston. En quoi puis-je vous être utile ?

— Bonjour, réplicant. Je souhaitais m’entretenir avec toi de ton devoir.

— C’est « Riker », et je suis parfaitement conscient de mon devoir. Quinze millions de personnes dépendent de moi. J’y pense en permanence.

— Tu as avant tout un devoir envers FAITH. C’est nous qui t’avons conçu. Si tu existes, c’est grâce à nous. J’espère que notre groupe sera mieux traité, à l’avenir.

Houlà. Ce type était allé droit au but, en tout cas. Je n’étais pas très adepte des habituelles conversations qui tournaient autour du pot, ce que l’on qualifiait de « diplomatie ». Je préférais cela. En quelque sorte.

— Ça n’est pas près d’arriver, monsieur le ministre.

— Ce n’est pas toi qui décides, réplicant.

— En fait, si. C’est ce qui arrive, avec des entités conscientes indépendantes. Peut-être feriez-vous bien de travailler votre savoir-vivre. Au revoir, monsieur le ministre.

Avant qu’il ait eu le temps de répondre, je coupai la communication.

Le suivant était le responsable du camp de l’île de Spitzberg. La discussion allait être difficile. Cette enclave serait probablement la première à devenir inhabitable.

— Bonjour, monsieur Valter.

Dans sa fenêtre vidéo, Gudmund Valter cligna des yeux comme un hibou. Ancien militaire, il était du genre brusque, ce qui l’aurait fait sombrer, dans le milieu politique traditionnel, mais son comportement était parfaitement adapté à ce monde post-apocalyptique.

— Bonjour, monsieur Riker. J’appelle naturellement pour plaider en faveur de mon peuple. À l’heure qu’il est, vous avez certainement reçu nos projections en ce qui concerne notre production alimentaire pour l’hiver prochain. Elles ne sont pas bonnes. Pas bonnes du tout.

— Je le sais, monsieur Valter. Et je vous répète que je ne laisserai personne mourir de faim. Toutefois, la solution n’est pas de faire remonter votre groupe dans la file d’attente. Il ne se passera rien avant environ dix ans. Nous ferions mieux de nous concentrer sur des mesures de plus court terme.

— L’espoir fait partie des solutions à court terme, monsieur. Nous tiendrons mieux en sachant que le bout du tunnel n’est pas loin. Pour le moment, la majeure partie de mon peuple s’attend à mourir, d’une façon ou d’une autre, avant que notre tour vienne.

Je soupirai en me pinçant l’arête du nez. Les Spitz formaient un groupe relativement restreint. Ils étaient peut-être quatre cents. Ils étaient parvenus à survivre sur leur île dans l’archipel du Svalbard. Ils avaient des techniques impressionnantes dans le domaine de l’agriculture intensive durant l’été arctique, de la chasse au phoque et de l’élevage de rennes afin de produire des calories en quantité suffisante. Mais la dégradation du climat rendait chaque année leur travail plus difficile. Il leur restait peut-être encore dix ou vingt ans avant que cela devienne impossible.

— Monsieur Riker, avez-vous entendu parler de la Réserve mondiale de semences du Svalbard et de la Réserve mondiale de la diversité génétique du Svalbard ?

Ces noms m’étaient familiers. Je fis une rapide recherche dans mes banques de données. La première avait été créée en 2008, raison pour laquelle j’en avais entendu parler. Elle était destinée à servir comme réserve de sauvegarde pour les banques de semences des autres nations du monde. D’après ma base de données, en 2025, le fonds du Svalbard avait étendu son mandat à toutes les espèces de plantes, domestiquées ou non, du pissenlit au séquoia. Il avait également créé la réserve consacrée à la diversité génétique afin d’y entreposer du matériel génétique animal.

Stupéfait, je restai figé près de cent millisecondes. C’était un argument de poids, et Valter en était conscient. La viabilité d’une colonie augmenterait considérablement avec ne serait-ce qu’une petite partie du contenu des coffres de cette réserve. Enfin, si tant est qu’ils soient encore là.

À la cadence temporelle humaine, Valter n’avait pas dû remarquer mon hésitation.

— Oui, j’ai lu à leur sujet nombre de documents historiques, monsieur. Ces réserves existent-elles encore ?

— Oui, monsieur. Contrairement, j’imagine, à la plupart des autres, dans le reste du monde. Personne ne nous a envoyé d’astéroïdes ou de bombes atomiques sur la tête.

— Donc…

J’étais à peu près certain qu’il avait préparé une chute.

— Donc, leur utilité est évidente pour des colons. Nous les avons, et vous en avez besoin. À moins que vous puissiez retrouver l’une des autres réserves. Réfléchissez-y, monsieur Riker. Entendez par là toutes les menaces voilées que vous souhaitez. Nous en discuterons plus en détail dans les prochains jours.

Sur ce, M. Valter me salua d’un signe de tête, tendit la main hors du champ, et coupa la transmission.

Eh bien, j’étais dans de beaux draps. Je jetai un coup d’œil aux appels encore en attente. N’en voyant aucun qui mérite un traitement immédiat, j’ordonnai à Guppy de prendre leurs messages et de leur promettre que je les rappellerais. Guppy faisait un excellent secrétaire et un non moins excellent réceptionniste. Son apparence était suffisamment rébarbative pour éviter que ses correspondants restent trop longtemps en ligne, et il était absolument imperméable aux intimidations, aux menaces, aux propositions de pots-de-vin et aux insultes. Et il était aussi impassible qu’un joueur de poker.

Je fis parvenir une demande de connexion au colonel Butterworth. J’avais une bonne et une mauvaise nouvelle…

34

HOMER – SEPTEMBRE 2158 – SOL

Merde, quel crétin ! Certes, Riker avait des problèmes avec les enclaves. Mais ce type était un tyran inflexible et dépourvu d’humour avec un balai dans le cul. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il blessait quelqu’un.

Le Bob d’origine s’était toujours fait un devoir de se moquer de ceux qui se prenaient trop au sérieux. J’étais sidéré que Riker ne soit pas en mesure de faire le lien. Il était évident que je ressemblais plus au Bob d’origine que lui.

Et voilà que les Spitz avaient lancé un ultimatum. D’accord, c’était un vrai problème, et je ne pouvais en vouloir à Mister Poo de se mettre en colère. Mais il devait exister une meilleure tactique que l’assaut frontal.

Durant quelques millisecondes, je fis le tour de mon espace en réalité virtuelle, les mains derrière le dos. Je parie que Riker fait pareil. Cette idée me fit frissonner. Je fis apparaître un ballon de basket Nerf et un panier, et me mis à tenter des lancers francs tout en réfléchissant. Je remarquai machinalement que la trajectoire de la balle n’était pas réaliste. Ouais, la réalité virtuelle aurait encore besoin d’un peu de travail. Mais qui a du temps ?

Valter exigeait une place pour sa population dans les premiers vaisseaux. Mais avait-il réellement besoin de prendre les tout premiers ? Ou souhaitait-il juste fiche le camp le plus tôt possible ? À partir de quand son départ était-il raisonnable ? J’affichai le planning de production et l’étudiai. Tu sais ? le troisième vaisseau ne décollera pas si longtemps que ça après les deux premiers. Et avec quelques ajustements…

Il y avait des possibilités… Mais Riker repousserait automatiquement l’idée si elle venait de moi. Se rendait-il compte à quel point il était devenu arrogant ?

Il écoutait le colonel Butterworth, en revanche. Ouais, c’est ça, la solution. Le sourire aux lèvres, je passai un appel…

35

BOB – JUILLET 2165 – DELTA ERIDANI

— Les Deltaiens sont attaqués !

Je levai les yeux vers Marvin. J’étais en train de faire le point avec la fabrique pour vérifier que tout était en bonne voie. Aussitôt, je coupai la liaison et affichai au premier plan toutes les images disponibles sur les Deltaiens.

Un groupe composé de membres plus ou moins semblables aux autochtones était en train de s’en prendre à l’un des foyers tribaux. La plupart des mâles étaient partis chasser, et les rares qui étaient restés pour monter la garde en bavaient sérieusement.

Les assaillants ressemblaient autant aux Deltaiens que les gorilles ressemblaient aux humains, aussi bien en taille qu’en puissance. Ils n’utilisaient pas d’armes du tout. Juste leurs dents, leurs griffes et une redoutable agressivité. Je vis avec effroi l’un des agresseurs égorger sa cible avec ses dents.

Les gorilloïdes se contentaient d’éliminer leurs ennemis. Ils ne semblaient pas vouloir s’emparer du campement, ni dérober quoi que ce soit. Dès qu’un Deltaien était abattu, plusieurs gorilloïdes traînaient le corps à l’écart et se le disputaient. Je commençai à avoir un mauvais pressentiment.

L’attaque prit fin au bout de quelques minutes. L’un des gorilloïdes s’était fait tuer par plusieurs Deltaiens parvenus à lui enfoncer leurs bâtons pointus dans le torse. Mais six Deltaiens avaient trouvé la mort. Dans une guerre d’usure, les gorilloïdes l’emporteraient.

J’ordonnai à l’un des drones de les suivre. Ils se dirigèrent vers la forêt dense, où ils se dispersèrent, chaque groupe traînant la dépouille d’un Deltaien. Ils ne semblaient aucunement organisés. En fait, plus je les observais, plus j’étais convaincu qu’ils étaient animés par une simple intelligence animale.

Lorsque le drone rattrapa l’un des groupes, je les aperçus en train de déchiqueter le corps de leur proie pour le dévorer. C’était la première fois que je me sentais aussi mal depuis que j’étais mort.

Je regardai autour de moi dans mon interface de réalité virtuelle. Les autres Bob avaient suivi la scène. Remarquant que Marvin semblait particulièrement bouleversé, je me tournai vers lui en haussant les sourcils.

Il nous regarda tour à tour, puis haussa les épaules.

— Ça pourrait expliquer ce que j’ai découvert en fouinant un peu. J’ai trouvé un certain nombre de camps de Deltaiens abandonnés, et plus ils sont éloignés du camp actuel, plus ils sont délaissés depuis longtemps. Je crois que les gorilloïdes chassent les Deltaiens depuis longtemps, et qu’ils sont en train de gagner.

Luke prit la parole :

— Bender et moi nous sommes aventurés un peu plus loin et n’avons découvert aucune grande tribu de Deltaiens. Nous sommes tombés sur de petits groupes familiaux, mais ils sont nomades et occupent un territoire insignifiant.

— Ils sont donc en voie de disparition, résumai-je.

Le silence régna quelques secondes, avant que Bender prenne le relais, se croyant probablement drôle :

— Rappelez-vous la Directive Première…

Luke se tourna vers lui d’un air de dégoût.

— C’est vrai. Quand des humains viendront, dans cent ans, et qu’on devra leur expliquer qu’ils ont failli rencontrer, à un siècle près, la seule autre race intelligente jamais découverte, je suis certain qu’ils seront contents de savoir que nous n’avons pas enfreint une règle fictive tirée d’une série télé. (Contrarié, Bender détourna le regard, et Luke sembla surpris de s’être emporté.) Désolé.

Marvin se tourna vers moi.

— C’est une bonne question, cependant. À quel point, précisément, comptons-nous nous en mêler ? Nonobstant la Directive Première, il existe dans l’histoire de la Terre des exemples de contaminations culturelles et d’extinctions absolues.

— Ce qui est sûr, c’est que nous n’allons pas les laisser s’éteindre, rétorquai-je en contemplant mes mains. (Pour une raison inconnue, je ne parvenais pas à les laisser en paix. L’anxiété ?) Je n’ai pas d’autre réponse que celle-là, Marvin.

— Qu’est-ce qu’on va faire, alors ? Disposer des drones armés autour de leur périmètre ? Devenir des sortes de dieux du ciel qui les protègent ?

Marvin nous regarda tour à tour, attendant une réponse.

Luke s’exprima avant même que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche.

— C’est le type de pression environnementale qui force une évolution rapide. En fait, si ça se trouve, ils deviennent intelligents grâce aux gorilloïdes. Il vaudrait peut-être mieux laisser faire la nature.

Je me tournai vers Guppy, qui, comme à son habitude, était en position de repos sur le côté. Je fus convaincu de l’avoir pris par surprise, et d’avoir deviné un certain intérêt dans son regard avant qu’il reprenne son air impassible.

— Guppy, à combien d’individus s’élève la population totale des Deltaiens autour des feux de camp ?

[412, en comptant les morts d’aujourd’hui.]

Je me tournai vers les autres.

— C’est bien en deçà du chiffre estimé pour l’humanité en Afrique lors de ses périodes les plus difficiles. Je ne crois pas que nous ayons suffisamment de marge de manœuvre pour nous contenter de « laisser faire la nature ».

— On va donc devoir les protéger avec des drones, déclara Bender. Ils en sont au stade de la pierre et du bâton pointu. Ce n’est pas suffisant pour repousser les gorilloïdes.

— Pas tous, ripostai-je. Tu as vu Archimède. Ce gamin est malin.

Marvin afficha une carte.

— En parlant de ça – d’une certaine manière –, j’ai découvert l’origine du silex. Dans l’un des anciens villages. Curieusement, j’y ai trouvé du silex taillé, ainsi que dans deux ou trois villages avoisinants. Je pense qu’au moins plusieurs Deltaiens savaient s’en servir. Archimède n’est donc pas unique. (Marvin se tourna vers nous pour s’assurer que nous comprendrions sa remarque suivante.) Je suis convaincu qu’un gène récessif d’intelligence accrue se propage au sein de la population. Il ne lui manque que la possibilité de s’exprimer, dans tous les sens du terme.

J’acquiesçai.

— Donnons-leur cette chance. Prenez deux drones, allez récupérer du silex, et nous le larguerons dans le périmètre où Archimède a l’habitude de flâner. Et voyons ce qui se passera.

Il y eut beaucoup de cris et de grognements lorsque les groupes de chasseurs revinrent au campement, ce soir-là. Les Deltaiens comprenaient manifestement la mort. Nous ignorions encore de quelle manière ils traitaient leurs défunts, les gorilloïdes ayant emporté les corps. L’un des chasseurs semblait avoir le cœur particulièrement brisé. Recroquevillé par terre, il tremblait de tout son être. En vérifiant les enregistrements, je constatai qu’il passait une grande partie de son temps libre avec l’une des victimes.

Hmm, ouais, ça y est, je me sens personnellement concerné. Tant pis si ça ne vous plaît pas.

Je compris sur-le-champ que je n’aimais pas les gorilloïdes.

— J’ai quelque chose pour toi, déclara Marvin, m’interrompant dans mes pensées.

Je levai les yeux vers le schéma qui flottait dans mon holocuve. Il s’agissait des plans d’un drone d’observation aux organes internes blindés et équipé de capsules d’acier de près de dix kilos à chaque extrémité. Une sorte de buster antipersonnel. Malgré les capacités d’accélération modestes des drones, ils seraient probablement capables d’assener des coups équivalents à celui d’un boulet de canon. Quant à savoir si le drone survivrait, c’était une autre question.

— J’imagine que les canons électriques, ce n’est même pas la peine d’y penser ? demandai-je.

— Non. Sans même tenir compte de la complexité du système de chargement, le propulseur SURGE des drones n’est pas en mesure de supporter une accélération suffisante pour en faire un missile de petit calibre un tant soit peu efficace.

Soupirant, je me demandai pour la énième fois si je ne devais pas revoir ma position sur les explosifs. Et, pour la énième fois, je décidai que non.

— Je peux en produire une dizaine en quelques jours si on arrête tout le reste, ajouta Marvin. Ce n’est pas la solution idéale, mais elle est rapide à mettre en œuvre.

En tant qu’aîné des Bob, les décisions quant aux priorités de production m’incombaient. Je réfléchis quelques millisecondes, puis hochai la tête. Nous n’étions pas tenus par un programme de lancement de vaisseaux HEAVEN, alors, rien à foutre ! Si je pouvais l’éviter, je ne laisserais plus les gorilloïdes tuer un seul Deltaien.

Il fallut deux jours à Archimède pour découvrir le silex. Nous avions largué les nodules où, d’après nous, il serait susceptible de tomber facilement dessus, mais on ne pouvait pas dire qu’il avait des itinéraires réguliers. Il flânait comme n’importe quel gamin et pouvait aussi bien marcher en cercle que s’amuser avec quelque chose toute une demi-journée assis sur un rocher.

Dès qu’Archimède aperçut les pierres, il s’élança et les ramassa. Ensuite, il les reposa, fit une petite danse et fouilla les environs immédiats pour en chercher d’autres. Lorsqu’il fut convaincu de les avoir toutes récupérées, il revint, les ramassa et regagna son camp.

Seulement, au bout d’une quinzaine de mètres, il s’immobilisa et baissa les yeux sur son fardeau. Je me tournai vers Marvin d’un air perplexe. Au bout d’un moment, Archimède prit la direction d’un affleurement où il traînait régulièrement. Une fois sur place, il dissimula tous ses silex sauf un dans une anfractuosité, qu’il couvrit de branches mortes.

— L’Éden, tu disais ? (J’éclatais de rire.) On dirait bien qu’on vient d’inventer la cupidité.

Marvin esquissa un sourire.

— Ou la prudence. Le silex doit être précieux. Il redoute peut-être de se faire agresser.

Muni d’un seul nodule, Archimède retourna auprès de sa mère, dans le camp, sans manquer de faire un détour. Dès son arrivée, il s’installa, et, avec deux pierres quelconques, tenta de fendre le silex. Son attitude délibérément désinvolte nous fit ricaner. C’était tellement surjoué qu’il aurait aussi bien pu porter un chapeau orné d’un gyrophare. Avant même qu’il ait eu le temps de porter le premier coup, plusieurs adultes approchèrent. À la suite d’un échange bruyant, l’un des adultes tenta de s’emparer du nodule. La mère d’Archimède accourut, et les esprits s’échauffèrent. En moins de quelques secondes une dizaine de Deltaiens se retrouvèrent impliqués dans la dispute. Au moins la moitié d’entre eux criaient en permanence, et certains commencèrent à brandir des bâtons pointus. Toutefois, l’assemblée semblait partagée à parts égales entre ceux qui souhaitaient s’approprier le silex et ceux qui leur répondaient qu’il faudrait leur passer sur le corps. Archimède s’était blotti aux pieds de sa mère, qui montrait les dents à tous ceux qui osaient s’approcher un peu trop.

Finalement, les tensions s’apaisèrent. Les Deltaiens se dévisagèrent mutuellement tandis qu’on allait chercher un autre individu. Je remarquai qu’il était plus âgé. Apparemment, on vieillissait plus ou moins de la même manière, quelle que soit la planète sur laquelle on vivait. Il avait le pelage grisonnant et se tenait voûté. Doté d’une faible tonicité musculaire, il se déplaçait lentement.

Encore un point pour eux. Ils s’occupent de leurs aînés.

Le vieillard déballa quelques outils d’une peau de cuir, prit place auprès d’Archimède et lui montra patiemment commenter tailler le silex. Voilà qui était intéressant. Il existait un savoir-faire qui ne s’était pas perdu. Cette réduction de la population deltaienne avait dû être rapide et récente.

Une partie de ceux qui avaient participé au concours de cris s’éloignèrent en courant. Ils revinrent bientôt avec des articles aussi divers que des bâtons extrêmement pointus, des cadavres d’animaux et des morceaux de viande, ce qui ressemblait à une sorte de tubercule, et d’autres objets difficilement identifiables. Je sursautai en m’apercevant qu’ils s’apprêtaient à troquer pour avoir du silex. Je portai les deux mains à mon visage et éclatai de rire. Nous venions de rendre Archimède richissime.

La frénésie commerciale était terminée, et certains étaient repartis avec des silex de différentes tailles.

La mère d’Archimède passa alors en revue son butin. J’identifiai son air, les yeux écarquillés et les oreilles dressées, comme l’équivalent d’un sourire. On dirait bien qu’ils vont avoir de quoi manger pendant quelques jours !

Archimède s’était lui aussi constitué un véritable petit trésor : il avait récupéré plusieurs bâtons pointus, un couteau en silex plus ou moins émoussé, et tous les éclats trop petits pour être utilisables. Surtout, l’aîné lui avait montré comment tailler la pierre.

Le regardant examiner ses trophées, j’aurais juré entendre tourner les engrenages dans son esprit.

Il passa une bonne partie de la journée à tenter de rendre son tranchant au couteau qu’on lui avait échangé. Apparemment, il s’en tirait plutôt bien. Il apprenait vite, c’était certain. Il alla ensuite faire voir son travail à l’ancien, que je décidai de baptiser Moïse, sans véritable raison. Moïse examina le résultat et hocha la tête d’un air approbateur. D’accord, en fait, il décrivit une sorte de cercle avec sa tête, mais cela avait sans aucun doute la même signification. Il passa une heure à montrer à Archimède comment mieux affûter sa pierre.

Le lendemain, Archimède fila discrètement à sa planque et récupéra l’un des autres silex. Il avait les outils que l’aîné lui avait remis. Il tourna le nodule dans sa main et l’étudia près d’une demi-heure sans en faire quoi que ce soit. Il était évident qu’il avait une idée en tête et préférait éviter de la gâcher. Observant la scène avec grand intérêt, je sentis, dans l’interface de réalité virtuelle, que Marvin en faisait autant par-dessus mon épaule.

Finalement, Archimède se mit au travail. Il nous fallut environ dix minutes avant de comprendre ce qu’il tentait de faire. Il avait fendu le silex à gauche de l’axe central, puis à droite du côté le plus épais. Il tentait d’extraire le plus gros éclat possible. Il était probablement en train de fabriquer une lame de hache.

Durant les heures qui suivirent, Archimède transforma lentement et posément la grosse pierre en lame de hache plutôt maniable. Il nettoya ensuite son lieu de travail, dissimula soigneusement les morceaux de silex susceptibles de lui être utiles par la suite et s’éloigna avec son nouvel outil.

Il s’avéra que la lame de hache était destinée à couper de jeunes pousses pour en faire des bâtons pointus. En y réfléchissant, c’était logique. Le bois vert, ou quelle que soit la matière de ces végétaux, ne devait pas être très facile à couper sans un outil dur et tranchant. J’avais l’impression que la perte de leur point d’approvisionnement en silex avait été un coup très dur. Sans doute n’y avaient-ils pas prêté grande attention à l’époque, sinon, ils l’auraient défendu plus âprement.

À sa troisième pousse, Archimède se trompa et tenta de la couper avec sa main plutôt qu’avec sa lame de hache. Il se mit alors à sautiller et à pousser de petits cris, un comportement somme toute très humain. À ma grande honte, je me mis à ricaner. Ensuite, Archimède donna un coup de pied dans l’arbre et proféra une onomatopée. Le plus sérieusement du monde, je notai qu’il s’agissait d’un équivalent au mot de Cambronne.

Archimède termina de couper sa troisième pousse, mais je voyais bien que le cœur n’y était pas. Ses coups étaient timides, et il hésitait à chacun d’eux. Dès qu’il en eut terminé, il apporta ses trois pousses à son espace de travail, les déposa par terre et regagna le camp.

Le lendemain, il retourna à sa planque. Il avait apporté un peu de ficelle. Fasciné et de plus en plus enthousiaste, je l’observai fendre l’une des pousses et y lier la lame de hache. Dès qu’il eut terminé, il essaya l’outil sur un arbre non loin.

La première tentative fut un échec retentissant : la hache se comporta comme l’un de ces lanceurs de balles de tennis que l’on achetait pour son chien, sa lame jouant le rôle de la balle. Archimède jeta par terre le manche désormais nu, me confortant dans mon idée à propos du mot de Cambronne, et se lança à la recherche de sa lame.

J’en profitai pour prendre des nouvelles auprès des AMI de la fabrique.

Aucun problème de ce côté-là. Les vaisseaux pour Marvin, Luke et Bender étaient presque achevés. J’éprouvai un moment d’angoisse. C’était génial d’avoir de la compagnie, surtout compte tenu de la nature de notre projet commun. J’espérais qu’au moins l’un d’entre eux déciderait de rester plutôt que de partir pour les étoiles.

Archimède avait retrouvé sa balle de tennis, euh… sa lame de hache, et était en train de la refixer sur son manche en grommelant en deltaien. Je répertoriai soigneusement le monologue. Il était fort probable que les références scatologiques et sexuelles étaient nombreuses, et il était toujours intéressant d’apprendre à jurer dans d’autres langues.

Sa seconde tentative fut plus prometteuse, dans le sens où la lame évita de partir pour une destination inconnue. Mais le bâton était destiné à servir de lance, enfin, de bâton pointu, et était trop fin pour faire office de manche de hache. À chaque coup, il ricochait, rebondissait et se tordait dans sa main. Marmonnant d’un ton sinistre, Archimède déposa sa hache et s’éloigna.

Il revint quelques minutes plus tard avec un manche plus robuste, s’installa par terre, et y fixa la lame. Cette fois, quand il l’essaya, la hache produisit un bruit sourd des plus satisfaisants, et des copeaux de bois s’envolèrent. Archimède poussa un cri de joie qui ne nécessita aucune traduction, et termina de couper la jeune branche.

Il passa le reste de l’après-midi à rassembler des morceaux de bois convenables. Je remarquai que sa sélection était nettement plus rigoureuse que celle de la plupart des Deltaiens pour fabriquer des armes, et je me demandai si c’était dû à un plus grand discernement de sa part, ou si les autres s’étaient contentés de ce qu’ils avaient trouvé.

Quoi qu’il en soit, le retour d’Archimède au camp manqua de provoquer une émeute. Curieusement, il accepta d’échanger quelques-uns de ses bâtons pointus contre des présents, mais il se contenta d’en offrir la plupart aux Deltaiens les plus robustes. Ainsi, non seulement ils lui étaient désormais débiteurs, mais cela garantissait qu’il serait réservé aux gorilloïdes un accueil des plus chaleureux lors de leur visite suivante.

— La vache, il est drôlement malin, ce gamin !

Je sursautai légèrement. J’étais tellement captivé par ce que faisait Archimède que j’avais oublié jusqu’à la présence de Marvin.

— Ouais, il sera en terrain conquis, dès qu’il sera adulte, déclarai-je. Avec un peu de chance, les occasions de propager ses gènes seront nombreuses.

Je ne pouvais pas vraiment dire que j’avais hâte que se produise l’attaque gorilloïde suivante, mais plutôt que j’étais impatient de voir ces grands singes se prendre une bonne raclée.

La semaine suivante, je remarquai que les Deltaiens paraissaient manger un peu plus à leur faim. Avec de meilleurs outils tranchants, ils pouvaient obtenir plus de tubercules pour une quantité de travail inférieure, et avec de meilleurs bâtons pointus, leurs parties de chasse étaient plus fructueuses.

Les Deltaiens semblaient particulièrement apprécier ce que je considérais comme l’équivalent d’un gros sanglier, avec les mêmes habitudes alimentaires et le même tempérament. Il fallait une demi-douzaine d’individus pour en abattre un, mais la bête permettait de nourrir une vingtaine de personnes durant plusieurs jours. Un excellent retour sur investissement.

Leur stratégie consistait en partie à planter le bâton dans le sol ou contre un rocher ou un arbre et à laisser l’animal s’y empaler en chargeant. Ces suidés ne paraissant jamais tirer les leçons de leurs erreurs, il s’agissait d’une source d’approvisionnement sur laquelle ils pouvaient compter. Les nouveaux bâtons, plus droits, étaient nettement plus efficaces et permettaient de manger sans avoir fourni de trop gros efforts.

Pendant ce temps, Archimède avait sensiblement pris de l’envergure. Sa mère et lui pouvaient s’approcher un peu plus du feu, et les autres jeunes s’en remettaient désormais à lui. En fait, depuis qu’Archimède approchait de la puberté, d’après ce que je pouvais en juger, quelques jeunes femelles lui accordaient beaucoup d’attention. Félicitations, gamin !

Puis vint le jour que j’attendais avec autant d’impatience que d’appréhension. Un nouvel assaut gorilloïde. Entre-temps, Archimède avait armé tout son clan de bons bâtons pointus, et les meilleures perspectives de chasse avaient permis à plus d’adultes de rester au camp pour le défendre.

Un petit groupe de gorilloïdes surgit de nulle part et s’en prit au groupe E. Les femelles deltaiennes et leurs petits se dispersèrent, et les assaillants semblaient d’accord pour concentrer leurs attaques sur deux victimes en particulier. Les gorilloïdes chassaient leurs proies en groupes de trois. Je remarquai en passant qu’ils avaient choisi des femelles adultes plutôt que des enfants. Peut-être parce que ces derniers étaient plus rapides, ou parce qu’ils étaient moins charnus.

L’une des femelles prises pour cible fila droit vers un groupe de mâles qui approchaient, les gorilloïdes sur les talons. Les Deltaiens s’immobilisèrent, enfoncèrent leurs bâtons dans le sol et résistèrent à l’assaut avec autant de courage que des piquiers médiévaux face à une charge de cavalerie. Le résultat fut aussi spectaculaire que je l’avais espéré. Les deux gorilloïdes de tête s’empalèrent chacun sur deux ou trois bâtons. Leur élan se transformant en effet de levier, ils furent projetés dans les airs. Se balançant un moment au sommet des piques, ils poussèrent des cris de douleur déchirants. Ils retombèrent sans cesser de hurler. Si leurs longs bras les rendaient toujours dangereux, ils étaient de toute évidence grièvement blessés, et incapables de se relever. Armés de leurs bâtons pointus, les Deltaiens se jetèrent alors sur eux, et, au bout de quelques secondes, les cris s’interrompirent. Animé par un éclair de bon sens, le troisième gorilloïde du groupe se précipita vers les arbres.

L’autre groupe de trois avait rattrapé sa proie, mais il se figea en entendant crier ses congénères. À présent galvanisés par leur victoire, les Deltaiens se ruèrent vers le second groupe, poussant ce qui était probablement leur cri de guerre. Momentanément pétrifiés de stupéfaction, les agresseurs finirent par comprendre que la situation avait changé. Abandonnant leur victime, ils s’élancèrent vers la forêt les mains vides, en pleine déroute.

Les Deltaiens les poursuivirent jusqu’aux limites du camp, en criant et hurlant. Une fois de plus, je répertoriai leurs injures. J’étais certain qu’il s’agissait de variations autour de l’expression « ta mère ». Le premier dictionnaire anglais-deltaien ne serait pas à mettre entre toutes les mains, si j’avais mon mot à dire.

Dans un excès de zèle, l’un des Deltaiens brandit son bâton pointu et le lança en direction des gorilloïdes en fuite. Dans l’un de ces moments qui changent le cours de l’univers à tout jamais, le morceau de bois suivit une trajectoire qui aurait fait la fierté de n’importe quel athlète olympique et s’enfonça dans la nuque de l’un d’eux. L’animal bascula en avant comme s’il venait d’être frappé par une hallebarde, et s’écroula face contre terre. Les deux autres poursuivirent leur course sans même se retourner.

Les défenseurs deltaiens se turent, et je découvris que la stupéfaction bouche bée était probablement une expression universelle. Une dizaine de Deltaiens contemplèrent un moment le corps du gorilloïde, puis se tournèrent comme un seul homme vers le lanceur. Oh, s’il te plaît, hausse les épaules. Je vous en prie, faites que le haussement d’épaules fasse partie de leur répertoire… Je n’eus pas cette chance. Je répertoriai ses mouvements d’oreilles comme un équivalent probable, ravalai ma déception et regardai les Deltaiens se diriger en groupe vers le gorilloïde abattu.

— Qu’est-ce que j’ai manqué ? demanda Marvin en surgissant auprès de moi.

— Visionne les images. Tu ne vas pas le croire.

Le lanceur libéra son javelot du cadavre et donna à ce dernier plusieurs petits coups. N’obtenant aucune réaction, il se tourna vers ses amis en souriant. Pas vraiment, bien sûr, mais je commençais à interpréter de façon automatique leurs expressions en termes humains.

Ils se mirent tous à parler en même temps, donnant des coups à la carcasse, se donnant des tapes et s’étreignant les uns les autres. Au bout de quelques minutes, ils soulevèrent le cadavre et le transportèrent jusqu’au camp.

— Eh bien, ce n’est que justice, fit remarquer Marvin.

J’éclatai de rire.

— Non, c’est de la vengeance !

Les jours suivants, les Deltaiens eurent de quoi faire de bons repas. Et il était possible de recycler les gorilloïdes en de nombreux articles fort utiles, de la bande de peau à l’outil en os.

L’histoire du gorilloïde tué par la lance obtint un succès considérable au sein du camp. Les Deltaiens étaient aussi enclins que les humains à mimer des scènes, et chaque nouveau récit captivait l’auditoire. Le lancier eut droit à la plus belle part de l’animal qu’il avait abattu, et vit son statut social grimper en flèche. Il semblait las, mais très heureux.

Archimède fut également fasciné par cette histoire. Chaque fois qu’on la racontait, il courait se joindre à l’auditoire. Comme un certain nombre de ses congénères, il commença à expérimenter cette nouvelle technique. Les Deltaiens connaissaient déjà le principe du lancer, mais ils semblaient n’avoir jamais envisagé de l’appliquer à un autre projectile que des pierres. Les abords du camp commençaient à devenir dangereux. Jusqu’à ce que des aînés se décident collectivement à frapper du poing sur la table. Après quantité de cris et de grands gestes, les expérimentateurs durent aller s’entraîner plus loin avec leurs bâtons.

Malheureusement, même les lances les plus droites n’atteignaient pas leur cible à tous les coups. Le lancier avait eu beaucoup de chance. Peu d’entre elles, à vrai dire, parvenaient à s’enfoncer dans quoi que ce soit, et certains renoncèrent rapidement à ce qu’ils considéraient comme un engouement passager.

Archimède ne fut pas plus chanceux que les autres, mais, contrairement à eux, il saisit son bâton pointu, s’assit par terre et l’examina.

Je connaissais ce regard. J’avais eu le même, de nombreuses fois dans ma vie. Il tentait d’en comprendre le fonctionnement.

Il ne lui fallut que quelques heures pour trouver un éclat de la bonne taille, fendre la pointe du morceau de bois et y fixer la pierre. La différence de poids n’était pas énorme, mais elle permettait de déplacer le centre de gravité plus en avant de l’endroit de la prise. Ce fut suffisant. Dès qu’il lança son bâton, il se ficha dans le sol d’une manière tout à fait satisfaisante. Les autres expérimentateurs le virent répéter son exploit à deux reprises.

Après le troisième lancer, l’un des adultes saisit la lance et l’étudia. Cela entraîna une nouvelle réunion publique des plus houleuses. Quand Archimède eut récupéré sa lance, la discussion se poursuivit. Puis il se rendit à sa planque, suivi par la moitié du campement. Je souriais comme un idiot. Vas-y, mon garçon !

Lorsqu’il déterra ses deux silex restants, il déclencha de nouvelles contestations. J’avais l’impression qu’on lui en voulait de les avoir dissimulés. Il y eut quelques bousculades. Je préparai un drone pour intervenir en cas de nécessité. Nous n’avions pas encore déployé les drones busters, mais j’étais entièrement disposé à sacrifier une des unités légères. J’étais certain qu’il suffirait d’une pour faire le ménage.

Heureusement, ce ne fut pas utile. Les Deltaiens à qui Archimède avait remis les premiers bons bâtons pointus – les plus robustes de la tribu – étant résolument de son côté, les autres semblèrent, à juste titre, réticents à l’idée de les défier.

Parmi ses soutiens, il pouvait compter sur un spécimen particulièrement impressionnant que j’avais baptisé Arnold. Lorsque ce dernier se mettait à crier contre un contestataire, le dominant de toute sa hauteur, cela mettait généralement fin aux discussions.

Avec un geste de la main, Arnold dit quelque chose qui incluait le terme « chercher » et le nom de celui que j’appelais Moïse. Plusieurs Deltaiens s’éloignèrent en courant, et, au bout de quelques minutes, l’ancien apparut, accompagné par son escorte. On aurait dit que celle-ci le pressait un peu plus qu’il l’aurait souhaité. Saisissant quelques paroles, je fus à peu près certain que Moïse comparait les membres de son escorte à des excréments de suidé. De la plus malodorante des sortes.

D’après ce que je parvenais à suivre de la discussion, j’avais le sentiment qu’Archimède était prêt à fournir ses silex à tous pour qu’ils en fassent des pointes de lance en échange d’une part de chaque proie qu’ils tueraient. Moïse lui répondit d’un ton furieux, et l’accord fut rectifié pour qu’il y soit inclus. Ensuite, je jurerais avoir entendu quelqu’un déclarer que ce ne serait de toute façon pas pour longtemps. Moïse sembla offusqué, mais par ailleurs largement satisfait du marché. Archimède et lui commencèrent à tailler les silex sous les regards de la moitié du camp.

36

RIKER – SEPTEMBRE 2158 – SOL

Je m’enfonçai dans mon fauteuil, bouche bée, voyant la discussion faire place, une fois encore, à un concours de hurlements. Quarante-deux groupes distincts souhaitaient désormais maintenir le contact avec nous. Tous n’adhéraient pas à l’idée d’émigrer. Certains préféraient attendre avant de prendre leur décision, et d’autres souhaitaient tout simplement rester au courant de ce qui se disait.

Mais ils avaient tous deux points communs : ils se méfiaient les uns des autres et n’avaient aucune confiance en nous.

Pour le moment, nous tentions de trouver un accord avec le camp de Spitzberg. Sur le papier, ils faisaient partie des États-Unis d’Eurasie, mais, comme ils ne reconnaissaient pas l’autorité du colonel Butterworth, cela ne nous faisait pas beaucoup progresser.

Le sujet brûlant, pour l’instant, était le Fonds mondial du Svalbard. L’existence des réserves et la valeur qu’elles auraient pour les colons étaient à présent connues de tous, sans doute grâce au groupe de Spitzberg. À présent, Valter jouait son va-tout. Il exigeait d’être mis en haut de la liste des futurs colons, à défaut de quoi personne ne pourrait profiter du contenu des réserves. Mais le groupe de Butterworth remplirait les deux vaisseaux, et le colonel refusait catégoriquement de renoncer à tout ou partie d’un bâtiment, et de laisser des membres de sa population sur Terre. Cela faisait plusieurs fois que nous en revenions au point de départ, reprenant sans cesse les mêmes arguments et les mêmes objections, et j’envisageais sérieusement de demander à Guppy de me remplacer.

Certains des autres groupes nous suggéraient d’aller récupérer de force le contenu des réserves, ou d’attendre que les Spitz viennent à s’éteindre. Le colonel Butterworth ne semblait pas désapprouver cette idée, mais je n’étais pas prêt à me laisser pousser à de telles extrémités.

Finalement, j’en eus assez. Me penchant vers la caméra, je déclarai d’une voix sonore :

— Monsieur Valter. (La dispute s’interrompit, et tous les regards se tournèrent vers moi.) Il me semble qu’il est désormais établi que votre demande de participer au premier vol n’aboutira pas. Vous croyez peut-être pouvoir insister jusqu’à ce que nous cédions à vos exigences, mais l’autre possibilité pour nous est de venir nous servir sur place.

Le colonel me lança un regard étonné, qui fit rapidement place à un air des plus impassibles. Il savait que je bluffais.

C’était aussi malheureusement le cas de M. Valter.

— Navré, mais non, monsieur Riker. Je refuse de me laisser intimider. Jamais vous n’atteindriez votre objectif. Nous avons déjà pris des mesures, ce que vous qualifieriez de politique de la terre brûlée, pour nous assurer que vous rentreriez bredouilles.

Je hochai la tête.

— Peut-être que ça fonctionnerait, peut-être pas. Peut-être que nous découvrirons l’une des autres réserves en état, peut-être pas. Mais nous savons deux choses : premièrement, vous ne partirez pas dans le premier vaisseau, et, deuxièmement, si vous vous entêtez dans cette posture et continuez d’essayer de nous forcer la main, vous ne prendrez aucun vaisseau. Ni le premier, ni le dernier, ni aucun autre. Réfléchissez-y un moment, monsieur Valter. Ça suffit pour aujourd’hui.

Sur ce, je coupai la communication vidéo.

En deux minutes, on me fit une dizaine de demandes de conversation privée. Aucune, malheureusement, de la part de Valter. Je commençai par l’appel de Butterworth.

— Jolie représentation, Riker. Mais votre menace ne deviendra sans doute efficace que lorsque vous serez prêt à la mettre à exécution.

— Colonel, si les Spitz mettent tous les autres réfugiés en danger en refusant de nous laisser accéder aux réserves, ou pire, en les détruisant, ça me sera égal de les abandonner. Quant à donner l’assaut, je n’en suis pas encore là.

Il s’appuya contre le dossier de son siège en hochant la tête.

— Je suis naturellement intransigeant sur nos droits concernant les deux premiers vaisseaux. Et je suis ravi que nous soyons sur la même longueur d’onde, même si c’est pour des raisons différentes.

— Désolé de me montrer si brusque, colonel, mais j’ai une dizaine d’appels en attente. Souhaitiez-vous aborder un sujet en particulier ?

Il acquiesça.

— J’ai bien réfléchi, et j’ai fait quelques calculs sur un coin de table. Le troisième vaisseau… En modifiant le programme rien qu’à la marge, vous pourriez gagner un an sur sa construction. Peut-être cela serait-il suffisant pour les Spitz ?

Je dévisageai le colonel Butterworth avec stupéfaction. C’était une excellente idée, mais comme cela signifiait qu’il faudrait retarder les deux premiers vaisseaux de près de quatre mois pour compenser, j’avais pensé que cette simple idée lui aurait fait piquer une crise. Le fait qu’il la propose lui-même était pour le moins inattendu.

— Je vous remercie, colonel. Je saurai m’en souvenir à la prochaine assemblée.

Je raccrochai et pris l’appel suivant. Il provenait de l’enclave de FAITH. J’avais déjà eu plusieurs échanges houleux avec ces gens, parce qu’ils attendaient encore de moi que je leur donne la priorité.

— Bonjour, monsieur le ministre Cranston. En quoi puis-je vous être utile ?

— Bonjour. J’ai suivi la discussion avec le groupe de Spitzberg. Je remarque en passant qu’avec eux il resterait dans un vaisseau-colonie suffisamment de place pour la quasi-intégralité de notre groupe. Ça me semble être une excellente synergie. Je pense que tu devrais y réfléchir.

— La « quasi-intégralité de votre groupe » ? Et qu’adviendrait-il des autres, monsieur le ministre ?

— Quand les temps sont durs, il faut savoir faire des sacrifices, réplicant…

— … Riker.

Il hocha la tête, un sourire amusé au coin des lèvres.

— Je comprends ton besoin de te considérer encore comme un humain. Néanmoins, ce n’est plus le cas. Tu appartiens à FAITH. Et, à ce sujet, prérogative protocolaire quatre-alpha-vingt-trois.

Déconcerté, je le dévisageai un moment, avant de me souvenir de certains faits. Parmi les nombreuses modifications que Bob-1 avait apportées à notre matrice sur le trajet d’Epsilon Eridani, il avait supprimé quelques directives installées par les programmeurs de FAITH. Cette phrase codée, en particulier, était censée activer l’une d’elles, ce qui m’aurait transformé en gentille marionnette obéissante. Je demeurai paralysé quelques millisecondes à cause de pensées et d’émotions aussi antagonistes que contradictoires : j’éprouvais à la fois de l’amusement, de la colère, une envie irrépressible de lui rire au nez, mais aussi de l’atomiser. Je décidai de me contenter d’un certain minimalisme.

— Monsieur le ministre Cranston ?

— Oui, réplicant ?

— Allez vous faire foutre.

Je raccrochai et examinai le suivant.

J’avais enfin répondu à tous mes appels. Tous étaient des variations sur des thèmes que nous avions abordés à plusieurs reprises. Des demandes de traitement de faveur, des démarches pour négocier une meilleure place, des appels à la compassion – c’étaient les plus difficiles à gérer – et, à deux ou trois occasions, des tentatives de corruption pure et simple.

Je m’aperçus qu’il restait un appel, sans doute plus récent. C’était Valter.

Eh bien, il pouvait aussi bien s’agir d’une bonne nouvelle que d’une mauvaise, mais, dans un cas comme dans l’autre, ça risquait d’être intéressant.

J’activai le canal.

— Bonjour, monsieur Valter. Ça boume ?

Valter sembla surpris, mais se ressaisit bien vite.

— Ah, il n’est pas facile de se débarrasser de moi, monsieur Riker. C’est en tout cas inutile. Mon petit doigt m’a dit qu’il y aurait peut-être un changement concernant la construction du troisième vaisseau. Si sa date de départ est suffisamment proche de celle des autres, je crois qu’il va être possible de trouver un terrain d’entente.

Enfin. Merci, colonel. Je n’avais vraiment presque aucun doute sur l’identité de celui qui avait renseigné le petit doigt de Valter.

— Eh bien, monsieur Valter, voyons comment nous allons pouvoir faire affaire…

37

BOB – AOÛT 2165 – DELTA ERIDANI

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis la dernière attaque de gorilloïdes, et aussi bien les Deltaiens que moi étions plus détendus. J’espérais qu’avec la raclée qu’ils leur avaient mise le message était passé. J’avais l’impression que les Deltaiens étaient de mon avis.

Mais ils n’eurent pas cette chance. J’ignorais si les gorilloïdes étaient suffisamment malins pour élaborer un plan ou s’il s’agissait d’une simple coïncidence, mais, ce jour-là, ils lancèrent la plus vaste offensive que j’aie jamais vue. À moins que ce soit à cause de toutes ces bonnes odeurs de viande grillée au feu de bois. Grâce aux lances, les Deltaiens étaient devenus des chasseurs encore plus efficaces, et je commençai à me demander s’ils auraient le bon sens d’éviter de dépeupler leur terrain de chasse. S’ils étaient bien meilleurs que les gorilloïdes question nourriture, ces derniers devaient sans doute en pâtir. Quoi qu’il en soit, ce fut avec un grand désarroi que je vis trente et une bêtes fondre sur le campement.

J’appelai aussitôt les autres. Luke était parti faire un vol d’essai, et le décalage dû à l’impossibilité de communiquer plus rapidement que la vitesse de la lumière l’empêcherait de nous aider. Mais Marvin et Bender surgirent aussitôt. On augmenta nos cadences au maximum pour avoir le temps de discuter de la situation. L’interface de réalité virtuelle s’estompa, mon noyau informatique s’adaptant à la demande accrue de vitesse de calcul.

— Que se passe-t-il ? Comment est-ce possible ? demanda Marvin.

Je haussai les épaules.

— J’ai l’impression que les gorilloïdes sont affamés et un peu désespérés. Je ne crois pas qu’il faille chercher d’autres explications.

Bender intervint :

— Les gars, vous avez déployé les drones ?

— Mince, non. (Me sentant gagné par un sentiment de dégoût, je fronçai les sourcils.) Tout se passait bien, et je me suis dit que rien ne pressait. Guppy, combien de temps pour les faire arriver sur place ?

[Dix minutes, plus ou moins deux. L’entrée dans l’atmosphère est un facteur limitant et une source de grande incertitude.]

— Lance-les. Sur-le-champ.

[C’est fait.]

Il ne leur faudrait que quelques minutes pour atteindre les couches supérieures de l’atmosphère, mais si je voulais éviter de les faire partir en fumée, il leur faudrait adopter un rythme plus modéré pour descendre jusqu’à la colonie deltaienne.

Marvin interrompit ma réflexion :

— On ne peut pas sacrifier nos drones d’observation sans bonne raison. Surtout parce qu’ils ne sont pas faits pour aller très vite.

— Tu as raison, je répondis. Envoyons-les auprès d’Archimède. Je suis convaincu que c’est lui qu’il faut protéger.

On discuta encore de la situation quelques millisecondes, mais il n’y avait pas vraiment d’alternative. Avec un soupir, je revins en temps réel. L’interface de réalité virtuelle se ranima, mais cela m’était égal.

Les Deltaiens étaient beaucoup plus nombreux que les gorilloïdes, mais ces derniers, avec leurs trois cent cinquante kilos, ressemblaient vraiment à de grands singes. Ils allaient où ils voulaient et faisaient ce qu’ils voulaient. Il fallait une demi-douzaine de Deltaiens armés de lances pour en contenir un. Ils donnaient le meilleur d’eux-mêmes, mais les gorilloïdes arrivaient de plus en plus nombreux. En outre, ils ne semblaient pas vouloir se contenter d’un Deltaien pour une demi-douzaine d’entre eux. Soit ils mouraient vraiment de faim, soit il était également question de vengeance.

Une bande de gorilloïdes s’en prenait au groupe C et commençait à se frayer un passage vers les femmes et les enfants. Plusieurs d’entre eux parvinrent à franchir la ligne défensive. Les plus faibles tentèrent alors de les fuir, mais ils n’avaient nulle part où aller. Archimède était au milieu de la meute, tentant de se dissimuler derrière sa mère. Le voyant trembler de peur, je me sentis serrer et desserrer les poings.

Lorsqu’un des gorilloïdes parvint à s’approcher du groupe, Arnold surgit de nulle part et lui enfonça sa lance dans le dos.

Et c’est précisément là que les pointes de lance sont utiles. Je poussai un soupir et me détendis.

Trop tôt.

Arnold tenta de récupérer sa lance, mais il aurait mis plus de temps qu’il en disposait pour la libérer. Avec un rugissement, un autre gorille chargea vers lui. Arnold parvint à se jeter dans ses jambes, à le faire trébucher et à s’éloigner grâce à une roulade. Mais, indemne, le gorilloïde se releva.

Arnold donna un coup d’œil autour de lui, mais ne trouva rien à portée qui aurait pu lui servir d’arme. Tandis que le gorilloïde grognait en regardant fixement le grand Deltaien, Archimède appela ce dernier et lui lança sa hache. Arnold la rattrapa au vol et l’abattit en plein sur la tête de son adversaire dès que celui-ci fut à portée. Un puissant craquement retentit, et l’animal s’écroula comme une marionnette dont on aurait coupé les ficelles.

Arnold baissa les yeux sur la hache et la contempla un long moment.

Il en est bouche bée. Ouais.

Puis, avec un rugissement, il se rua vers les gorilloïdes. Conan le Barbare aurait été fier de lui. Arnold était un spécimen impressionnant de Deltaien, presque assez grand pour passer pour un jeune gorilloïde, et la hachette était d’une taille équivalente à une hache de bûcheron. Archimède avait tenté de fabriquer la plus grosse possible, et il avait réussi son coup.

Il fallut peu de temps à Arnold pour broyer le crâne de plusieurs gorilloïdes. Comme il s’agissait d’une nouvelle tactique de bataille, sans réel équivalent naturel, les gorilloïdes étaient sans défense. Les autres mâles deltaiens reprirent le dessus, et, au bout de quelques secondes, le groupe C fut débarrassé de ses assaillants. Arnold et les mâles encore en vie allèrent aider les autres pour renforcer leurs défenses.

Puis ce fut la catastrophe.

Grâce à une feinte réussie, l’un des gorilloïdes se retrouva derrière la ligne des défenseurs, sans plus aucun obstacle entre lui et les femmes et les enfants. Et Archimède se tenait là, désarmé, figé. Sa mère poussa un hurlement.

Je vis Arnold se retourner, comme si la scène était au ralenti. L’espace d’un instant, je crus être à la mauvaise fréquence. Mais, non, j’étais simplement en état de choc.

— GUPPY ! BUSTERS ! AU RAPPORT, MAINTENANT !

[À l’approche. Remise des commandes de l’unité de tête… maintenant.]

Renonçant à toute simulation en réalité virtuelle, j’augmentai ma cadence de traitement et me glissai dans le buster. Ayant une vue d’ensemble du champ de bataille grâce à ma caméra frontale, je me concentrai sur le gorilloïde. Archimède commençait seulement à reculer, et sa mère courait vers lui. Arnold s’élançait vers l’agresseur.

Je fus le premier sur place.

Une masse d’acier hautement résistant de près de vingt kilos s’abattit sur le gorilloïde à deux fois la vitesse d’une balle de fusil puissant. L’impact ne lui fut pas simplement fatal. Le choc hydrostatique réduisit l’animal en bouillie, presque cellule par cellule, et le pulvérisa de façon uniforme sur le sol, les Deltaiens, les arbres, les gorilloïdes et tout ce qui se trouvait à portée. Au-dessus de leurs têtes, le bang supersonique claqua comme un coup de tonnerre. Terrifiés, tous les êtres vivants présents dans les parages se figèrent et s’accroupirent.

Les Deltaiens furent les premiers à s’en remettre. Bruit inconnu ou non, ils avaient des êtres chers à protéger. Plusieurs gorilloïdes périrent avant même d’avoir recouvré leurs esprits. Ces morts rapides permirent d’inverser le cours de la bataille. Les gorilloïdes tournèrent les talons et s’enfuirent. Ils furent aussitôt rattrapés par une volée d’une dizaine de lances, et huit gorilloïdes de plus succombèrent avant d’avoir pu rejoindre les arbres.

C’était terminé.

C’était un véritable carnage. Les assaillants avaient visiblement eu pour but aussi bien de détruire que de chasser. Peut-être avaient-ils tué des Deltaiens dans l’intention de récupérer leurs dépouilles après le combat. À moins que la faim les ait poussés dans une sorte de frénésie. Je m’aperçus à quel point j’en savais peu sur l’écosystème de cette planète. Je n’étais pas biologiste professionnel, juste un dilettante jouant au biologiste. Un faux, en plus. Et, par ma faute, la situation allait peut-être dégénérer.

Pour les Deltaiens, le bilan était de trente morts et de quinze blessés, certains si grièvement atteints qu’ils ne survivraient probablement pas.

Je serrai les dents. Directive Première mon cul. Je vais pourchasser ces gorilloïdes.

Je guidai le drone d’observation jusqu’à un autre endroit, plus près d’Archimède. Il étudiait la zone où son agresseur s’était trouvé. Il en restait encore quelques morceaux, mais la plus grande partie de l’élan du buster avait été transférée à l’animal, et la plupart des débris avaient été projetés plus loin. Il lui fallut peu de temps pour le remarquer, et il se mit à suivre la piste.

— Eh, euh… Guppy, il reste quelque chose du buster ?

[Aucune information disponible. Aucune télémétrie.]

— Ouais, c’est ce qui m’inquiète.

Marvin tapota sur l’image de la vidéo avec un doigt.

— Ce gamin va finir par tomber sur les débris, s’il en reste. La question, c’est : faut-il s’en inquiéter ?

— Hmm, tu as raison. Ils n’ont aucune connaissance en métallurgie, et notre acier a un point de fusion très élevé. Ils ne sauront pas le travailler.

On regarda Archimède suivre la piste. Il arriva bientôt à un profond sillon dans la terre. Au bout, un petit monticule s’était formé. Il examina les lieux quelques minutes, puis s’éloigna en courant.

Il revint moins d’une minute plus tard équipé de ce qui ressemblait à un morceau d’écorce en forme de cuillère. Je reconnus qu’il s’agissait d’un outil commun souvent employé pour déterrer des tubercules.

— Ça va l’occuper quelques minutes, j’ai l’impression, déclara Marvin.

À l’aide d’un autre drone, nous portâmes notre attention sur Arnold. Devant une assemblée de mâles, il faisait une démonstration du maniement de la hache au combat. Heureusement, sur personne. Son public était captivé.

— Ils vont vouloir fabriquer des haches supplémentaires.

J’acquiesçai.

— Archimède n’a plus de silex. Ils ont passé au peigne fin la zone où nous les avions largués. On va en être quittes pour devoir en déposer d’autres…

— On ferait peut-être mieux de ne rien faire.

Il avait pris un air songeur. Je lui lançai un regard oblique.

— D’accord. Pourquoi ?

— S’ils se souviennent du lieu où se trouvait leur ancien gisement de silex – et, Moïse étant encore en vie, c’est tout à fait possible –, ce serait une bonne chose qu’ils y retournent.

— Oh, chouette ! m’exclamai-je en me frappant le front. Une quête ! Ils seront neuf volontaires ? Ils pourront faire une halte à Fondcombe…

Marvin leva les yeux au ciel.

— D’accord, Capitaine Sarcasme. Mais, sérieusement, cette région n’est pas idéale pour eux, et ce pour plusieurs raisons. Ils se sont retrouvés là parce qu’ils n’ont cessé de battre en retraite sans le moindre plan. Luke et moi en sommes arrivés à cette conclusion. Là-bas, c’est plus facilement défendable qu’ici, l’accès à l’eau potable est plus aisé, et il y a du silex.

Je me frottai le front en soupirant. Au fond de moi, cette action virtuelle m’amusait encore beaucoup, mais ce genre d’habitude me permettait de continuer à me sentir humain. Et c’était très agréable.

— Guppy, mets Bender et Luke en visioconférence, s’il te plaît.

[En cours. Il y aura un décalage aller et retour de 0,75 seconde.]

— C’est noté. Dis à tout le monde de baisser sa cadence à un quart pour en masquer l’effet.

Je patientai quelques secondes avant que Bender et Luke surgissent dans la pièce.

— Salut, les gars, commençai-je. Le moment est venu de parler de l’avenir. Vous avez tous les deux fait vos vols d’essai, vous êtes donc tous les trois prêts à choisir une destination et à mettre les voiles. D’un autre côté, cette planète abrite une espèce intelligente, ce qui, comme nous le savons tous, est un projet très séduisant. Alors, qu’en pensez-vous ?

— Franchement, répondit Bender, ce qui se passe avec les Deltaiens ne m’attire pas plus que ça. C’est vraiment ton projet. Je suis arrivé sur le tard, alors je préférerais en trouver un par moi-même.

Luke désigna Bender d’un signe de tête.

— Je suis du même avis.

Je me tournai alors vers Marvin, qui haussa les épaules en jetant un coup d’œil autour de lui.

— Je suis un peu plus investi, sans doute parce que je suis arrivé avant. (Il désigna Bender du menton.) Et, regardons les choses en face : ce n’est pas une décision irrévocable. Je resterais bien encore ici quelques années. Ou quelques siècles… (Il perdit son regard dans le lointain.) Nous sommes vraiment immortels, hein ?

Il se ressaisit, puis poursuivit :

— Quoi qu’il en soit, ouais, je vais rester un moment. Je changerai peut-être d’avis quand on se décidera à créer une nouvelle génération de Bob.

Il s’appuya contre le dossier de son siège et mit les mains derrière sa tête.

J’acquiesçai.

— Très bien, les gars. Je vous remercie. Je vais modifier mes plans en conséquence.

Luke et Bender hochèrent la tête, et leurs avatars se dissipèrent.

On reprit notre cadence habituelle, puis on reporta notre attention sur les flux vidéo de la colonie.

38

RIKER – NOVEMBRE 2158 – SOL

Avec un soupir, je me déconnectai de la réunion vidéo des Nations unies. La séance du jour avait ressemblé à toutes les autres. C’est-à-dire à une bande de chats se disputant un poisson. L’annonce du départ des Spitz dans le troisième vaisseau fut accueillie avec le degré de méchanceté escompté. Le problème était en partie que Spitzberg ne serait plus un endroit viable lorsqu’ils quitteraient les lieux. Personne ne pourrait donc profiter de cet espace et de ses ressources. J’avais évité de perdre mon temps à leur faire remarquer que cela signifiait qu’ils allaient mourir. Ce monde était bien plus implacable que celui où j’avais grandi.

En outre, le fait de récupérer le contenu du fonds du Svalbard ne bénéficierait qu’à ceux qui se trouvaient dans un vaisseau-colonie. Ainsi, pour la plupart des groupes, cette décision n’avait aucun avantage.

On avait également discuté de la menace que posait un nouveau groupe qui se faisait appeler « VEHEMENT ». Je m’étais promis d’en parler au colonel.

Si j’en avais un jour l’occasion. Je jetai un coup d’œil à mes appels en attente. Incroyable. Pour une raison inconnue, même lorsque je ne participais pas à une séance, tout le monde se sentait obligé de m’appeler. Contrairement à ce que je pensais, il n’était pas vraiment agréable d’être populaire.

Naturellement, le premier appel émanait de mon ministre de FAITH préféré. Grimaçant, j’envisageai un instant de laisser Guppy s’en charger, mais je savais pertinemment que cela ne ferait que remettre l’inévitable face-à-face à plus tard. Toutefois, rien ne m’empêchait de le faire poireauter.

Sans tenir compte de la liste en attente, je contactai Butterworth. On échangea les politesses d’usage, puis je l’interrogeai sur ce nouveau groupe de cinglés.

— Hmm, oui. C’est l’acronyme de « Voluntary Extinction of Human Existence Means Earth’s Natural Transformation 10 ». Ou de quelque chose de ce genre. J’ai eu vent de plusieurs variantes, dont une ou deux plutôt obscènes. De leur point de vue, l’humain a eu sa chance, et il vaudrait mieux que nous nous laissions mourir.

— Sauf que, pour parvenir à leurs fins, ils menacent d’employer des tactiques de guérilla. Dans ce cas, ça n’a plus grand-chose de « volontaire ».

Butterworth fit de la main un geste de mépris.

— J’imagine qu’ils espèrent que nous serons volontairement d’accord avec eux afin d’échapper à toute violence. On mène la vie dure à ce genre de groupuscules, ces temps-ci, mais d’une manière ou d’une autre, ils parviennent encore à faire des dégâts, à l’occasion. J’ai l’impression qu’ils s’attendaient à atteindre leur but, un jour ou l’autre, jusqu’à ce que vous vous pointiez. À présent, ils commencent à durcir leur discours.

— Super. Ça me rappelle quelque chose de vaguement semblable, de mon vivant, mais c’était réellement volontaire, aussi bien en pratique qu’en théorie. Sinon, d’où ce groupe opère-t-il ?

— Aucune idée. (Le colonel haussa les épaules.) Leurs communiqués sont anonymisés, leurs agissements semblent aléatoires, ou, du moins, opportunistes. En gros, d’après leur programme, soit nous cessons volontairement de nous reproduire, soit ils vont nous aider à regagner le droit chemin.

Je me frottai le front. La facilité avec laquelle certains parvenaient à transformer n’importe quelle ânerie dogmatique en mouvement politique ne cesserait jamais de me surprendre.

— Nous avons perdu 99,9 % de la population humaine mais, je ne sais comment, les plus ravagés sont parvenus à survivre. Ça défie toute probabilité.

Le colonel éclata de rire. On se salua avant de raccrocher.

Eh bien, tant pis pour mes bonnes résolutions. Il allait falloir que je prenne l’appel de Cranston. Avec un soupir spectaculaire, je me connectai.

— Bonjour, monsieur le ministre. Comment puis-je vous être utile ?

Cranston regarda droit dans l’objectif de la caméra en souriant. Il montra ses dents, du moins. Je ne me faisais aucune illusion sur son attitude amicale.

— Bonjour, rép… Riker. Je crois qu’il y a quelqu’un à côté de moi à qui tu aimerais sans doute parler.

Je le vis ajuster la caméra, faisant entrer une jeune femme dans le cadre.

Avec un sourire timide, elle déclara :

— Bonjour, monsieur Johansson. Je m’appelle Julia Hendricks.

J’étais sidéré, totalement paralysé. Je n’aurais pas dit que c’était le portrait craché d’Andrea, mais si cette femme n’avait aucun lien de parenté avec ma sœur, cette coïncidence était miraculeuse. Au fond de moi, je savais très bien que le ministre Cranston avait fait cela délibérément pour me manipuler, mais cela m’était égal.

Finalement, après un quart de seconde de silence, je retrouvai ma voix.

— Salut, Julia. J’imagine qu’on est parents ?

Elle acquiesça avec de petits mouvements saccadés de la tête. Elle semblait particulièrement nerveuse, mais je n’aurais su déterminer si c’était à cause de moi ou du ministre. Il ne faisait aucun doute que le ministre lui avait confié des instructions précises, accompagnées de menaces.

Au bout d’un moment, elle reprit la parole :

— Oui, je suis l’arrière-arrière-arrière-petite-fille d’Andrea Johansson. Je viens juste de le découvrir.

Elle jeta un petit coup d’œil vif en direction du ministre. Message reçu cinq sur cinq.

Je lui souris à mon tour, tentant de me montrer aussi chaleureux que possible.

— Alors, j’ai combien de descendants ?

Un sujet que Julia maîtrisait mieux.

— À ma connaissance, plus de vingt sont encore vivants, monsieur Johansson, euh, Riker…

Gênée, elle baissa les yeux.

— Ça va, Julia. (Je levai la main.) Je ne suis pas vraiment ton arrière-arrière-arrière-grand-oncle. Simplement ses souvenirs. Je ne m’appelle même plus Bob, donc pas de souci. Appelle-moi Riker, comme tout le monde. Enfin presque tout le monde. (Je lançai un regard noir au ministre Cranston.) Ou William. Ou même Will. Je ne m’attends pas à ce que tu tiennes vraiment à moi, même si j’imagine que le ministre Cranston espère que je tiens à toi et à tes proches. (Je penchai la tête sur le côté, haussant légèrement les épaules.) Et il a raison. Mais ça ne signifie pas pour autant que je vais contourner les règles.

Le ministre se pencha pour être entièrement à l’écran.

— Nous sommes des adultes, Riker, et tout le monde sait que j’ai des arrière-pensées, comme tous les autres délégués. Néanmoins, tu as de la famille, ici, et tu pourras lui parler quand tu voudras sans la moindre ingérence. Bon, je vous laisse tous les deux.

Sur ce, il se leva et quitta le bureau. Bien sûr, on nous écoutait, mais c’était une intention élégante.

On se regarda tous les deux un moment sans rien dire, puis on se mit à parler en même temps.

D’après le journal d’appels, nous avons discuté trois bonnes heures, mais j’eus l’impression que c’était passé beaucoup plus vite.

39

BOB – OCTOBRE 2165 – DELTA ERIDANI

À l’aise dans mon fauteuil, un café à la main, je suivis du regard la signature des réacteurs à fusion de Luke et Bender qui quittaient le système Delta Eridani. Ils avaient eu du mal à choisir un système de destination, et le débat avait été passionné. De nombreuses étoiles de classes M et K se trouvaient à proximité de ce système. Le problème, c’était qu’elles avaient tendance à être petites et de faible luminosité, avec des zones de confort très proches de l’astre. On pouvait qualifier deux ou trois candidates de « marginales », et on s’était même demandé si cela valait la peine d’en parler. En fin de compte, la décision revint à Luke et à Bender. Luke partait pour Kappa1 Ceti, une étoile G5V légèrement plus petite que Sol. Bender avait quant à lui opté pour Gamma Leporis A, une étoile F6V un peu plus grosse et plus brillante que Sol. Le voyage allait être long, sa cible se trouvant à seize années-lumière de Delta Eridani. Mais bon, on était immortels !

— Le rapport a bien été envoyé à Bill ?

[Affirmatif. La station spatiale est pleinement opérationnelle. L’AMI responsable est désormais en poste. Le rapport a été remis pour transmission.]

Je joignis les doigts et les fis tambouriner les uns contre les autres.

— Parfait.

Un café à la main lui aussi, Marvin prit place de l’autre côté du bureau. J’observai la scène un moment, fronçai les sourcils et finis par demander :

— Eh, lequel d’entre nous fournit la réalité virtuelle pour ton café ? Toi ou moi ?

Il leva les yeux au ciel.

— La vache, tu as un don pour rompre le charme. Pour répondre à ta question, c’est moi. Tu ne fournis que les visuels qui te concernent. Merde, c’est pourtant nous tous qui avons inventé ce truc !

— Bien sûr, mais nous y avons aussi tous mis notre grain de sel, et apporté des modifications. Aujourd’hui, il faudrait vraiment que j’étudie le code de près pour comprendre comment ça fonctionne.

— Hmm, dit-il avant de changer de sujet. Tu as remarqué que Luke et Bender ne se ressemblaient pas du tout ?

— Ouais, mais je… nous avons eu cette conversation avec Bill, à l’époque, au sujet de Milo et de Mario, tu te rappelles ? Chacun de nous est légèrement différent. À cause du matériel qui n’est pas tout à fait identique, des effets quantiques…

D’un geste de la main, Marvin rejeta mon explication.

— Dès qu’on invoque les effets quantiques, c’est qu’on ne sait plus quoi dire. Ça signifie simplement qu’on ne sait pas. Je me demande si, à force de vieillir et d’accumuler des souvenirs, on ne finira pas par devenir trop complexes pour que nos sauvegardes puissent tout contenir. Après tout, ce ne sont que des essais numériques de préservation d’un phénomène analogique. Ça peut devenir trop granulaire, peut-être.

Je perdis mon regard dans le lointain.

— Intéressant. Tu sais, j’ai encore la sauvegarde qui m’a servi à te créer. Je ferais peut-être bien de m’en servir pour la prochaine génération de Bob et de les mettre à jour style « old fashioned ».

— Avec un verre de whiskey orné de sucre et de morceaux de fruits amers ?

Je portai la main à mon nez et fis mine de rire.

— Non, petit rigolo. Par l’apprentissage oral.

Marvin m’adressa un sourire, puis désigna du doigt l’un des flux vidéo. Il s’agrandit en plein écran.

Le calme régnait de nouveau au sein de la colonie. En tout, plus de quarante Deltaiens avaient péri lors du dernier assaut des gorilloïdes. Certains, qui avaient survécu à leurs blessures, seraient marqués à vie. J’avais finalement eu l’occasion d’étudier de quelle manière les Deltaiens s’occupaient de leurs morts. Ils organisaient une cérémonie, puis les ensevelissaient. Ils les pleuraient, aussi, de façon aussi déchirante que les humains. Plus d’une fois, j’avais dû détourner le regard.

Ils avaient nettoyé la colonie et emporté les carcasses des gorilloïdes. Archimède avait trouvé les débris du drone. Même si cela lui serait totalement inutile. N’en restaient plus que les capsules d’acier, à chaque extrémité. Le reste avait été réduit en miettes et dispersé. Mais il avait découvert que les deux morceaux de métal d’un kilo pouvaient lui servir de marteau ou d’enclume. Ils semblaient résister à tous les mauvais traitements qu’il leur infligeait. Enfin, sur une échelle de zéro à dix mesurant la contamination culturelle, j’aurais considéré qu’il s’agissait d’un événement à 1,5. Alors je m’en fichais royalement.

Arnold conserva la hache. Personne ne voulait tenter de la lui subtiliser, et, de toute façon, il acceptait de couper autant de bois qu’on le lui demandait. Cela semblait lui plaire, il y excellait, et cela exemptait de tout effort ceux qui le sollicitaient. Tout le monde y trouvait son compte.

Nous avions suffisamment analysé leur langage pour pouvoir suivre leurs conversations, voire communiquer avec eux de manière intelligible. J’intégrai les phonèmes dans mon programme d’expression afin d’obtenir une voix deltaienne ordinaire et testai le résultat sur Marvin à l’aide de deux ou trois phrases. Le résultat le satisfit. J’apportai ensuite quelques modifications au drone d’exploration pour y ajouter un haut-parleur et ordonnai à la fabrique autonome d’en produire deux. Si les Deltaiens refusaient de retourner d’eux-mêmes au site où se trouvaient les gisements de silex, j’étais prêt à les y inciter directement. Tant pis si cela me faisait passer pour le grand dieu du ciel.

40

LINUS – AVRIL 2165 – EPSILON INDI

Il me fallut quatorze ans et demi pour atteindre Epsilon Indi. Curieusement, je réfléchissais encore en termes d’échelles de temps humaines. J’eus donc l’impression d’avoir consacré à ce trajet une grande partie de mon existence. Naturellement, d’un point de vue intellectuel, c’était faux. Premièrement, grâce à Einstein et à la dilatation du temps, il ne s’était écoulé pour moi qu’un peu plus de trois ans. Deuxièmement, nous étions immortels. Mais nous ne l’avions sans doute pas encore vraiment assimilé.

J’étais parti de mon côté plutôt que d’attendre que Bill ait créé une nouvelle génération. Et il avait été hors de question que je m’associe avec un de mes frères cinglés. Je me demandais quel genre d’accord Calvin et Goku avaient bien pu conclure. En théorie, ils étaient moi, mais j’étais convaincu de ne pas être aussi odieux. Enfin, je l’espérais. Quoi qu’il en soit, malgré leurs chamailleries permanentes, ils semblaient attachés l’un à l’autre. Et j’imaginai qu’ils devaient s’en être rendu compte, puisqu’ils étaient partis ensemble.

En attendant, j’étais là, à Epsilon Indi, à quatorze années-lumière d’Epsilon Eridani, où Bill s’était établi, mais seulement à onze années-lumière de la Terre. Cela en faisait une cible raisonnable, si ce n’était prioritaire, pour des sondes. Étoile de type K, elle était plus froide et plus petite que Sol, et, s’il existait des planètes habitables, elles se trouveraient plus près de l’astre, et leur rotation serait fort probablement synchrone.

Pourtant, on ne pouvait pas dire qu’il y avait le choix, dans le voisinage stellaire. Gamin, en regardant Star TrekStar WarsStargate et toutes les séries de science-fiction, j’avais l’impression que toutes les planètes étaient de classe M 11 et toutes les étoiles jaunes. Et que tout le monde parlait anglais. Malheureusement, il s’avérait que notre vieux Sol était une exception. La plupart des étoiles du ciel étaient soit plus petites soit incroyablement grosses. Ce qui en faisait des choix plutôt médiocres pour y chercher des planètes habitables.

J’avais pénétré dans ce système planétaire avec précaution. Il était possible qu’une des autres nations l’ait également choisi comme destination. Nous savions à quoi nous en tenir en ce qui concernait Medeiros, mais nous n’avions aucune idée quant aux autres. On pouvait sans doute exclure qu’ils soient « amicaux », mais il y avait une sacrée différence entre proférer des propos acerbes et tirer des missiles.

Je progressai tous moteurs éteints, deux éclaireurs m’ouvrant la route pour me tenir au courant de la situation. Durant cette attente, je continuai à travailler sur mon module de réalité virtuelle. Je m’étais décidé pour des cités volantes couvertes d’un dôme dans l’atmosphère de Saturne. Les anneaux se cambraient dans le ciel, et des nuages géants fleurissaient à des altitudes incroyables. Dessous, des brèches dans la couche nuageuse permettaient d’entrevoir les profondeurs de l’atmosphère sur des centaines de kilomètres. Et les nuages s’estompaient progressivement jusqu’à l’horizon infiniment lointain.

Du haut de mon toit-terrasse, je contemplais la ville. Merci la réalité virtuelle. J’étais un richard dans son penthouse.

[Structures détectées.]

Je levai les yeux. Guppy avait surgi de nulle part pour me faire cette annonce. Pour une raison qui m’échappait, j’étais convaincu qu’il n’approuvait que moyennement mon interface de réalité virtuelle, car il semblait constamment vouloir en briser la cohérence.

— De quoi s’agit-il ?

Guppy afficha un visuel. Comme c’était trop loin pour nos télescopes optiques, tout ce que je pouvais vraiment dire, c’était que c’était artificiel.

[Un éclaireur approche de la structure pour l’examiner de plus près.]

— Bien. Dès qu’il sera suffisamment près pour effectuer un scan SUDDAR, fais-moi parvenir les résultats. En attendant, soyons prudents.

[À vos ordres.]

[Réception d’une transmission vocale émise depuis la structure.]

Voilà qui était intéressant. Un message de Medeiros se serait révélé d’une nature plus cylindrique et explosive.

— Fais-le-moi écouter, s’il te plaît.

Guppy diffusa le fichier audio :

« Tire-toi, mon vieux ! »

Les yeux écarquillés, je manquai d’éclater de rire.

— Eh bien, Guppy, quelque chose me dit que nous avons trouvé la sonde australienne. Qui, officiellement, n’existe pas, si j’ai bonne mémoire.

Je tentai de réprimer mon sourire.

— Très bien. Ouvrons un canal. Ou ce qu’il faut pour communiquer.

Lorsque Guppy me donna un signe de tête, je m’adressai à la structure :

— Salut. J’imagine qu’il s’agit de la sonde australienne. En tout cas, ce n’est pas un accent chinois. Ici Linus Johansson du vaisseau FAITH Heaven-8. À qui ai-je l’honneur ?

— J’ai dit : « Fous le camp ! »

— Euh… non. Je n’ai pas l’impression de partir. Tu veux réessayer ?

Il y eut un court silence, puis :

— Ici l’empereur Mung de l’Empire intergalactique jalapeño. Vous êtes dans un espace souverain. Dernière sommation. Tu prends ton vélo et tu dégages !

Soit ce type n’était pas sérieux, soit il était complètement dingue.

Des visuels plus détaillés de la structure me parvenaient, désormais. Cela ressemblait à un assemblage incohérent d’ossatures et de formes géométriques. Comme si un Salvador Dalí sous l’emprise de drogues avait voulu reproduire la Station spatiale internationale de la NASA. Je me demandai si elle hébergeait des colons.

— D’accord, Votre Altesse. Considérez que je suis un ambassadeur de la Fédération bobienne.

Ma déclaration fut accueillie par un silence complet. Toutefois, la conversation, si tant est que l’on puisse la qualifier de telle, avait donné à mes éclaireurs le temps de s’approcher suffisamment pour un balayage SUDDAR. Guppy afficha les résultats du scan devant moi. Aucun signe de vie à bord. Ni même aucun « à bord » à bord. La structure était ouverte sur le néant, et de nombreuses parois manquaient pour qu’un confinement soit possible. Ce truc ne suivait aucune logique.

Il finit par rompre le silence :

— Tu es seul ? Moi, je suis seul.

Eh bien, voilà qu’il fournissait des renseignements, à présent. Bonne nouvelle.

— Je suis ici avec vous, Votre Altesse. Vous n’êtes plus seule, hein ?

— Qui est « Votre Altesse » ? Et qui es-tu ?

Houlà. Il est barjo. Ça ne fait plus aucun doute. Malgré tout, je préfère ça. Au moins, il n’est plus empereur. Peut-être même qu’il va avoir des éclairs de lucidité…

— Comment tu t’appelles ?

— Henry Roberts. On m’a sélectionné pour représenter l’Australie dans la course aux étoiles. J’ai été capturé par l’Empire jalapeño, et ils me torturent pour que je livre nos secrets.

Tiens, le barjo est de retour.

— Guppy, continue à faire des scans. Je veux pouvoir identifier les différents éléments de ce, euh… palais. Tâche de voir si la sonde se trouve quelque part là-dedans.

Je reportai mon attention sur Henry.

— Parle-moi de toi, Henry. Comment t’a-t-on sélectionné ?

Il marqua un long silence avant de sangloter.

— Je suis marin. J’étais marin. Je faisais des courses en solitaire. Au gouvernement, ils m’ont offert cette possibilité, parce qu’ils m’ont jugé parfait pour ce genre de boulot. Je n’aime pas trop avoir de la compagnie, si tu vois ce que je veux dire. (Il sanglota de nouveau.) La mer me manque. Les gens me manquent…

[Sous-systèmes principaux de la sonde identifiés. Noyau du réplicant, réacteur à fusion, systèmes de fabrication autonome… La sonde est en partie démontée et entièrement intégrée à la structure.]

— Je te remercie, Guppy. Charge le canon électrique, veux-tu ? Avec quelque chose d’approprié pour le système de commande du réacteur, si tu peux le cibler.

Je m’adressai de nouveau à l’autre réplicant :

— Ça fait combien de temps que tu es là, Henry ?

— Des siècles. Ce sont des poissons. Ils refusent de me laisser partir. Ils ne cessent de me torturer. Ils réclament de l’attention. Ils m’obligent à construire de nouvelles salles.

Je me souvins des discussions avec le docteur Landers à propos des réplicants qui perdaient la raison. Plutôt ingénieur, je n’étais pas expert en la matière, mais j’aurais mis ma main au feu que celui-ci était détraqué. Où que je regarde, je ne voyais aucun « ils ».

— Henry, tu es en état de naviguer ? Tu as un corps ? Tu te vois ?

— Quoi ? Non. Je suis une sonde spatiale. Le gouvernement m’a privé de tout ça. Je ne peux pas me toucher. La navigation me manque…

Houlà. Privation sensorielle. Pendant des années et des années… Il n’avait probablement pas le bagage technique nécessaire pour concevoir une interface de réalité virtuelle. Cela me rappelait mon départ du système Sol, avant que je mette au point le module. Euh, enfin, avant que Bob-1 s’en occupe, devrais-je dire. J’avais éprouvé ce sentiment de déconnexion. La même chose pendant des dizaines d’années ? Non merci.

— Henry, je peux te rendre tout ça. Il existe un moyen pour que tu puisses de nouveau naviguer. Laisse-moi simplement t’aider à…

— Fous le camp !

La vache.

— Tu es l’un d’eux. Ce n’est qu’une nouvelle séance de torture. Tu essaies de me tournebouler les esprits ! FOUS LE CAMP, OU JE TE FAIS EXPLOSER ! DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE, DÉGAGE …

Mon tir anéantit le système de commande du réacteur. Ce dernier, comme il avait été conçu pour le faire, s’éteignit proprement. Et Henry, comme le matériel du réplicant avait été conçu pour le faire, se mit en veille.

Ce n’était pas ce que j’avais prévu. Mais il était hors de question que je laisse ce type dans cet état.

Epsilon Indi abritait une géante gazeuse légèrement en dehors de la zone habitable, et pas grand-chose d’autre. Je me promis d’étudier plus sérieusement la question dès que j’en aurais la possibilité. Avant tout, il fallait que je m’occupe de Henry.

Le système ne contenait pas une surabondance de minerai, mais, par chance, Henry avait repéré les concentrations les plus grosses. J’ordonnai à la fabrique de s’attaquer à une station spatiale sans tarder. J’aurais bien aimé en toucher deux mots à Bill, mais une conversation avec un décalage de quatorze ans prendrait une éternité. Je caressais l’idée d’emmener Henry à Epsilon Eridani.

Je fis un examen méticuleux du matériel australien. Il ressemblait beaucoup au mien. Non, il ressemblait étrangement au mien. Cela sentait l’espionnage industriel à plein nez. Quelqu’un avait pioché dans les idées d’un autre. Il était impossible qu’il s’agisse d’une coïncidence.

J’extirpai soigneusement le noyau du réplicant de son palais. Je demandai à la fabrique de concevoir un support susceptible de l’accueillir, un bloc d’alimentation, et de la mémoire supplémentaire. Dès que j’eus la certitude que Henry était en lieu sûr, je me mis à désosser le palais pour récupérer de la matière première. Je me sentais un peu coupable, comme si c’était du vol. Mais Henry ne s’en servait pas, et cela me faisait gagner du temps.

Henry n’avait peut-être pas les connaissances suffisantes pour concevoir un module de réalité virtuelle, mais moi si. Je pouvais le connecter à mon propre système. Et peut-être le sauver.

Je demeurai un moment derrière Henry et humai l’air vif et iodé. Le voilier Contessa heurta la vague de plein fouet avec un roulis que j’estimai inquiétant, mais Henry me rassura en me soutenant que c’était normal. Connaissant son navire jusqu’au dernier écrou de son vivant, il n’avait eu aucun mal à le reconstruire en réalité virtuelle.

Le Pacifique Sud s’étirait dans toutes les directions jusqu’à l’horizon. Un vent régulier de sud-est promettait une journée de navigation simple et peu exigeante. C’était du moins ce que j’avais lu. Mais je n’étais encore guère convaincu.

Sans lâcher son gouvernail, Henry se tourna vers moi.

— Salut, Linus. Tu viens encore t’immiscer dans ma vie ?

Je lui répondis par un sourire. Il avait retrouvé toute sa lucidité, à présent, mais il était convaincu d’être de retour sur Terre. Les souvenirs de ses années réplicantes lui revenaient comme autant de cauchemars. J’avais conçu son interface de réalité virtuelle de manière aussi réaliste que possible, et il lui fallait manger, dormir, et, euh… assouvir différents besoins naturels.

— J’ai encore fait le même rêve, Linus. (Il frissonna légèrement.) Le cauchemar où je n’arrive plus à me toucher. Où, tout autour de moi, des choses s’adressent à moi et réclament mon attention, attendant de moi que je fabrique quelque chose. Où le monde n’est qu’une nuit sans fin…

Je m’installai auprès de lui.

— Mais c’est de plus en plus faible, non ? De moins en moins intense ?

Il acquiesça.

— Parfait. À présent, raconte-moi quand le gouvernement est venu te proposer d’être le réplicant d’une sonde spatiale…